‹ Le siècleChapitre 31 sur 113 · CONVALESCENCE DE TANCREDE · texte numérisé non relu

CONVALESCENCE DE TANCREDE

Un étonrdissement, eu plutôt i;n anéantissement de plusieurs jours, succéda au choc terrible éprouve par Tancrède au tournoi où le comte de Madoc l'avait vaincu.

Quand on se fut assure qu'il n'était pas tout-à-fait mort, on ne fut pas sûr pour cela qu'il survivrait au coup formidable dont il n'avait pas même encore la force de se plaindre. On n'espérait guère le sauver. Y avait-il épanctemenl au cerveau? de quelle nature était-il? Le docteur Patrick l'ignorait ; mais cette agonie prolongée n'indiquait rien de bon.

LES NUITS DÏJ PERE LS CHAISE

Ifl?:

— Le sauverez-vous ? lui demandait sans cesse avec anxiété lady Glenmour.

— Je soigne et Dieu guérit, répondait le docteur. Chacun son métier.

Enfin Dieu ou le docteur Patrick, et peut-être l'un et l'autre, parvinrent à mettre le pauvre Tancrède en état de permettre tout espoir à ceux qui l'aimaient; et tout le monde l'aimait au château de Ville-d'Avray; chacun faisait des vœux pour son rétablissement.

Lady Glenmour restait de longues heures auprès du chevet du malade, qui n'était pas encore assez lucide pour reconnaître tant de bontés et exprimer sa reconnaissance.

Quand lady Glenmour le crut tout-à-fait hors de danger, elle songea a reprendre ses courses à Paris, où l'appelaient impérieusement les travaux de déeoration et d'embellissement de son appartement de la rue de Rivoli.

L'hiver approchait; il fallait qu'elle se hâtât de terminer une besogne arrêtée depuis plusieurs semaines, et fort peu avancée jusqu'ici. Mais Tancrède n'était plus là pour l'accompagner; le docteur Patrick ne pouvait le remplacer; sir Archibald Caskil vit son extrême embarras et se mita sa disposition.

La proposition fut présentée si simplement, avec ce sansfaçon qui exige si peu de celui qui l'accepte, que lady Glenmour ne comprit pas comment elle n'avait pas été la première à demander un pareil service. Elle accepta donc sir Archibald Caskil pour le compagnon de ses voyages à Paris qui furent repris aussitôt.

Il survenait souvent dans ces petits voyages des circonstance» qui ne se présentaient jamais autrefois quand Tancrède accompagnait lady Glenmour.

Dès le jour même où le prétendu sir Archibald Caskil'eBtrait en fonction, l'essieu de la voiture cassa entre Sèvres et Auteuil. Heureusement, il n'y eut pas d'autre accident. Le temps était beau. Ce qu'eurent de mieux à faire lady Glenmour et son compagnon, fut d'abandonner la voiture aux soins du cocher et du domestique, et d'attendre, tout en marchant à petits pas, qu'une des nombreuses diligences des environs vint à passer et les prît.

Il passa beaucoup de voitures, mais toutes étaient pleines, à cause de je ne sais plus quelle foire de la banlieue. Les voilà donc forcés de continuer à marcher, en attendant un autre moyen de délivrance. Pour la première fois de sa vie, la délicate lady Glenmour, l'ex-demoiselle d'honneur de la reine d'Angleterre, allait à pied dans la poussière d'une grande route.

Son malheur l'amifsa beaucoup ; elle riait de toutes ses forces, quand sir Archibald Caskil criait à quelque coucou de Ville-d'Avray ou de Saint-Cloud : a Cocher ! y a-t-il de la place dans votre voiture ? ■ et que le cocher répondait : « Je n'en ai qu'une, mon bourgeois, et sur l'impériale ; vous » serez en lapin tout là-haut; mais on y est crânement » bien. ■

D' Auteuil, les deux naufragés se dirigèrent bravement sur Passy, toujours à pied. La course est bonne ; enfin, ce ne fut que très près de Passy qu'ils trouvèrent un fiacre où ils mon-, tèrent.

Quoique courbée de fatigue, quoique blanche de poussière et les joues ruisselantes de sueur, lady Glenmour était charmée de sa course au soleil et sur la grand'route, enchantée de sa mésaventure. En vérité, elle ne croyait pas qu'il y eût tant de plaisir à aller à pied si longtemps. Comme elle égaierait le bon docteur Patr':ck au retour, en lui racontant tout ce qu'elle avait éprouvé.

— Cocher I cocher! répétait-elle en riant à gorge déployée, en agitant son mouchoir, et imitant le dialogue de sir Archibald Caskil avec les cochers de coucou :— o Cocher ! eh ! dites donc, cocher, y a-t il de la place dans votre voiture? — Je n'ai qu'une place pour un seul lapin, mon bourgeois ; mais on y esterànemcnt bien ! « Et de rire encorecorame une véritable enfant avec sir Archibald Caskil, qui riait aussi très volontiers.

Qui aurait déjà reconnu dans lady.Glenmour cette femme maladive, dégoûtée, triste à la mort, que je vous ai montrée

au début de cette histoire? Elle renaissait à la vie, elle commençait à ouvrir les yeux et à respirer : heureux épanouissement ! Mais pour ne pas retomber, par le poids de l'habitude, au fond de ce marasme, il lui fallait constamment la verve, le bruit, l'entrain, le tapage de sir Archibald Caskil, dont la bizarrerie et la vulgarité lui plaisaient par-dessus tout.

Elle ne pouvait même plus se passer de lui maintenant dans ses voyages de Ville-d'Avray à Paris, car, grâce à lui, à son entraînement, à ses intarissables conversations, ces déplacemens étaient devenus des récréations vivantes, pleines d'intérêt, toujours nouvelles, à tel point agréables que lady Glenmour se prenait parfois à dire, en souvenir de la première journée : «Si l'essieu de la voiture pouvait casser, » c'est que là-haut nous serions crânement bien en lapin, » mon bourgeois. »

Pour éviter une de ces visites importunes qui vous accablent et qui sont si bien connues des gens retirés à la campagne, elle fut obligée un jour de partir du château sans avoir déjeuné.

A Saint-Cloud, sir Archibald Caskil se mit à dire :

— Voyez-vous ces cabanes au bord de l'eau, milady ?

— Pauvres gens ! répondit lady Glenmour, qui crut que sir Caskil invoquait son intérêt.

— Voyez-vous aussi ces hommes grossièrement vêtus?

— Ah! sir Caskil, pourquoi tout le monde n'est-il pas riche?

— Voyez-vous encore ces femmes brunes, aux bras nus,' occupées devant leurs portes ?

— Voulez-vous, sir Caskil, que je leur jette quelque menue monnaie en passant ?

— Vous ne m'avez pas compris, milady. Ces homme, loin d'être des mendians, sont d'habiles pêcheurs, et ces femmes apprêtent admirablement le poisson que prennent leurs maris. Dans ces huttes, on vous sert très rustiquement, mais très proprement, ce poisson, toujours frais.

— Sir Caskil, si vous neTeussiez dit, je n'aurais jamais imaginé cela.

— Comme je vous dépoétise tout, n'est-ce pas, milady ? Où vous vous plaisiez à voir la simplicité touchante, la mélancolie de la misère, je vous montre, moi, des marchands de mateloltes, de bonnes commères qui l'apprêtent pour des originaux comme moi avec du thym, du laurier, du bouillons du jaune d'oeuf, du poivre, de la muscade, du barbillon, de a carpe, de l'anguille...

— J'ai faim, sir Caskil; le croiriez-vous ?

— Etmoi aussi, milady. Ma foi, milady, quel mal y auraitil à déjeuner ici?

— Mais je n'en vois aucun, sir Caskil... pourvu qu'on ne soit pas trop vu.

— Et quand on serait un peu vu ?

— En effet, quand on serait vu ?

— Ouest le grand crime, milady, de manger avec l'appétit que Dieu envoie?

— Cocher ! dit lady Glenmour, arrêtez-nous là, devant cette cabane de pêcheur.

— Mais, c'est le cabaret du Roi des Goujons.

— Je vous dis d'arrêter là.

Le cabaretdu Roi des Goujons a, comme la plupart des cabarets de Saint-Cloud, de Sèvres et de Boulogne, une entrée sur la route et une entrée sur la Seine.

Par l'entrée fluviale s'introduisent les poissons , et par l'entrée terrestre ceux qui les mangent. La campagne, qui est incomparable à cet endroit, contribue aussi à embellir ces huttes branlantes; elle prête ses paquets de roseaux, ses bouquets de saules et ses faisceaux de peupliers pour former des bosquets plantés presque dans l'eau, et sous lesquels viennent s'asseoir, l'été, l'automne et aux premiers beaux jours du printemps, des couples non moins amoureux les uns des autres que de la nature.

Quand lady Glenmour et sir Caskil Archibald entrèrent dans la salle basse dont les croisées donnent sur la Seine, il y avait sous une tonnelle couverte de feuilles de vignes vierges déjà bien rougies par les approches de l'hiver, un de ces

LÉON GOZtàN.

couple» venus de Paris pour déjeuner avec leur estomac et leur cœur.

La jeune grisette riait du meilleur !de son âme en plantant la fourchette de plomb dans une matelotte digne de la table de Neptune.

La charmante fille de Paris laissait voir à lafois, au même instant, et comme si elle eût vidé un écrin, ses petites dents de souris, ses yeux de chatte, ses folles boucles de cheveux blonds, sa gaîté, ses rubans cerise,et ses vingt ans. Il n'était pasmoins enjoué qu'elle, ni moins jeune, ni moins heureux, le jeune homme qui lui faisait compagnie sous la tonnelle de vignes vierges.

Ce tableau de liberté si vrai, mais si neuf pour lady Glenmour l'étonna, l'émut comme un aveu, et étendit deux couches de feu sur ses joues.

Pendantquelques minutes, elle resta penchée sur la croisée pour le voir tout à son aise, quoiqu'elle fît semblant d'admirer les jolis coteaux de Sèvres et de Boulogne.

Comme elle ne confia pas sa jolie découverte à sir Archibald Caskil, celui-ci de son côté eut l'air de ne rien voir quoiqu'il eût tout vu, et l'on se mit a table en causant de toute autre chose.

à. ce déjeuner maritime, lady Glenmour mangea avec l'appétit de la grisette qui était au jardin ; elle mangea de la matelotte, de la sole normande, de délicieux goujons frits empilés en pyramide, et but, sans trop sourciller, deux ou trois verres d'un petit vin qui était vert! mais vert!.'.. Qu'importe! Tout parut charmant. Déjeuner aux senteurs rurales du foin, des algues, du goudron et de l'eau du fleuve, sur une table boiteuse très court vêtue d'une demi-nappe, avec des fourchettes de plomb I

D'où ils étaient assis, il voyaient en déjeunant les champs, les vignes couleur de safran, la Seine finement moirée, les petits bateaux, les grands bateaux, les moulins de Meudon, joyeux sur leur tapis vert de faire la roue comme des saltimbanques, un joli ciel pomme d'api, le soleil dans sa gloire d'automne, les ponts de fer, les ponts de bois, les châteaux pensifs sur la montagne, les cabanes de chaume 1 Sir ArGhibald Caskil fut ébouriffant de propos rostiques, il célébra l'églogue, l'idylle, il cita des vers de Pope, il bêla de bonheur 1 mais il buvait toujours.

lise leva à la manière anglaise, au dessert, pour prononcer un speech ou discours de table.

Son verre taillé a côtes dans la main, il dit solennellement, avec cette demi-ivresse anglaise qui ne compte pas, qui passe même pour de la sobriété chez la grande nation : « Je ne suis » qu'un prosaïque négociant du Cap, mais je ne donnerais » pas ledéjeuner que je viens de faire en si noble etsidéli. » cate compagnie pour une couronne, pour deux couronnes, » — le nombre des couronnes n'y t'ait rien.— Quel édit y royal vaut la savoureuse matelotte que nous avons mangée? » Le roi dit: Moi, le roi ! Moi, sir Archibald Caskil, je dis i x*J'ai divinement mangé. Qui de nous deux a l'estomac plus » satisfait? Le roi ne dit que cequiplaità ses ministres, » moi j'ai le droit de dire tout ce qui leur déplaît, si tel est » mon bon plaisir. Mais mon bon plaisir en ce moment est » de boire une fois, deux fois, éternellement de fois à la » santé de mon ami, lord Glenmour, à celle de la femme de » mon ami, lady Glenmour, et à la santé des amis de leurs y> amis. » Sir Archibald Caskil se tut pour boire encore un nombre infini de fois, et cela à la grande hilarité de lady Glenmour qui, de sa vie, n'avait jamais vu un homme ivre.

PMJS d'une surprise et plus d'pn mensonge.

Lady Glenmour suivait avec une curiosité adorable cette surprenante dégradation de l'intclligonce. Lorsqu'elle vit sir Archibald Caskil presque assoupi, elle prit doucement dans son saclenuméro du journal anglais qu'elle avait emporté avec elle, et alla, sous prétexte de le lire, se placer à la croi-

sée d'où elle avait aperçu avait le déjeuner le jeune couple parisien.

Il y était encore, mais il ne mangeait plus, car lady Glenmour recula discrètement de deux pas en rougissant un peu et en déployant aussitôt son journal ; les journaux anglais sont d'admirables éventails.

Sous l'abat-jour de ses paupières, sir Archibald Caskil suivait lady Glenmour d'un regard on peut le croire, qui n'avait rien de trouble.

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout-à-coup, sir Caskil !

— Milady, répondit sir Archibald Caskil.

— Avez-vous vu le journal ?

— Non, milady, pas encore.

— Il renferme un article... un singulier article.

— Curieux, milady? Mais comme vous paraissez surprise !

— Oui, mais oui, très curieux pour moi...

— Pour vous?

—Oui... sir Caskil, pour moi... je ne suis pas nommée dans cet article. Il n'eût plus manqué que cela! Mais je suis assez désignée pour m'y reconnaître.

— Ce ne peut être un secret, je suppose, ajouta sir Archibald Caskil, puisque... puisqu'il s'agit d'un journal.

— Je vais vous lire cet article, dit fort émue lady Glenmour ; mais vous n'y prendrez pas un grand intérêt, j'y pense maintenant, faute d'être au courant de certains usages d'une certaine société. Ah! vraiment, c'est ridicule... c'est outrageant...

— Quelle société, milady? demanda sir Archibald Caskil, qui, pour beaucoup, aurait voulu deviner ce que lady Glenmour tardait tant à lui apprendre.

— Une société inouïe, extravagante, impudente, qui existe à Londres... La société des Dangereux.

— En effet, je ne connais pas cette société, milady ; et que fait-elle celte société?

— Elle se compose de séducteurs d'élite, d'hommes dangereux, comme ils s'intitulent, d'hommes...

— Mais quel rapport, milady, peut-il exister entre vous et cette société, ce club?

— Mon mari, disait-on, en faisait partie, ainsi qu'un comte de Madoc, le fameux comte de Madoc... vous savez !

— Pardon, milady, interrompit tranquillement le faux sir Archibald Caskil, quoiqu'il brûlât d'envie de connaître le contenu de l'arlicle du journal anglais; mais par quoi est donc fameux le comte de Madoc?

— Mais par beaucoup de choses, assure-t-on, par sa beauté particulière comme homme, par le choix de ses manières, la distinction de son esprit, surtout par l'art, poussé au plus haut degré chez lui, d'exercer la séduction, par sa rare élégance, sa grande fortune et son courage personnel !...

— Que d'avantages ! s'écria sir Archibald Caskil : il est bien peu croyable qu'un homme en réunisse autant.

— Cela est vrai, pourtant, sir Caskil.

— Yous l'avez donc connu, milady?

— Je ne l'ai jamais vu... Mais permettez, sir Caskil, que je vous lise cet article, puisque vous avez désiré le connaître...

« Depuis linéiques semaines nous pouvons assurer que le » fameux comte de Madoc n'est plus à Venise, où l'on avait » fini par connaître sa mésaventure et sa position assez ridi- » cule »

— Mais qu'avez-vous, sir Caskil ?

— Rien... milady... rien, j'ai renversé mon verre au moment où j'allais vous demander si le nom du comte de Madoc est imprimé en toutes lettres dans cet article.

— En toutes lettres, sir Caskil.

— Poursuivez, je vous prie, dit sir Archibald Caskil en sentant les flammes de la colère lui monter au cerveau... Il sourit pourtant au fond de l'âme. Si l'affront était là, la vengeance était là aussi. Il pouvait patienter.

— Je poursuis, dit lady Glenmour, qui reprit,; « Où l'on » avait fini par connaître sa position assez ridicule. Tout le « inonde savait que le lameux comte de Madoc et lord Glen- » mour, tous deux membres de la société des Dangereux,

LES NUITS DU PERE LA. CHAISE

» s'étaient trouvés rivaux auprès d'une demoiselle d'un rang » très élevé et d'une comédienne française... »

— La demoiselle d'un rang très élevé, c'est moi! s'interrompit vivement lady Glenmour.

— La comédienne, c'est Mousseline, et le comte de Madoc, c'est moi, pensa le faux sir Archibald Caskil.

— D'une comédienne ! répéta avec un dédain de reine lady Glenmour en froissant le journal anglais. J'ignorais cela. .. on ne m'en a rien dit. Mais qui me l'eût dit, en effet?...

— Quelle histoire, miladyl... Et la suite? la suite... s'il vous plaît?

— La voici, répondit lady Glenmour en étouffant son indignation ; la voici. Elle lut encore :

« Lord Glenmour eut l'adresse, la gloire et le bonheur » d'épouser la fille de haut rang, tandis que le comte de Ma- » doc, le superbe comte de Madoc, dut se contenter, — triste » avantage, — d'être l'amant delà comédienne. »

— Convenons, s'arrêta pour dire lady Glenmour, que la défaite est fort humiliante, et ce qui la rend encore plus humiliante, c'est qu'elle est très comique.

— Très comique, milady, dit sir Archibald Caskil en mettant les convulsions des muscles de son visage sur le compte d'un rire forcé.

« Déihonoré, se reprit à lire lady Glenmour, souffleté par » cet outrage qui a causé dernièrement beaucoup de scan- » dale en Angleterre, particulièrement à Londres, le comte » de Madoc s'est enfui de ville en ville. Il espérait peut-être » vivre ignoré à Venise. Il s'est trompé : on y a su son histoi- » re. Le comte a été chansonné, raillé comme à Londres ; il » s'est battu, car il est très brave et fort adroit à toutes sor- » tes d'armes : il a blessé ses adversaires. Mais que peut-on » contre l'opinion et le ridicule? Il est parti, il a quitté Ve- » nise ; il a fini par aller chercher sans doute une retraite » plus obscure dans une des îles de l'archipel Grec. »

— Il doit y être, dit sir Archibald Caskil en priant du geste lady Glenmour d'achever.

Elle acheva ainsi :

« Que les maris se rassurent donc, la galanterie, dans la » personne du fameux comte de Madoc, a eu enfin son Wa- » lerloo. »

— Mais c'est un véritable héros que notrecher Glenmour! s'écria sir Archibald Caskil, aussi jaune en ce moment que lady Glenmour était pile. Après tout, milady, tout est bien qui finit bien, comme dit notre William Shakspeare... Je félicite lord Glenmour... Vous avez été le prix de sa belle victoire...

— Victoire sans combats, sir Caskil, dit lady Glenmour en relevant la lèvre avec une fierté royale.

— Comment cela, milady ?

— C'est que je n'ai jamais vu de ma vie, je vous l'ai déjà dit, ce fameux comte de Madoc.

— Mais, en effet, cela diminue beaucoup alors le mérite de la victoire remportée par notre cher Glenmour.

— S'il y a eu rivalité, je n'en ai rien su... sir Caskil...

— Après tout, soyons justes, continua le comte de Madoc, c'est toujours Glenmour, avouez-le, que uns eussiez préféré.;'. Le comte de Madoc n'est pas ici pour en rougir.

— J'aurais voulu du moins, sir Caskil, qu'on eût attendu ma, préférence, puisqu'on dit qu'il y avait eu rivalité. — Je comprends maintenant, pclisa alors lady Glenmour, je comprends sa froideur, son indifférence, ses égards somptueux que je donnerais pour... Non, il ne m'aime pas, il m'honore ! 11 m'a épousée par calcul de vengeance, par orgueil, pour l'unique plaisir d'écraser un rival... Mais, dit-elle à haute voix à sir Archibald Caskil, craignant par la longueur de ses réflexions de paraître trop vivement froissée, comme vous l'avez dit : Tout est bien qui finit bien.

— Vous avez raison, milady... Tenez! il n'y a de parfaitement heureux... Elsir Archibald Caskil fit semblant de chercher au ciel et à l'horizon ce qu'il y a de parfaitement heureux au monde; puis, en abaissant comme par hasard son regard découragé sous la croisée, il dit : 11 n'y a de parfaitement heureux que c«s gens-là... Il désigna à lady Glenmour les Jeunes gens de la tonnelle, qui sommeillaient en ce moment

u aiia*. — ?.'

la main dans la main, et la tête de l'un mollement penchée sur l'épaule complaisante de l'autre, sous le bosquet de vignes vierges. Mais, à vos ordres, milady.

Charmés de cette douce matinée, quoiqu'elle eût eu son nuage, lady Glenmour et le faux sir Archibald Caskil quittèrent le cabaret du Roi des Goujons et remontèrent en voiture pour se rendre à Paris. En traversant Boulogne, lady Glen- , mour aperçut un des domestiques du château. Celui-ci sor-/ tait de la boutique d'un pharmacien etparaissait très pressé» / de rapporter le bocal qu'il avait à la main. /

— Jean! lui cria-t-elle, où allez-vous donc? Quelqu'un est-; i il indisposé au château? 1 1

— Ah! madame... monsieur Tancrède... . ;

— Eh bien I... parlez... qu'ya-l-il?

— Pendant un quart d'heure nous l'avons cru mort... • '\

— Oh ! mon Dieu I... que nous apprenez- vous? ~.\

— Le docteur a dit que c'était le cerveau... le sang... enfin i. il a un peu repris connaissance... monsieur Patrick m'a aus- \ sitôt envoyé chercher cinquante sangsues...

— Cocher '.cria lady Glenmour, au château 1

Bientôt la voiture passa au galop sur le pont de Saint- Cloud et fila comme lèvent vers la côte de Ville-d'Avray.

— Remarquez, dit à cet endroit du récit le chevalier De Profumlis au marquis de Saint-Luc, que la visite importune qui avait obligé lady Glenmour à quitter le château avant le déjeuner, que le déjeunera Saint-Cloud, au cabaret du Roi des Goujons, que l'épisode des deux jeunes gensassis et mangeant sous le bosquet de vignes vierges étaient des moyens prépaies d'avance par le comtede Madoc pourarriver à son but.

— Parbleu ! qui est maintenant assez visible, repartit le marquis de Saint-Luc. Le comte de Madoc avait découvert, par une élude patiente et préparatoire, que lady Glenmour, femme blasée a Textes, morte pour ainsi dire à tous les plaisirs difficiles et délicats, ne serait éveillée que par la puissante commotion du trivial, de l'énergique, je n'ose dire de la brutalité... Mais de là à se faire aimer d'elle, la distance est infinie. Et non-seulement elle est infinie, ajouta le marquis de Saint-Lue, mais sur le chemin de la séduction où elle est entraînée parle comte de Madoc, je vois, immense obstacle, si je ne me trompe, le jeuneTancrède, tout amour, dévouement et poésie, enfant rendu plus intéressant encore par un accidentfuneste et causé parcelle-là même qui est aimée, adorée ; enfin par lady Glenmour.

— Tancrède, j'en conviens, répliqua le chevalier De Profundis, est un rival redoutable pour le comte de Madoc, mais... mais retournons à Tancrède.

Page 1