‹ Le siècleChapitre 43 sur 113 · DE BA.UA.C · texte numérisé non relu

DE BA.UA.C

— Voici la troisième fois que'vousme faites cette question depuis le commencement de l'hiver, dit-elle en souriant.

— Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu.

— Cela est vrai.

— .Te savais bien que vous étiez fausse, comme le sont toutes les femmes...

Et madame Jules continua de rire.

Ecoulez, monsieur, si je vous disais la véritable raison,

elle vous paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il y ait fausseté à ne pas dire des secrets dont le monde a l'habitude de se moquer.

— Tout secret veut, pour être dit, une amitié de laquelle je ne suis sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez avoir que de nobles secrets, et me croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses respectables ?

— Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos sentimens les plus purs ; vous les calomniez. D'ailleurs, je n'ai pas de secrets. J'ai le droit d'aimer mon mari à la face du monde, je le dis, j'en sais orgueilleuse; et si vous vous moquez de moi en apprenant que je ne dansequ'avec lui, j'aurai la plus mauvaise opinion de votre cœur.

Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu'avec

votre mari ?

— Oui , monsieur. Son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et je n'ai jamais senti le contact d'aucun autre homme.

— Votre médecin ne vous a pas môme talé le pouls?. .

— Eh ! bien, voilà que vous vous moquez.

— Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous laissez entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais... anfin, vous permettez à nos yeux d'admirer...

Ah ! voilà mes chagrins, dit-elle en l'interrompant. Oui, j'aurais voulu qu'il fût possible à une femme mariée de vivreavec son mari comme une malttrcsse vit avec son amant: car alors...

— Alors, pourquoi étiez-vous, il y a deux heures, à pied, déguisée, rue Soly?

— Qu'est-ce que c'est que la rue Soly ? lui demanda-tell.-.

Eisa voix si pure ne laissa deviner aucun* émotion, et aucun trait ne vacilla dans son visage, et elle ne rougit pas, et clic resta calme.

Ouoil vous n'êtes pas montée au second étage d'une

maison située rue des Meux-Augustins, au coin de la rue Solv ? Vous n'aviez pas un liacre à dix pas, et vous n'êtes pas revenue rue de Richelieu, chez la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant votre tête.?

— Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.

En moulant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s'éventaii ; mais qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au milieu du dos, l'aurait peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se souvint des leçons du vidame.

— C'était alors une personne qui vous ressemble étrangement, ajouta-t-il d'un air crédule.

— Monsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est mal, très mal, et je vous fais l'honneur de ne pas vous croire.

Le baron s'eu alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif U baissa la tête , mais son rog.ird était attaché sournoisement sur madame Jules, qui ne pensant pas au jeu des glaces, Jeta sur lui deux ou trois coups d'œil empreints de terreur. Madame Jules fit un signe à sou mari, elle en prit le bras en se levant pour se promener dans les salons. Quand elle passa près de monsieur de Maulincour, ce lui -ci, qui causait avec un de ses amis, dit a haute voix, comme s'il répondait il une interrogation : — C'est une femme qui ne dormira certes pus tranquillement cette nuit... Madame Jules s'arrêta, lui lança un regard imposant plein de mépris, el continua sa marche, sans savoir qu'un regard de plus, s'il était surpris par son mari, pouvait mettre en question et son

bonheur et la vie de deux hommes. Auguste, en proie à la rage qu'il étouffa dans les profondeurs de son âme, sortit bientôt en jurant de pénétrerjusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir, il chercha madame Jules alin de la revoir encore; mais elle avait disparu. Quel drame jeté dans cette jeune tête éminemment romanesque comme toutes celles qui n'ont point connu l'amour dans toute l'étendue qu'ils" lui donnent! Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme, il l'aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses de l'espoir. Infidèle à son mari, cette femme devenait vulgaire. Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités d.l'amour heureux, et son imagination lui ouvrit alors l'immense carrière des plaisirs de la possession. Enfin, s'il avait perdu l'ange, il retrouvait le plus délicieux des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en Espagne, justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain, à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce mystère. C'était un roman ù lire; ou mieux, un drame ù jouer, et dans lequel il avait son. rôle.

Une bien belle chose est le métier d'espion, quand on le fait pour son compte et au profit d'une passion. N'est-ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant honnête homme? Mais il faut >e résigner à bouillir de colère, à rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à transir et brûler, à dévorer de faussesesperances.il faut aller, sur la foi d'une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester, s'improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s'exclamer niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire ; puis renverser des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer, rester devant une croisée, faire mille suppositions... Mais c'est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidens, moins les chiens, le fusil et le tahiau ! Il n'est de comparable à ces scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d'un cœur gros d'amour ou de vengeance pour s'embusquer dans Paris, comme un tigre qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous lesaecidens de Paris et d'un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui dont ils abondent déjà Alors, ne fautil pas avoir une âme multiple? n'est-ce pas vivre de mille pissions, de mille sentimens ensemble?

Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente existence avec, amour, parce qu'il en ressentit tous les malheurs et tous les- plaisirs. Il allait déguisé, dans Paris, veillait à tous les coins de la rue Pagevin ou de la rue des Vieux-Anguslins. 11 courait comme un chasseur de la rue de Menais à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Ménars, sans connaître ni la vengeance, ni le prix dont seraient ou punis ou récompensés tant de soins, de démarches et de ruses ! Et, cependant, il n'en était pas encore arrivé à cette impatience qui tord les entrailles et fait suer; il flânait avec espoir, en pensant que madame Jules ne se hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner la où elle jvait été sur m ise. Aussi avait il consacré ces premiers jours a s'initier à tous les secrets de la rue. Novice en ce métier, il n'osait questionner ni le portier, ni fe cordonnier de la maison dans laquelle venait madame Jules ; mais il espérait pouvoir se créer un observatoire dans la maison située en face de l'appartement mystérieux. Il étudiait le terrain, il voulait concilier la prudence et l'impatience, son amour et le secret.

Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu des plans qu'il méditait pour frapper un grand coup, et en qùlt tant sou échiquieraprès une de i es factions assidues qui ne lui avaient encore rien appris, il s'en retournait vers qnMre heures a son hùlel où 1 appelait une affaire relative service, lorsqu'il fut pris, rue Cùquillierc, par une de ers belles pluies qui grossissent loul-à-coup les ruisseaux, el dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les flaques d'eau de la voie, publique. Un fantassin de Paris est alors obligé de s'arrêter tout court, de se réfugier dans un.1 boutique ou dans un calé, s'il est assez riche pourj payer son hospitalité forcée ; ou, selon l'urgence, sous une porte 6th chère, asile des gens pauvres ou mal mis. Comment aucun de nos peintres n'a-t-ll pas encote essuyé de reproduire la

HISTOIRE DES TREIZE. -EERRÀGÛS

physionomie d'un essaim de Parisiens groupés, par un temps d'orage, sous le porche humide d'une maison? Où rencontrer un plus riche tableau? N'y a-t il pas d'abord le piéton rêveur ou philosophe qui observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond grisâtre de l'atmosphère, espèce de ciselures semblables aux jets capricieux des lilets de verre ; soit les tourbillons d'eau blanche, que le vent roule en poussière lumineuse sur les toits ; soit les capricieux dégorgemens des tuyaux pétillans, écumeux ; enfin mille autres riens admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups de balai dont les régale le maître de la loge? Puis il y a le piéton causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose sur son balai tomme un grenadier sur sun fusil; le piéton indigent, fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons habitués au contact des rues, le piéton savant qui étudie, épèle ou lit les affiches sans les achever; le piéton rieur qui se moque des gens auxquels il arrive malheur dans la rue, qui rit des femmes crottées et fait des mines â ceux ou celles qui sont aux ienétres ; le piéton silencieux qui n /garde il toutes les croisées, a tous les étages . le piéton industriel, armé d'ujne sacoche ou muni d'un paquet, traduisant la pluie, par profits et peiles ; le piéton aimable, qui arrive comme un obus, eu disant : Ah ! quel temps, messieurs! et qui salue tout le monde ; enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme a parapluie, expert en averse, qui l'a prévue, sorti malgré l'avis de sa femme, et q\ii s'est assis sur la chaise du portier. Selon S.Ofl caractère, iliaque membre de celle sociéié fortuite contemple le ciel, s'en va sautillant pour ne pas se crolter, ou parce qu'il est presse, ou parce qu'il voit des citoyens marchant malgré vent et marée, ou parce que la cour de la maison étant humide et calarrlialeuient mortell e, la lisière, dit un proverbe, est pire que le drap. Chacun a ses motifs. Il ne reste que le,pielon prudent, l'homme qui, pour se remettre en route, épie quelques espaces bleus a travers les nuages crevas s, •>.

Monsieur de Mauliivour se réfugia dune, avec toute une famille de pieions, sous le porche d'une vieille maison dont la cour ressemblait à un grand tuyau de cheminée. 1! y avait le long de ces murs plâtreux, s'a'pêlrcs et verdàires. tant de plombs el de conduits, el lanl d étagi s dans les quatre corps de luais. que vous eussiez dil les cascatelles de Saint-Clou.d. L'eau ruisselait de toutes paris : elle bouillonnait, elle sautillait, murniuraitj ille ciuit. noire, blanche, bleue, verle; i Ile criait, plie foisonnait sous le balai de la portière, vieille. femme édentée, faite au^ orages, qui semblait les bénir et qui poussait dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et les habitudes de chaque localàirede la maison. Celait des découpures d'indienne, des feûiUes de thé, des pétales de fleurs artificielles. décolorées, uianquéesdes épludiures de légumes, des papiers, des. fragmensde métal. A chaque coup de balai, la vieille, femme menait à nu l'ime du ruisseau, celle u aie noue, déco ipée en cases de damier, après laquelle s'acharnent les portiers, i c pauvre amant examinait ce tableau, l'un des millier.-; que le mouvant Paris offre chaque jour ; mais il l'examinait machinalement, en homme absorbé par ses pensées , lorsqu'en levant les yeux il se trouva nez a nez avec: un homme qui venait d'entrer.

C'était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains ; non, cet homme, formait un type nouveau trappe en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant. L'inconnu ne se distinguai! point par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez souvent dans les malheureux que Charlet a représentés, parfois, avec un rare bonheur d'observation : c'est de grossières ligures roulées dans la boue, a la voix rauque, au nez rougi et bulbeux, S Douches dépourvues de dents, quoique menaçantes; humbles et terribles, chez lesquelles l'intelligence profonde qui brille dans les yeux semble être un conlrc-sens Quelquesuns de ces vagabonds effrontés ont le teint marbré, gTcé, veiné; le. front couvert de rugosités; les cheveux rares et sales, eomm* ceux d'une perruque jetée au coin d'une borne.

Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leur6 joies, tous marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche; leur attitude révèle d'effrayantes pensées. Placé entre le crime et l'aumône, ils n'ont plus de remords, et tournent prudemment autour de l'échafaud sans y tomber, innocens au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser. L'un vous représente la civilisation rabougrie, il comprend tout : l'honneur du bagne, la patrie, la vertu; puis c'est la malice du crime vulgaire, et les finesses d'un forfait élégant L'autre est ré-igné, mime profond, mais slupide. Tous onl des velléités d'ordre et de travail, mais ils son! repoussés dans leur fange par uœ société qui ne veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d'organisations magnifiques parmi les mendians, ces bohémiens de Paris; peuple souverainement bon et s uiveraiiiement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert; habitué ;"isupporlerdes maux inouïs, el qu'une tatale puissance maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin. Il n'y avait rien de celle vie étrange dans le personnage colle fort insouciamment sur le mur, devant monsieur de Mauliinour, comme une fantaisie dessinée par un habile artiste derrière quelque toile retournée de son atelier Cet homme long el sec, dont le visage plombé trahissais une pensée profonde et glaciale, séchait la pitié dans 1. "tir des curieux, par une altitude pleine d'ironie et par un regard noir qui annonçaient sa prétention de traiter d'é- {.al à égal avec eux Sa figure était d'un blanc sale, et son crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une vague ressemblance avec un quartier de granit. Quelques mèches plates et grises, placées de chaque côté de sa tète, descendaient sur le collet de son babil crasseux et boutonné jusqu'au cou. Il ressemblait tout à la fois à Voltaire et â don Quichotte; il était railleur et mélancolique* plein de mépris, de philosophie, niais â demi aliéné, li paraissait ne pas avoir de chemisera barbe était longue. Sa méchante cravate noire tout usie, déchirée, laissait voir un cou protubérant, fortement .sillonne, composé de veines grosses comme des cordes. Un large ceiele brun, mcurlri.se dessinait sous chacun de ses yeux.Ji semblait atoir au moins soixante ans. ,-'es mains étaient biaiii nos et propres. Il portait dis boites éculées et !",, «s-fion pantalon bleu, raccommode en plusieurs en • droits, finît Ij'iiiulii par une espèce de duvet qui le rendait ignoble â voir. >,ji que ses vélemens mouilles exhalassent une odeur lelide, soit qu'il eût à l'élal normal cette senteur demi -ère qu'ont les taudis parisiens, de même que les Bureaux, les Sacristies et les Hospices ont la leur, goût fétide, lauec. dont rien ne saurait donner l'idée, les voisins de cet homme quittèrent, leurs places et le laissèrent seul; il jeta sur eux, puis reporta sur l'officier son regard calme et sans expression, le regard si célèbre de monsieur de Tallcyrand, coup d'oeil terne et sai s chaleur, espèce de voile impénétrable sous lequel une âme forte cache de profondes émotions et les plus exacts calculs sur les hommes, les choses et les événeiiiens Aucun pli de son visage ne se creusa. Sa bouche et son front lurent impassibles ; mais ses yeux s'abaissèrent par un mouvement d'une lenteur noble et presque tragique. Il y eut eulin tout un drame dans le mouvement d» ses paupières ûélries.

L'aspect de cette Sgure stoique lit naître chez monsieur d<* Mauliinour 1 une de ces rêveries vagabondes qui commencent par une interrogation vulgaire cl Unissent par comprendre tout un monde de pensées. L'orage élaii passé. Monsieur d<> Maulu our n'aperçut plus de cet homme que le pan de sa redingote qui frôlait la borne; mais, en quittant sa place poar s'en aller, il trouva sous ses pieds une lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait â l'inconnu, en lui voyant remettre dans sa poche un foulard dont il venait de se servir. L'ofiieier, qui prit la lettre pour la lui rendre, m lut involontairement l'adresse :

I>E BALZAC

A Mosieur, Mosieur Ferra gusse, Rue des Grans-Augustains, au coing de la rue Soly. Pabis.

Lalellre ne portait aucun timbre, et l'indication empêcha monsieur de Maulincour de la restituer ; car il y a peu de passions qui ne deviennent improbes à la longue. Le baron eut un pressentiment de l'opportunité de celte trouvaille, et voulut, en gardant la lettre, se donner le droit d'entrer dans la maison mystérieuse pour y venir la rendre à cet homme, ne doutant pas qu'il ne deiueurAt dans la maison suspecte. Déjù des soupçojis, vagues comme les premières lueurs du jour, lui faisaient établir des rapports entre cet homme et madame Jules. Les amans jaloux supposent tout ; et c'est en supposant tout, en choisissant les conjectures les plus probables que les juges, les espions, les amans elles observateurs devinent la vérité qui les intéresse.

— Est-ce à lui la lettre ? est-elle de madame Jules ?

Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagination inquiète ; mais aux premiers mots il sourit. Voici textuellement, dans la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, celte lettre, i laquelle il était impossible de rien retrancher, si ce n'est la lettre même, mais qu'il a été nécessaire de ponctuer en la donnant. Il n'existe dans l'original ni virgules, ni repos indiqué, ni même de points d'exclamation : fait qui tendrait a détruire le système des points par lesquels les auteurs modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les passions.

« Henry !

» Dans le nombre des sacriflsses que je m'étais imposée a votre égard ce trouvoitee lui de ne plus vous donner de mes nouvelles, mais une voix irrésistible mordonne de vohs faire connellre vos crimes envers moi. Je sais d'avance que votre ame an durcie dans le vice ne daignera pas me pleindre. Votre cœur estsour à la censibilité. Ne l'ét-il pas aux cris de la nature, mais peu importe : je dois vous apprendre jusqu'à quelle poing vous vous êtes rendu coupable et l'orreur de la position où vous m'avez mis. Henry, vous saviez tout ce que j'ai souffert de ma première faute et vous avez pu mé plonger dans le même malheur et m'abendonner à mon désespoir e à ma douleur. Oui, je la voue, la croyance que javoit d'être aimée et d'être estimée de vou m'avoit donné le couraje de suporter mon sort. Mais aujourd'hui que me reste-til ? ne m'avez vous pas fai perdre tout ce que j'avoit de plus cher, tout ce qui m'attachait à la vie; parans, amis, onneur, réputations,je vous ai tout sacriliés et il ne me reste que l'oprobre.la honte et je le dis sans rougire, la misère. Il ne manquai à mon malheur que la serlitude de votre mépris et de votre aine ; maintenant que je lé, forai le courage que mon projet exije. Mon parti est pris et l'honneur de ma famille le commande: je vais donc mellie un ternie amessouifransses. Ne laites aucune réflaictions sur mon projet, Henry. Il est affreux, je le sais, mais mon état m'y forsse. Sans secour, sans soutien, sans un unu pour me consoler, puije vivre ? non. Le sort en a désidé. Ainci dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera plus digne de votre estime; mais recevra le serment que je vous fais d'avoir ma conscience tranquille, puisque je n'ai jamais sésé d'être digne de votre amitié. O Henry, mon ami, car je ne changerai jamais pour vjus, proiiictiez-iuui que vous me pardonnerez la carrier que je vait embrasser. Mon amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans la vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour moi un préservatife contrôla séduction. N'oubliez jamais que mon sort est votre ouvrage, -et jugez-vous. Puiee le ciel ne pas vous punir de vos crimes, c'est à genoux que je lui demande votre pardon, car je le sens, il ne me manquerai l'iiisii îiiesiiiar.x que la douleur de vous savoir mal» heureux. Maigre, le. iniumeiit ou je nie trouve, je réinsérai tout espèce de scgpqr il" vous. Si ■ jus m'aviez aimé, j'orai pu les recevoir comme venent de lu milié, mais un bienfait exilé par la paie, mon âme le repousse et je cerois plus lâche en le

resevent que celui qui me le proposerai. J'ai une grâce a vous demander. Je ne sais pas le temps que je- dois rester cher madame Meynardie, soyez assez généreux déviter di paroltre devent moi. Vos deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps: je ne reux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dans mon cœur et\a glassé c'éfroit. Hélas I c'est au moment où j'ai besoin de tout mon courage que toutes mes facultés ma bandonnent, Henry, mon ami, avant que j'aie mis une barrièr entre nou, donne moi une dernier preuve de ton estime: écris-moi, répons moi, dis moi que tu me. time encore quoique ne m'aimantplus. Malgré que mes yeux soit toujours dignes de rencontrer les vôtres je ne sollicite pas d'entrevue-, je crains toutde ma faiblesse etde mon amour. Mais de grâce écrive? moi un mot de suite, il me donnera le courage dont j'ai besoin pour supporter mes adversités. Adieu l'oleur de tous mes maux, mais le seul ami que mon cœur ai choisi et qu'il n'oublira jamais.

•> Isa. »

Cette vie de jeune tille dont l'amour trompé, les joies funestes, les douleurs, la misère et l'épouvantable résignation étaient résumés en si peu de mets : ce poème inconnu, mais essentiellement parisien, écrit dans cette lettre sale, agirent pendant un moment sur monsieur de Maulincour, qui finit par se demander si celte Ida ne serait pas une parente de madameJules, et si le rendez-vous du soir, duquel il avait été fortuitement témoin, n'était pas nécessité par quelque tentative charitable. Que le vieux pauvre eût séduit Ida?... cette séduction tenait du prodige. En se jouant dans le labyrinthe de ces réflexions qui se croisaient et se détruisaient l'une par l'autre, le baron arriva près de la rue Pagevin, et vit un fiacre arrêté dans le bout de la rue des Vieux-Augustins qui avoisine la rue Montmartre. Tous les fiacres stationnés lui disaient quelque chose. — Y serait-elle? pensa-t-il. Et son cœur battait par un mouvement chaud et fiévreux. Il poussa la petite porte à grelot, mais en baissant la tête et en obéissant a une. sorte de honte, car il entendait une voix secrète qui lui disait : — Pourquoi inets-lu le pied dans ce mystère?

Il monta quelques marches, et se trouva nez a nez avec la vieille portière.

— Monsieur Ferragus?

— Connais pas...

— Comment, monsieur Ferragus ne demeure pas ici :'

— Nous n'avons pas ça dans la maison.

— Mais, ma bonne femme...

— Je ne suis pas une bonne femme, monsieur, je suis concierge.

— Mais, madame, reprit le baron, j'ai une lettre à remettre à monsieur Ferragus.

— Ah ! si monsieur a une lettre, dit-elle en changeant de ton, la chose est bien différente. Voulez-vous la faire voir, votreleltre? Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la tête d'un air de doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge pour aller instruire le mystérieux Ferragus de cet incident imprévu; puis elle dit : — Ehl bien, montez, monsieur. Vous devez savoiroù c'est... Sans répondre a celte phrase, par laquelle cette vieille rusée pouvait lui te dreun piège, l'officier grimpa lestement les escaliers, et sonna vivement à la porte du second élage. Son instinct d'amant lui disait ; — £//cestlà.

L'inconnu du porche, le Ferragus ou Voteur des maux d'Ida, ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de chambre à fleurs, d'un pantalon de molleton blanc, les pieds chaussés dans de jolies pantoufles en tapisserie, et la tête débarbouill e. Madame Jules, dont la tète dépassait lecharabranle de la porte de la seconde pièce, pâlit et tomba sur une chaise.

— (Ju'avez-vous, madame ? s'écria l'officier en s 'élançant vers elle.

Mais Ferragus étendit le bras et rejeta vivement l'officieux en arrière par un mouvement si sec qu'Auguste crut avoir reçu dans la poitrine un coup de barre de 1er.

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGUS

— Arrière ! monsieur, dit cet homme. Que nous voulezvous? Tous rôdez dans le quartier depuis cinq à six jours. Seriez vous un espion ?

— Étes-vous monsieur Ferragus? dit le baron.

— Non, monsieur.

'—Néanmoins, reprit Auguste, je dois vous remettre ce papier, que vous avez perdu sous la porte de la maison où nous étions tous deux pendant la pluie.

En parlant et en tendant la lettre à cet homme, le baron ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil sur la pièce où le recevait Ferragus, il la trouva fort bien décorée, quoique simplement. Il y avait du feu dans la cheminée; tout auprès était une table servie plus somptueusement que ne le comportaient l'apparente situation de cet homme et la médiocrité de son loyer. Enfin, sur une causeuse de la seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut un tas d'or, et entendit un bruit qui ne pouvait être produit que par des pleurs de femme.

— Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'inconnu en se tournant de manière à faire comprendre au baron qu'il désirait le renvoyer aussitôt.

Trop curieux pour faire attention à l'examen profond dont il était l'objet, Auguste ne vit pas les regards a demi magnétiques par lesquels l'inconnu semblait vouloir le dévorer; mais s'il eût rencontré cet œil de basilic, il aurait compris le danger de sa position. Trop passionné pour penser à luimême, Auguste salua, descendit, et retourna chez lui, en essayant de trouver un sens dans la réunion de ces trois personnes : Ida, Ferragus et madame Jules; occupation qui, moralement, équivalait à chercher l'arrangement des morceaux de bois biscornus du casse-téte chinois, sans avoir la clef du jeu. Mais madame Jules l'avait vu, madame Jules venait là, madame Jules lui avait menti. Maulincour se proposa d'aller rendre une visite à celte femme le lendemain, elle ne pouvait pas refuser de le \oir, il s'était fait son complice, il avait les pieds et les mains dans cette ténébreuse intrigue. Il tranchait déjà du sultan, et pensait à demander impérieusement à madame Jules de lui révéler tous ses secrets.

En ce temps-là, Paris avait la lièvre des constructions. Si Paris est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il s'éprend de mille fantaisies : tantôt il bâtit comme un grand seigneur qui aime la truelle; puis, il laisse satruelle et devient militaire; il s'habille de la tèteaux pieds en garde national, fait l'exercice et fume; tout-à-coup, il abandonne les répétitions militaires et jette son cigare ; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la place du Châtelet, dépose son bilan ; mais quelques jours après, il arrange ses aCaires, se met en fêle eldanse. Un jouril mange du sacre d'orge à pleines mains, à pleines lèvres; hier il achetait du papier Weynen; aujourd'hui le monstre a mal aux dents et s'applique un alexipharmaque sur toutes ses murailles; demain il fera ses provisions dépite pectorale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour l'année, comme ses manies d'un jour. En ee moment donc, tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. Il y avait 1res peu de rues qui ne vissent l'échafaudage à longues perches, garni de planches mises sur des traverses et fixées d'étages en étages dans des boulins; construction frêl«, ébranlée par les Limousins, mais assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie des atteintes d'une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée des monumens qu'on ne bâtit pas. 11 y a quelque chose de maritime dans ces mâts, dans ces échelles, dans ces cordages, dans les cris des matons. Or, à douze pas de l'hôtel Maulincour, un de ces bâtimens éphémères était élevé devant une maison que l'on construisait en pierres de taille. Le lendemain, au moment où le baron de Maulincour passait en cabriolet devant! et échafaud, en allant chez madame Jules, une pierre de deux pieds carrés, arrivée au sommet des perches, s'échappa de ses liens de corde en tournant sur ellemême, et tomba sur le domestique, qu'elle écrasa derrière le cabriolet. Un cri d'épouvante lit trembler l'échafaudage et les maçons; l'un d'eux, en danger de mort, se tenait avec peine aux longues perches et paraissait avoir été touché par la LK siècle. — T. (Extrait de la

pierre. La foule s'amassa promptement . Tous les maçons des rendirent, criant, jurant et disant que le cabriolet de mousieur de Maulincour avait causé un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus, et l'officier avait la tête coiffée par la pierre. Le valet était mort, la voiture était brisée. Ce fui un événement pour le quartier, les journaux le rapportèrent. Monsieur de Maulincour, sur de n'avoir rien touché, se plaignit. La justice intervint. Enquête faite, il fut prouvé qu'un petit garçon, armé d'une latte, montait la garde et criait aux pâssans de s'éloigner. L'affaire en resta là. Monsieur de Maulincour en fut pour son domestique, pour sa terreur, et resta dans son lit pendant quelques ours , car l'arrière-train du cabriolet en se brisant lui avait fait des contusïons ; puis, la secousse nerveuse causée par la surprise lui donna la fièvre. Il n'alla pas chez madame Jules. Dix jours après cet événement, et à sa première sortie, il se rendait au bois de Boulogne dans son cabriolet restauré, lorsqu'en descendant la rue de Bourgogne, à l'endroit où se trouve l'égout, en face la Chambre des Députés, l'essieu se cassa net par le milieu, et le baron allait si rapidement que cette cassure eut pour effet de faire tendre les deux roues à se rejoindre assez violemment pour lui fracasser la tête; mais il fut préservé de ce danger par la résistance qu'opposa la capote. Néanmoins il reçut une blessure grave au côté. Pour la seconde fois en dix jours il fut rapporté quasi mort chez la douairière éplorée. Ce second accident lui donna quelque défiance, et il pensa, mais vaguement, à Ferragus et à madame Jules. Pour éclaircir ses soupçons, il garda l'essieu brisé dans sa chambre, et manda son carrossier, le carrossier viut, regarda l'essieu, la cassure, et prouva deux choses à monsieur de Maulincour. D'abord l'essieu ne sortait pas de ses ateliers ; il n'en fournissait aucun qu'il n'y gravât grossièrement les initiales de son nom, et il ne pouvait pas expliquer par quels moyens cet essieu avait été. substitué à l'autre ; puis la cassure de cet essieu suspect avait été ménagée par une chambre, espèce de creux intérieur, par des soufflures et par des pailles très habilement pratiquées.

— Eh ! monsieur le baron, il a fallu être joliment malin, dit-il, pour arranger un essieu sur ce modèle, on jurerait que c'est naturel...

Monsieur de Maulincour pria son carrossier de ne rien dire de cette aventure, e> se tint pour dûment averti. Ces deux tentatives d'assassinat étaient ourdies avuc une adresse qui dénotait l'inimitié de gens supérieurs.

— C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agitant dans sort lit, une guerre de sauvage, une guerre de surprise, d'embuscade, de traîtrise, déclarée au nom de madame Jules. A quel homme appai tient-elle donc? De quel pouvoir dispose donc ce Ferragus?

Enfin monsieur de Maulincour, quoique brave et militaire, ne put s'empêcher de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui l'assaillirent, il y en eut une" contre laquelle, il se trouva sans défense et sans courage : le poison ne serait-il pas bientôt employé par ses ennemis secrets ? Aussitôt, dominé par des craintes que sa faiblesse momentanée, que la diète et la fièvre augmentaient encore,il lit venir une vieille femme attachée depuis longtemps à sa grand'mère, une femme qui avait pour lui un de ces sentimens à demi maternels, le sublime du commun. Sans s'ouvrir entièrement à elle, il la chargea d'acheter secrètement, et chaque jour, en des endroits différens, lesalimens qui lui étaient nécessaires, en lui recommandant de les mettre sous clef, et de les lui apporter ellemême, sans permettre à qui que ce fût de s'en approcher quand elles les lui servirait. Enfin il prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir de ce genre de mort. 11 se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait donc pensera loisir ; à sa propre défense, le seul besoin assezclairvoyantpourper- | mettre a l'égoïsme humain de ne rien oublier. Mais lemal- ; heureux malade a ait empoisonné sa vie par la crainte ; et : malgré lui, le soupçon teignit toutes les heures de ses somi lires nuances. Cependant ces deux leçons d assassinat lui ap- I prirent une des vertus les plus nécessaire" aux hommes politiques, il comprit la haute dissimulation dont il faut user dans le jeu des grands intérêts de la vie. Taire son secret Cmétlit humaine.) 20

DE BALZAC

n'est rien ; mais se tain1 à l'avance, mais savoir oublier un fait pendant trente ans, s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle élude en un pays où il y a peu d'hommes qui saçhenl dissimuler pendant trente jours. Monsieur deMaulincour ne vivait plus que par madame Jules. Il était perpétuellement occupé à examinersérieusement les moyens qu'il pouvait employer dans cette lutte inconnue pour triompher d'adversaires inconnus. Sa passion anonyme pour cette femme grandissait de tous ces obstables. Madame Jules était toujours debout, au milieu de ses pensées et de son cœur, plus attrayante alors par ses vices présumés que par les vertus certaines qui en avaient fait pour lui son idole.

Le malade, voulant reconnaître lçs positions de l'ennemi, crut pouvoir sans danger initier le vieux vidame aux secrets de sa situation. Le commandeur aimait Auguste comme un père aime les enfaos de sa femme; il était fin, adroit, il avait tin esprit diplomatique. Il vint donc écouter le baron, hocha la tête, et tous deux tinrent conseil. Le bon vidame ne partagea pas la confiance de son jeune ami, quand Auguste lui oit qu'au temps où ils vivaient, la police et le pouvoirétaient a même de connaître tous les mystères, et que, s'il fallaitabsolument y recourir, il trouverait en eux de puissans auxiliaires.

Le vieillard lui répondit gravement: — La police, mon cher enfant, est ce qu'il y a de plus inhabile au monde, et le pouvoir ce qu'il y a de plus faible dans les questions individuelles. Ni [a police, ni le pouvoir ne savent lire au fond des coeurs Ce qu'on doit raisonnablement leur demander, c'est de rechercher les causes d'un fait. Or, le pouvoir et la police sont éminemment impropres à ce métier : ils manquent essentiellement de cet intérêt personnel qui révèle tout à celui Qui a besoin de tout savoir. Aucune puissance humaine ne peut empêcher un assassin ou un empoisonneur d'arriver soit au (.œur d-un princei soit à i'es(on)ac d'un honnête nomme. Les passions font toute la police.

Le commandeur conseilla fortement au baron de. s'en aller en Italie, d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de Syrie en Asie, et de ne revenir qu'après avoir convaincu ses ennemis secrets de son repentir, et de faire ainsi tacitement sa paix avec eux; sinon, de rester dans son hôtel, et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir des atteintes de ce Ferragus, et de n'en sortir que pour l'écraser en toute sûreté.

— 11 ne faut toucher a son ennemi que pour lui abattre la tête, lui dit-il gravement.

Néanmoins, le vieillard promit à son favori d'employer tout cequele ciel lui avait départi d'astuce pour, sans compromettre personne, pousser des reconnaissances chez l'ennemi, en rendre bon compte, et préparer la victoire. Le commandeur avait un vieux Figaro retiré, le plus malin singe qui jamais eût pris figure humaine, jadis spirituel comme un diable, faisant tout de son corps comme un forçat, alerte comme un voleur, tin comme une femme, mais tombé dans la décadence du génie, faute d'occasions, depuis la nouvelle constitution delà société parisienne, qui a mis en réforme les valets de comédie. CeScapin émérite était attaché a son maître comme à un être supérieur; mais le rusé vidame ajoutait chaque année aux gages de son ancien prévôt de galanterie une assez forte somme, attention qui en corroborait l'amitié naturelle parles liens de l'intérêt, et valait au vieillard des vins que la maiiresse la plus aimante n'eût pas inventés pour son ami malade. Ce fut cette perle des vieux valets de théâtre, débris du dernier siècle, ministre incorruptible, faute dé passion à satisfaire, auquel se fièrent le commandeur et monsieur de Maulincour.

— Moi sieur le baron gâterait tout, dit ce grand homme en livrée appelé au conseil. Que monsieur mange, boive et dorme tranquillement. Je prends tout sur moi.

En effet, huit jours après la conférence, au moment où monsieur de Maulincour, parfaitement remis de son Indisposition, déjeunait avec sa grand'mère et le vidame, Justin entra pour faire son rapport. Puis, avec celte fausse modestie, qu'affecte lés gens de talent, il dit, lorsque la douairière fut rentrée dans ses appartenons : — Ferragus

n'est pas le nom de l'ennemi qui poursuit monsieur le baron. Cet homme, ce Kiable, s'appelle Graiien, Henri. Yirtn-, Jean- Josepb Rourignard. Le sieur Graiien Bomignard est un ancien entrepreneur de bâti mens, jadis fort riche, et surtout l'un des plus jolis garçons de Paris, un I ovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent mes renseignemens. Il a été simple ouvrier, et les compagnons de l'ordre des Dévorans l'ont, dans le temps, élu pour chef, sous le nom de Ferragus XXIII. La police devrait savoir cela, si la police était instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure plus rue des Yieux-Auguslins, et perche maintenant rue Joquelet, madame Jules Desmarest va le voir souvent; assez souvent son mari, en allant à la Bourse, la mène rue Yivienne, ou elle mène son mari à la Bourse. Monsieur le vidame connaît trop bien ces choses-là pour exiger que je lui dise si c'est le mari qui mène sa femme ou la (emme qui mène &on mari ; mais madame Jules est si jolie que je parierais pour elle. Tout cela est du dernier positif. Mon Bourignard joue souvent au numéro 429. C'est, sous votre respect, monsieur, un farceur qui aime les femmes, et qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut, et vous a la vie la plus originale du monde. Je ne doute pas qu'il n'ait plusieurs domiciles, car, la plupart du temps, il échappe à ce que monsieur le commandeur nomme les investigations parlementaires. Si monsieur le désire, on peut néanmoins s'en défaire honorablement, eu égard à ses habitudes. Il est toujours facile de se débarrasser d'un homme qui aime les femmes. Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager encore. Maintenant, monsieur le vidame et monsieur le baron ont-ils qnelque chose à me commander?

— Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin sans ordre; mais veille ici à tout, de manière que monsieur le baron n'ait rien à craindre.

— Mon cher enfant, 1 éprit le vidame, reprends ta vie et oublie madame Jules.

— Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place à Graiien Bourignard, je veux l'avoir pieds et poings liés, et madame Jules aussi.

Le soir, le baron Auguste de Maulincour, récemment promu à un grade supérieur dans une compagnie des Gardesdu-Corps, alla au bal, à l'Elysée Bourbon, chez madame la duchesse de Berri. Là, certes, il ne pouvait y avoir aucun danger à redouter pour lui. Le baron de Maulincour en sortit néanmoins avec une affaire qu'il était impossible d'arranger. Son adversaire, le marquis de Ronquerolles, avait les plus fortes raisons de se plaindre d'Auguste, et Auguste y avait lonné lieu par son ancienne liaison avec la sœur de monsieur de Bonquerolles, la comtesse deSerizy. Cette dame, qui n'aimait pas la sensiblerie allemande, n'en était que plus exigeante dans les moindres détails de son costume de prude. Par une de ses fatalités inexplicables, Auguste lit une innocente plaisanterie que madame de Serizy prit fort mal, ei de laquelle son frère s'offensa. L'explication eut lieu dans un coin, à voix basse. En gens de bonne compagnie, les deux adversaires ne tirent point de bruit. Le lendemain seulement, 'a société du faubourg Saint-Honoré, du faubourg Saint-Germain, et le château, s entretinrent de celte aventure, Madame de Serizy fut chaudement défendue, et l'on donna tous les torts à Maulincour. D'augustes personnages intervinrent. Des témoins de la plus haute distinction furent imposés à messieurs de Maulincour et de Ronquerolles, et toutes les précautions furent prises sur le terrain pour qu'il n'y eût personne de. tué. Quand Auguste se trouva devant son adversaire, homme de plaisir, auquel personne ne refusait des senti mens d'honneur, il ne put voir en lui l'instrument de Ferragus, chef des Dévorans, mais il eut une secrète envie d'obéir à d'inexplicables presseniimcns en questionnant le marquis.

— Messieurs, dit-il aux témoins, je ne refuse certes pas d'essuyer le feu de monsieur de Ronquerolles; mais, auparavant., je déclare que j'ai eu tort, je lui fais les excuses qu'il exigera de moi, publiquement même s'il le désire, parce que,

HISTOIRE DES TREIZE". - FERRA.GUS

quand il s'agit d'une femme, rien ne saurait, je crois, déshonorer un galant homme. J'en appelle donc à sa raison et a sa générosité, n'y a-t-il pas un peu de niaiserie à se battre quand le bon droit peut succomber?...

Monsieur de Ronquerolles n'admit pas cette façon de finir l'affaire, et alors le baron, devenu plus soupçonneux, s'approcha lie son adversaire.

— Eh bien ! monsieur le marquis, lui dit-il, engagez -moi, devant ces messieurs, votre foi de'gentilhomme de n'apporter dans celte rencontre aucune raison de vengeance autre que celle dont il s'agit publiquement.

— Monsieur, ce n'est pas une question à me faire. Et monsieur de Ronquerolles alla se mettre à sa place, 11

était conveuu, par avance, que les deux adversaires se contenteraient d'échanger un coup de pistolet. Monsieur de Ronquerolles, malgré la distance déterminée qui semblait devoir rendre la mort de monsieur de Mau nncour très-problémati- j que. pour ne pas dire impossible, fit tomber le baron. La S balle lui traversa les côtes, a. deux doigts au-dessous du 1 cœur, niais heureusement sans «le fortes lésions.

— Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officier aux gardes, j pour avoir voulu venger des paissions mortes. i

Monsieur de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put ! retenir un sourire sardonique en entendant ces paroles.

— La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être !i soupçonnée.

— Toujours madame Jules, répondit Auguste.

Il s'évanouit, sans pouvoir achev er une mordante plaisanterie qui expira sur ses lèvres; maL% quoiqu'il perdit beau- ! coup de sang, sa blessure n'était pas dangereuse. Après une j quinzaine de jours pendant lesquels la douairière et le ti- j dame lui prodiguèrent ces soins de vieillard, soins dont une f longue expérience de la vie donne seut'e le secret, un malin i sa grand'mère lui porta de rudes coupsT- Elle lui révéla les j mortelles inquiétudes auxquelles étaient livrés ses vieux, s ses derniers jours. Elle avait reçu une iei'lre signée d'un F, j dans laquelle l'histoire de l'espionnage anq ne' s'était abaissé ; son peiit-hls lui était, de point en point, racontée. Dans cette : lettre, des actions indignes d'un honnête uamme étaient re- j prochées à monsieur de Maulincour. Il avait, disait-on, mis • une vieille femme rue de Ménars, sur la pi **e de fiacre qui s'y trouve, vieille espionne occupée en apparence à vendre ; aux cochers l'eau de ses tonneaux, mais c m réalité char- ; gée d'épier les démarches de madame Jules De-smarels. Il j avait espionné l'homme le plus inoffensif du monde pour : en pénétrer tous les secrets , quand , de ces se crets, dépendait la vie ou la mort de trois personnes. Lui seul j avait voulu la lutte impitoyable dans laquelle, d< jà blessé trois fois, il succomberait inévitablement, parce q an ? sa mort avait été jurée, et serait sollicitée par tous les n lO.yens lut- j mains Monsieur de Maulincour ne pourrait menu i.plus évi- J ter son sort en promettant de respecter la vie mysti Vieuse de { ces trois personnes, parce qu'il était impossible de ' croire à la parole d'un gentilhomme capable de tomber aussi bas que des agens de police; et pourquoi? pour troubler, s ans raison, la vie d'une femme innocente et d'un vieillard r. ?spe» stable. La lettre ne fut rien pour Auguste, en comparai: ion c'es tendres reproches que lui lit essuyer la baronne de A taulii 'cour. Manquer de respect et de ooiiliam e envers une femme , l'espiunner sans en avoir le droit? Et devait-on espionner la femme dont on est aimé ! Ce fut un torrent de ces excellente», raisons qui ne prouvent jamais rien, e'i qui mirent, pour la première fois de sa vie, le jeune baron dans une des grandes ! colères humaines où germent, d'où sortent les actions les. ï plus capitales de la vie

— Puisque ce duel est un duel a mort, dil-M en forme de- d'onze parle "pTéfe l "de conclusion, je dois tuer mon ennemi par tous les moyens que je puis avoir .1 ma disposition.

d'un officier aux gardes, en face des lois et de la police. L'homme de la police leva de surprise ses lumettes vertes, se moucha plusieurs fois, et offrit du tabac au vidame,qui, par dignité, prétendait ne pas user de tabac, quoiqu'il en eût le nez barbouillé. Puis le Sous-Chef prit ses notes, et promit que, Yidocq et ses limiers aidant, il rendrait sous peu de jours bon compte à la famille Maulincour de cet ennemi, di; sant qu'il n'y avait pas de mystères pour la police de Paris. Quelques jours après, le Chef vint voir monsieur le vidame à l'hôtel de Maulincour, et trouva le jeune baron parfaitement remis de sa dernière blessure. Alors, il leur fit en style administratif ses remerctmens des indications qu'ils avaient eu la bonté de lui donner, en lui apprenant que ce Bourignard était un homme condamné à vingt ans de travaux forcés, mais miraculeusement échappé pendant le transport de la chaîne de Bicêtre à Toulon. Depuis treize ans, la police avait infructueusement essayé de le reprendre, après avoir su qu'il était venu fort insouciamment habiter Paris, où il avait évité les recherches les plus actives, quoiqu'il fût constamment mêlé à beaucoup d'intrigues ténébreuses. Bref, cet nomme, dont la vie offrait les particularités les plus curieuses, allait être certainement saisi a l'un de ses domiciles, et livré à la justice. Le bureaucrate termina son rapport officieux en disant à monsieur de Maulincour que s'il attachait assez d'importance à cette affaire pour être témoin de la capture de Bourignard, il pouvait venir le iendemain, à huit heures du matin, rue Fainte-Foi, dans une maison dont il lui donna le numéro. Monsieur de Maulincour se dispensa ■d'aller chercher celte certitude, s'en fiant, avec le saint respect que la police inspire a Paris, sur la diligence de l'administration. Trois jours après, n'ayant rien lu dans le journal sur cette arrestation, qui cependant devait fournir matière à quelque article carieux, monsieur de Maulincour conçut des inquiétudes, que dissipa la lettre suivante :

* Monsieur le baron,

» J'ai l'honneur de vous annoncer que vous ne devez plus conserver aucune crainte touchant l'affaire dont il est question. Le nommé Gratien Bourignard, dit Ferragus.est décédé hier, en son domicile, rué Joquelet, n°7. Les soupçons (lue nous devions concevoir sur son identité ont pleinement été détruits par les faits. Le médecin de la préfecture de police a été par nous adjoint à celui de la mairie, et le chef de la police de sûreté a fait toutes les vérifications nécessaires pour parvenir à une pleine certitude. D'ailleurs, la moralité des témoins qui ont signé l'acte de décès, et les attestations de ceux qui ont soigné ledit Bourignard dans ses derniers momens, entre autres celle du respectable vicaire de l'église Bonne-Nouvelle, auquel il a fait ses aveux, au tribunal de la pénilence, car il est mort en chrétien, ne nous ont pas permis de conserver les moindres doutes.

«Agréez, monsieur le baron, etc.»

sieur ris, au i il!

cour

Monsieur de Maulincûut', la douairière et le vidame respirèrent avec un plaisir indicible. La fconne femme embrassa son pe(<Js-fiIs, en laissant échapper une larme, et le quitta pour remercier Dieu par une prière. La chère douairière, qui faisait u'ie neuvaLne peur le salut d'Auguste, se crut exaucée.

— Eh bien ! di'J le coL.i.'uaiuleur, tu peux maintenant te rendre au bal dont iu m» parlais, je n'ai plus d'objections a t'opposer.

Monsieur de Maulim *our fu.t d'autant plus empressé d'aller •a ce bal, que madame Ju.tesdetVit s'y trouver. Celte fêle était a Simic'. phw lequel les deux soci élés de Paris se rencontrai'! o)i.',n,e Slir un terrain neutre-. Auguste parcourut les Valons san/' voir 'a femme qui

'Ml» un

sCoquillière, 1er Fetragus d'Ida, l'habitant

DE BALZAC

Je la rueSoly.le Bourignard de Justin, le forçat de la police, le mort de la veille.

— Monsieur, pas un cri, pas un mot, lui dit Bourignard dont il reconnut la voix, mais qui écries eût semblé méconnaissable a tout autre. Il était mis élégamment, portail tes insignes de l'ordre de la Toison-d'Or et une plaque à son habit. — Monsieur, reprit-il d'une voix qui siOlait cojnme ] celle d'une hyène, vous autorisez toutes mes tentatives en niellant de voire côté la police. Vous périrez, monsieur. Il le faut. Aimez-vous madame Jules? Étiez- vous aimé délie.'' (lequel droit vouliez- vous troubler son repos, noircir sa vertu ?

Quelqu'un survint. Fcrragus se leva pour sortir.

— Connaissez-vous cet homme? demanda monsieur de Maulineour en saisissant Ferragus au collet. Mais Ferragus se dégagea lestement, prit monsieur de Maulincour par les cheveux, et lui secoua railleusement la tête à plusieurs reprises.

— Faut-il donc absolument du plomb pour la rendre sage? dit-il.

— Non pas personnellement, monsieur, répondit de Marsay le témoin de cette scène ; mais Je sais que monsieur est monsieur de Funeal, Portugais fort riche.

Monsieur de Funeal avait disparu. Le baron se mit a sa poursuile sans pouvoir le rejoindre, et quand il arriva sous le péristyle, il vit, dans un brillant équipage, Ferragus qui ricanait en le regardant, et partit au grand trot.

—Monsieur, de grâce, dit Auguste en rentrant dans le salon et en s'adressant à de Marsay qui se trouvait être de sa connaissance, où monsieur de Funeal demeure-t-il ?

— Je l'ignore, mais on vous le dira sans cloute ici.

Le baron, ayant questionna le préfet, apprit que le comte de Funeal demeurait à l'ambassade de Portugal. En ce moment où il croyait encore sentir les doigts glacés de Ferragus dans ses cheveux, il vit madame Iules dans tout l'éclat de sa beauté, fraîche, gracieuse, naïve, resplendissant de cette sainteté féminine dont il s'était épris. Celte créature, infernale pour lui, n'excitait plus" chez Auguste «pie de la haine, et cette haine déborda sanglante, terrible dans ses regards ; il épia le moment de lui parler sans être entendu de personne, et lui dit : — Madame, voici déjà trois fois que vos bravime manquent...

— Que voulez-vous dire, monsieur? répondit-elle en rougissant. Je sais qu'il vous est arrivé plusieurs accidens fâcheux, auxquels j'ai pris beaucoup de pari ; mais comment puis-je y être pour quelque chose ?

— Vous savez donc qu'il y a des bvavi dirigés conlre moi par l'homme de la rue Soly ?

— Monsieur!

— Madame, maintenant je ne serai pas seul à vous demander compte, non pas de mon bonheur, mais de mon sang...

En ce moment, Jules Desmarets s'approcha.

— Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?

— Venez vous en enquérir chez moi, si vous en êtes curieux, monsieur.

Et Maulincour sortit, laissant madame Jules pâle et presque en défaillance.

Il est bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une toi» dans leur vie, a propos d'un fait incontestable, en face d'une interrogation précise, aiguë, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites par leurs maris, et dont la seule appréhension donne un léger froid, dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l'acier d'un poignard. Delà cet axiome : Toute femme ment. Mensonge ollifieux, mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible; mais obligation de mentir. Puis, celle obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir? les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur apprennent s») itien l'imposture! Enfin, la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si m nie dans le mensonge; elle en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les .chocs violens auxquels le bonheur ne résisterait "pas, qu'il leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent

de la langue, et la vérité n'est plus qu'une exception ; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par caprice ou par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines femmes rient en mentant- celles-ci pleurent, Telles- ta deviennent graves, qui Iques-unes se fâchent. Après avoir commence 'dans la vie par feindre de l'insensibilité pour les Uonimages qui les nattaient le plus, elles finissent souvent par se menlir à ellesmêmes. Qui n'a pas. admiré leur apparence de supériorité in moment ou elles tremblent pour es mystérieux trésors de leur amour? Qui n'a pas étudié leur aisance, leur facilité, leur liberté d'esprit dans les plus grands embarras de la vie? Chez elles, rien d'emprunté :1a tromperie coule alors comme la neige tombe du ciel. Puis, avec quel art elles découvrent le vrai dans aulrui ! Avec quelle finesse elles emploient la plus droite logique, à propos de la queslion passionnée qui leur livre toujours quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près d'elles par interrogation ! Questionner une femme, n'est-ce pas se livrer à elle? n'apprendra-t-elle pas tout ce qu'on veut lui cacher, et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la prétention de lutter avec la femme de Paris ! avec une ■ femme qui sait se mettre au-dessus des coups de poignards, en disant : — Vous êtes bien curieux ! que vous importe ? fourquoi voulez vous le savoir ? Ah ! vous êtes jaloux ! Et si je ne voulais pas vous répondre? finlin, avec une femme qui possède cent Irente-sepl mille manières de dire NON, et d'incommensurables variations pour dire OUI. Le traité du non et du oui n'est il pas une des plus belles œuvres diplomatiques, philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire ? Mais pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un génie androgyne? aussi, ne sera-l-elle jamais lentée. Puis, de tous les ouvrages inédits, celui-là n'est-il pas le plus connu, le leieux pratiqué par les femmes? Avezvous jamais étudié l'allure, la pose, la disinroltura d'un mensonge? Examinez. Madame Desmaret> était assise dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de son émolion eu sortant du bal, madame, tules affectait une contenance calme. Son marine lui avait rien dit, et ne lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs des maisons silencieuses devant lesquelles il passait; mais tout-à-coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de rue, il examina sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pelisse doublée de fourrure dans laquelle elle était enveloppée; il lui trouva un air pensif, et peut-être était-elle réellement pensive. De toutes les choses qui se commuaiquent, la réflexion et la gravité sont les plus contagieuses.

— Qu'est-ce que monsieur de Maulincour a donc pu te dire pour l'affecter si vivement, demanda Jules, el que veutil donc que j'aille apprendre chez lui ?

— Mais il ne pourra rien te dire chez lui que je ne te dise maintenant, répondit -elle.

Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore toujours un peu la vertu, madame Jules attendit une aulre question. Le mari retourna la tête vers les maisons et continua ses études sur les portes cochères. Une interrogation de plus n'était elle pas un soupçon, une défiance? Soupçonner une femme est un crime en amour. Jules avait déjà tué un homme sans douter de sa femme. Clémence ne savait pas tout ce qu'il y avait de passion vraie, de réflexions profondes dans le silence de son mari, de même que Jules ignorait le drame admirable qui serrait le cœur de sa Clémence. Et la voiture d'aller dans Paris silencieux, emportant deux époux, deux amans qui s'idolâtraient, et qui, doucement appuyés, réunis sur des coussins de soie, étaient néanmoins séparés par un abîme. Dans ces élégans coupés qui reviennent du bal entre minuit et deux heures du malin, combien de scènes bizarres ne se passe-t-il pas, en s'en tenant aux coupés dont les lani rnes éclairent el la rue ei la voilure, ceux dont les glaces soi i claires, enfin les coupes de l'amour légitime où les couples peuvent se quereller sans avoir peur d'être vus parles passans parce que l'Etat civil donne le droit de bouder, de battre, d'embrasser une femme en voiture et ailleurs, partout!

[eurs bijoux. Le mensonge devient donc pour elles le fond Aussi combien de secrets ne se révèle-til pas aux fautassins

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGDS

nocturnes, à ces jeunes gens venus au bal en voilure, mais obligés, par quelque cause que ce soit, de s'en aller a pied ! C'était la première fois que Jules et Clémence se trouvaient ainsi chacun dans leur coin. Le mari se pressait ordinairement près de sa femme.

— Il fait bien froid, dit madame Jules.

Mais ce mari n'entendit point, il étudiait toutes les enseignes noires au-dessus des boutiques.

— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi Ja question que je vais l'adresser.

Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.

— Mon Dieu, nous y voici ! pensa la pauvre femme.

— Eh ! bien, reprit elle en allant au-devant de la question, tu veux apprendre ce que me disait monsieur de Maulincour. Je te le dirai, Jules ; mais ce ne sera point sans terreur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir des secrets l'un pour l'autre? Depuis un moment, je te vois luttant entre la conscience de notre amour et des craintes vagues; mais notre conscience n'est-elle pas claire, et tes soupçons ne te semblent-ils pas bien ténébreux? Pourquoi ne pas rester dans la clarté qui te plaît? Quand je t'aurai tout raconté, tu désireras en savoir davantage; et cependant, je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles de cet homme. Eli ! bien, peut être y aura-t-il alors entre vous deux quelque fatale affaire. J'aimerais bien mieux que nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, jure-moi d'attendre que celle singulière aventure s'explique naturellement. Monsieur de Mauiincour m'a déclaré que les trois accidens dont tu as entendu parler : la pierre tombée sur son domestique, sa chute en cabriolet et son duel à propos de madame de Serizy étaient l'effet d'une conjuration que j'avais tramée contre lui. Puis, il m'a menacée de t' expliquer l'intérêt qui me porterait ù l'assassiner. Comprends-tu quelque chose a tout cela? Mon trouble est venu de l'impression que m'ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je l'ai cru fou. Voilà tout. Maintenant, je ne serais pas femme si je ne m'étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit, la passion de monsieur de Mauiincour. Il ne m'a jamais vue qu'au bal, et ses propos étaient insignifians, comme tous ceux que l'on lient au bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me (rouver un jour seule et sans défense. Tu vois bien? Déjà tes sourcils se froncent. Oh ! je hais cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui I pourquoi donc l'aller chercher? Jules, je l'en supplie, promets-moi d'oublier tout ceci. Demain nous apprendrons sans doute que monsieur de Mauiincour est devenu fou.

— Quelle singulière chose! se dit Jules en descendant, de voiture sous le péristyle de son escalier.

H tendit les bras à sa femme, et tous deux montèrent dans leurs appartenons.

Pour développer telle histoire dans toute la vérité de ses délails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, i! faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pas effrontémenl,mais à la manière deTrilby, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannic, n'effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être noire noble langue française, aussi hardi qus l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et >Chloé. la chambre à coucher de madame Jules était un lieu Elle, son mari, ta femme de chambre pouvaient seuls y entier. L'opulence a de beaux privilèges, et les plus enviant ceux qui permettent de développer les senti mens dans loute leur étendue, de les féconder par l'accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, dé ces délicatesses qui les rendent encore plus altrayans. Si vous haïssez les repas sur l'herbe et les repas mal servis, si vous éprouvez 'quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur, un couvert de vermeil-, des porcelaines d'une exquise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselu- I re, éclairée par des bougies diaphanes, puis, sous des globe '

d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la plus recherchée; pour être conséquent, vous devez alors laisser la mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue; abandonner les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés aux gens qui payent leur diner avec des cachets; puis, vous devez comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une lampe marmorine, entre des murailles discrètes et revêtues de soie, devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par d'ondoyans rideaux. 11 vous faut des glaces dans les- : quelles les formes se jouent, et qui répètent à l'infini la fem- • , me que l'on voudrait multiple, et que- l'amour multiplie sou- ; vent; puis des divans bien bas; puis un lit qui, semblable l à un secret, se laisse deviner sans être montré; puis, dans | cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, * des bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, pour lire à toute heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la finesse eût satisfait Anns d'Autruche. Madame Jules avait réalisé ce délicieux programme, ! mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait'en faire ! autant, quoique, léanmoins, il y ait dans l'arrangement de I ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel orne- ; ment, a tel détail, un caractère inimitable. Aujourd'hui plus i que jamais règne le fanatisme de l'individualité. Plus nos i lois tendront à une impossible égalité, plus nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi, les personnes riches commencent-elles, en France, à devenir plus exclusives dans i leurs goûts et dans les choses qui leur appartiennent, qu'elles ne l'ont été depuis trente ans. Madame Jules savait à quoi l'engageait ce programme, et avait tout : is < liez elle en harmonie avec un luxe qui allait si bien à l'amour. Les Quinze cents francs et ma Sophie , ou la passion dans la chaumière sont des propos d'affamés auxquels le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie. L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l'odeur s'est Détrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes floltans, ôtent leurs peignes, déroulent leurs iresses sans soin d'elles-mêmes. Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux crochets qui soutenaient les élégans édifices de la coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffans de baleine, les entournures garnies de taffdas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toutela fausse femme est là, éparse. Disjecta membra poetœ, la poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle avait élé conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous les coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors une femme vraie qui bâille aus- si, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain. — Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet denuit à i biffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la \ic telle qu'elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari , mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme tous les êlres, . l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout autrement, et trouvait, daris les constans bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Ces soins, ces devoirs, ne procèdent-ils pas d'ailleurs d'une dignilé personnelle qui sied a ravir? N'estce pas des flatteries? n'esfece pas respecter en soi l'être saimé? Dene madame Jules avait interdit à son mari l'entrée

DE BAZIAC.

du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses feins de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête ; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à l'amour ïi la vue ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour 1p monde; une femme qui s'était ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et parlant toujours aimer. Celte admirable entente du métier de femme tut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait élé jadis celui dcCésonie pourCaïus Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes! Un mari subit alors avec ■délices les bonheurs de sa fidélité.

Or, en rentrant aprèseette conversation, qui l'avait glacée d'effroi et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, madame Jules prit un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, entr'ouvert son corsage , laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies ; son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante ; ses pieds nus étaient dans des pantoufles de velours. Forle de ses avantages, elle \int à pas menus, et mit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreille en l'échauffant de son haleine, et la mordant du bout des dents : — A quoi pensez-vous, monsieur? Puis le serrant avec adresse, elle l'enveloppa dans ses bras, pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute l'intelligence de son pouvoir: et plus elle est vertueuse, plus agissante est sa coquetterie.

— A toi, répondit-il.

— A moi seule ?

— Oui!

— Oh I voilà un oui bien hasardé.

Ils se couchèrent. En s'endormanl madame Jules se dit : Décidément, monsieur de Maulincour sera la cause de quelque malheur. Jules est préoccupé, distrait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas. 11 était environ trois heures du matin lorsque madame Jules fut réveillée par un pressentiment qui l'avait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle eut une perception a la fois physique et morale de l'absence de son mari. Elle ne sentait plus le bras que Jules lui [tassait sous la tête, ce bras dans lequel elle dormait heureuse, paisible, depuis cinq années, et qu'elle ne fatiguait jamais. Puis une voix lui avait dit : — Jules souffre, Juls pleure... Elle leva la tète, se mit sur son séant, trouva la place de son mari froide, et l'aperçut assis devant le teu, les pieds sur le gardecendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand fauteuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauvre femme se Jeta vivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.

— Jules, qu'as tu? souffres-tu? parle! dis! dis-moi? Parlemoi, si tu m'aimes. En un moment elleJui jeta cent paioles qui exprimaient la tendresse la plus profonde.

Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains, et lui répondit en laissant échapper de nouvelles larmes : — Ma chère Clémence, je suis bien malheureux ! Ce n'est pas aimer que de se défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse. Je t'adore en te soupçonnant... Les paroles que cet hommes m'a dites ce soir m'ont frappé au cœur ; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. Il y a la-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, les explications ne m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me fait repousser. C'est un affreux combat. Pouvais- Jc rester là, tenant ta tête en y soupçonnant des pensées qui me seraient inconnues? — Ôhl je te crois, je te crois, lui cria-t-il vivement en la voyant sourire avec tristesse, et

'ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne me reproche rien. De toi, la moindre parole me tuerait. D'ailleurs pourrais-tu médire une seule chose que je ne me sois dite depuis trois heures ? Oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir, si belle, admirant ton front si pur et s. paisible. Oh! oui, tu m'as toujours dit toutes tes pensées1 n'est-ce pas? Je suis seul dans ton âme. En te contemplant, en plongeant mes yeux dans les liens, j'y vois bien tout. Ta vie est toujours aussi pure que ton regard est clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet oeil si transparent. Il se souleva, et la baisa sur les yeux. — Laisse-moi l'avouer, ma chère créature, que depuis cinq ans ce qui grandissait chaque jour mon bonheur, c'était de ne te savoir aucune de ces affections naturelles qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'avais ni sœur, ni père, ni mère, ni compagne, et je n'étais alors ni au-dessus ni au-dessous de personne dans ton cœur : j'y étais seul. ( lémence, répète-moi toutes les douceurs d'âme que tu m'as si souvent dites, ne me gronde pas, console-moi, je suis malheureux. J'ai certes un soupçon odieux à me reprocher, et toi tu n'as rien dans le cœur qui le brûle. Ma bien-aimée, dis, pouvais-je. rester ainsi près de toi? Comment deux têtes qui sont si bien unies demeureraient-elles sur te même oreiller quand l'une d'elles souffre et que l'autre est tranquille... — A quoi penses-tu donc 's'écria t-il brusquement en voyant Clémence songeuse, interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.

— Je pense à ma mère, répondit-elle d'un ton grave. Tu ne saurais connaître, Jules, la douleur de ta Clémence obligée de se souvenir des adieux mortuaires de sa mère, en entendant ta voix, la plus douce des musiques ; et de songer à la solennelle pression des mains glacées d'une mourante, en sentant la caresse des tiennes en un moment où tu m'accables des témoignages de délicieux amour. Elle releva son mari, le prit, l'ëlreignit ave; une force nerveuse bien supérieure à celle d'un homme, lui baisa les cheveux et le couvrit de larmes. — Ah ! je voudrais être hachée vivante pour toi ! Dis-moi bien que je te rends heureux, que je suis pour toi la plus belle des femmes, que je suis mille femmes pour toi. Mais tues aimé comme nul homme ne le sera jamais. Je ne sais pas ce que veulent dire les mots devoir et vertu. Jules, je t'aime pour loi, jesuis heureuse de t'aimer, et je t'aimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souffle. J'ai quelque orgueil de mon amour, je me crois destinée à n'éprouver qu'un sentiment dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux, peut être : je suis contente de ne pas avoir d'enfant, et n'en souhaite point. Je me sens plus épouse que mère. Eli bon ! as-tu des craintes? Ecoute- moi, mon amour, promets-moi d'oublier, non pas celle heure mêlée de tendresse et de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction que si tu fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulerons dans un abimeroù je périrai, mais en ayani ton nom sur les lèvres et ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ton âme, et si bas en réalité ? Comment, toi qui fais crédita tant de gens de leur fortune, tune me ferais pas l'aumône d'un soupçon ; et, pour ia première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans bornes, tu me détrônerais de ton cœur ! Entre un fou et moi, c'est le fou que tu crois, oh ! Jules. Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui retombaient sur son front et sur son cou: puis, d'un accent déchirant, elle ajouta : — J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton âme et ton front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse èire, sache-le bien, j'en mourrai !

Elle ne put réprimer un frémissement, et pâlit.

— Oh! je tuerai cet homme, se dit Jules en saisissant sa femme et la portant dans sou lit.

— Dormons en paix, mon ange, reprit-il. j'ai tout oublié, je te le jure.

Clémence s'endormit sur celte douce parole, plus doucement répétée. Puis Jules, la regardant endormie, se dit en luimême :

— Elle a raison, quand l'amour est si pur, un soupçon le

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGUS

flétrit. Pour cette âme si fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort.

Quand, entre deux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre, et dont la vie s'échange à tout moment, un nuage est survenu, quoique ce nuage se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage. Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est plus belle après la pluie; ou la secousse retentit encore, comme un lointain tonnerre dans un ciel pur; mais il est impossible de se retrouver dans sa vie antérieure, et il faut que l'amour croisse ou qu'il diminue. Au déjeuner, monsieur et madame Jules eurent l'un pour l'autre de ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation. C'était de ces regards pleins d'une gaité presque lorcée, et qui semblent être l'effort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Jules avait des doutes involontaires, et sa femme avait des craifltes certaines. Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaient dormi. Cet état de gêne était-il dû a un défaut de foi, au souvenir de leur scène nocturne? Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés, ils s'aimaient trop purement pour que l'impression à la fois cruelle et bienfaisante de cette nuit ne laissât pas quelques traces dans leurs âmes ; jaloux tous deux de les faire disparaître et voulant revenir tous les deux te premier l'un à l'autre, ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la cause première d'un premier désaccord. Pour des âmes aimantes, ce n'est pas des chagrins, la peine est loin encore ; mais c'est une sorte de deuil difficile à peindre. S'il y a des rapports entre les couleurs et les agitations de l'âme; si, comme l'a dit l'aveugle Locke, l'écarlate doit produire â la vue les effets produits dans l'oiue par une fanfare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette mélancolie de contre-coup Mais l'amour attristé, l'amour auquel il reste un sentiment vrai de son bonheur momentanément troublé, donne des voluptés qui, tenant à la peine et a la joie, sont toutes nouvelles. Jules étudiait la voix de sa femme, il en épiait les regards avec le sentiment jeune qui l'animait dans les premiers momensde sa passion pour elle. Les souvenirs de cinq années tout heureuses, la beauté de Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent alors promptement les derniers vestiges d'une intolérable douleur. Ce lendemain était un dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse ni affaire; les deux époux passèrent alors la journée ensemble, se mettant plus avant au ca^ur l'un de l'autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfans qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent et se tiennent, s'unissant par instinct. 11 y a dans une vie à deux de ces journées complètement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rattachent ni à la veille ni au lendemain, fleurs éphémères!... Jules et Clémence en jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était la dernière journée de leur vie. amoureuse. Quel nom donner ù cette puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l'orage se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa morl et lui inspire les plus rians projets, qui conseille au savant de liau^er sa lampe nocturne au moment où elle l'éclairé parfaitement, qui fait craindre ù une mère le regard trop profond jeté mr son enfant par un homme perspicace? Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes de noire vie, et nous ne l'avons encore ni nommée ni étudiée: c'est plus que le pressentiment, et ce n'est pas enclore la \ision. Tout alla ^ bien jusqu'au lendemain. Le lundi, Jules Desmarcls, obligé ™ d'être à la Bourse a son heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant son habitude, demander à sa femme si elle voulait profiter de sa voiture.

— Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener.

En effet, il pleuvait ù verse. Il était environ deux heures et demie quand monsieur Desmarets se rendit au parquet et au Trésor. A. quatre heures, en sortant de la Bou rse, il se trouva nez à nez devant monsieur de Maulincour, qui l'attendait là avec la pertinacité fiévreuse que donnent la haine et la vengeance.

— Monsieur , j'ai des renseignemens imporlans à vous communiqwr, dit l'officier en prenant l'agent de change par

le bras. Ecoutez, je suis un homme trop loyal pour avoir recours à des lettres anonymes qui troubleraient votre repos, j'ai préféré vous parler. Enfin croyez que s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certes, en aucune manière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais m'en croire le droit.

— Si ce que vous avez à me dire concerne madame Desmarets, répondit Jules, je vous prierai, monsieur, de vous taire.

— Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir avant peu madame Jules sur les bancs de la cour d'assises, à côté d'un forçat. Faut-il me taire maintenant ?

Jules pâlit, mais sa belle figure reprit promptement un calme faux; puis, entraînant l'officier sous un desauvensde la Bourse provisoire où ils se trouvaient alors, il lui dit d'une voix que voilait une profonde émotion intérieure: — Monsieur, js vous écouterai ; mais il y aura entre nous un duel à mort si...

— Oh ! j'y consens, s'écria monsieur de Maulincour, j'ai pour vous la plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur? Vous ignorez sans doute que votre femme m'a peutêtre fait empoisonner samedi soir. Oui, monsieur, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire; mes cheveux me distillent intérieurement à travers le crâne une fièvre et une langueur mortelle, et je sais parfaitement quel homme a touché mes cheveux pendant le bal.

Monsieur de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fait, et son amour platonique pour madame Jules, et les détails de l'aventure qui commence cette scène. Tout le monde l'eût écoutée avec autant d'attention que l'agent de change ; niais le mari de madame Jules avait le droit d'en être plus étonné que qui que ce fût au monde. Là se déploya son caractère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge, comme il en prit l'inflexibilité. Amant encore, il songea moins h sa vie brisée qu'à celle de cette femme; il écouta, non sa propre douleur , mais la voix lointaine qui lui criait:— Clémence ne saurait mentir! Pourquoi te trahiraitelle?

— Monsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir reconnu , samedi soir, dans monsieur de Funcal, ce Ferragus que la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme intelligent. En revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux hasard, du nom de madame Meynardie, cité dans la lettre de cette Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de ce seul renseignement, mon émissaire me rendra promptement. compte de cette épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que ne l'est la police elle-même.

—Monsieur, répondit l'Agent de change, je ne saurais vous remercier de cette confidence. Vous m'annoncez des preuves, des témoins.je les attendrai. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire étrange, mais vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l' évidence des laits me soit prouvée. En tout cas, vous aurez satisfaction, car vous devez comprendre qu'il nous en faut une.

Monsieur Jules revint chez lui.

— Qu'as-lu, Jules? lui dit sa femme, tu es pâle à faire peur.

— Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans celte chambre où tout parlait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme où se préparait une tempête meurtrière.

— Tu n'es pas sortie aujourd'hui ? reprit-il machinalement en apparence.

Il fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.

— Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.

En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait le matin. Monsieur Jules était un homme vioent, mais aussi plein de délicat««e, et il lui répugna de pla

DR RiLZAC.

cersa femme en face d'un démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit ù la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était seul :

Fouquereau, cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu

me trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et de ta réponse.

Il s'arrêta pour bien voir son concierge qu'il attira sous le jour de la fenêtre, et reprit : — Madame est-elle sortie ce matin?

— Madame est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir vue rentrer il y a une demi heure.

— Cela est vrai, sur ton honneur?

— Oui, monsieur.

— Tu auras la rente que je t'ai promise; mais si tu parles, souviens-toi de ma promesse ! alors tu perdrais tout.

Jules revint chez sa femme.

— Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes comptes de maison, ne t'offense donc pas ds ce que je vais te demander. Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de l'année?

— Plus, dit-elle. Quarante-sept.

— En trouverais-iu bien l'emploi ?

— Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de l'année dernière ..

— Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal.

En ce moment le valet de chambre de Jules entra, et lui remit une lettre qu'il ouvrit par contenance; mais il la lut avec avidité lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.

o Monsieur,

« Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti » de vous écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous ; » mais ma position, mon âge et la crainte de quelque malheur » me forcent à vous prier d'avoir de l'indulgence dans une » conjoncture fâcheuse où se trouve notre famille désolée. » Monsieur Auguste de Maulincoùr nous a donné depuis » quelques jours des preuves d'aliénation mentale, et nous » craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères » dont il nous a entretenus, monsieur le commandeur de « Pamiers et moi, pendant un premier accès de fièvre. Nous » vous prévenons donc de sa maladie, sans doute guérissa- » ble encore, elle a des effets si graves et si importans pour » l'honneurde notre famille et l'avenir de mon petit-fils, que » je compte sur votre entière discrétion. Si monsieur le com- » mandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter «chez vous, nous nous serions dispensas de vous écrire; » mais je ne doute pas que vous n'ayez égard à la prière qui « vous est faite ici par une mère de brûler cette lettre.

«Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

» Baronne de Maulincoùr, née de Rieux. »

— Combien de tortures ! s'écria Jules.

— Mais que se passe-t-il donc en toi ? lui dit sa femme en témoignant une vive anxiété.

— J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances.

— Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le plains, quoiqu'il me fasse hier, du nîal.

— Tu sais qu'il m'a parlé ?

— Ah ! lu es allé le voir malgré la parole, dit elle frappée de terreur.

— Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons doncles petites considérations au milieu des grands périls. Ecoute, dis-moi pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à fif/as rucher des plaisirs qu'elles rioûs préparent? Tout a l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.

11 entra dans le cabinet de toilel te, et en rapporta le chapeau.

— Tiens, vois ; sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau l'a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc lu es sortie en fiacre, et tuas reçu ees goulles d'eau, soit eu al ant chercher une voilure, soit en entrant dans lu nais, u ou lu es allée, soit en la quittant. Mais une femme peul s' nie de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis 1 Unir des caprices, n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées d'être conscqui nies avec vous mêmes. Tu auras oublié quelque those, un service à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n'empê lie une femme il? dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on jamais dans le sein d'un ami? Eh bien! ce n'est pas le mari jaloux qui le parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'ami, c'est le Irère. 11 se jeta passionnément à ses pieds. — Parle, non pour le jusiilier, mais pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que lu es sortie. Eh! bien, qu'as tu fait? où es-tu allée!

— Oui, je suis sortie, Jules, répondit-eile d'une voix altérée quo'que son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance, sans quoi tu le créeras des remords éternels. Jules, mon Jules, la confiance est la vertu de l'amour. Je le l'avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te répondre; mais je ne suis point une femme artificieuse, et je l'aime, tu le sais.

— Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j'aime eifc-ore mieux le croire, croire en ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes, tu mériterais...

— Oh ! mille morts, dit-elle en l'interrompant.

— Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, (u. . .

— Chut, dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.

— Ah ! je veux tout savoir! s'écria-t-il dans un violent accès de rage.

En ce moment, des cris de femme se firent entendre, elles glapissemens d'une petitevoixaigrearrhèrent de l'antichambre jusqu'aux deux époux.

— .l'entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir, je la verrai.

Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt les portes s'ouvrir avec violence. Unejeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître : — Monsieur, celle femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous menace de rester ù la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ail parlé ù madame.

— Retirez-vous, dit monsieur Desmarets à ses gens.

— Que voulez-vous, mademoiselle? ajouia-t-fl en se tournant vers F inconnue.

Cette demoiselle était le type d'une f m me qui ne se rencontre qu'à l'ai is. Elle se f.iil à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l'caa de la Seine se fabrique à Parts, dans de grands réservoirs à travers lesquels l'industrie la filtre dix lois avant de la livrer aux carafes a facettes Où elle scintille et claire e'. pure, de far... était. Aussi 4»

est-ce une créature véritablement originale. Vingt lois saisie parle crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, \<ju-i' qu'elle est insaisissable dans tous ses 1 comme l'est la nature, comme l'est ce fantasque Taris. Eh eflel, elle ne lient au vice que par lin rayon, et s'en c par les mille autres points de la clrconféren e sociale. l> ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un liai; de son caractère, le seul c, li la rende blâmable : ses belles verlus sont cachées ; sotinaïi dévergondage, elle en fait gloire, incomplètement traduite dans les drames et. les livres où plie a été misé en si | oe avec toutes se:- poésies, elle ne sera jamais vraie que

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGU

dans son grenier, parce qu'elle sera toujours autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle *e vicie ; pauvre, elle est incomprise. El cela ne saurait être autrement ! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle cl trop hideuse ; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édenlées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirables, des cantatric s applaudies -, elle a même donné jadis deux quasi-reines a t$ monarchie. Qui pourrait saisir un tel Proiée ? Elle est loule la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vasie portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l'ensemble est l'infini. Celait une griselte de Paris, mais la griselte d.ins toute sa splendeur ; lagrisetta en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais griselte, et griselte a griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme aoe prude anglaise réclamant ses droits conjugaux , coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d'Urechl, la table à thé, le cabaret de porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon ; bref, toutes les joiesda la vie des grisettes: la femme de ménage, ancienne gracile elle-même, mais griselte à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons a discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher; enlin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui u 'apparaît dans les imaginations du comptoir que commeun bàionde maréchal dans les songes du soldat. Oui, cette griselte avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l'affection vraie, comme quelques attires l'obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté sous les grillés d'un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu'à peine voyait-on une légère ligne noire entre le lapis et son bas blanc. Cslle chaussure, dont lacaricalure parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la griselte parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur par le soin avec lequel ses vêtemens adhèrent uses formes, qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible , car son châle de cachemire Ternaux, tombant à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait entortillés a demi dans ses poignels. Elle avait une figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris tlincelans, un front bombé, très proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.

— Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là madame Jules, à laque le j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, conte elle. Cest très-Bal, quand on a son affaire faite, et qu'on est dans ses meubles comme vousêlesici,de vouloir enlever à une pauvre tille un homme avec lequel j'ai contracté un mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la mucipcUiU, 11 y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur? pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge, qui fait mon bonheur. Quien, jen'ai pas une belle hôtel, moi, j'ai mon amour 1 Je hais les bel hommes et l'argent, je suis toul cirur, et...

Madame Jules se tourna vers son mari : — Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.

— Si ce,tte daine est avec vous, j'ai fait des brioches, à ce que je vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir monsieur Ferragus tous les jours?

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est incapable...

— Ah! vous êtes donc mariés vous et eusse .'dit la griselte

en manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage, d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...

— Mais quoi, Henri? dit monsieur Jules en prenant Ida et l'entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendit plus rien.

— Eh bien ! monsieur Ferragus...

— Mais il est mort, dit Jules.

— C'te farce! JesuisalléeàFranconi avec lui hier au soir, et il m'a ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner des nouvelles. N'est-elle pas allée le voira trois heures? Je lésais bien : je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme, monsieur Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre, mais quand madame Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien, et j'en ai le droit ; car, moi, je. l'aime, Henri 1 C'est ma première inclinalion, et il y va de mon amouret de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et si elle m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle sérail, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...

— Assez ! assez ! dit Jules. Où demeurez-vous?

— Rue de la Corderie-du-Temple, n° 14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsels, pour vous servir, car nous ea faisons beaucoup pour les messieurs.

— Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?

— Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand voire femme la sait ? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi. \

— Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour médire où demeure monsieur Ferragus?

— Ah ! n, i, ni, mon peift ami, c'est fini ! dit-elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en va-t-on donc d'ici?

Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.

— Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.

Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.

— Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.

— Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.

— Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est découvert dans un-bien mauvais moment, entendez vous? Je ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches ! Ils vous font toujours dei scènes sans aucune précaution.

— Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, G'est, au contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame, qui desrend à son cabinet à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner ! Enfin sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours, à trois heures, on ne sait où.

— Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa maîtresse.

— Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois

DE|BALZAC

fois que je l'avertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait à un terne. Monsieur Jules entra.

— Où est madame ? demanda-t-il.

— Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de chambre en prenant un air important.

Monsieur Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à ses gens : — Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie;! madame.

Et il rentra chez sa femme qu'il trouva pleurant, maisétouffant ses sanglots dans son mouchoir.

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit Jules. Vous n'avez à at tendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je! Si vous n'avez pas été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne. . .

— Pas digne ! Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme que Jules.

— Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être, dit-il en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant a votre... bonheur, et à... à qui?

Il n'acheva pas.

— Se tuer! cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.

Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu'à son lit.

— Laissez-moi, dit-il

— Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai. Veux-tu tout savoir?

—Oui.

Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de larmes : — Allons, dis, répéta-t-il.

Les sanglots deClémence recommencèrent.

— Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules !

— Tu me trompes toujours...

— Ah ! tu ne me dis plus tous.' s'écria- t-elle. Oui, Jules , tu peux croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.

— Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s'il n'est pas à toi, si tu ne lui appartiens nas...

— Oh !* Jules!...

— Eh bien 1 est-ce ton bienfaiteur inconnu ; l'homme auquel nous devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit?

— Qui a dit cela?

— Un homme que j'ai tué en duel.

— Oh ! Dieu ! déjà une mort.

— Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te Jonne pas de l'or, si c'est toi qui lui en portes , voyons, est-ce ton frère?

— Eh bien ! dit-elle, si cela était?

Monsieur Desraarets se croisa les bras.

— Pourquoi me l'aurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé, la mère et loi ? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, ou presque tous les jours P hein?

Sa femme était évanouie à ses pieds.

— Morte, dit-il. Et si j'avais tort?

Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence sur le lit. •

— J'en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.

— Joséphine, cria monsieur Desmarets, allez chercher monsieur Desplein. Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt possible.

— Pourquoi votre frère P dit Clémence.

Jules était déjà sorti.

Pour la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha seule dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madamo Jules fort mal , jamais émotion violente n'avait élé plus intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis , après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point

exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins physiques. Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir l'objet de cette longue conférence. Monsieur Desmarets, le notaire, s'en alla bientôt. Le calme de la nuit , puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le cri d'une plume et les mouvemens involontaires d'un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différens effets de l'acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de distinctibles. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, une plume à la main , tout endormi dans son fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement, et lut sur une enveloppe déjà cachetée : Ceci est mon testament.

Elle s'agenouilla comme devant une tombe , et baisa la main de son mari qui s'éveilla soudain.

— Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort , dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et par l'amour. Ta lemme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi libre pendant deux jours, et... attends! Après, je mourrai heureuse, du moins tu me regretteras.

— Clémence, je te les accorde.

Ei , comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante effusion de cœur, Jules, faseiné par ce cri de l'innocence, la prit et la baisa au front, tout houleux de subir encore le pouvoir de cette noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant parles fentes les plus élevées des fenêtres, tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentimens de cette belle âme.

— Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protège !

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses yeux se mouillèrent de larmes.

— Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.

— Tu ne sortiras pas? lui demanda Jules

— Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.

— Si lu changes d'avis, attends mon retour, dit Jules. Et il desrendit à la loge.

— Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, » je veux connaître les gens qui entreront dans l'hôtel, et ceux

qui en sortiront.

Puis monsieur Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôtel de Maulincour, et y demanda le baron.

— Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom , et, à défaut de monsieur de Maulincour, il voulut voir le ridante ou la douairière. Il attendit pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne qui vint le trouver et lui dit que son petit-lis était beaucoup trop indisposé pour le recevoir.

— Je connais, madame, répondit Jules , la nature de sa maladie par la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire, et je vous prie de croire...

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGUS

ira

— Une lettre à vous, monsieur t de moi 1 s'écria la douairière en l'interrompant; mais je n'ai point écrit de lettre. Et que m'y fait-on dire, monsieur, dans celte lettre?

— Madame, reprit Jules, ayant l'intention de venir chez monsieur de Maulincour aujourd'hui même, et de vous rendre cette lettre, j'ai cru pouvoir la conserver malgré l'injonction qui la termine. La voici.

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lorsqu'elle eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.

— Monsieur , dit-elle , mon écriture est si parfaitement imitée, que s'il ne s'agissait pas d'une affaire récente je m'y tromperais moi-même. Mon petit- fils est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n'a jamais élé le moindrement du monde altérée. Nous sommes le jouet de quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but a élé faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-lils, monsieur , et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.

Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait recevoir monsieur Desmarets. Le valet revint avec une réponse affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans tin fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui , trop faible pour se lever, le salua par un geste mélancolique ; le vidame de Pamiers lui tenait compagnie.

— Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez particulier pour désirer que nous soyons seuls.

— Monsieur, répondit Auguste, monsieur le commandeur sait toute cette affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.

— Monsieur le baron, reprit Jules d'une voix grave, vous avez troublé, presque détruit mon bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où nous verrons qui de nous deux peut demander ou doit accorder une réparation à l'autre, vous êtes tenu de m'aider à marcher dans la voie ténébreuse où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance surnaturelle. Hier, au moment eu je rentrais, après avoir entendu vos aveux , voici la lettre que j'ai reçue.

Et Jules lui présenta la fausse lettre.

— Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce monsieur de Funcal est un démun, s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je mis le pied? Où vais-je? — J'ai eu tort, monsieur, dil-il en regardant Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma mort approche. Vous pouvez donc me demauder tout ce que vous désirerez, je suis à vos ordres.

— Monsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu, je veux absolument, dût-il m'en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer tout ce mystère; et, en présence d'un ennemi si cruellement intelligent, les momens sont précieux.

— Justin va vous dire tout, répondit le baron.

A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise. Auguste sonna.

— Justin n'est pas à l'hôtel , s'écria le vidame avec une précipitation qui disait beaucoup de choses.

— Eh bien] dit vivement Auguste, nos gens savent où il est, un homme montera vite à cheval pour le chercher. Votre valet est dans Paris, n'est-ce pas? On l'y trouvera.

Le commandeur parut visiblement troublé.

— Justin ne viendra pas, mon ami, dit le vieillard. Il est mort. Je voulais te cacher cet accident, mais...

— Morll s'écria monsieur de Maulincour, mort? Et quand? et comment P

— Hier, dans la nuit. Il est allé souper avec d'anciens amis, et s'est enivré sans doute; ses amis, pris devin comme lui, l'auront laissé se coucher dans la rue, et une grosse voiture lui a passé sur le corps ..

— Le forçat ne l'a pas manqué. Du premier coup il l'a

tué, dit Auguste. Il n'a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s'y prendre à quatre fois.

Jules devint sombre et pensil.

— Je ne saurai donc rien, s'écria l'Agent de change après une longue pause. Votre valet a peut-être été justement puni ! N'a-t-il pas outre-passé vos ordres en calomniant madame Desmarets dans l'esprit d'une Ida, dont il a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur nous.

— Ah ! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné madame Jules.

— Monsieur! s'écria le mari vivement irrité.

— Oh ! maintenant, monsieur, répondit l'officier en réclamant le silence par un geste de main, je suis prêt a tout. Vous ne ferez pas mieux que ce qui est fait, et vous ne me direz rien que ma conscience ne m'ait déjà dit. j'attends ce matin le plus célèbre professeur de toxicologie pour connaître mon sort Si je suis destiné à de trop grandes souffrances, ma résolution est prise, je me brûlerai la cervelle.

— Vous parlez comme un enfant, s'écria le commandeur épouvanté par le sang-froid avec lequel le baron avait dit ces mots. Votre grand'mère mourrait de chagrin.

— Ainsi, monsieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen de connaître en quel endroit de Paris demeure cet homme extraordinaire?

— Je crois, monsieur, répondit le viellard, avoir entendu dire à ce pauvre Justin que monsieur de Funcal logeait à l'ambassade de Portugal ou à celle du Brésil. Monsieur de Funcal est un gentilhomme qui appartient aux deux pays. Quant au forçat , il est mort et enterré. Votre persécuteur, quel qu'il soit, me parait assez puissant pour que vous l'acceptiez sous sa nouvelle forme jusqu'au moment où vous aurez les moyens de le confondre et de l'écraser; mais agissez avec prudence, mon cher monsieur. Si monsieur de Maulincour avait suivi mes conseils, rien de tout ceci ne serait arrivé.

Jules se relira froidement, mais avec politesse, et ne sut j quel parti prendre pour arriver à Ferragus. Au moment où il rentra son concierge lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans la boîte de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Ménars. Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec laquelle son concierge épousait sa cause, et t'adresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. L'empressement des inférieurs et leur habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent lui étaient connus , le danger de les avoir pour complices en quoi que ce soit, il l'avait apprécié; mais il ne put songer à sa dignité personnelle qu'au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel triomphe pour l'esc'ave incapable de s'élever jusqu'à son maître, de faire tomber le maître jusqu'à lui 1 Jules fut brusque et dur. Autre faute. Mais il souffrait tant! Sa vie, jusque-là si droite, si pure, devenait tortueuse ; et il hii fallait maintenant ruser, mentir. Et Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment fut un moment de dégoût. Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta machinalement immobile à la porte de Son hôtel. Tantôt s'abandonnant à des idées de désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant sur son amour toutes les illusions de l'incertitude. Tantôt, ne mettant pas en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s'adressât à Ferragus, il cherchait les moyens de surprendre la réponse qu'allait y faire cet être mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, revenant à la réponse de Ferragus, il se disait : — Mais cet homme si profondément habile , si logique dans ses moindres actes , qui voit, qui pressent, qui calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra-t-il ? Ne doit-il pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N'enverra t-il pas sa réponse par quelque habile coquin, ou, peut-être, dans un écrin apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou dans Penvejoppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer fort innocemment à ma femme? Si Clémence et lui s'entendent? Et il se défiait de tout, et il parcourait les

tu

DE BALZAC

champs immenses , la mer sans rivage des suppositions ; puis, après avoir flotté pendant quelque temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un l'ormicaleo au fond de sa volute sablonneuse.

— Fonquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour tout ceux qui viendront me voir. Si quelqu'un veut parler à madame ou lui apporte quelque chose, tu tinteras deux coaps. Puis tu me montreras toutes les lettres qui seraient adressées ici, n'importe à qui I

— Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet qui se trouvait à l'entresol, je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander afin de savoir si madame est seule, au moins je ne serai pas joué comme un sot I

H se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient sur la rue, et. par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de faire monter son premier commis dans sa voiture, et de l'envoyer à la Bourse en son lieu et place, avec une lettre pour un Agent de change de ses amis, auquel il expliqua set achats et ses ventes, en le priant de le remplacer. Il remit ses transactions les plus délicates au lendemain, se moquant de la hausse et de la baisse, et de toutes les det tes européennes. Beau privilège de l'amour ! il écrase tout, fait tout pâlir : l'autel, le trône et les grands-livres. A trois heures et demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des fins-courant, des primes, des fermes, •te, monsieur Jules vit entrer dans son cabinet Fouquereau tout radieux.

— Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais soignée, je dis, une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne point le trouver, et m'a donné pour madame une lettre que voici.

En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta la lettre ; mais il tomba bientôt dans son fauteuil tout épuisé. La lettre était un non-sens continuel, et il fallait en avoir la clef pour la lire. Elle avait été écrite en chiffres.

— Va-t'en, Fouquereau. Le concierge sortit. — C'est un mystère plus profond que ne l'est la mer à l'endroit où la sonde s'y perd. Ah ! c'est de l'amour I L'amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux que l'est ce correspondant. Mon Dieu! je tuerai Clémence.

En ce moment une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant de force, qu'il en fut presque physiquement éclair ré. Aux jours de sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s'était fait un ami véritable, un demi Pmèja. L'excessive délicatesse avec laquelle il avait manié les susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle il l'avait noblement forcé de participer à son opulence sans le faire rougir, accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarels, malgré sa fortune.

Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs, avait fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au Ministère des Affaires Étrangères, il y avait en charge la partie la plus délicate des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver-luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. Placé plus haut que le simple bourgeois.il se trouvait aux Affaires Étrangères tout ce qu'il y avait de plus élevé dans les rangs subalternes, et vivait obscurément, heureux d'une obscurité [qui le niellait ù l'abri des revers, satisfait de payer en oboles sa dette a la patrie. Adjoint né de sa mairie, il obtenait, en style de journal, toute la considération qui lui était due. Grâce a Jules, sa position s'était améliorée par un bon mariage Patriote inconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du teste, Jacquet était dans son ménage un roi débonnaire, un homme a parapluie, qui payait à sa femme un reffiise dont il ne profitait jamais. Éntin, pour achever la peinture de de philosophe sans le savoir, il n'avait pas encore soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait tirer de

sa position, en ayant pour ami intime un Agent de change, et connaissant tous les matins le secret de l'Etat. Cet homme sublime à la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un qui vive, demeurait au Ministère.

En dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'archiviste, Jacquet lui avança une chaise, posa méthodiquement sur sa table son garde-vue en taffetas vert, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en faisant craquer ses omoplates, se rehaussa le thorax, et dit : — Par quel hasard ici, mosieur Desmarets? Que me veux-tu?

—Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie et de mort.

— Cela ne concerne pas la politique ?

—Ce n'est pas à toi que je le demanderais si je voulais le savoir, dit Jules. Non, c'est une affaire de ménage sur laquelle je réclame de toi le silence le plus profond.

— Claude-Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas ? dit-il en riant. C'est ma partie, la discrétion.

Jules lui montra la lettre en lui disant : — Il faut me lire ce billet adressé à ma femme...

— Diable! diable! mauvaise affaire, dit Jacquet en examinant la lettre de la même manière qu'un usurier examine un effet négociable. Ah! c'est une lettre à grille. Attends.

Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez proroptement.

—Niaiserie, mon ami I c'est écrit avec une vieille grille dont se servait l'ambassadeur de Portugal, sous monsieur de Choiseul, lors du renvoi des Jésuites. Tiens, voici.

Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.

«N'aie plus d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera plus troublé par personne, et ton mari déposera ses soupçons. Je ne puis l'aller voir. Quelque malade que tu sois, il faut avoir le courage de venir ; cherche, trouve des forces ; tu en puiseras dans ton amour. Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus cruelle des opérations, et il m'est impossible de bouger de mon lit. Quelques moxas m'ont été appliqués hier au soir à la nuque du cou, d'une épaule à l'autre, et il a fallu les laisser brûler assez longtemps. Tu me comprends ? Mais je pensais à toi, je n'ai pas trop souffert. Pour dérouter toutes les perquisitions de Maulincour, qui ne nous persécutera plus longtemps, j'ai quitté le toit protecteur de l'ambassade, et suis à l'abri de toutes recherches, rue des Enfans- Rouges, n° 12, chez une vieille femme nommée madame Etienne Gruget, la mère de cette Ida, qui va payer cher sa sette incartade. Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande monsieur Camuset. A demain. Je te baise le front, ma chérie.»

Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui'comportait une compassion vraie, et dit son mot favori : — Diable I diable ! sur deux ions différens.

— Cela te semble clair, n'est-ce pas ? dit Jules. Eh bien ! il y a dans le fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et qui se fait entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie. Je subirai jusqu'à demain le plus horrible des supplices; mais enfin, demain, de neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux pour la vie. Pense à moi, Jacquet.

— Je serai chez toi demain a onze heures. Nous irons la ensemble, et je l'attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers, il faut près de toi quelqu'un de dévoué qui te comprenne a demi-mot et que tu puisses employer sûrement. Compte sur moi.

— Même pour m'aider a tuer quelqu'un?

— Diable ! diablel dit Jacquet v minent en répétanl pour ainsi dire la même noie musicale, j'ai deux enfans et une femme...

Jules serra la main de Claude Jacquet el sortit. Mais il revint précipitamment.

— J'oublie Ta IcMte, dit-il. Puisée n'est pas toui.il faut la recacheti r.

HISTOIRE DES TREIZE. - FERRAGUS

— Diable I diable I tu l'as ouverte sans en prendre l'empreinte; mais le cachet s'est heureusement assez bien fendu. Va, laisse-la-moi, je te la rapporterai secundum scripturam.

— A quelle heure?

— À rinq heures et demie...

— Sijen'élais pas encore rentré, remels-la tout bonnement au concierge, en lui disant de la monter a madame.

— Me veux-tu demain?

— Non. Adieu.

Jules arriva prompiement à la place de la Rotonde du Temple, il y laissa son cabriolet, et vint a pied rue desEnfans-Rouges où il examina la maison de madame Etienne Gruget. Là, devait s'éclaircir le mystère d'où dépendait le sort de tant de personnes ; là était Ferragus, et à Ferragus aboutissaient tous les fils de cette intrigue. La réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme, n'était-elle pas U' nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer le glaive qui dénoue les liens les plus fortement serrés?

Celte maison était une de relies qui appartiennent au genre dit cabajoutis. Ce nom très significatif est donné par le peuple de Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport. C'est presque toujours ou des habitalions primitivement séparées, mais réunies par les fanlaisies des ilitl'érens propriétaires qui les ont successivement agrandies; ou des maisons commencées, laissées, reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni Iesél3ges ni les fenêtres ne sont ensemble', pour emprunter àla peinture un de ses ternies les plus pittoresques ; tout y jure, même les ornemens extérieurs. Le cabajoutis est à l'architecture parisienne ce que le caplmrnaum esta l'appartement, un vrai fouillis où l'on a jeté pêle-mêle les choses les plus discordantes.

— Madame Etienne, demanda Jules à la portière.

Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits sur toutes les places de fiacres.

— Hein? lit la portière en quittant le bas qu'elle tricotait.

A Paris, les différens sujets qui concourent à la physionomie d'une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s'harmonient admirablement avec le caractère de l'ensemble. Ainsi portier, concierge on suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint Germain, le portier a ses aises dans la Chaussée-d'Antin, il lit les journaux dans le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre. La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la prostitution; au Marais, elle a des moMirs, elle est revêche, elle a ses lubies.

Envoyant monsieur Jules, cette portière prit un couteau pour remuer la motte presque éteinte de sa chaufferette; puis elle lui dit : — Vous demandez madame Etienne, est-ce madame Etienne Grugel?

— Oui, dit Jules Desmarels en prenant un air presque fâché.

— Qui travaille en passementerie?

-Oui.

— Ehl bien, monsieur, dit-elle en sortant de sa cage, mettant la main sur le bras de monsieur Jules et le conduisaut au bout d'un long boyau voûté comme une cave, vous monterez le second escalier au fond de la cour. Voyez-vous les fenêtres où il y a des gérofUesl c'est là que reste madame Etienne.

— Merci, madame. Croyez-vous qu'elle soit seule?

— Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cette femme, elle est veuve?

Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient des callosités formées par la bouc durcie qu'y laissaient les allans et les venans. Au second étage, il vit trois portes, mais point de gérofiées. Heureusement, sur

l'une de ces portes, la plus huileuse et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie : Ida viendra ce soir à neuf heures. — C'est là, se dit Jules. Il tira un vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le bruit étouffé d'une sonnette fêlé et les jappemens d'un petit chien asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l'intérieur lui annonça un appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas subsister le moindre écho, trait caractéristique des logemens occupés par des ouvriers, par de petits ménages auxquels la place et l'air manquent. Jules cherchait machinalement les gérofiées , et finit par les trouver sur l'appui extérieur d'une croisée à coulisse, entre deux plombs empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds, large de six pouces ; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée; mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs chétives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens, mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs humides, les balustres vermoulus de l'escalier, les châssis disjoints des fenêtres, et les portes primitivement rouges. Bientôt une toux de vieille et le pas lourd d'une femme qui traînait péniblement des chaussons de lisière annoncèrent la mère d'Ida Gruget. Cette vieille ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit : Ah ! c'est monsieur Bocquillon. Mais non. Par exemple, comme vous ressemblez à monsieur Bocquillon. Vous êtes son frère, peut-être. Qu'y a-t-il pour votre service? Entrez donc, monsieur.

Jules suivit cette femme dans une première pièce oh il vif, mais en niasse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles, de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les chats, une horloge de bois, des couvertures, des gravures d'Eisen, de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaûm parisien, auquel ne manquaient même pas quelques numéros du Constitutionnel.

Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget qui lui disait: — Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.

Craignant d'être entendu par Ferragus, Jules se demandait s'il ne valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu'il venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant d'une soupente le tirade sa méditation secrète. Jules avait pris sa résolution. Il suivit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son potau-feu cachait deux tisons notablement disjoints. L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, urne d'un Jésus de cire mis sous une cage, carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.

— Ehl bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes meubles ? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier-général. Elle y gardait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille descendait le fleuve de la oie, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en voyage, et où se trouve son ménage en Bbré é, depuis le portrait du mari jusqu'à l'eau de mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfans, et du taffetas anglais pour les coupures.

Jules étudia tout,. II regarda fort attentivement le visage Jaune de madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons

LE S1ICLI. — V.

(Extrait de la Comtdit humaine.)

1flC

DE BÀL7AC.

nofrs, son bonnet dp tulle roux, à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats et de soie ries, d'ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels s'élevait une bouteille de vin. Puis, il se dit en lui-même : Celle femme a quelque passion, quelques vices cachés, elle est a moi.

— Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe d'intelligence, je viens pour vous commander des galons..... Puis il baissa la voix. — Je sais, reprit il, que vous avez chez vous un inconnu qui prend le nom de Càmuset. La vieille le regarda soudain, sans donner la moindre marque d'étonnement. — Dites, peut-il nous entendre? Songez qu'il s'agit de votre fortune.

— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici. Mais j'aurais quelqu'un là-baut qu'il lui serait bien impossible de vous écouter.

— Ah ! la vieille rusée, elle sait répondre en normand, se dit Jules. Nous pourrons nous accorder. — Evitez-vous la peine de mentir, madame, reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni h votre locataire malade de ses moxas, ni à votre tille Ida, couturière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je veux être à portée de tout voir, «le tout entendre , sans être vu ni entendu par eux. Tous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai ce service par une somme de deux mille francs une fois payée, et par six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous, ce soir, l'acte; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.

— Ça pourra-t il nuire a ma fille, mon cher monsieur? dit-elle en lui jetant des regards de chatte inquiète.

— En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il paraît que voire nllese conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi puissant que l'est Ferragus, il devrait lui être facile de vous rendre plus heureuse que vous ne semblez l'être.

— Ah ! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre billet de spectacle pour l'Ambigu ou la Gaité ou elle va comme elle veut. C'est une indignité ! Une fille pour qui j'ai vendu mes couverts d'argent, que je mange maintenant, à mon âge, dedans du métal allemand, pour lui payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or, si elle voulait. Car, pour ça, elle tient de moi, elle est adroite comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfui, elle pourrait bien me repasser ses vieilles robes de soie, moi qu'aime tant à porter de la soie. Non, monsieur, elle va au Cadran-Bleu, dîner à claquante francs par tête, roule en voiture comme une princesse, et se moque de sa mère comme de Colin- Tampon. Dieu de Dieu! que jeunesse incohérente que celle que nous avons faite, c'est pas notre plus bel éloge. Une mère, monsieur, qu'est bonne mère, car j'ai caché ses inconséquences, et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche, et lui fourrer tout. Eh ! bien, non. Ça vient, ça vous câline, ça vous dit : — Bonjour, ma mère. Et voilà leux devoirs remplis envers l'auteur de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enf'ans, un jour ou l'autre, et elle verra ce que c'est que cette mauvaise marchandise-là, qu'on aime tout de m

— Comment ! elle ne l'ait rien pour vous ?

— Ah! rien, non, monsieur, je ne dis oas cela, si elle ne taisait rien, ce serait par trop peu de chose. Elle me paye mon loyer, elle me donne du bo'>s, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à mon âge, cinquante-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je devrais encore travailler? D'ailleurs, porgbot ne veut-elle pas de moi? Je lui fais-t-v honte? quelle le dise tout de suite. En vérité, faudrait s'enterrer pour ces chiens d'en fans qui vous ont oublie rien que

e temps de fermer la porte. Elle tira son mouchoir de sa poche, et amena un billet de loterie qui tomba par terre ;

mais elle le ramassa promptement en disant : — Quien! c'est ma quittance de mes impositions.

Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve Grugetau marché proposé.

— Eli ! bien, madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.

— Vous disiez donc, monsieur, deux mille francs de comptant, et six cents francs de viager?

— Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seulement trois cents francs de rente viagère. L'affaire ainsi faite, me parait plus convenable à mes intérêts. Mais je vous donnerai cinq mille francs d'argent complant. N'aimez-vous pas mieux cela?

— Dame, oui, monsieur.

— Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambigu- Comique, chez Franconi, partout, à votre aise, en fiacre

— Ah! je n'aime pas Franconi, rapporta ce qu'on n'y parle pas. Mais, monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant. Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout, je ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que jeunesse s'amuse! et donc! Si vous m'assureriez que je ne ferai de tort à personne...

— A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment allezvous vous y prendre?

— Eh! bien, monsieur, en donnant ce soir à monsieur Ferragus une petite infusion de têtes de pavots, il dormira bien, le cher homme! Et il en a bon besoin, rapport à ses souffrances, car il souffre, que c'est une pitié. Mais aussi, demandez-moi ce que c'est que cette invention à un homme sain de se brûler le dos pours'oter un tic douloureux qui ne le tourmente que tous les deux ans. Pour en revenir à notre affaire, j'ai la clef de ma voisine, dont le logement est audessus du mien, et qui a une pièce mur mitoyen avec ceile où couche monsieur Ferragus. Elle est à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faire un trou, pendant la nuit, au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez à Tôtre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme, qui raconte comme un ange, et fera cela pour moi. ni vu, ni connu.

— Voilà cent francs pour lui; soyez ce soir chez monsieur Desmarets, un notaire dont voici l'adresse. A neuf heures, l'acte sera prêt, mais... motus.

— SHffit, monsieur, comme vous dites, maintes ! Au revoir, monsieur.

Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était de tout savoir le lendemain En arrivant, il trouva chez son portier la lettre parfaitement bien recachetée.

— Comment te portes-tu? dit-il à sa femme malgré l'espèce de froid qui les séparait.

Les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter !

— Assez bien, Jules, reprit-elle d'une voix coquette, veuxtu dîner près de moi?

— Oui, répondit-il en apportant la lettre, tiens, voici ce que Fouquereau m'a remis pour loi.

Clémence, qui était pâle, rougit extrêmement en apercevant la lettre, et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.

— Est-ce de la joie, dit-il en riant, est-ce un effet de l'attente?

— Oh! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.

— Je vous laisse, madame.

Fi il descendit dans son cabinet, où il écrivit à son frère ses intentions relatives à la constitution de la rente via destinée à la veuve Gruget. Quand il revint, il trouva -. a dtner préparé sur une petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine prèle à servir.

— Si j'étais debout, avec çue] plaisir Je te servirais! ditelle quand Joséphine les cul laisses s. uls. Ohl même à ganoux, reprit-elle en passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble ocur. tu as de bien gracieux cl bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait là plus de

HISTOIRE DES TREIZE. — FERRAGUS

iô7

bien, par ta confiance, que tous les médecins de la terre ne pourraient m'en faire par leur ordonnance. Ta délicatesse de femme1, car tu sais aimer comme une femme, toi... eh ! bien, elle a répandu dans mon âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. 11 y a trêve, Jules, avance ta tête, que je la baise.

Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Clémence. Mais ce ne fut pas sans une sorte de remords au cœur ; il se trouvait petit devant cette femme qu'il était toujours tenlé de croire innocente. Elleavait une sorte de joie triste. Vue chaste espérance brillait sur son visage à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaient également malheureux d'être obligés de se tromper 1 un l'autre, et encore une caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs.

— Demain soir, Clémence.

— Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous agenouillerez devant votre femme. Oh ! non, tu ne l'humilieras pas, non, lues tout pardonné; non, tu n'as pas de torts. Écoule : hier, tu m'as bien rudement brisée; mais ma vie n'aurait peut-être pas été complète sans cette angoisse, ce sera une ombre qui fera valoir des jours célestes.

— Tu m'ensorcelles, s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.

— Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas complice de ma destinée. Je sortirai demain.

— A quelle heure? demanda Jules.

— A neuf heures el demie.

— Clémence, répondit monsieur Desmarets, prends bien des précautions, consulte le, docteur Desplein et le vieil Haudry.

— Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.

— Je le laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.

— Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir, je ne Mils plus souffrante?...

Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené par une attraction invincible. Sa passion élail plus forte que toutes ses douleurs.

Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à la rue. des Enfans Rouges, monta, et sonna chez la veuve Gruget.

— Ah ! vous êtes de parole, exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur, lui dit la vieille passementière en le reconnaissant. Je vous ai apprêté une tasse de café à la crème, au cas où... reprit-elle quand la porte lut fennec. Ah ! de la vraie crime, un petit pot que j'ai vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des Enfans-Kouges.

— Merci, madame, non, rien. Menez-moi...

— Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici.

La veuve conduisit Jules dans une chambre située au-dessus de la sienne, et où elle lui montra, triomphalement, une ouverture grande comme une pièce de quarante sous, pratiquée pendant la nuit à une place correspondant aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du papier tendu dans la chambre d* Ferragus. Celte ouverture se trouvait, dans l'une et l'autre pièce, au-dessus d'une armoire. Les légers dégâts faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun i ùté du mur, et il était forl difficile d'apercevoir dans l'ombre celte espèce de meurtrière. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir là, et pour y bien voir, de rester dans une position assez fatigante, en se penchant sur un marchepied que la veuve Gruget avait eu soin d'apporter.

— Il est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant.

Jules aperçut en effet un homme occupé à panser un cordon de plaies. produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les épaules de Ferragus, dont il reconnut la lête d'après la description que lui en avait faite monsieur de Maulincour.

— Quand crois tu que je serai guéri ? demandait-il.

— Je ne sais, répondit l'inconnu ; mais, au dire des médecins, il faudra bien encore sept ou huitpansemrns.

— Eh I bien, à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui qui venait de poser la dernière bande de l'appareil.

— A ce soir, répondit l'inconnu en serrant cordialement

I la main de Ferragus. Je voudrais le voir quitte de les souffrances.

— Enfin, les papiers de monsieur de Funcal nous seront remis demain et Henri Bourignard est bien mort, reprit Ferragus. Les deux fatales lettres qui nous ont coûté si cher n'existent plus. Je redeviendrai donc quelque chose de social, un homme parmi les hommes, et je vaux bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi que je me fais comte !

— Pauvre Grâtien, toi, notre plus forte têle, notre frère chéri, lu es le Benjamin de la bande ; tu le sais.

— Adieu ! surveillez bien mon Maulincour.

— Sois en paix sur ce point.

— Hé, marquis ? cria le vieux forçat.

— Quoi ?

— Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle s'est jetée à l'eau, je ne la repêcherai certes pas, elle gardera bien mieux le secret de mon nom, le seul qu'elle possède; mais surveille la; car, après tout, c'est une bonne fille.

— Bien.

L'inconnu se retira. Dix minutes après, monsieur Jules n'entendit pas, sans avoir un frisson de fièvre, le bruissement particulier aux robes de soie, et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.

— Eh! bien, mon père, dit Clémence. Pauvre père, comment allez-vous? Quel courage !

— Tiens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendant la main.

Et Clémence lui présenta son front, qu'il embrassa.

— Voyons, qu'as tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux...

— Des chagrins, mon père, mais c'est la mort de votre fille, que vous aimez tant. Comme je vous l'écrivais hier, il faut absolument que dans votre tête, si fertile en idées, vous trouviez le moyen de voir mon pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour moi, malgré des soupçons, en apparence, si légitimes 1 Mon père, mon amour c'est ma vie. Voulez-vous me voir mourir? Ah! j'ai déjà bien souffert ! et, je le sens, ma vie est en danger.

— Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'un misérable Parisien 1 Je brûlerais Paris. Ah ! tu sais ce qu'est un amant, mais tu ne sais pas ce qu'est un père.

— Mon père, vous m'effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas en balance deux sentimens si différens. J'avais un époux avant de savoir que mon père était vivant...

— Si ton maria mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit Ferragus, moi, le premier, j'y ai mis des larmes... Rassure-toi, Clémence, parle à cœur ouvert. Je t'aime assez pour être heureux de savoir que lu es heureuse, quoique ton père ne soit presque rien dans ton cœur, tandis que lu remplis le sien.

— Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien ! Vous vous faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui dire dans deux heures?

— Enfant, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur qui te menace ? Et que deviennent ceux qui s'avisent de toucher à ton bonheur, ou de se mettre entre nous ?N'astu donc jamais reconnu la seconde, providence qui veille sur loi ? Tu ne sais pas que douze hommes pleins de force et d'intelligence forment un cortège autour de ton amour et de ta vie, prêb à tout pour votre conservation? Est-ce un père qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant t'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? est-ce le père auquel un souvenir de les caresses d'enfant a seul donné la force de vivre, au moment où un homme d'honneur devait se tuer pour échapper à l'infamie? Est-ce moi enfin, moi qui ne respire que par ta bouche, moi qui ne vois que partes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur, estce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion j

DE BALZAC

avec l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au bonheur de l'avouer pour ma fille, de te serrer dans mes bras à la face du ciel et de la terre, à tuer le

forçat... 11 y eut là une légère pause A te donner un

père, reprit-il, à pouvoir presser sans honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire a tout le monde en te voyant : — « Voilà mon enfant ! n enfin, à être père à mon aise 1

— 0 mon père, mon père I

— Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser. Je vais être d'ici a quelques jours monsieur deFuncal,un comte portugais. Va, ma chère fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce diable'de marin savait parfaitement.

— Mon cher père !

— Tout a été prévu, et d'ici ù quelques jours Sa Majesté Jean VI, roi de Portugal, sera mon complice. 11 ne te faut donc qu'un peu de patience là où ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c'était tout simple. Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant ces trois années ! Venir si religieusement consoler ton vieux père, risquer ton bonheur!

— Mon père I Et Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.

— Allons, encore un peu de courage, ma Clémence, gardons le fatal secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Jules ; mais cependant savons-nous si son grand caractère et son extrême amour ne détermineraient pas une sorte de mésestime pour lafilled'un...

— Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre enfant, je n'ai pas d'autre peur, ajouta-t-elle d'un ton déchirant. C'est une pensée qui me glace. Mais mon père, songez que je lui ai promis la vérité dans deux heures.

— Eh ! bien, ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade de Portugal, voirie comte de Funcal, ton père, j'y serai.

— Et monsieur de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus? Mon Dieu, mon père, tromper, tromper, quel supplice !

— A qui le dis-tu ? Mais encore quelques jours, et il n'existera pas un homme qui puisse me démentir. D'ailleurs, monsieur de Maulincour doit être hors d'état de se souvenir... Voyons, folle, sèche tes larmes, et sonne...

En ce moment, un cri terrible retentitdans la chambre où était monsieur Jules Desmarels.

— Ma fille, ma pauvre fille I

Cette clameur passa parla légère ouverture pratiquée audessus de l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et madame Jules.

— Va voir ce que c'est, Clémence.

Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva toute grande ouverte la porte de l'appartement de madame Gruget, entendit les cris qui retentissaient dans l'étage supérieur, monta l'escalier, vint, attirée par le bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale, où, avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille : — C'est vous, monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.

— Taisez-vous, misérable, disait Jules en mettant son mouchoir sur la bouche de la veuve Gruget, qui cria : — A l'assassin ! au secours !

En ce moment, Clémenee entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.

— Qui sauvera ma fille? demanda la veuve Gruget après une longue pause. Vous l'avez assassinée.

— Et comment? demanda machinalement monsieur Jules stupéfait d'avoir été reconnu par sa femme.

— Lisez, monsieur, cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des rentes qui puissent consoler de cela !

« Adieu, ma mère ! jeté lege tout ce que je. Je tedemande » pardon de mes fûtes et du demie chagrin que je le donne ■> en mettant fain ù mes jours. Henry, que j'aime plus que » moi-même, m'a dit que je faisai son malheure, et puisqu'il » m'a repoussé de lui, et que j'ai perdu toutes mes espairan-

» ce d'établiceman, je vai me noyer. J'irai au-dessous de » Neuilly pour n'être point mise à la Morgue. Si Henry ne » me hait plus après que je m'ai puni par la mor, prie le de » faire enterrer une povre lilledoni le cœur n'a battu que pour » lui, et qu'il me pardonne, car j'ai eu tort de me mélair de » ce qui ne me regardai pas. Panse-lui bien ses raoqca. » Comme i! a souffert ce povre cha. Mais j'orai pour rai dé- » truirle couraje qu'il a eu pour se faire brûlai. Fais porter y> les corsets finis chez mes pratiques. Et prie Dieu pour votre » fille.

d Ida. »

— Portez cette lettre à monsieur de Funcal, celui qui est là. S'il en est encore temps, lui seul peut sauver votre fille.

Et Jules disparut en se sauvant comme un homme qui auraitconimis un crime. Ses jambes tremblaient Soncœurélargi recevait des flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger avec sa conscience" dont la voix, grossissant en raison du forfait, correspondait aux cris inlimes de sa passion, pendant les plus cruelles heures de doute qui l'avaient agité précédemment II resta durant une grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant pas rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front irréprochable de cette femme méconnue. Les crimes sont en raison de la pureté des consciences, et le lait qui, pour tel cœur, esta peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour certaines âmes candides. Le mot de candeur n'a- t-il pas en effet unecéleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au blanc vêtement d'une vierge n'en fait elle pas quelque chose d ignoble, aillant que le sont les haillons d'un mendiant ? Entre ces deux choses, la seule différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais le repentir, il ne le scinde pas, et il en faut autant pour effacer une tache que pour lui faire oublier toute une vie. Ces réflexions pesaient de tout leur poids sur Jules, car les passions ne pardonnent pas plus que les lois humaines, et elles raisonnent plus juste; ne s'appaient-elles pas sur une conscience à elles, Infaillible comme l'est un instinct ? Désespéré, Jules rentra chez lui, pâle, écrasé sous le sentiment dfe ses torts, mais exprimant, malgré lui. la joie que lui causait l'innocence de sa femme. 11 entra chez elle tout palpitant, il la vit couchée, elle avait la fièvre, il vint s'asseoir près du lit, lui prît la main, la baisa, la couvrit de ses larmes.

— Cher ange, lui dit-il, quand ils furent seuls, c'est du repentir.

— Et de quoi ? reprit-elle.

En disant cette parole, elle inclina la tête sur son oreiller, ferma les yeux el resta immobile, gardant le secret de ses souffrances pour ne pas effrayer son mari : délicatesse de mère, délicatesse d'ange. C'était toute la femme dans un mot. Le silence dura longtemps. Jules, croyant Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état de sa maîtresse.

— Madame est rentrée à demi morte, monsieur. Nous sommes allés chercher monsieur Haudry.

— Est-il venu? qu'a- t-il dit?

— Rien, monsieur. Il n'a pas paru content, a ordonné de ne laisser personne auprès de madame, excepté la garde, et il a dit qu'il reviendrai! pendant la soirée.

Monsieur Jules rentra doucement chez sa femme, se mit dans un fauteuil, et resta devant le lit, immobile, les yeux attachés sur les yeux de Clémence ; quand elle soulevait ses paupières, elle lo voyait aussitôt, et il s'échappait d'entre ses dis douloureux un ngard tendre, plein de passion, exempt de reproche el d'amertume, un regard qui tombait comme on trait de l'eu sur le cœur de ce mari noblement absous et toujours aimé parcelle créature qu'il tuait. La mort était, entre eux un pressentiment qui les frappait également Leurs regards s'unissaient dans une même angoisse, comme leurs cœurs s'unissaient jadis dans un même amour, également

HISTOIRE DES TREIZE. - FËRRÀGUS-

senti, également partagé. Point de questions, mais d'horribles certitudes. Chez la femme, générosité parfaite ; chez le ma' i, remords affreux ; puis, dans les deux Ames, une même vision du dénoûment, un même sentiment de la fatalité.

Il y eut un moment où, croyant sa femme endormie, Jules la baisa doucement au front, et dit après l'avoir longtemps contemplée: — Mon Dieu, laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je m'absolve moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille, elle est sublime; femme, quel mot pourrait la qualifier ?

Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.

— Tu me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible.

La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et pria le mari de se retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui lit pas une seule question, il n'eut besoin que d'un geste,

— Appelez en consultation ceux dénies confrères en qui vous aurez le plus dç confiance, je puis avoir tort.

— Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai l'entendre ; et j'ai d'ailleurs le plus grand intérêt A la connaître pour régler certains comptes...

— Madame Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation physique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par des imprudences : se lever pieds nus la nuit; sortir quand je l'avais défendu; sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se tuer. Cependant mon arrêt n'est pas irrévocable, il y a de la jeunesse, une force nerveuse étonnante... 11 faudrait risquer le tout pour le tout par quelque réactif violent; mais je ne prendrai jamais sur moi de l'ordonner, je ne le conseillerais même pas ; et, en consultation, je m'opposerais à son emploi.

Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta prùs du lit de sa femme, ne prenant desommeil que pendant le jour, la tète appuyée sur le pied de ce lit. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que Jules la jalousie des soins et l'ambition du dévouement. 11 ne souffrait pas que l'on rendît le plus léger service à sa femme: il lui tenait toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la vie. Il y eut des incertitudes, de fausses joies, debonnesjournées, un mieux, des crises, enfin les horribles mutations delà Mort qui hésite, qui balance, mais qui frappe. Madame Jules trouvait toujours la force de sourire à son mari; elle le plaignait, saehantque bientôt il serait seul. C'était une double agonie celle de la vie, celle de l'amour ; mais la vie s'en allait faible et l'amour allait grandissant. Il y eut une nuit affreuse, celle 6ù Clémence éprouva ce délire qui précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son amour heureux, elle parla de son père, elle raconta les révélations de sa mère au lit de mort, et les obligations qu'elle lui avait imposées. Elle se débattait, non pas avec la vie, mais avec sa passion, qu'elle ne voulait pas quitter.

— Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas queje voudrais le voir mourir avec moi.

Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce moment dansle salon voisin, et n'entendit pas des vœux auxquels il eut obéi.

Quand la crise fut passée, madame Jules retrouva des forons. Le lendemain, elle redevint belle, tranquille; elle causa, elle avait de l'espoir, elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut être seule pendant toute la journée, et renvoya son mari par une de ces prières faites avec tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on exauce les prières des enfans. D'ailleurs, monsieur Jules avait besoin de cette journée. Il alla chez monsieur de Maulinconr, afin de réclamer de lui le duel a mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de celte infortune; mais, en apprenant qu'fl s'agissait, d'une affaire d'honneur, le vidame obéit aux préjugés qui aval en l toujours gouverné sa vie, et introduisit Jules auprès du baron. Monsieur Desmarets chercha le baron de Maulincour.

— Oh! c'est bien lui, dit le commandeur en nionlrant un homme assis dans un fauteuil au coin du feu.

— Qui, Jules ? dit le mourant d'une voix cassée.

LE sieclb. — y. Extrait de la

Auguste avait perdu la seule qualité qui nous fasse vivre, la mémoire. A cet aspect, monsieur Desmarets recula d'horreur. Il ne pouvait reconnaître l'élégant jeune homme dans dans une chose sans nom en aucun langage, suivant le mot de Bossuet. C'était en effet un cadavre A cheveux blancs ; des os A peine couverts par une peau ridée, flétrie, desséchée; des yeux blancs et sans mouvement; une bouche hideusement entr'ouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés tués par leurs excès. Aucune trace d'intelligence n'existait plus ni sur le front, ni dans aucun trait; de même qu'il n'y avait plus, dans sa carnation molle, ni rougeur,™ apparence de circulation sanguine. Enfin, c'était un homme rapetissé, dissous, arrivé à l'état dans lequel sont ces monstres conservés au Muséum, dans les bocaux où ils flottent au milieu de l'alcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage la terrible tête de Ferragus, et cette complète Vengeance épouvanta la Haine. Le mari se trouva de la pitié dans le cœur pour le douteux débris de ce qui avait été naguère un jeune homme.

— Le duel a eu lieu, dit le commandeur.

— Monsieur a tué bien du monde, s'écria douloureusement Jules.

— Et des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Sa grand'mère meurt de chagrin, et je la suivrai peut-être dans la tombe.

Le lendemain de cette visite, madame Jules empira d'heure en heure. Elle profita d'un moment de force pour prendre une lettre sous son chevet, la présenta vivement à Jules, etlui fit un signe facile à comprendre. Elle voulut lui donner dans un baiser son dernier souffle de vie, il le prit, et elle mourut. Jules tomba demi-mort et fut emporté chez son frère. Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes etde son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence, qui n'avait pas voulu le rendre témoin de l'appareil religieux, si terrible aux imaginations tendres, et que l'Église déploie en conférant aux moribonds les derniers sacreniens.

— Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moi-même soutenir ce spectacle et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses adieux, et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle pouvait avoir donnés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé de sanglots, un cri...

— Assez, dit Jules, assez.

Il voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme que le monde avait admirée, et qui avait passé comme une fleur.

« Mon bien aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on pas des testamenspour les trésors ducœur, comme pour les autres biens? Mon amour, n'était-ce pas tout mon bien? je veux ici ne m'occuper que de mon amour: il fut toute la forlune de ta Clémence, et tout ce qu'elle peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée, je meurs heureuse. Les médecins expliquent ma mort A leur manière, moi seule en connais la véiilable cause. Je te la dirai, quelque peine qu'elle puisse le faire. Je ne voudrais pas emporter dans un cœur tout à toi quelque secret qui ne te fût pas dit, alors que je meurs victime d'uno discrétion nécessaire.

«Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loin des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme que tu as connue. La société rendait justice à ses qualités de convention, par lesquelles une femme platt a la société; mais moi, j'ai secrètement joui d'une Ame céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait de mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la chérissais. N'était-ce pas aimer doublement ? Oui, je l'aimais, je la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au ca^ur, ui le respect, ni la crainte. J'étais tout pour elle, elle élait tout pour moi. Pendant dix-neuf années, pleinement heureuses, insouciantes, mon Ame, solitaire au milieu du monde qui grondait autour de moi, n'a réfléchi que la plus pure image, Comédie humaine. 22

DE BALZAC

celle de ma mère, et mon coeur n'a battu que par elle ou pour elle. J'étais scrupuleusement pieuse, et me plaisais à demeurer pure devant Dieu. Ma mère cultivait en moi tous les sentimens nobles et fiers. Ah 1 j'ai plaisir à te l'avouer, Jules, Je sa<s maintenant que j'ai été jeune fille, que je suis venue à toi vierge de cœur. Quand je suis sortie de cette profonde solitude ; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes cheveux en les ornant d'une couronne de fleurs d'amandier ; quand j'ai complaisamment ajouté quelques nœuds de satin à ma robe blanche, en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de voir; eh bien ! Jules, cette innocente et modeste coquetterie a été faite pour toi, car, à mon entrée dans le monde, je l'ai vu, toi, le premier. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait sur toutes les autres ; ta personne m'a plu : ta voix et tes manières m'ont inspiré de favorables pressentimens ; et, quand tu es venu, que tu m'as parlé, la rougeur sur le front, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné des souvenirs dont je palpite encore en l'écrivant aujourd'hui, que j'y songe pour la dernière fois. Notre amour a été d'abord la plus vive des sympathies, mais il fut bientôt mutuellement deviné ; puis, aussitôt partagé, comme depuis nous en avons également ressenti les innombrables plaisirs. Dès lors, ma mère ne fut plus qu'en second dans mon cœur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorable femme! Puis, j'ai été à toi, toute à toi. Voilà ma vie, toute ma vie, mon cher époux. Et voici ce qui me reste à te dire. Un soir, quelques jours avant sa mort, ma mère m'a révélé le secret de sa vie, non sans verser des larmes brûlantes. Je t'ai bien mieux aimé, quand j'appris, avant le prêtre chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait des passions condamnées par le monde et par l'Église. Mais, certes, Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi tendres que l'était celle de ma mère; seulement, cet ange ne pouvait se résoudre au repentir. Elle aimait bien, Jules, elle élait toute amour. Aussi ai-je prié tous les jours pour elle, sans la juger. Alors je co;.nus la cause de sa vive tendresse maternelle; alors je sus qu'il y avait dans Paris un homme de qui j'étais toute la vie, tout l'amour; que ta fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait ; qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il en élait plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma mère était toute sa consolation, et ma mère mourait, je promis de la remplacer. Dans toute l'ardeur d'une âme dont rien n'avait faussé lessentimens, je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertume qui chagrinait les dermiers momens de ma mère, et je m'engageai donc â continuer celte œuvre de charité sentie, la charité du co>ur. La première fois que j'aperçus mon père, ce fut auprès du lit où mja mère venait d'expirer; quand il releva ses yeux pleins de larmes, ce fut pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avais juré, non pas de mentir, mais de garder le silence, et ce silence, tutelle femme l'auiait rompu? Là est ma faute, Juins, une faute expiée par la mort. J'ai douté de toi. Mais la crainte est si naturelle à la femme, et surtout à la femme qui sait tout ce qu'elle peut perdre. J'ai tremblé pour mon amour. Le secret de mon père me parut être la mort de mon bonheur, et plus j'aimais, plus j'avais peur. Je n'osais avouer ce sentiment à mon père; c'eût été le blesser, et dans sa situation, toute blessure élait vive. Mais lui, sans mêle dire, il partageait mes craintes. Ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que lu pourrais un jour ne plus aimer la fille de Gratien, autant que lu aimais ta Clémence. Sans cette profonde terreur, l'aurais je caché quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de mon coeur? Le jour où cet odieux, ce malheureux officier l'a parle, j'ai élé forcée de mentir. Ce jour j'ai pour la seconde fois de ma vie connu la douleur, et cette douleur a élé croissanle jusqu'en ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. Qu'importe maintenant la situation de mon père? Tu sais tout. J'aurais, a l'aide de, mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances, mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N est-il pas possible que mon origine al-

tère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, le diminue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. Telle est, Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un mot, un regard ; un mot que tu ne diras peut-être jamais, un regard qui ne t'échappera point; mais que veux-tu? je les crains. Je meurs aimé", voilà ma consolation. J'ai su que, depuis quatre ans, mon père et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir au monde. Afin de me donner un état, ils ont acheté un mort, une. réputation, une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour toi, pour nous. Nous ne devions rien en savoir. Eh bien ! ma mort épargnera sans doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort. Adieu donc, Jules, mon cœur est ici tout entier, 'l'exprimer mon amour dans l'innocen«e de sa terreur, n'est ce pas tè laisser toute mon âme? Je n'aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de t'écrire. Je viens de confesser à Dieu les fautes de ma vie ; j'ai bien promis de ne plus m'occuper que du roi des cieux ; mais je n'ai pu résister au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi, est tout sur la terre. Hélas ! qui ne me le pardonnerait, ce dernier soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être.' Adieu donc, mon Jules aimé; je vais à Dieu, près de qui l'amour est toujours sans nuages, près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis à jamais, nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir peut seul me consoler. Si je suis digne d être là par avance, de là, je te suivrai dans la vie, mon âme t'accompagnera, l'enveloppera, car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour venir sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur la terre I N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que de répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je te laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larmes dont je ne serai point jalouse. Nous trouverons un grand charme à ces douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encore ensemble, si tu veux mêler mon nom, ta Clémence, à ces belles œuvres? Après avoir aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules. Dieu ne ment pas, Dieu ne trompe pas. N'adore plus que lui, je le veux. Cultive-le bien dans tous ceux qui soufflent, soulage les membres endoloris de son église. Adieu, chère âme que j'ai remplie, je te connais : lu n'aimeras pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée qui rend toutes les femmes heureuses. Oui, ma tombe sera ton cœur. Après celle enfance que je l'ai coulée, ma vie ne s'eslelle pas écoulée dans ton cœur ? Morte, tu ne m'en chasseras jamais. Je suis lière de celle vie unique ! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de la jeunesse, je te laisse des regrets sans désenchantement. Jules, c'esl une mort bien heureuse.

» Toi qui m'a si bien comprise, permets-moi de te recommander, chose superflue sans doute l'accomplissement d'une fantaisie de femme, le vœu d'une jalousie donnions sommes l'objet. Je te prie de lu nier lout ce qui nous aura appartenu, de détruire notre chambre, d'anéantir loul ce qui peut être un souvenir de notre amour.

» Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour, comme le sera ma dernière pensée et mon dernier souffle. • Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur une de ces frénésies dont il est impossible de rendre les effroyables c lises. Toutes les douleurs sont individuelles, leurs effets ne sont soumis à aucune règle fixe: certains hommes se bouchent les oreilles pour ne pins rien entendre; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus rien voir: pins, il se rencontrent de grandes et magnifiques runes qui se jettent flans la douleur comme dans un abîme t n fait de desespoir, tout est vrai. Jules s'échappa de chez son frère, revint cher, lui, voulant passer lanuil près de sa femme, ei voir jusqu'au dernier moment celte créature céleste. T"iu en marchant avec l'insouciance de la vie que connaissent les gens arrivés an dernier degré de malheur, il concevait comment, dans l'Asie, os lois ordonnaient aux époux de ne point se survivre. 11 voulait mourir. Il n'était pas encore accablé, il était dans la lièvre de la douleur. Il arriva sans obstacle, moula dans cette chambre sacrée -, il y vil sa Clémence sur le lit de mort, belle

HISTOIRE DES TREIZF. — FERRAGUS

comme une sainte , les cheveux en bandeau, les mains jointes, ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêtre en prières, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près du lit, deux honvnes. L'un était Ferragus. Il se tenait debout, immobile, et contemplait sa fille d'un œil sec; sa tète, vous l'eussiez prise pour du bronze: il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet pour lequel madame Jules avait été constamment bonne. Jacquet avait pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans troubles, qui sont une passion douce , l'amour moins ses (Jésirs et ses orages ; et il était venu religieusement payer sa dette de larmes, dire de longs adieux a la femme de. son ami, baiser pour la première fois le front glacé d'une créature dont il avait tacitement fait sa sœur. La tout était silencieux. Ce n'était ni la mort terrible comme elle l'est dans l'Eglise, ni la pompeuse mort qui traverse les rues; non , c'était la mort se glissant sous le toit domestique, la mort touchante; c'était les pompesdu cœur, les pleurs dérobés a tous les yeux. Jules s'assit près de Jacquet dont il pressa la main , et, sans se dire un mot, tous les personnages de cette scène restèrent ainsijusqu'au matin. Quand le jour lit pâlir les cierges, Jacquet , prévoyant les scènes douloureuses qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine. En ce moment le mari regarda le père, et Ferragus regarda Jules. Ces deux douleurs s'interrogèrent, se sondèrent, s'entendirent par ce. regard. Un éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus.

— C'est toi qui l'as tuée, pensait-il.

— Pourquoi s'être défié de moi? paraissait répondre l'époux.

Celte scène fut semblable .1 celle qui se passerait entre deux tigres reconnaissant l'inuli ité d'une lutte, après s'être examinés pendant un moment d'hésitation, sans même rugir.

— Jacquet, dit Jules, lu as veillé à tout?

— A. tout répondit le chef de bureau, mais partout me prévenait un homme qui partout ordonnait et payait.

— Il m'arrache sa tille! s'écria le mari dans un violent accès de désespoir.

Il s'élança dans la chambre de sa femme ; niais le père n'y était déjà plus. Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb, et des ouvriers s'apprêtaient à en souder le couvercle. Jules rentra tout épouvanté de ce spectacle , et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le lit machinalement fondre en larmes.

— Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible une idée, une seule, mais une idée que je veux réaliser à tout prix. Je neveux pas que Clémence demeure, dans un cimetière de Paris. Je veux la brûler, recueillir ses cmdres et la garder. rse me dis pas un mot sur cette affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me renfermer dans sa chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ. Toi seul entreras ici pour me rentre compte de les démarches... Va, n'épargne rien.

Pendant cette matinée, madame Jules, après avoirété exposée dans une chapelle ardente, à la porte de son hôtel, fut amenée à Saint-Roch. L'église, était entièrement tendue de noir. L'espèce de luxe déployé pour ce. service avait attiré du monde; car, à Paris, tout fait spectacle, même la douleur la plus vraie. Il y a des gens qui se mettent aux fenêtres pour voir lomment pleure un fils en suivant le corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des yeux plus voraces. Mais les curieux furent partit ulièrement surpris en apercevant les six chapelles latérales de Satnt-Roch également tendues de noir. Deux hommes en il.'uil assistaient à une messe mortuaire, dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour toute assistance, que monsieur Desmarets le notaire, et Jacquet; puis, en dehors de l'enceinte, les domestiques. Il y avait pour les flâneurs ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et si peu de parenté. Jules n'avait voulu d'aucun indifférent à cette cérémonie. La grand'tnesse fut célébrée avec la sombre magnificence des messes funèbres. Outre les des-

servans ordinaires de Saint-Roch, il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses. Aussi jamais peut-être le Dirs irœ ne produisit-il sur des chrétiens de hasard, fortuitement rassemblés p;ir la curiosité, mais avides d'émotions, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que le fut l'impression produite par cette hymne, au moment où huit voix de chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfans de chœur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales, douze autres voix d'enfans s'élevèrent aigre* de douleur, et s'y mêlèrent lamentablement. De toutes les parties de l'église, l'effroi sourdait ; partout les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur. Celte effrayante mu sique accusait des douleurs inconnues au monde, et des ami" liés secrètes qui pleuraient la morte. Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs de l'âme, violemment arracbéedu corps et tempêtueusemenl agitée en présence de la foudroyante majesté de Dieu, n'ont été rendues avec, autant de vigueur. Devant cette clameur des clameurs, doivent s'humiier les artistes et leurs compositions passionnées. Non, rien ne peut lutter avec ce chant qui résume les passions humaines et leur donne une vie galvanique au delà du cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, et qui comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec tous sesdéveloppemens, en rappelant les souffrances du berceau , en se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges accens des hommes, avec les chevrotemens des vieillards et des prêtres ; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs les plus glacés, et même aux philosophes 1 En l'entendant, il semble que Dieu tonne. Les voûtes d'aucune église ne sont froides -, elles tremblent, elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance de leurs échos. \ ous croyez voir d'innombrables morts se levant et tendant les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant qui sont sous le drap noir, c'est l'humanité sortant de sa poudre II est impossibledejuger la religion catholique, apostolique et romaine, luui que l'on n'a pus éprouvé la plus profonde des douleurs, en pleurant la personne adorée qui gil sous le cénotaphe; tant que l'on n'a pas senti toutes les émotionsqui vous emplissent alor* le cœur, Ira luîtes par cette hymne du désespoir, par ces cris qui écrasent les âmes, par cet effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qui tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève l'âme et vous laisse, un sentiment de l'éternité dans la conscience, au moment où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande idée de l'infini, et alors tout se tait dans l'église. 11 ne s'y dit pas une parole; les incrédules eux-mêmes n$ savent juin <•<■ qu'ils ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fut achevée, douze hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouter autour du cercueil léchant d'espérance que l'Eglise fait entendre à l'âme chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de ces nommes monta dans une voiture drapée; Jacquet el monsieur Desmarets prirent la treizième; les serviteurs suivirent a pied. Une heure après , les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement le Père-Lacbaise, tous en cercle autour d'une losse oit le cercueil avait été,Jescendu. devant une foule curieuse accourue de tous les points de ce. jardin public. Puis après de courtes prières, le prélrejeta quelques grains de terre sur la dépouille, de cette femme ; et les fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la fosse pour aller à une autre.

Ici semble finir le mil de celle histoire ; mais peut-être serait-elle incomplète si, après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne, si, après en avoir suivi les capricieuses ondulatons, les effets de la mort y étaient oubliés. La mort, dans Paris, ne ressemble à la mort dans aucune capitale, et peu de personnes connaissent les débals d'une douleur vraie aux prises avec la civilisation, avec l'adminisiralton parisienne. D'ailleurs , peut-êlre monsieur Jules et Ferragus XXIII intéressent-ils assez pour que le dénoùtnenl d«

DE BALZAC

leur vie soit dénué de froideur. Enfin beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout, et voudraient, ainsi que l'a dit le plus ingénieux de nos critiques, savoir par quel procédé chimique l'huile brûle dans la lampe d'Aladin. Jacquet, homme administratif, s'adressa naturellement à l'autorité pour en obtenir la permission d'exhumer le corps de madame .Iules et de le brûler. Il alla parler au Préfet de police, sous la protection de qui dorment les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut acheter une feuille de papier timbré, donner à la douleur une forme administrative ; il fallut se servir de l'argot bureaucratique pour exprimer les vœux d'un homme accablé, auquel les paroles manquaient ; il fallut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande :

Le pétitiouuaire

sollicite l'incinération

de sa femme.

Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au Conseiller d'Etat, Préfet de police, dit, en lisant cette apostille, oti Vobjet delà demande était, comme il l'avait recommandé, clairement exprimé : — Mais, c'est une question grave l mon rapport ne peut être prêt que dans huit jours.

Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce, délai, comprit ce qu'il avait entendu dire à Ferragus : Briller Paris. Rien ne lui semblait plus naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.

— Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au Ministre de l'Intérieur, et lui faire parler par ton Minisire.

Jacquet se rendit au Ministère de l'Intérieur, y demanda une audience qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au secrétaire particulier du Ministre auquel il fit parler par le secrétaire particulier du Ministre des Affaires Etrangères. Ces hautes protections aidant, il eut pour le lendemain, une audience furtivc, pour laquelle s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate des Affaires Étrangères, écrit au pacha de l'Intérieur, Jacquet espéra enlever l'affaire d'assaut. Il prépara des raisonnemens, des réponses péremptoires, des en cas; mais tout échoua.

— Cela ne me regarde pas, dit le Ministre. La chose concerne le Préfet de police. D'aillenrs il n'y a pas de loi qui donne aux maris la propriété des corps de leurs femmes, ni aux pères celle de leurs enfans. C'est grave l Puis il y a des considérations d'utilité publique qui veulent que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville de Paris peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait immédiatement de moi, je ne pourrais pas me décider hic et nnne, il me faudrait un rapport.

Le Rapport est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, et il n'avait pas attendu celle occasion pour gémir sur ce ridicule bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement des affaires par le rapport, révolution administrative consommée en 1804, il ne s'était pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de décider la moindre chose, sans que celte opinion, celte chose eût été vannée, criblée, épluchée par lesgâte-papier,les porte-grattoir et les sublimes intelligences de ses bureaux. Jacquet (il était un de ces hommes dignes d'avoir Plutarque pour biographe) reconnut qu'il s'était trompé dans la marche de cette affaire, et l'avait rendue impossible en voulant procéder légalement. Il fallait simplement transporter madame Jules à l'une des terres de Desmarels; et, lu, sous la complaisante autorité d'un maire de village, satisfaire la douleur de son ami. La légalité constitutionnelle et administrative n'enfante rien ; c'est un monstre infécond pour les peuples , pour les rois et pour les intérêts privés; mais les peuplas ne savent épelerque les principes écrits avec, du sang; or, les malheurs de la légalité seront toujours pacifiques ; elle aplatit une nation, voilà tout. Jacquet, homme de liberté, revint alors en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car l'homme ne juge les lois qu'a la lueur de ses passions. Puis, quand Jacquet se vit en présence de Jules, force lui fut de le tromper,

icquct ,etle i

malheureux, saisi par une fièvreviolente, resta pendant deux jours au lit. Le ministre parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de la fantaisie ({n'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière des Romains. Les cercles de Paris s'occupèrent alors pour un moment des funérailles antiques. Les choses anciennes devenant à la mode, quelques personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pour les grands personnages, le bûcher funéraire. Cette opinion eut ses détracleurs et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y avait trop de grands hommes, et que cette coutume ferait renchérir le bois de chauffage, que chez un peuple aussi ambulaloirc dans ses volontés que l'était le Français, il serait ridicule de voir à chaque terme un Longchamp d'ancêtres promenés dans leurs urnes ; puis, que, si les urnes avaient de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies, pleines de respectables cendres, par les créanciers, gens habitués à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de sécurité qu'au Père-Lachaise pour les aïeux a être ainsi casés, car, dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner une Saint Barthélemi contre ses morts qui envahissaient la campagne et menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la Brie. Ce fut enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop souvent Creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Jules, il ignora les conversations, les bons mots, les pointes que sa douleur fournissait à Paris. Le Préfet de Police fut choqué de ce que monsieur Jacquet avait employé le Ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse de la haute voirie. L'exhumation de madame Jules était une question de voirie. Donc le Bureau de police travaillait à répondre verlement à la pétition, car il suffit d'une demande pour que l'Administration soit saisie; or, une fois saisie, les choses vont loin, avec elle. L'Administration peut mener toutes les questions jusqu'au Conseil d'Etat, autre machine difficile à remuer. Le second jour, Jacquet fit comprendre à son ami qu'il fallait renoncera son projet; que dans une ville oit le nombre des larmes brodées sur les draps noirs était tarifé, où les lois admettaient sept classes d'enterremens, où l'on vendait au poids de l'argent la terre des morts, où la douleur était exploitée, tenue en partie double, où les prières de l'église se payaient cher, où la Fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets de voix ajoutées au Dies ine, tout ce qui sortait de l'ornière administrativement tracée à la douleur était impossible.

— C'eût été, dit Ju'es, un bonheur dans ma misère, j'avais formé le projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence entre mes bras dans la tombe! Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses ongles jusque dans nos cercueils.

Puis il voulut aller voir près de sa femme s'il y avait un peu de place pour lui. Les deux amis se rendirent donc au cimetière. Arrives l;ï, ils trouvèrent, comme à la porte des spectacles ou à l'entrée des musées, comme dans la cour des diligences, des cicei-oni qui s'offrirent à les guider dans le dédale du Père-Lachaise. Il leur était impossible, à l'un comme à l'autre, de savoir où gisait Clémence. Affreuse angoisse I Ils allèrent consulter le portier du cimetière. Les morts ont un concierge, et il y a des heures auxquelles les morts ne sont pas visibles. Il faudrait remuer tous les règlemens de haute et basse police pour obtenir le droit de venir pleurer à la nuit, dans le silence et la solitude, sur la tombe où git un être aimé. Il y a consigne, pour l'hiver, consigne pour l'été. Certes, de tous les portiers de Paris, celui du Père-Lachaise est le plus heureux. D'abord, il n'a point de cordon à tirer; puis, au lieu, d'une loge, il a une maison, un établissement qui n'est pas tout a fait un ministère, quoiqu'il y ait un très grand nombre d'administrés et plusieurs employés, que ce gouverneur des morts ait un traitement et dispose d'un pouvoir immense dont personne ne peut se plaindre : il fait de l'arbitraire à son aise. Sa loge n'est pas non plus une maison de. commerce, quoiqu'il ait des bureaux , une comptabilité, des recettes, des dépenses et des profits. Cet homme n'est ni un suisse, ni un concierge, ni un portier; la porte qui reçoit les morts est toujours béante; puis, quoi-

HISTOIRE DES TREIZE. - FERRAGUS

qu'il ait des monumens à conserver, ce n'est pas un conservateur; enfin c'est une indéfinissable anomalie, autorité qui participe de tout et qui n'est rien, autorité placée, comme la mort dont elle vit, en dehors de tout. Néanmoins cet homme exceptionnel relève de la ville de Paris, être chimérique comme le vaisseau qui lui sert d'emblème, créature de raison mue par mille pattes rarement unanimes dans leurs mouvemeDs, en sorte que ses employés sont presque inamovibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé à l'état de fonctionnaire, non soluble par la dissolution. Sa place n'est d'ailleurs pas une sinécure : il ne laisse inhumer personne sans un permis, il doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste champ les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour tout ce que vous aimez, tout ce que vous haïssez, une maîtresse, un cousin. Oui, sachez-le bien, tous les sentimens de Paris viennent aboutir à celte loge, et s'y administrationalisent. Cet homme a des registres pour coucher ses morts", ils sont dans leur tombe et dans ses cartons. Il a sous lui des gardiens, des jardiniers, des fossoyeurs, des aides. Il est un personnage. Les gens en pleurs ne lui parlent pas tout d'abord. Il ne comparaît que dans les cas graves : un mort pris pour un autre, un mort assassiné, une exhumation, un mort qui renaît. Le buste du roi régnant est dans sa salle, et il garde peut-être les anciens bustes royaux, impériaux, quasi-royaux dans quelque armoire, espèce de petit Père Lachaise pour les révolutions. Enfin, c'est un homme public, un excellent homme, bon père et bon époux, épilaphe à part. Mais tant de sentimens divers ont passé devant lui sous forme de corbillard; mais il a vu la douleur sous tant de faces, et sur tant de faces, il a vu six millions de douleurs éternelles I Pour lui, la douleur n'est plus qu'une pierre de onze lignes d'épaisseur et de quatre pieds de haut, sur vingt-deux pouces de large. Quant aux regrets, ce sont les ennuis de sa charge, il ne déjeune ni ne dîne jamais sans essuyer la pluie d'une inconsolable affliction. Il est bon et tendre pour toutes les autres affections : il pleurera sur quelque héros de drame, sur monsieur Germeuil de l'Auberge des Adrets, l'homme à la culotte beurre frais, assassiné par Macqire; mais son cœur s'est ossifié à l'endroit des véritables morts. Les morts sont des chiffres pour lui ; son élat est d'organiser la mort. Puis enfin, il se rencontre, trois fois par siècle, une situation où son rôle devient sublime, et alors il est sublime à toute heure... en temps de peste.

Quant Jacquet l'aborda, ce monarque absolu rentrait assez en colère.

— J'avais dit, s'écria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la rue Masséna jusqu'à la place Regnault de Saint Jean-d'Angély! Vous vous êtes moqué de cela, vous autres. Sac à papier ! si les parens s'avisent de venir aujourd'hui qu'il fait beau, ils s'en prendront à moi : ils crieront comme des brûlés, ils diront des horreurs de nous et nous calomnieront...

— Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir où a été inhumée madame Jules.

— Madame Jules, gui? demanda-t-il. Depuis huit jours nous avons eu trois madame Jules...

Ah! dit-il en s'interrompant et regardant à la porte, voici le convoi du colonel de Maulincour, allez chercher le permis. Un beau convoi, ma foi I reprit-il. Il a suivi de près sa grand'mère. Il y a des familles où ils dégringolent comme par gageure. Ça vous a un si mauvais sang, ces Parisiens.

— Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur le bras, la personne dont je vous parle est madame Jules Desmarels, la temme de l'Agent de change.

— Ah ! je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'était ce pas un convoi où il y avait treize voitures de deuil, et un seul parent dans chacune des douze premières? Celait si drôle que ça nous a frappés...

— Monsieur, prenez garde. Monsieur Jules est avec moi; il peut vous entendre, et ce que vous dites n'est pas convenable.

— Pardon, monsieur, vous avez raison. Excusez, je vous prenais pour des héritiers.

— Monsieur, reprit il en consullaut un plan du cimetière,

IB SlÈCUi. — T. Extrait de la

madame Jules est rue du maréchal Lefebvre, allée n° 4, entre mademoiselle Raucourt, de la Comédie-Française, et monsieur Moreau-Malvin, un fort boucher, pour lequel 11 y a un tombeau de marbre blanc de commandé, qui sera vraiment un des plus beaux de notre cimetière.

— Monsieur, dit Jacquet en interrompant le concierge, nous ne sommes pas plus avancés...

— C'est vrai, répondit-il en regardant tout autour de lui.

— Jean, cria-t-il à un homme qu'il aperçut, conduisez ces messieurs à la fosse de madame Jules, la femme d'un Agent de change ! Tous savez, près de mademoiselle Raucourt, la tombe où il y a un buste.

Et les deux amis marchèrent sous la conduite de l'un des gardiens ; mais ils ne parvinrent pas à la route escarpée qui menait à l'allée supérieure du cimetière sans avoir essuyé plus de vingt propositions que des entrepreneurs de marbrerie, de serrurerie et de sculpture vinrent leur faire avec une grâce mielleuse.

— Si monsieur voulait faire construire quelque chose, nous pourrions l'arranger à bien bon marché...

Jacquet fut assez heureux pour éviter à son ami ces paroles épouvantables pour des cœurs saignans, et ils arrivèrent au lieu du repos. En voyant cette terre fraîchement remuée et où des maçons avaient enfoncé des fiches afin de. marquer la place des dés de pierre nécessaires ati serrurier pour poser la grille, Jules s'appuya sur l'épaule de Jacquet, en se soulevant par intervalles, pour jeter de longs regards sur ce coin d'argile où il lui fallait laisser les dépouilles de l'être par lequel il vivait encore.

— Comme elle est mal lu ! dit-il.

— Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle est dans ta mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux cimetière, où les morts sont parés comme des femmes au bal.

' — Si nous l'ôtions de là?

— Est-ce possible?

— Tout est possible, s'écria Jules.

— Je viendrai donc là, dit-il après une pause. Il y a de la place.

Jacquet réussit à l'emmener de cette enceinte divisée comme un damier par des grilles en bronze, par d'élégans comparlimens où étaient enfermés des tombeaux tous enrichis de palmes, d'inscriptions, de larmes aussi froides que les pierres dont s'étaient servis des gens désolés pour faire'sculpter leurs regrets et leurs armes. Il y a là de bons mots gravés en noir, des épigramnïes contre les curieux, des concett i, des adieux spirituels, des rendez-vous pris où il ne se trouve jamais qu'une personne, des biographies prétentieuses, du clinquant, des guenilles, des paillettes. Ici des thyrses ; là, des fers de lance ; plus loin, des urnes égyptiennes ; çà et là, quelques canons ; partout, les emblèmes de mille professions; enfin tous les styles : du mauresque, du grec, du gothique, des frises, des oves, des peintures, des urnes, des génies, des temples, beaucoup d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est une infâme comédie I c'est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels ; mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique, réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre humain qui n'a plus rien de grand que sa vanité. Puis Jules aperçut à ses pieds, dans la longue allée de la Seine, entre les coteaux de Vaugirard, de. Meudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le véritable Paris, enveloppé d'un voile bleuâtre, produit par ses fumées, et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. Il embrassa d'un coup d'œil furlif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant l'espace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole d'or des Invalides : — Elle m'a été enlevée là, par la funeste curiosité de ce monde qui s'agite et se presse, pour se presser et s'agiter.

A quatre lieues de là, sur les bords de la Seine, dans un modeste village assis au penchant de l'une des collines qui dépendei.t de cette longue enceinte monlueuse au milieu de laquelle le grand Paris se remue, comme un enfant dans son berceau, il se passait une scène de mort et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes parisiennes, sans accompagne- Comédie humaine. M'

DE BALZAC

mens de torches ni de cierges, ni de voitures drapées, sans prières catholiques, la mort toute simple. Voici le fait. Le corps d'unejeune fille était venu matinalement échouer sur la berge, dans la vase ?l les joncs delà Seine. Des tireurs de sable, qui allaientà l'ouvrage, l'aperçurent en montant dans leur frêle bateau. — TiensI cinquante francs de gagnés, dit l'un d'eux. — C'est vrai, dit l'autre. Et ils abordèrent auprès de la morte. — C'est une bien belle fille. — Allons laire noire déclaration. Elles deux tireurs de sable, après avoir couvert le corps de leurs vestes, allèrent chez le maire du village, qui fut assez embarrassé d'avoir à faire le procès-verbal nécessité par cette trouvaille.

Le bruit de cet événement se répandit avec la promptitude télégraphique particulière aux pays où les communications sociales n'ont aucune interruption, et où les médisances, les bavardages, les calomnies, le conte social dont se repaît le monde ne laisse point de lacune d'une borne à une autre. Aussitôt des gens qui vinrent à la Mairie tirèrent le maire de tout embarras. Ils convertirent le procès-verbal en un simple acte de décès. Par leurs soins, le corps de la fille fut reconnu pour être celui de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets, demeurant rue delà Corderie-du-TempIe, n° 14. La police judiciaire intervint, la veuve Gruget, mère delà défunte, arriva, munie de la dernière lettre de sa fille. Au milieu des gémissemens de la mère, un médecin constata l'asphyxie par l'invasion du sang noir dans le système pulmo- , naire, et tout fut dit. Les enquêtes faites, les renseignemens donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit d'inhumer la griselte. Le curé du lieu refusa de la recevoir à l'église et de prier pour elle. Ida Gruget fut alors ensevelie dans un linceul par une vieille paysanne, et mise dans cette bière vulgaire, faite en planches de sapin, puis portée au cimetière par quatre hommes, et suivie de quelques paysannes curieuses, qui se racontaient cette mort en la commentant avec une surprise mêlée de commisération. La veuve Gruget fut charitablement retenue par une vieille dame, qui l'empêcha de se joindre au triste convoi de sa fille. Un homme à triples fonctions, sonneur, bedeau, fossoyeur de la paroisse, avait fait une fosse dans le cimetière du village, cimetière d'un demi-arpent, situé derrière l'église; une église bien connue, église classique, ornée d'une tour carrée à toit pointu couvert en ardoise, soutenue à l'extérieur par des contreforts anguleux. Derrière le rond décrit par le chœur, se trouvait le cimetière, entouré de murs en ruines, ebamp plein de monticules; ni marbres, ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida Gruget. Elle fut jetée dans un coin parmi des ronces et de hautes herbes. Quand la bière fut descendue dans ce champ si poétique par sa simplicité, le fossoyeur se trouva bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, il s'arrêtait par intervalles pour regarder dans le chemin, pardessus le mur; il y eut un moment où, la main appuyée sur sa pioche, il examina la Seine, qui lui avait amené ce corps.

— Pauvre fille! s'écria un homme survenu là tout à coup.

— Vous m'avez fait peur, monsieur, dit le fossoyeur.

— Y a-t-il eu un service pour celle que vous enterrez?

— INon, monsieur. Monsieur le curé n'a pas voulu. Voilà la première personne enterrée ici sans être de la paroisse. Ici, tout le monde se connaît. Est-ce que monsieur?... Tiens, il est parti I

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu de noir se présenta chez monsieur Jules et, sans vouloir lui parler, remit dans la chambre de sa femme une grande urne de porphyre, sur laquelle il lut ces mots ;

Page 1