LA VOIX
Sans bruit, — sans bruit...
— Il paraît que l'on va descendre. — Mais que se passe-t-il dans le jardin? Des passe font entendre sur lesable des allées. —Le violon joue avec précipitation :
.... Prenez garde,
La dame blanche vous regarde...
— On parle haut dans le jardin, c'est la voix de monsieur Sanlecque.
— Le violon n'est autre que l'élève de Léon ; on le fait rentrer.
Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue :
« Monsieur, " Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de voir notre fi's échapper encore aux plans que nous avions conçus pour son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. — Recevez, avec mes regrets, l'assurance de ma considération distinguée,
» Sanlecque. »
Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère ; on y lisait :
« Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, etque vous devez ignorer, etc. >
La lettre était signée d'un monsieur Ciiabxes Merrcel, qui donnait son adresse. — Léon lui répondit :
« Monsieur, » Vous avez écrit à ma sœur; elle me charge de vo pondre: — C'est vous dire assez quelle est la réponse. Ma sœur ne reçoit ni lettres ni bouquets d'un homme qu'i commit pas. Permettez-moi d'ajouter, pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse les lettres exprès pour elle. Pourquoi, do resl ■. monsieur, demandez-vous une répense? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, — dans la. a u; et ces ré-
ponses au moins seraienWun styleégal au style de vos épîtres, que ma sœur (qui ne s'appelle pas Julie] ne pourrait jamais atteintred.
« Léon Lacteb.
M. CHARLES IIEURLEL A M. LÉON LVLTER.
« Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peutêtre vous avez raison ; permettez-niei cependant d'expliquer un peu ma conduite, .l'ai vu plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur ; j'ai été touché autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. — Je suis négociant, je me suis figuré (pue je ne saurais jamais écrire à une jeune tille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant qu'en pensant a mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à dire que ce que je viens vous dire aujourd'hui : « J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur, le plus grand désir que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi. » J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui se trouve dais le livre.— Je sais très bien que mademoiselle votre sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je parle moi-même et je vous répète: J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je trouve dans mon cœur est qu'elle soit ma femme e! qu'elle soit heureuse par moi. Cette fois, vous pourrez me répondre sans me renvoyer au livre de Rousseau.
» J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc. » Ch. Merriel. »
Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit : Cette fois, la lettre est sérieuse et il faut repondre sérieusement. Ce monsieur Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de tes attraits. Que veux-tu que je lui réponde ? Le connais-tu ?
— J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève, mon oncle l'a nommé devant moi.
— Ah!... Et comment le trouves-tu?
— Bien, reprit Geneviève avec indifférence.
— Alors, je réponds que sa demande e'st fort honorable et que je l'autorise...
Geneviève. — A rien.
i.éon. — Comment a rien ! et pourquoi cela?
Geneviève. — Je ne veux pas me marier.
LÉON. — Ah !
Geneviève. — Je neveux pas me marier.
léon. — Tu as tort; si ce que dit monsieur Merruel est vrai, et tout porte à le croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour toi. Un mari jeune, d'une ligure agréable (c'est toi qui le dis), riche, amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre a deux genoux devant toi : on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas mieux.
Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.
— Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en remercierait le ciel. —Sois raisonnable, ma petite
lève; Je serai ;i lie ireux de te voir enfui riche et brillante. 11 faut que les avantages qui se présentent soient bien , hère Geneviève : sans cela, te presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand lu auras quitté noire pelil logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose?— Car de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des enfans, un mari.— Ne me faut-il pas triom- OUr te marier, d'un sentiment bizarre, inconcevable; j'y ai pensé souvent; — ce sera pour moi un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide, si innocente, — à l'amour d'un homme,— peut-être corrompu par le vice, qui ne saura respecter ni cette innocence, ni cette timidité; à un homme qui, aujourd'hui, n'est rien, et qui, bientôt, sera
ALPHONSE KARR
plus que moi ; à un homme qui pourra le faire pleurer, el me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis si longtemps : — De quoi vous mêlez vous ?
Albert entra. — Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui arrivait.
LÉON'. — Tu arrives à propos; — lis cette lettre.
albert. — Elle est très bien; — et qu'en dit Geneviève? (Geneviève se penche sur sa broderie.)
léon.— Geneviève refuse.
Albert. — Elle a bien tort. Je connais Merruel, — c'est le meilleur homme du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra ; — Geneviève excitera l'envie de toutes les femmes. — Il est bien modeste quand il se dit ■ presque riche ; n Merruel a plus de huit cent mille francs.
léon. — Tu entends, Geneviève? (Geneviève se penche encore davantage ;— son cœur est déchiré : Albert n'a même pas ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son frère en la voyant passer aux bras d'un mari )
albert. — Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le mariage; —je te félicite de l'offre de Merruel ; c'est un personnage entouré de pièges et d'appeaux par les grands parens et les petites jeuyes personnes. — Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des mères se tournent vers la porte ; — quand il danse avec une jeune personne, la jeune personne parle de ses gottts simples, de son amour de la campagne et du laitage. Tu seras keureuse, et tu feras enrager toutes tes amies.
Geneviève ne put s'empêeher de fondre en larmes : — Albert la pressait de se marier avec un autre !
albert. — Qu'as-:u donc, Geneviève?
Léon. — Il y avait déjà une heure que nous parlions de monsieur Merruel quand tu es entré; — elle m'avait prié de laisser là ce chapitre, et nous la contrarions.
albert. — Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton mariage, parlons du mien.
Léon. — Du tien?
aldert. — Du mien. ,
(Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle leva les veux au ciel pour demaitder à Dieu de la force et du courage. )
Albert continua : ,
— J'épouse deux cent cinquante mille francs; — ce n'est pas trop pour rétablir mes affaires que mon coquin de premier clerc avait mises dans un bel état.
Léon. — Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore?
albert. — Eléonore, je ne sais ma foi pas où elle est, — ni monsieur mon clerc non plus. — Elle l'aura sans doute suivi ; — je ne suis pas de force à lutter contre un semblable gaillard; — trente mille francs en trois mois! il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, — diamans, voilure, etc. — Moi, je n'avais rien que mon amour, — et encore je n'en avais guère.— Je suis fort bien disposé pour le mariage ; je ne regrette rien de ma vie de garçon: — ma femme s'emparera facilement d'un cœur que rien n'occupe; ce seraà elle à lâcher de le conserver.
— Je venais chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur devait venir avec moi, mais, quand je lui ai proposé de venir ici, — elle a changé d idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous deux? Mais cela n'a rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec elle en état de brouille ; on est sûr de ne pas longtemps attendre un changement, et il n'a rien d'inquiétant. — C'est aujourd'hui dimanche; nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, et je vous ramènerai ensuite 6 la maison, où nous dînerons.
Le refus de Rose devenir les voir exaspéra Léon. — Quoi! Rose, au lieu de chercher à s'excuser de sa conduite, lors de de la dernière soirée où ils s'étaienl rencontrés, les évitait, les dédaignait ; il prétexta des affaires et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui confiait Geneviève, el le priait de la ramener le soir.
geseviève.— Mais, tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.
léon. — Elles n'en sont pas moins réelles, — et surtout ine\iiables.
Geneviève. — Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?
léon. — C'est impossible.
GENEVIÈVE [bas). — Léon, je t'en prie.
léon [bas). — Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.
Geneviève. — Adieu, Léon.
Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait, dans son cœur : — Ah ! ma mère, — ma chère mère, tes enfans seront-ils donc malheureux tous les deux ?
Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, étourdie, avec un nuage devant les yeux. — Dans les bouiiques, elle ne voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la même question el répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez monsieur Chaumier, — Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez Léon, — se leva malgré elle, quand elle entendit sonner, — tant elle était sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eût dit que Léon n'avait pas voulu venir, quoique Geneviève le reprît, et dit : » n'a pas pu, » — elle affecta la plus profonde indifférence, — et ne prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, Geneviève voulut lui parler de Léon ; mais Rose la supplia de ne pas continuer. — Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de celte prohibition, qui n'était peut-être pas de très bonne foi, s'il n'avait commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des arrivans.
Geneviève était dans un élat d'exaltation impossible à décrire. Les pensées se croisaient et se choquaient dans sa tète et dans sou cœur avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle pensait avec une acre volupté à la mort; — puis elle demandait pardon à Dieu et à son frère. — Un instant après, elle purifiait son amour pour Albert de toute idée vulgaire, elle se disait : Il sera heureux, je verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à l'aimer, j'élèverai ses enfans ; et un autre instant n'était pas envolé qu'elle se disait : Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont comptés, depuis longtemps ma saute est perdue ; ces sourdes douleurs que je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie: j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon, mais Albert. — Pauvre Léon! Je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des moiis peuvent proléger U s vivans? — Oh I je ne le crois pas, car maman ne nous aurait pas laisses être si malheureux. — Mais, grand Dieu! il faut donc ujie séparation éternelle : je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. — Ah ! maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? né Vois-tu pas comme elle souffre? — Oh! non ' reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occupi r de ceux qu'ils ont laissés sur la (erre; celle vie n'est qu'une épreuve, manière sait que cela finira et elle nous attend dans le ciel. —Elle ne versait pas de larmes, — de larmes, ce sang de l'âme. I ne lièvre brûlante animait son teint et ses regards, et un se disait :
— Comme Geneviève est belle ce soir.
— Quel teint el quel éclat!
— La dernière fois que je l'ai vue. elle était loin d'être aussi bien.
— Elle était pâle et elle avait les yeux caves.
— On aurait dit une poitrinaire.
— Ce n'était qu'une indisposition.
— Elle est charmante aujourd'hui.
Rose, de son côté, s'agitait beaucoup el s'occupait de tout le mande. Monsieur Rodolphe de Redeuil entra el lit l'empressé; Rose le reçut assez, mal; il la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle était l'alignée. Il raconta quelques anecdotes, Rose ne sourit pas et dit tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance quand elle n'amusait pas.
Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. — Léon 58 promenait sur le boulevard ; il vint à
GENEVIÈVE
pleuvoir ; il alla au I '.ont il fit le tour cent trente
fois, après quoi il alla chez son oncle, se disant que s'il disparaissait. Rose et monsieur de Redeuil k croiraient désespéré: que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas leur donner; ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il était tard; il n'allait chez monsieur Chauraier que pour chercher sa sœur. Quand il entra. Geneviève ne le vit pas. ses yeux étaient occupés d'une manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait d'annoncer :
Monsieur Michaud,
Madame Michaud,
Mademoiselle Anaïs Michaud.
C'était cet) ; Blie, qui entrait les yeux, baissés,
qui avait détruit tout le bonh< ur et tout l'espoir de Geneviève. EHe était jolie, elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre ave ses gi iffi s ci ses dents.
Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle-, toutes les femmes la regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment d'angoisse. — Elle ne sentit plus battre son cœur: une douleur poignante lui traversa les tempes, — un vertige lit tout tourner et disparaître à ses yeux. — Quand elle revint à elle, elle aperçu! la ligure de Léon, pale, comme devait être la sienne : la méchante Rose avait vu Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait ; elle avait voulu se venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et sans manifester par le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi charmante pour monsieur de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait été pour lui, quelques inslans auparavant, revécue et désagréable.
Geneviève venait de sentir dans son àme ce que devait éprouver son frère,— et le premier mot qu'elle se dit tout bas, fut : Pauvre Lébn !
Noble et douce parole ; e!le s'était dit : — Ma vie est finie, je tâcherai de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des autres, et j'en vivrai. Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les parfums du soir.
Geneviève traversa le salon, et alla droit à son frère ; — elle lui dit : Ne te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est une enfant, elle n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle tea torts a son égard;— tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est occupée de monsieur de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes. — N'importe, dit Léon; que que soit le motif de cette conduite, je ne la pardonnerai pas. — Et il songeait que, sans doute, e ,: deRose la ioup; que ses affaires à lui
n'étaient pas assez brillantes ponr qu'il pensât encore à se mariei i d'énergie ni assez d'amour
pour attendre el résister aux séductions des hommes qui l'entouraient, et aux obsessions de sa famille.
On présenta la./ I a Léon et à Geneviève. La
pauvre Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; — elle croyait que tout le ! i que tous les yeux
étaient fixés sur elle. A chaque instant, il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits par les | ensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle se trouvait trop froide avec Anaïs : on va me croire piquée, malheureuse.— Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui succédait à la froideur. — Cet empressement n'esl pas naturel; pensait-elle, tout le monde doit en comprendre le motif. — Pour Léon, il était allé dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans la main de Rose. — Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout,— dans son sein.
Quand tout le monde fut parti. Rose. — aussi rouge que si on eût pu la voie, lira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.
\ UOSE. •>
i Ma cousine, — pardonnez-moi d'avoir abuse d'un moment
d'entraînement et de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite: je vous la rends, ma cousine, vous êtes libre; j'ai seulement le regret de n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui, vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma cousine ; soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez monsieur Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. — Adieu.
LÉox. »
Rose resta un moment stupéfaite, elle s'attendait à voir Léon demander des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. — Après qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit :
« Léon.— es-tu fou ?je ne veux pas reprendre ma promesse, — et je ne te rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais je t'en demande pardon ; — je ne veux ni de monsieur Redeuil ni d'aucun autre : — je suis à toi : si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire ou te taquiner un peu. Je taule la méchante lettre qui m'a fait pleurer.
Rose Ch yimier. •
Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le petit logis de Geneviève et de Léon! — car Geneviève et Léon n'avaient plus qu'un bonheur à eux deux, c'était celui de Léon. Mais Rose se coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les applaudissemens et l'admiration des autres. — Elle le trouva souverainement injuste et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête avant d'être assez éveillée pour en trouver une autre. — Elle avait peu dormi, elle était de mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée, elle ne put la relire et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; — elle ne se la rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de revenir, et à laquelle surtout il sérail pour elle honteux de céder : elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer deux fois devant la maison de monsieur Chaumier. C'était presque son chemin, et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.
Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voilure. toutes dois étaient fort parées ; Léon détourna la tête pour ne pus être aperçu en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme que l'on aime, et en même temps, on voudrait si entièrement confondre l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut s'empêcher d'un moud'irrilation à l'aspect d'un plaisir ou d'un bonheur goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. — Léon fut enchanté d'avoir écrit sa lettre, fiose, qui «vait vu Léon et à laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappe, fut très fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la sienne.
Le mariage d'Albert et d'Anaïs était lixé pour la semaine suivante. — Léon s'occupa de la toilette de sa sueur. Il acheta quelques objets a crédit et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer comptant. — il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifiée d'un bijou auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout-à-fait nécessaire pour ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée a réparer a l'horloger. Rose vint voir-Geneviève avec Anaïs pour la prier d'être demoiselle (Phonateur • Geneviève accepta; comment aurait-elle refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une blessure sans espoir de gnérison. — C'était la seule l'ois que Geneviève eût vu Rose depuis la rupture avec Léon : la présence d'Anaïs. et de sa mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir qu#
ALPHONSE KARR
d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit : — Léon est sorti, il sera bien fâché de ne s'être-pas trouvé ici, Rose fit un petit mouvement de trie presque imperceptible, dont le commencement voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, assez orgueilleusement, que c'é;ait pour elle parfaitement indifférent.
C'est ce que dit a i ssi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par Geneviève les moindresdétails de sa visite : — il lui semblait que la maison était changée depuis que sa cousine était venue ; — il regardait la chaise sur laquelle elle s'était assise, — et le parquet sur lequel elle avait marché; — il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle chaise Rose s'était assise — Il avait trouvé dérangés deux chaises et un fauteuil,— le seul de la maison : le fauteuil était évidemment pour madame Michaud. Il dit à Geneviève : — Comment as-tu trouvé mademoiselle Anaïs?
— Très bien, dit Geneviève; cependant Rose...
Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de môme que Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.
— Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon. — Rose? demanda Geneviève.
— Anaïs, répondit Léon ; je l'ai vue l'autre, matin, elle est fort jolie au jour.
— J'aime mieux Rose.
— Et moi aussi, pensa Léon ; mais la chose qu'il pensait était précisément celle qu'il ne voulait pas dire. — Il dit: Peut-être était-elle dans l'ombre ici ; — était-elle du coté de la fenêtre ?
— Oui, dit Geneviève. Léon ne dit plus rien, il savait où s'étaient placées madame Michaud et sa fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en l'absence de Geneviève, contre une semblable — qui était dans sa chambre. Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève.— Léon s'était acheté un chapeau et des souliers.