‹ Le siècleChapitre 61 sur 113 · WINDSOR · texte numérisé non relu

WINDSOR

On pourra s'étonner, sans doute, des événemens qui l'ont le sujet du chapitre qu'on va lire, de leur singularité et de la rapidité avec laquelle ils se succèdent. Mais l'auteur de ce livre déclare n'en pas accepter la responsabilité. Il raconte simplement ce qui se passa, comme il pourrait le prouver en jetant au bas de chaque page un appel à quelque vieille chronique ou à quelque pièce judiciaire 'de l'époque. Mais, outre que cette manière aune prétention scientifique qui convient mal ù un livre qui a, tout au plus, doit au nom de roman, rien n'est plus indifférent au lecteur qu<> ces certificats d'à ,theniieité, que souvent il ne regarde pas et qu'il ne vénlie jamais. Après celte déclaration , qu'exigeait peut-être la nature des événemens qui vont Suivre, continuons ce re il et accompagnons Richard dans l'entreprise qu'il avait concertée avec Tom Love.

A peine avait-il quitté sa mère, qu'à une très petite distance de sa maison il trouva le niaitre boucher, enveloppé d'un long manteau et tenant en main deux chevaux lave donna à Richard un manteau pareil au sien, et tous deux. soigneusement cachés, gagnèrent la route de Windsor, ils n- remarquèrent pas cependant qu'un homme était resté immobile à l'embrasure d'un:' porte, jusqu'à leur départ, et cet homme s'éloigna dès qu'ils furent à chev:d. Ils marchèrent d'abord en silence et a\ec une extrême rapidité. 1 ne luis sortis de la ville , ils parurent encore plus presses, car ils tiren' prendre le galop à leurs montures, mais en même temps, ils se montrèrent moins inquiets d'être reconnus, et ils échangèrent, quelques mots.

— Le chariot efil en avanl, dit Love, et il sera à Windsor eu même temps que nous.

LES DEUX CADAVRES

— Pourquoi Drake n'est .»il pas ici? demanda Richard, c'est uu drôle que je serais bien aise d'avoir à la portée de mon poignard, en cas qu'il prit lantaisie. à son frère de nous trahir.

— D'abord je ne les ai pas quilles depuis la taverne; ils 001 passé la journée enfermés chez moi, et ensuite ils n'ont aucune idée de ce qu'ils vont faire en pensant aller à la recherche d'un riche trésor, dont ils auront une bonne part.

— Vous clés sur de l'habileté de ces hommes?

— Andlay pourrait vous la garantir mieu.x que moi. Ils ont plus d'une fois approvisionné son laboratoire, et ce n'est pas toujours sous la terre et le gazon . mais le plus souvent sous le marbre et le fer, qu'ils ont été lui chercher des sujets d'étude. Car Andlay n'est pas comme les autres médecins, il n'estime guère le cadavre d'un boxeur, tué d'un coup de poing, ou d'un matelot noyé, il lui faut le corps de gens inarquans, et je lui ai entendu dire qu'il donnerait sa fortune pour avoir seulement la lèic du docteur Milton.

— Et le gardien de Westminster? dit Richard.

— Cinquante livres sterling ont fait l'affaire t répondit Love, et nous pourrons... Paix ! ajouta-t-il en ramenant son manteau sur son visage, nous approchons d'une voiture, entendez le pas deschevauxet le bruit des roues. Malgré l'obsniriié. il est bon de se mettre en garde contre des curieux. Taisons-nous.

Love et Richard reprirent leur silence ; et, continuant à marcher avec, la même rapidité, ils furent bientôt arrivés à peu de dislance de la voiture. Elle paraissait accompagnée par quelques cavaliers , et l'on entendait distinctement un bruit de voi.<. L'une des personnes qui causaient ainsi était dans la voiture, l'autre à cheval, et, par conséquent , elles étaient obligées de parler très haut pour pouvoir s'entendre.

— Ainsi donc, dit une voix de femme, la cour quitte Londres dans quelques jours, et la présence de lapesto dans la Cité est certaine.

— Oui, vraiment, répondit le cavalier.

— C'est Ralph Salsnby et sa mèrel dit Richard en tressaillant malgré lui.

— Ils se rendent sans doute à Great-IIouse pour fuir la maladie, ajouta Love.

— Je suppose que Charlotte est avec eux, reprit Richard.

— Ralentissons le pas de nos chevaux, et écoutons, si nous voulons le savoir, dit le boucher.

D'après cet avis, ils se tinrent à une petite distance de la voiture: mais sans doute leur approche avait mis lin à la conversation, car ils n'entendirent plus que le bruit des roues et celui des chevaux; seulement sir Ralph cria au postillon de se buter, attendu qu'il devait retourner cette nuit même à Londres, après avoir déposé sa mère à Great-House. Celte recommandation n'apprenant rien à Richard, il se décida à dépasser la voiture.

— Allons ! allons I se di!-il tout bas à lui-même, ce n'est pas l'heure de pareilles pensées. Avançons ! Love , avançons!

Ils mirent encore leurs chevaux au galop et passèrent à coté de la voiture, qui était escortée par quatre dragons du régiment deRalpn.

— Le tin renard a senti les chiens sur la route, dit Love, quand ils furent hors de l'ouïe de Salsnby ; il s'est fait prudemment accompagner. Cependant, si nous n'avions rien de mieux à faire, ce ne sont pas ces quatre porteurs de marmiles qui nous empêcheraient de lui taillader la peau du ventre, de manière à ce que ses tripes lui lissent des crevés à l'espagnole d'un nouveau genre.

— C'est une affaire qui me regarde, dit Richard, et qui ne regarde que moi ; dépêchons, il est près de six heures et nous sommes encore loin de Windsor.

Ils repartirent au galop et ne s'occupèrent plus que du soin de maintenir leurs chevaux dans cette rapide allure. Ils approchèrent bientôt de Great-House ; ils ne pouvaient apercevoir le château, entouré qu'il était d'un petit bois qui arrivait jusqu'au bord de la route ; mais lorsqu'ils passèrent en face de l'avenue qui perçait ce bosquet et conduisait du chemin à la maison, ils virent qu'elle «tait éclairée. Ils s'ar-

rêtèrenl un moment et remarquèrent que les lumières allaient et venaient de chambre en chambre, comme si on les préparait pour en recevoir les babitans. Après cet instant de repos, qui donna à leurs chevaux le temps de reprendre haleine, ils se remirent en marche, toujours avec la même célérité.

Comme l'on se trouvait dans les nuits les plus longues de l'hiver, bien que l'heure ne fût pas très avancée, l'obscurité était profonde et la route solitaire. Ils arrivèrent donc, sans rencontrer personne, à un quart de mille de Windsor. A cet endroit, ils trouvèrent un petit chemin qui tournait à droite à travers la campagne; à quelque distance, dans ce sentier, un homme, assis sur une pierre et dans une parfaite immobilité, fredonnait, d'une voix indifférente, une chanson dont l'air ressemblait à une sorte de déclamation chantée qui affectait le retour constant de certains sons.

Ce chant semblait d'abord monotone et ennuyeux à écouter; mais , à mesure qu'on l'entendait, la modulation lente et régulière qui le composait prenait quelque chose de solennel et de triste; puis, peu à peu, cette phrase musicale qui revenait toujours, cette mélodie, pour ainsi dire inflexible, qui reparaissait sans cesse à l'oreille comme un fantôme aux yeux, résolu, uniforme et implacable, Unissait par saisir l'âme, l'importuner et la remplir enfin d'une terreur inexplicable, mais réelle. Love et Richard s'arrêtèrent soudainement, et si noas ne pouvons reproduire l'expression singulière de l'air qu'ils entendirent , voici , du moins à peu près, le sens des paroles de la chanson (1) :

Vois-tu du fond des noirs caveaux, Où nos comtes ont leurs tombeaux, Remonier avec des flambeaux I.a comtesse qui se désole, Son beau page qui la console.

Le prêtre avec sa Boire étole, Le fils sine qui parle en roi, Sesdeux frères transis d'tffroi.

L'argentier et l'homme de loi ?

Tais-teil Mais ce soir, prends limes et pinces, Car, des comtes de nos provinces, Tous puissans comme ducs et princes, Celui qu'on disait le plus fier, Doit avoir un tombeau lait de marbre et de fer.

— C'est un de mes hommes 1 dit Love ; ils auront caché leur chariot par ici. Voyons 1 Aussitôt il arrêta son cheval; puis donnant à son cri toute la portée dont il était susceptible en appelant à voix basse :

— Hé I Bob 1 dit-il, — Bob 1

On ne fit point de réponse , mais le chanteur impassible continua le. second couplet de sa chanson :

Pendant huit jours au prieuré,

En chantant le Miserere j

En chœur les moines ont pleuré.

Mais ce matin, tu peux m'en croire,

Us sont rentrés au réfectoire ;

Puis, ilss-ont allés après boire,

En habiles ambitieux,

Elire prieur le plus vieux.

Pour lui fermer les yeux :

Tant mieux! Prends un levier que rien ne brise, Car les dalles de pierre grise, Qui pavent le choeur de l'église Où îeposent les prieurs morts, Sont lourdes U lever pour les bras les plus forts.

— Au diable le chanteur I murmura Love; il parait que ce n'est pas Bob. Drake aurait bien pu répondre pour son frère. Mais voilà comme ils sont, ils n'ont pas l'air d'entendre quand on ne leur parle pas comme ils veulent. Pourtant si

(l ; Oe a traduit ici cette chauson en vers, non point pour faire de la poésie, mais i>our se rapprocher, autant que possible, de sa forme originale.

FREDERIC SOULU:.

javais cric : — Bob , je vais l'envoyer une balle! il aurai! bien compris. — lié ! Drake ! Drake !

love n'obtint pas plus de réponse qicla première fois. Alors l'immobilité de l'être auquel il s'adressait, la singularisé de son chant, l'heure de la nuit et peut-être aussi leprojet pour lequel il venait à Windsor, tout cela troubla si étrangement le bouclier, qu'il n'osa pas continuer à appeler, cl qu'ils puieiit entendre la Iroisième partie rie cette romance sépulcrale que le chanteur débita avec la même impassibilité :

Sous l'ombre des aulnes tiemblau-, Vois s'en revenir à pas lents Les vierges aux vêtemens blancs; Le fiancé qui crie el pleure Kft retournant à sa demeura Veuve de baisers avant l'heure, Et le père qui, seul de tous.

Mort à sob espoir le plus doux, Reste a pleurer à deux genoux?

A nous !

Celte nnit nous prendrons la bècli<-, Avant que la terre ne sèche ; Car, ravi sous sa tombe fraîche, C'est un rare et riche butin '.'«l'un corps déjeune fille éteinte à son malin.

— Ce n'est point un homme qui chante ainsi, dit le boucher avec un embarras qui déguisait mal son effroi; nos gens .sont plus loin sans doute.

— C'est pourtant ici le lieu du rendez-vous, répondit Richard, et fut-ce le diable, il faut que je sache qui est là.

A ces mots, il tira son épée et poussa son cheval dans le sentier, en criant :

— Hé! l'ami I qui êtes-vous?

Il n'avait pas prononcé ces mois, que le chanteur, jusque-là immobile , se leva et se plaça en face du cheval ; Ri chard s'arrêta soudainement et l'étranger lui dit d'une voix sombre :

— L'ami est un nom auquel tout homme peut répondre, dans quelque lieu qu'il se trouve, quelque temps qu'il fasse, quelque heure qu'il puisse être , et quel que soit le dessein pour lequel il est parti. Mais Drake et Bob sont deux noms (rop connus de la justice pour que ceux qui les portent se retournent, lorsqu'on a la maladresse de les leur dire, dans la nuit, et à un quart de mille d'une abbaye où sont enterrés les rois.

—Pourquoi n'as-tu pas répondu, Drake?dit Love, qui s'était approché.

— Parce que, répondit Drake, car c'était lui, si je vous «liais, loul-à-1'heure, à tue tête : — Hé! maître Love, le boucher ds Church-Hill ! peut-être trouveriez vous qu'il faut me serrer la gorge pour m'empêcher d'apprendre à tout le voisinage que vous êtes ici au lieu d'être à boire à la taverne du Roi Richard, selon votre habitude.

— C'est bien, dit Richard, qui craignait qu'il ne s'engageât une discussion entre les deux interlocuteurs; où est Bob avec le chariot et les ustensiles?

Drake ne répondit point, mais il laissa échapper nn cri îauque et inarticulé qui n'appartenait ni à l'homme ni à aucune sorte d'animal. Un cri semblable lui répondit : les che- ^auxen tressaillirent d'effroi. Ln moment après, Bob arriva aveeson chariot. C'était ane voiture faite, comme l'estde nos jours un fourgon d'artillerie, avec son couvercle en toit. H était monte sur quatre petites roues basses, dont les jantes étroites étaient garnies d'un cuir épais. Il n'y avait pas de siège pour un cocher, mais, à l'extrémité qui reposait sur le train de devant, on avait établi sur le fourgon une espèce de selle sur laquelle était Bob, dirigeant, avec une longue boussine, quatre chiens qui traînaient lestement ce singulier équipage. C'étaient d'énormes animaux , les yeux sanglans, la gueule pendante el baveuse, aussi capables de déchirer un homme que de traîner un fardeau. La pensée qu'ils accompagnaient toujours leurs maîtres dans leurs hideuses expéditions, et que peut-être ils avaient arraché quelques lambeaux de leur sinistre butin, cette pensée vint à l'esprit

de Richard et le troubla d'un dégoût qu'il put à ppin>- m monter.

— Donnez vos chevaux à Bob, dit Drake : maintenant il nous faut quitter la grande roule, et Bob va cacher vos montures dans un endroit où personne ne pourra les voir ni les entendre, et où elles trouveront de quoi se ratraichir el recommencer la route. ,

Love et Richard descendirent de chavel, et Bob s'en retourna du coté où il était venu. Drake se mit en marche el les chiens le suivirent, car il ne monta point sur la selle où Bob était placé d'abord; il marcha a pied devant les nouveaux compagnons. auxquels il lit signe de le suivre, et a quelques pas de l'endroit ou ils se trouvaient, il tourna subitement à droite avant d'arriver au grand chemin. Drake marchait le premier eu avant du chariot . et Richard, qui le suivait ainsi que Love, admirait la marche silencieuse de cet homme el de son équipage. Ou eut dit qu'ils avançaient sans se mouvoir, comme font nos sorciers de theàlre sur les trappes à coulisses qui les promènent sur la scène; car on n'entendait ni le bruit des pas, ni celui des roues, ni les ci hots de la voilure. Ils n'étaient plus qu'a une très petite dislance de l'abbaye, et ils allaient tourner dans un nouveau sentier, lorsqu'un corps opaque passa légèrement .1 la hauteur de la tête de Richard et tomba sur le devant du chariot. C'était Bob qui, s'élaneanl comme lesenfans qui jouent au cheval fondu, venait de reprendre sa place. Aussitôt Drake allongea le pas, et, toujours silencieux, il arriva, après une foule de détours, à un bouquet de bois qui élaii tout au plus à cinquante loises des murs de l'église.

Arrivés là, on cacha le chariot parmi les arbres, et Bob détela deux des chiens qui s'éloignèrent aussitôt.

— Voilà, dit-il des sentinelles, qu'on ne surprendra pas ; ils devineraient un malintentionné à un demi-mille de div tance, el je crois qu'ils sentiraient un constable d'ici à Londres.

Au même instant, Drake tira du coffre quelques objets dont il se chargea, et il s'avança seul vers l'église. Bob. mettant son doigt sur ses lèvres, recommanda le plus profond silence à ses deux compagnons, et il se coucha par terre, l'oreille parfaitement appuyée au sol. Il y demeura quelque temps immobile; puis, à plusieurs fois, il fit quelques signes d'impatience, mais si imperceptibles, qu'il fallait toute l'attention que Richard donnait à son moindie mouvement, pour les apercevoir. 11 repril enfin son immobilité, et, par une sorte de gémissement prolougé, il sembla répondre à un signal que lui seul avait entendu. Il se releva presque aussitôt, prit dans la voilure quelques nouveaux instrumens, détela un des chiens qui restaienl au chariot, et attacha ces objets aux courroies qui lui servaient de harnais. Le chien disparut à l'instant, et Bob, reprenant sa position, dit tout bas à Richard :

— Il parait que les serrures sont bonnes et les verrous cadenassés; c'est desagréable, parce qu'il lui faudra bien dix minutes pour scier la pierre où sont scellés les gonds.

Lechieu revint bientôt; mais il ne rapportait aucun des objets que Drake avail pris d'abord, ou que lui-même avait portés. Bob l'examina avec soin pour voir si rien n'était suspendu à ses cuirs ; il remarqua enfin quelques mouds, faits à la corde qui servait de liait, et dit à Richard, en les dénouant pour rattacher le chien au chariot :

— Drake me dit qu'il garde les ustensiles de peur que nous ne trouvions quelque porte intérieure aussi solidement fermée.

Les dix minutes que Bob avail annoncées, comme le temps nécessaire pour scier les pierres des gonds, n'étaient pas écoulées, qu'il se releva en disani :

— Voilà qui est fait! 11 faut que vous m'aidiez maintenant, parce qu'il est inutile que Drake revienne : nous le retrouverons là-bas.

Immédiatement, il remit a Love un levier en fer d'une longueur et d'un poids considérables, chargea Richard de deux boites exactement fermées, et lui-même allai ha autour de ses reins une ceinture où étaient arlisiement placés des poinçons, des limes, des petites scies, des lames d'acier

LES DEUX CADAVRES

flexible, et particulièrement une paire de pistolets qui semblaient excellens, et un poignard qui parut être, à Love, d'une longueur raisonnable ; Bob se munit d'une ceinture pareille pour son frère, et avertit Ricbard et le bouclier de le suivre vers l'abbaye, après avoir commandé aux chiens, par un signe, de se tenir au guet.

Pour le jeune Barksteadni pour Love, ce n'était pas l'heure de reculer; et certes ni l'un ni l'autre n'étaient gens à renoncer à une entreprise fortement résolue ; mais la singularité de ce qui se passait, cette correspondance muette entre les deux frères, l'intelligence merveilleuse de leurs chiens, l'importance et l'horreur de l'action qu'ils allaient commettre, leur association avec ces hommes réprouvés et sacrilèges, dont on ne parlait qu'avec effroi, tout cela saisit leur âme d'une froide appréhension, et ce ne fut que sur une seconde invitation qu'ils suivirent Bob.

Ils atteignirent bientôt les murs de l'abbaye et trouvèrent Drake, debout près d'une petite porte qui semblait ne pas avoir été touchée. Ricbard craignit un moment d'avoir été trompé. Mais il s'aperçut bientôt qu'il devait admirer, plus que jamais, l'adresse et la prudence de ses complices.

— Cette porte est trop lourde pour que je puisse maintenant la détacher et la retenir tout seul, dit Drake, et si je l'avais laissée tomber en dedans, elle aurait fait un bruit à éveiller les morts.

Les deux frères enfoncèrent aussitôt de fortes vis dans le bois, et à ces vis, qui avaient des anneaux à leur extrémité, ils passèrent des cordes qu'ils remirent à Love et à Richard; Bob en prit également une, et Drake, armé d'un levier, commença à ébranler la porte du côté des gonds. Elle se sépara aisément de la muraille et laissa bientôt un espace suffisant pour qu'un homme put y passer; Drake entra le premier et soutint la porte de l'autre côté, pendant que Richard venait. Richard se joignit à Drake, et Love passa à son tour; puis, tous trois soutinrent la porte, jusqu'à ce que Bob eût dévissé les anneaux et porté dans l'intérieur tout le bagage qui leur était nécessaire. On replaça la porte avec soin, et Drake posa un levier en arc-boutant pour l'empêcher de tomber.

Ils étaient dans l'intérieur de Windsor, mais non pas encore dans l'église. Il leur fallut suivre un long couloir obscur, monter et descendre plusieurs escaliers dans une complète obscurité, avant d'arriver à une seconde porte qui se trouva encore fermée. Ce fut l'affaire d'un moment pour Drake, que d'en démonter la serrure.

La nuit était froide, aucune lumière ne veillait dans la nef solitaire, le vent se plaignait sourdement dans les arceaux, et chaque mouvement retentissait comme un bruit lointain, sous ces voûtes nues ; la sourde clarté de la nuit semblait se coller aux vitraux sans pénétrer dans l'église, et dessinait dans l'ombre les longues fenêtres du temple comme d'immenses fantômes. Love se rapprocha de Bichard et lui serra silencieusement la main. Drake dit alors à celui-ci :

— Maintenant, jeune homme, c'est votre affaire, comptez bien vos pas, prenez bien vos mesures, car nous n'avons pas le (emps de dépaver celte église d'un bout à l'autre.

— Menez-moi à la porte principale, dit Richard, et je vous conduirai au trésor que je veux enlever.

Drake le plaça à l'entrée qui fait face au chœur, et Ricbard marcha devant lui à pas lents et mesurés. 11 les compta jusqu'à vmgt-un ; puis, se tournant subitement ù gauche, de manière à décrire un angle droit avec la ligne qu'il venait de quitter, il compta douze nouveaux pas et s'arrêta en disant :

— C'est ici qu'il faut creuser!

— C'est bien ! dit Drake; maintenant laissez nous faire, et n'essayez de nous aider qu'autant que nous vous le demanderons.

Bob et Love approchèrent de l'endroit où Richard se tenait immobile.

—Retirez-vous, dit Drake, j'ai marqué la pierre; faites silence, surtout, voilà l'essentiel. Mais voulez-vous absolument que toute trace de ce que nous allons laire disparaisse? prenez garde I cela nous obligera à avoir de la lumière, cl c'est là le plus grand danger.

— 11 le laut absolument 1 répondit Richard.

— Allons doncl répondit Drake.

En un instant, Bob eut allumé une petite chandelle ; il lai promena rapidement sur toute la surface de la pierre et l'examina cepeadant attentivement, puis, il en suivit le contour; remarqua quelques endroits où le ciment débordait les fentes, et d'autres où il semblait manquer. Après cette inspection, qui avait été minutieuse, mais qni semblait légère à Richard, il éteignit sa lumière, et, aidé de son frère, il se mit X l'ouvrage.

Les yeux de Richard et de Love s'accoutumant peu à peu. à l'obscurité, il leur fut possible de suivre lesmouvemensdes travailleurs. D'abord, ils les virent verser avec soin, tout autour de la pierre qu'ils voulaient enlever, une liqueur, qu'à. ,• l'odeur ils reconnurent pour être du vinaigre. Ils glissèrent ensuite une lame d'acier, mince et flexible, entre le joint des pierres, et, faisant aller et venir cette lame avec une rare rapidité, comme ils eussent fait d'une scie, arrosant de temps en temps l'interstice des pierres, ils commencèrent à séparer la dalle qu'ils voulaient enlever de toutes celles qui l'entouraient. Pendant près de trois quarts d'heure que dura ce travail, Drake et Bob, assis par terre, n'échangèrent pas un mot, et Richard ainsi que Love demeurèrent immobiles.

Cette opération Unie, ils introduisirent le bout aminci d'un levier entre deux dalles et commencèrent à soulever celles qu'ils avaient détachée. Drake, qui tenait le levier, ne faisait que des mouvemens très lents, et semblait à peine remuer la pierre; mais à chacun de ses efforts, Bob glissait un petit coin de bois dans l'intervalle qui s'agrandissait, de façon que si le, levier fût venu à manquer, elle ne pût rentrer dans son cadre. Par ce moyen, ils l'eurent bientôt détachée complètement, et ils purent placer en dessous un petit rouleau qui la. soutint en l'air.

Pendant la durée de son immobilité physique, la pensée' de Richard avait eu le temps de se livrer à toute son activité/ Love, lui-même, bien que son imagination n'aidât guère au£ impressions qu'il recevait des objets extérieurs, s'était abaiH donné à de longues rétlexions. Ce fut donc, d'abord, avec; une curiosité intéressée qu'ils examinèrent le travail continu et silencieux de Bob et de Drake. Bientôt après, tandis que sans relâche, usant et coupant le ciment de ces pierres sépulcrales, ces deux hommes indifférens semblaient oublier qu'ils eussent des témoins, Richard, en les considérant, se sentit étonné comme s'il les voyait pour la première fois. Cette continuité de mouvemens réguliers, cette persévérance silencieuse, mal dessinée au regard par la clarté incertaine <Je la nuit, prirent enfin un carac.ère si singulier, que Rii chard imagina que deux démons venant déterrer un damne» pour l'emporter aux eulers, n'auraient pas d'aulre aspect;' peu à peu, cette supposition qui n'était arrivée à son esprit que comme l'application que fait un poète ou un peintre de l'observation d'une action réelle ou tout à-lait imaginaire, celte supposition couvée, pour ainsi dire, dans sa tête par le silence elles ténèbres, finit par éclore et grandir connue une réalité, et R.ichard fut presque atteint de la certitude qu'il assistait à une opération surnaturelle. Mais celle conviction, loin de se tourner en crainte dans sou âme, s'y cxalia si chaudement, qu'il se sentit heureux de celte possibilité, et qu'un souriie d'orgueil agiia ses lèvres. Love, au contraire, en appliquant sa réflexion aux mêmes ol jets, y trouva d'aufres senlimens; la réalité resta pour lui où elle était, c'est-àdire dans des hommes qui commettaient un sacrilège et dans le cercueil qui renfermait un roi. Mais ce sacrilège était puni de morl et de damnation, et ce roi qu'on exhumait, Love lui avait craché au visage, voilà ù quoi il pensait et ce qui lui troublait^'ame, lorsque Drake lui dit :

— Allons, aidez-nous à mettre la pierre de côlé!

Tous deux, Tom et Richard, s'empressèrent, le premier, pour se défaire de ses réflexions , le second, pour pousser les siennes jusqu'à une pqoçération personnelle a L'œuvre infernale à laquelle il croyait' assister, L'ardeur qu'ils mirent à exécuter ce, qu'avait dit Drake, leur préla lant de force, que les deux frières. échangèrent, a travers l'ombre, un signe de surprise el de désappointement.

La pierre était donc levée et la grande question de savoir

FRÉDÉRIC SOULŒ.

si Richard avait bien désigné l'endroit, allait se résoudre. 'Cette observation, faite par Drake, ramena Richard à la vérité de ce qui arrivait. Aussitôt, avec l'ardeur qu'inspire un premier obstacle heureusement vaincu, ils déblayèrent l'espace que recouvrait la dalle énorme qu'ils avaient enlevée, de la chaux, du ciment et des pierres qui la soutenaient. Ils «reusèrent ainsi un pied et trouvèrent la terre. Arrivés à cette profondeur, ils tatèrent et ne rencontrèrent rien. Love, presque découragé, laissa échapper un soupir de mécontentement. Richard, aidé des deux frères, continua à enlever la terre avec persévérance; ils creusèrent encore un pied, et, en appuyant fortement leurs bêches aiguës sur le sol, ils ne senti. rent aucune résistance. Richard fut déconcerté. Drake murmura avec humeur :

.— On n'enterre jamais si profondément dans les églises! ! —Sondons! dit Bob; il est inutile de perdre notre temps, s'il a'y a rien.

II tira aussitôt de sa ceinture une baguette de fer de deux pieds et demi de long, à peu près, qu'il enfonça tantôt à un endroit, tantôt à l'autre de la fosse qu'ils creusaient : la baguette entra sans trouver d'obstacle d'aucune façon.

— Vous vous êtes trompé, dit Drake, tant pis pour vous; m'oubliez pas notre marché, cent guinées si nous ne trouvons lien, la moitié du trésor si nous le découvrons.

— Essayez donc! dit Richard, et sondez plus profondément.

Drake prit la baguette des mains de son frère, en vissa une seconde au bout de la première et sonda de nouveau la terre. Cette fois, il fui plus heureux. Il n'avait pas enfoncé sa sonde de trois pieds, qu'il éprouva une forte résistance.

— Je crois que nous v sommes , dit. Drake d'un ton joyeux.

Cependant, au lieu de retirer son instrument sur-le-champ, il le fit tourner à la place où il avait cessé de pénétrer dans le sol, puis il le ramena lentement à lui. Dès qu'il fut sorti de terre, Bob s'en empara, en mit l'extrémité dans sa bouche, puis, après un court examen, il le rejeta avec un air de mécontentement, en disant :

— C'est un morceau de brique que tu as rencontré, il n'y a rien lai allons-nous en.

Love ne savait que penser. Drake se levait pour partir; Richard insista de nouveau, et prenant lui-même le fer des mains de Bob, il le plongea de toute sa longueur, qui était d'à peu près cinq pieds, dans la terre. Il le fit avec tant de colère et de force que le fer ploya seus sa main, en rencon- .trantun corps dur qui l'arrêta.

— C'est encore quelque pierre , dit Bob.

— Non, non, répondit Drake qui avait saisi la baguette dans les mains de Richard, c'est du bois; la pointe de la sonde y est entrée, car elle est difficile à retirer.

Drake ramena la sonde une seconde fois, et Bob en goûta encore l'extrémité.

— C'est du bois, dit-il, et du bois d'excellente qualité! A l'œuvre ! à l'œuvre !

Tous quatre reprirent leur travail avec vigueur, et en moins d'un quart-d'heure, ils eurent dégagé de la terre qui l'enlou- Tait, une bière de chêne parfaitement conservée. Richard, qui avait été agité delà crainte de ne rien découvrir, une fois lancé dans cette voi» d'incertitude, calcula encore que dans t. ''Jette abbaye, pavée de cercueils, il y avait chance d'en renl 'Contrer partout où l'on aurait fouillé, et qu'il n'était pas fjertain que celui qu'ils avaient découvert fût le but de ses : ardentes recherches. H ne fit point part de ses doutes à ses • viompagnons pour ne pas les décourager; mais ces doutes cessèrent bientôt lorsque Drake et Bob, qui étaient dans la fosse, voulant enlever la bière, purent à peine la soulever, tant elle était lourde. Richard se rappela que cette enveloppe de chêne recouvrait un cercueil de plomb, et il se crut certain qu'if avait trouvé enfin ce qu'il cherchait. C'était une opération fort difficile que d'enlever d'une fosse, qui avait prêt de sept pieds de profondeur, un cercueil d'un poids aussi considérable •. aussi Drake, s'arrêtant après le premier effort, dit à Richard :

— Puisque c'est, le trésor nous n'avons qu'à briser ces • r

planches et nous emporterons l'or et l'argent qu'il renferme par parties et plus aisément qu'en masse.

— Cène sont pas là nos conventions! dit Richard, vous avez promis d'enlever le cercueil, et, une fois hors de ces murs, si la moitié de ce qui s'y trouve ne vous convient pas, je vous ai promis cent guinées; les voulez-vous sur-lechamp?

— Cent guinées, répondit Bob, sont un bon dédommagement d'une nuit perdue ; mais, au poids de cette bière, il est juslede penser que notre nuit vaudra mieux que cela. Nous allons encore essayer.

Ils se mirent donc à l'ouvrage, et passant des cordes sous le cercueil, ils relevèrent tantôt d'un bout, tantôt de l'autre, glissant en dessons des fragmens de pierres dès qu'ils l'avaient soulevé de quelques pouces et y replaçant de la terre ,de manière à ce qu'il ne pût retomber. Enfin, à force de travail, le cercaeil fut déposé sur le bord de la fosse, et les deux frères s'occupèrent immédiatement à faire disparaître les traces de cette sacrilège soustraction. Ils rejetèrent la terre dans le trou jusqu'à sa moindre parcelle ; ils replacèrent la pierre comme elle était, sinon aussi solidement, du moins assez sûrement pour que, dans une église aussi peu fréquentée, il pût se passer bien du temps avant que rien ne se découvrît. Ils tirèrent alors d'une des boîtes qu'on avait confiées à Richard un ciment pareil à celui qui scellait les pierres. Après avoir allumé leur chandelle, ils en regarnirent le tour de la dalle, et, comme ce ciment frais était d'une couleur plus apparente que celui des autres endroits de l'église, ils y répandirent une poudre d'une finesse extrême, qui était enfermée dans la seconde boite, et qui le brunit suffisamment. Bob, ensuite, alla dans le coin le plus retiré de la nef, y ramassa une assez grande quantité de poussière, puis, en la laiseant glisser entre ses doigts, il la sema si adroitement sur l'endroit qu'ils avaient occupé, que l'œil le plus prévenu ne pouvait y voir la moindre différence avec le reste du pavé.

Toutes les précautions queUicbard avait jugées nécessaires à la réussite de son projet, étant exactement prises, ils s'occupèrent, tous ensemble, à traîner le cercueil hors de l'église. Cette fois, voulant éviter toutes les difficultés qu'ils auraient eu à reprendre leur premier chemin, à travers des corridors étroits et des escaliers tournans, ils profilèrent de ce qu'ils étaient dans l'intérieur pour ouvrir la grande porte, et Bob sortit, dès qu'elle fut entrouverte pour aller chercher le chariot. Pendant ce temps, Drake, Love et Richard, fatigués des efforls qu'ils avaient faits, s'étaient assis tous trois sur le cercueil dans lequel l'un d'eux croyait des trésors, et les autres le cadavre de Charles Ier.

Le doute entra encore une fois dans l'esprit de Richard et il allait presque se décider à faire ouvrir le cercueil, déterminé à l'abandonner à ses complices, avec la récompense promise, s'il s'élait trompé. Mais il pensa que ce cadavre devait porter une marque terrible qui pouvait le faire reconnaître à ces misérables , et qu'alors peut-être ils refuseraient de l'emporter, ou bien qu'ils iraient le dénoncer avant que son projet ne fût accompli. 11 se décida donc à tenter l'aveuture jusqu'au bout, et Bob arriva presque aussitôt avec le chariot, attelé de ses quatre chiens.

Grâce à l'adresse des deux frères et à la force prodigieuse de Love et de Richard, le cercueil fut bientôt placé dans le fourgon et l'on se mit en route. Cette fois Bob, qui conduisait le chariot, prit le grand chemin. On arriva bientôt au sentier où Drake avait été aperçu par Love et Richard, et il leur amena, en peu d'instans, leurs chevaux, largement repus et rafraîchis. Dès que chacun fut prêt, Drake s'élança derrière son frère, et Bob, animant ses chiens par un sifflement aigu, ils partirent tous avec uue rapidité qui leur promenait un prompt retour à Londres.

LES DEUX CADAVRES

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