‹ Le siècleChapitre 72 sur 113 · EXPLICATIONS NÉCESSAIRES · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS NÉCESSAIRES

Il faut maintenant expliquer ce qu'était devenu Richard pendant cette longue émeute. Il avait rejoint Love et lui avait confié ses projets. 11 voulait, dans la nuit qui devait suivre ce terrible jour, quitter Londres et emmener sa mère. Le loucher était chargé de lui apprendre la nécessité de ce départ, tandis que lui, Richard, en commanderait tous les préparatifs. À la nuit close, mistriss Barkstead devait monter en voiture avec Love et sortir de Londres par la porte de Windsor. Pendant ce temps, Richard irait à Great-House, enlèverait sa cousine, rejoindrait sa mère, et tous trois passeraient en France ou en Hollande, ainsi que Love, s'il consentait à les accompagner.

Il s'étaient" donc séparés aussitôt après que Richard eut jeté parmi la populace la tête de Charles Ier et donné le branle à ce vaste mouvement populaire. Richard avait employé presque tout son temps à assurer ses moyens de fuite en voiture, chevaux, argent et mille objets de détail, pour se' soustraire à une poursuite, si quelque hasard faisait découvrir son crime trop rapidement.

Love se rendit en toute hâte chez mistriss Barkstead, mais, en arrivant, il la trouva dans un abattement si prodigieux qu'il en fut épouvanté ; et comme il supposait qu'Andlay pouvait être encore dans la maison de Dowaing, il courut le chercher et l'envoya chez elle. Après ce premier soin, il tacha de retrouver Richard dans les lieux où il pouvait avoir affaire ; et, par un hasard fatal , il :ne l'atteignit nulle part. Enfin, au milieu de ses courses, il rencontra, encore loin de la maison de Richard, la loule qui poussait des cris de mort contre lui, et qui courait furieuse vers sa demeure. Love devina à peu près que leur secret avait été trahi et se hâta d'arriver chez mistriss Barkstead avant la multitude. Il y rencontra Andlay qui lui apprit que la malade était dans un état désespéré et a qui il raconta tout ce qui s'était passé. Le danger était imminent : le docteur ne consulta point si Richard était coupable ou non, et si la vengeance populaire était juste, il considéra que des forcenés allaient se précipiter dans cette maison et sans doute massacrer une femme à qui peut-être il restait peu d'heures à vivre, mais que peutêtre il pouvait sauver. Il prit un parti décisif, et, sentant qu'il ne pouvait, ni par ruse, ni par force, prévenir le malheur qui accourait contre cette maison et la défendre contre la multitude, il résolut de l'éloigner par la terreur. Il traça donc sur la porte cette terrible croix rouge, et l'on a vu quel en fut l'effet sur le peuple. Renfermé avec Love dans la maison, ils l'entendirent passer et gronder comme un ouragan; mistriss Barkstead, que le docteur avait fait mettre dans son lit, demanda à plusieurs fois ce que signifiait cette affluence Immense; elle s'inquiéta de son fils , mais Love la rassura du mieux qu'il put, promettant qu'il rentrerait dès que la nuit serait close; et enfin, lorsque tout danger extérieur fui cessé, il dit, sans cependant avouer la vérité tout entière, le projet de fuite de Richard et comment il devait l'exécuter.

Andlay secoua la tête à plusieurs reprises pendant ce récit, et sembla douter que ce projet put encore s'accomplir. Il s'approcha de Love et lui dit tout bas :

— fieile «oi* P'éiait point uu meesouge, Torn, regarde^

cette femme qui fut une si pure créature, elle sera bientôt anéantie et détruite par l'horrible maladie qui s'apprête à dévorer Londres.

— Je ne vois pas pourtant en elle , répondit Love , ces symptômes efl'rayans et rapides qui accompagnent ce mal, à ce qu'on m'a dit. 11 n'est donc pas vrai que ce terrible fléau frappe et tue comme la foudre?

— Toute maladie se nourrit de vie, répliqua Andlay. Que la peste tombe sur un corps plein de sève et de sang, et dans peu d'heures, ce sang et cette sève, surexcités pas le mal, seront des causes rapides de mort. Il en est de même des puissantes émotions, elles prêtent leur vigueur au mal, comme les forces physiques, et ce jour en sera un fatal exemple. Cette frénésie populaire jettera plus de victimes à la peste dans un jour, que n'eût fait la misère en deux. Mais cette faible femme, qui s'éteignait corps et -esprit depuis longtemps, est incapable d'engendrer une de ces terribles crises qui détruisent un corps en peu d'heures. Tout doit être pauvre et maigre en elle, le principe de la mort comme celui de la vie. Cependant , eelte nuit ne se passera pas sdiis qu'elle ail cessé de souffrir; que Richard ne compte donc pas l'emmener, et que, s'il doit à sa sûreté de fuir l'Angleterre, il vienne ici recevoir un adieu et une bénédiction.

Love voulut ressortir. 11 comptait aller se poster sur la roule de Windsor, bien assuré de voir passer Richard ; mais il ne put ouvrir la porte qui donnait sur la rue. Déjà la mesure barbare, qui défendait de laisser sortir des maisous pestiférées aucune personne de celles qui s'y trouvaient renfermées, commençait à être mise à exécution, et des voisins prudens avaient muré la porle. Love en fut horriblement surpris. Jusqu'à ce moment, la crainte du fléau n'avait pu l'atteindre parmi les occupations extraordinaires auxquelles il s'était livré. D'ailleurs , «depuis le peu de jours qu'on en parlait sérieusement, il n'avait eu occasion d'en voir aucun accident, et, après tout, Love n'était pas un homme à s'épouvanter aisément. Cependant, lorsqu'il remonta près d' Andlay, il ne put lui annoncer cette nouvelle d'une voix calme et résolue.

Andlay en fut vivement contrarié. Toutefois, il espéra sor~ tir promptement de cette cruelle prison, grâce à sa qualité, de médecin. Il ouvrit donc une fenêtre et voulut appeler quelques passans ; mais il ne s'en trouvait aucun dans la rue, signalée déjà à la crainte publique. Si, de temps à autre, quelqu'un qui n'étar* pas averti venait à passer, il répondait d'abord à la voix qu'il entendait , mais , dès qu'il portait les yeux sur la porte , il s'enfuyait malgré les cris, es prières et les menaces du docteur.

— Attendons la nuit, dit Love; une fois arrivée, je passerai par cette fenêtre et j'irai chez le lord-maire ou l'un de ses aldermen, lui dire que vous êtes ici et que Londres a besoin de vos soins. Cela ne sera pas long, il demeure à deux pas d'ici , et avec un ordre et deux constables , on aura bien vile fait reconnaître votre qualité, et vous pourrez sorlir.

— Mais comment, répliqua Andlay, descendre par cette fenêtre? Dès que les voisins verront une tentative d'évasion, ils te tireront quelque coup 4'arquebuse, et voilà tout.

— Oh! que non I répliqua Love , je ne suis pas si niais que de leur montrer que nous avons dessein de nous échapper. Nous allons laisser cette fenêtre ouverte, et, pendant une heure ou deux, il faut qu'on n'y voie personne Dans deux heures, la nuit sera bien close, et ce temps aura sufti à fatiguer un peu l'attention de ceux qui veillent. Alors, au lieu d'attacher à celle croisée une corde et de me laisser glisser doucement pour qu'on ait le temps de bien m'ajuster et de m'abattre comme un pigeon de tir, je prends mon élan du milieu de la chambre , je saute par-dessus l'appui de la croisée et tombe dans la rue, où je me mets à courir, comme vous savez que je cours . docteur, us seront bien adroits s'ils m'attrapent au vol.

— C'est bien ! reprit Andlay ; il nous reste encore un moyen qui, probablement, se présentera d'ici à demain. Si mistriss liarUicad mourait , il faudrait emporter le corps,

LES DEUX CADAVRES

et en nous offrant pour ce service on nous laissera passer.

— Toucher ce corps! dit Love. Non, de par tous les saints, j'aime mieux sauter par la fenêtre, au risque d'attraper une balle.

— Oh! dit Andlay, si toi, qui ne manques d'aucun courage, tu en es déjà à ce point, malheur à Londres ! la peste y fera une belle moisson !

Ils rentrèrent alors dans la chambre de la malade où était Betty, et attendirent la nuit.

D'un autre côté , Richard avait tout préparé. Une voiture devait attendre sa mère et Love dans la maison de celui ci, et Richard devait, avec un vigoureux cheval, pousser jusqu'à Great-House. Il était déjà nuit close lorsque tous ces préparatifs furent terminés, et il se rendit chez Love pour l'en avertir et prendre, les dernières mesures; il ne le trouva pas, et se résolut à l'attendre. Richard avait sans doute entendu de loin les mugissemens de la foule ; mais il l'avait toujours évitée, pour ne pas être retardé, et se trouvant à une autre extrémité de Londres pendant qu'on se rendait chez lui, il ignorait complètement ce qui était arrivé.

Cependant la nuit avançait et Love ne rentrait pas. Richard se décida à aller jusqu'à sa maison ; mais, à tout hasard, il écrivit un mot à Love, il lui expliqua qu'à huit heures du soir une voiture viendrait le prendre ; qu'il supposait, puisqu'il ne ie voyait pas rentrer, qu'il avait averti sa mère et que c'étaient les préparatifs du départ qui le retenaient; que, dans tous les cas, il allait s'en assurer luimême, mais que si, par un malheureux hasard, il ne rentrait pas encore, le rendez-vous tenait toujours pour l'endroit convenu.

Après ces précautions , il se dirigea vers sa demeure. Toute agitation était calmée dans la ville ; cependant, il prit de longs détours et arriva à la porte de sa maison , assez tard dans la nuit; il frappa et n'obtint pas de réponse. Il frappa de nouveau et commença à «roire que ses suppositions étaient fondées, et que tout le monde était parti. Il frappa une dernière fois comme pour bien s'assurer qu'on avait dû l'entendre. On ouvrit une fenêtre d'une maison voisine et quelqu'un cria :

— Holà ! qui frappe à cette maison maudite? Il n'y a plus personne! ils sont tous sortis.

Richard reconnut la voix d un voisin, et il répondit sans trop réfléchir à ce qu'il disait :

— Merci, maître Blump ! merci !

Mais, à son tour, le voisin reconnut la voix de Richard, et comme il était instruit de tous les événemens de la journée, il s'écria aussitôt :

— Alerte ! alerte ! c'est Richard, le sacrilège, le violateur des tombeaux ! Sus ! sus I aux fenêtres I aux fenêtres !

Et en même temps, un coup de carabine, qui lui était adressé, envoya une balle briser l'angle de la porte où se trouvait Richard. Immédiatement, les fenêtres s'ouvrent, elles se peuplent de gens armés ; mais Richard fuit si rapide, que les coups qu'on lui adresse, tirés au hasard, ne peuvent l'atteindre; il s'échappe et arrive hors de tout danger. Alors il se consulte/il combine dans sa tête les paroles qu'il vient d'entendu, l'absence de tout habitant dans sa maison, et il en conclut que Love a emmené sa mère, et que l'on n'a appris son crime que longtemps après. Il se résout donc à attendre à Great-House et va à l'endroit où il devait prendre son cheval. Il le trouve tout préparé et l'attendant depuis longtemps Là , il apprend que la voilure a été envoyée chez Love. Cependant, il n'ose se ûer à tant d'indices certains, il doute encore de la réussite de ses plans ; et, calculant que la nuit n'est pas encore très avancée, il retourne au galop chez le boucher.

Il frappe, on lui répond, et on lui dit que la voiture est venue, que Love est arrivé un moment après, accompagné de quelques personnes , que sa lettre lui a été remise et qu'il est immédiatement reparti ; et, ajoute le valet , il m'a ordonné tout bas de vous dire de vous éloigner sans délai. Richard ne doute plus que tout ne se soit passé comme il l'espérait, et, supposant qu'il s'est laissé devancer, il se remet eu route avec rapidité. U comprend que Love et lui se

sont croisés et qu'ils ont quitté chacun leur retraite en même temps, et que pendant que lui, Richard, frappait à sa maison abandonnée, Love était avec mistriss Barkstead à Church-Hill, où il avait trouvé la voiture, et qu'il en était parti depuis longtemps. Dans cette croyance, il se dirige vers la route de Windsor et s'élance au galop de son cheval à la poursuite de sa mère et de Love. Cependant , il court, il gagne du terrain, il marche du train qu'aucune voiture ne pourrait supporter. Il ne peut comprendre qu'elle soit si avancée , ni qu'elle ait pu aller si vite, surtout avec une femme malade et faible. Toutelois , il reprend courage, s'obstine à vouloir l'atteindre et arrive au rendez-vous. La voiture n'y était pas. Il demeure stupéfait , il s'arrête et se reprend à calculer toutes ses précautions et tout ce qui doit lui faire croire que rien n'a mis obstacle à ses projets En effet, personne dans sa maison ; Love parli avec la voiture après avoir lu sa lettre; rien ne semble moins douteux.

Il réfléchit alors que, peut-être, Love aura pris, pour sortir de Londres, des rues désertes, de longs détours, qu'il aura fait conduire la voiture très lentement pendant qu'elle était encore dans la ville, afin de n'éveiller aucune attention, et que c'est durant ce temps que lui, Richard, dont le cheval courait à toute course par les rues les plus directes, aura devancé la voiture. H applique l'avertissement qui lui a été donné de partir, sans délai, à la découverte de son crime. Il se dit et se redit ce calcul, cette supposition; il s'en persuade aisément, et rassuré enfin en lui-même, il reprend sa route vers Great-House, s'abandonnant à des rêves de bonheur, se voyant déjà le possesseur de Charlotte, passant en Hollande et y trouvant, entre sa mère et sa jeune épouse, le repos et la félicité.

Il faut dire maintenant comment des événemens, bien opposés à ceux que Richard créait complaisamment à l'appui de ses projets et de ses désirs, avaient concouru à l'abuser si étrangement.

Lorsque Love eut fait part de sa résolution au docteur, ils se retirèrent dans la chambre de la malade. Andlay ne crut pas devoir cacher à mistriss Barkstea d qu'elle devait perdre tout espoir de revoir son fi'.s, et Love lui raconta alors tous les projets qu'il avait formés. L'âme résignée de celte mère en reçut une atteinte pénible, à la vérité, mais e.le en surmonta la douleur et voulut du moins occuper ses derniers momens de la pensée de son fils. Elle pria le docteur d'écrire les adieux et les conseils qu'elle voulait adresser à Richard, et Andlay regarda comme un devoir d'obéir à ce vœu. Love se chargea de lui porter celte lettre, en quelque endroit qu'il fût, et elle trouva dans cet eniTetien avec son fils absent, et dans la certitude qu'il en aurait connaissance, une consolalion à l'isolement de sa mort.

Ce précieux écrit était terminé, et Love se préparait à exécuter sa fuite par la fenêtre, lorsque la porte retentit sous les coups violens qui l'ébranlaient. Quoique la nuit tombât déjà, Betty regarda et vit des soldats qui entouraient la maison. Malgré la croix rouge qui devait les arrêter, ils obéirent à la voix qui les commandait, et eurent bientôt arraché les lignes de maçonnerie dont on avait scel'é lé tour de la porte. Aodlay, qui reconnut la voix du chef, jugea qu'il valait mieux ouvrir que de laisser briser la porte, etBetiy ouvrit.

Aussitôt, Ralph Salsnby se présente, il s'élance dans la maison et gagne la chambre de mistriss Barkstead; il voit le docleur qui, l'arrêtant à la porte, lui dit dès qu'il parait :

— Que cherchez- vous ici, monsieur?

— Je cherche, répondit Ralph, un homme que la justice humaine doit punir du plus épouvantable sacrilège.

— Oui I oui I dit Andlay, et, sans doute, quand vous exécuterez l'arrêt, vous regarderez le criminel en face pour ne pas vous tromper une seconde fois ; Richard n'est point

— C'est ce que nous allons voir, dit Ralph en s'avancant :

— N'entrez pas, dit le docteur en se plaçant devant lui ; ne venez pas troubler de votre présence les derniers monnus d'une femme dont vous ayez fait tout le mtlheur.

— Allonsl allons! docteur, ditSalsnby en le repoussant, pensez-vous que je croie à celle jonglerie fie la croix sanglante que vous avez imprimée sur cette porte? Le tour (tait bon pour la canaille, mais vous estimez trop peu l'intelligence de Ralph Salsnby, si vous pensez le duper avec de pareils moyens.

En disant ces mots, il s avança jusqu'au milieu de la chambre, et l'aspect de mistriss Batkstead, qui s'était soulevée sur son lit et qui se laissa retomber en le voyant, répondit au soupçon de Ralph mieux que n'eussent pu faire toutes les paroles du docteur. Quelques dragons étaient entrés avec leur colonel et tenaient en respect Love, le docteur et la jeune servante. Une lampe brûlait sur une table, Ralph s'en saisit, et, s'approchant du lit de la malade, il se prit à la considérer avec une attention muette. Mistriss Barkstead, amaigrie par de longues souffrances et décharnée par [cette dernière crise, présentait l'aspect de la mort, bien qu'elle respirât encore. L'affaiblissement où elle était ne laissait à son visage le pouvoir de s'agiter d'aucune émotion Elle s'éteignait sans secousses ni douleurs. Ralph n'en fut point satisfait : il s'arrêta devant le lit et prononça à haute voix ces paroles :

— Ainsi meurt, abandonnée de toute sa famille, veuve et délaissée par son enfant, l'épouse et la mère de nos ennemis! Qu'à son heure suprême elle reçoive le serment que je fais de poursuivre son fils jusqu'à ce que je l'aie immolé de ma propre main.

Ces mots rappelèrent un éclair de vie dans ce corps usé et presque éteint. Mistriss Barkstead se souleva, et d'une voix faible, mais qui s'entendit dans le silence aussi haut que la voix de Ralph, elle répondit :

— Puisse le ciel rendre à ta mère le sort que tu m'as fait ! et faire retomber sur toi le serment que tu viens de prononcer!

Elle expira en disant ces paroles; et, sous le souffle furieux des passions politiques, cette âme douce, et si longtemps passionnée à l'indulgence et au pardon, quitta la vie en prononçant une malédiction.

Elle n'était plus ! Les dragons s'emparèrent de Love, Andlay emmena Betty qui n'osa demeurer ; et la maison ayant été exactement visitée, sans que l'on eût retrouvé, le coupable, chacun s'éloigna et on l'abandonna complètement. Ce fut quelques minutes après que Richard y vint frapper inutilement. Cependant, Ralph, qui avait été voir Juxon, à qui il avait raconté sa frénésie et son résultat, tenait à s'emparer de Richard. L'évêque lui avait lait comprendre qu'il ne pouvait y avoir pour lui de pardon à espérer qu'autant qu'il livrerait à la colère du roi le vrai criminel, et que de l'arrestation de Richard dépendait non-seulement son avenir et sa fortune, mais encore son maintien dans la position où il était. En conséquence, Ralph avait pris les mesures les plus promptes pour cette arrestation. Mais, d'une part, la fureur populaire, que les dragons ne se souciaient pas de braver, après avoir appris le sort de leurs camarades; d'un autre côté, la répugnance que quelques-uns témoignèrent à suivre un chef qui s'était fait bourreau, tout cela le retarda beaucoup, et il arriva, comme on voit, assez tard dans la maison de Barkstead.

Il venait de la quitter, après avoir questionné Love qui, malgré son assurance, s'était troublé lorsqu'on l'avait interrogé sur Richard et surtout quand Ralph lui avait annoncé qu'il comptait aller le chercher dans sa maison. Love, qui ne pouvait rien empêcher parla force, se confia au hasard qui les avait protégés jusque-là, se réservant de se décider selon l'heure des circonstances.

Pendant qu'ils réfléchissaient ainsi, ils arrivèrent chez le boucher. La voiture était devant la porte, et celui qui tenait les chevaux dit à Love dès qu'il l'aperçut :

— Monsieur Richard m'a ordonné, en partant, de vous dire qu'il vous avait écrit.

Si cette parole épouvanta le bouclier sur les dangers que pouvait faire naître cet écrit, elle le rassura du moins sur la crainte où il était que Richard ne fût chez lui. Il se décida donc à n'opposer aucune résistance, et laissa Ralph s'emparer du billet. Seulement, pendant que le colonel de dragons

lisait le papier, Love lisait sou visage. Il ne s'y montra ni rage ni colère; donc Richard ne parlait pas de son projet d'enlever Charlotte. Nulle joie féroce ne se répandit non plus sur le visage de Ralph, et Love en conclut que le lieu du rendez-vous n'y était pas dit. Aucune distraction ne détourna du papier l'attention du colonel pour la rapporter sur le boucher, qui était devant lui ; sa complicité n'était donc pas dénoncée. Ainsi raisonna Love, et s^pn calcul tut juste. Ralph garda un moment le silence, comme un homme qui cherche un parti; pendant ce temps, Love en prit un. Ce fut celui d'écarter, le plus possible, les recherches de Ralph de la route de Richard.

Lorsque Ralph releva les yeux et regarda Love, il le vit la tête penchée et dans le plus grand accablement. Cependant, il ne voulut point l'interroger, persuadé qu'il ne répondrait pas. Il fit monter le voiturier et lui demanda pour quel voyage on l'avait payé.

— On m'a payé pour obéir à maître Love, répondit cet homme, et pour le conduire partout où il m'ordonnera d'aller.

— Tu ne sais pas quelle route lu dois prendre?

— Je l'ignore absolument, reprit le voiturier.

Ralph mesura Love de l'œil. Il s'étonna que le boucher, contre lequel il n'y avait ni plainte ni soupçon, et qu'il avait illégalement contraint à rentrer chez lui, pour l'accompagner, ne fît pas valoir ses droits et ne lui commandât pas de sortir de sa maison. Il devina la pensée de Love qui, par cette sorte de soumission, voulait donner du temps à Richard pour s'échapper, espérant qu'un hasard l'instruirait de tout. Ralph et Love se taisaient. Tout-à-coup le colonel s'écria :

— Allons ! je vois qu'il faut y l'énoncer pour ce soir, car je suppose que vous ne me direz pas où est ce rendez-vous. Mais enfin, si l'Angleterre est grande, les côtes sont bien gardées. Adieu, maître Love ! — A cheval, vous autres !

Us sortirent, et Love réfléchit que ceci ne devait être qu'une ruse, que Ralph était homme à faire parcourir toutes les routes pendant la nuit, et à mettre tout son régiment sur pied plutôt que de laisser échapper son ennemi. Il résolut donc d'appeler les soupçons à sa poursuite. Aussi, lorsque les dragons furent partis et tout-à-fait éloignés, il descendit après avoir dit à l'un de ses garçons le mot que nous avons rapporté; et, prenant mille détours, comme un homme qui veuteacher le but de sa course, il promena sa voiture par la ville. Enfin, s'apercevant qu'il était soigneusement suivi, il s'approcha peu à peu de la route de France; et, dès qu'il y fut arrivé, il fit mettre les chevaux au galop, comme un homme qui veut réparer le temps perdu. Son stratagème réussit; et, à cinq milles de Londres, il fui rejoint par Ralph, qui l'accompagna jusqu'à Greenwich, lieu qu'il avait indiqué au postillon comme but de sa course, et que celui-ci avait sur-le-champ dénoncé au colonel.

Pendant ce temps, Richard courait vers un point tout opposé, et il était dix heures de la nuit à peu près, quand Ralph arriva à Greenwich avec Love, et Richard à Great- House.

UREAT-nOlSE.

Confiant dans les événemens qu'il avait disposés dans sa tête, de manière à les faire concorder avec ses plans. Richard approchait de Great-House. 11 n'en eiait plus qu'à quelques pas, lorsqu'il fut tout surpris d'entendre un sourd murmure à l'entrée de l'avenue qui conduisait au château. La nuit était obscure, et il lui était impossible de rien distinguer; cependant, le long des murs qui entouraient le bois el en avant du fossé qui le séparait de la route, il lui sembla voir briller et scintiller des reflets lumineux. 11 semblait que la clarté des étoiles se réfléchissait sur des armes bril-

LES DEDX CADAVRES,

lanles. Alarmé de cette circonstance qu'il devait croire dirigée contre lui, surtout en se rappelant le meurtre de la veille et les découvertes sanglantes qu'on avait dû faire, il s'arrêta un moment et réfléchit à sa position.

Nul doute que l'on n'eût posté des hommes autour du château pour en défendre les approches ; les cadavres de Bob et de Drake retrouvés en cet endroit, et les projets de Ralph avortés la veilla, rendaient cette supposition suffisamment vraisemblable. Il demeurait donc arrêté à une demi-portée d'arquebuse, considérant ce scintillement qui longeait lentement le tour du bois, et entendant des pas mesurés et réguliers qui ne pouvaient être que ceux des sentinelles ; il ne savait que décider. Fallait-il fuir, rejoindre sa mère et abandonner Charlotte? son amour, son orgueil, sa haine contre Ralph se refusaient a ce parti. Devaitil tenter de pénétrer jusqu'à elle, au risque de ses jours? Ne pouvait il pas donner le signal convenu, et n'était-il pas possible qu'elle eût trouvé, "pour sortir, des moyens qu'il ne pouvait imaginer? Il ne savait que résoudre; et, dans l'incertitude où il était, il jeta un regard inquiet autour de lui, comme s'il eût cherché quelqu'un à qui demander conseil. Grâce à ce mouvement, il s'aperçut que de l'autre côté de la route où il était, se trouvait un homme accroupi, et qui devait y être avant que lui, Richard, ne fût arrivé, car il n'avait entendu aucun mouvement.

Richard pensa que la fuite était le plus mauvais parti à prendre, et qu'il se devait au moins de savoir ce que signifiait cette grande armée autour de Great House. Elevant la voix, qu'il essaya de déguiser, il cria :

— Hé! l'ami, que faites-vous là?

— Je vous regarde avoir peur, dit le paysan en s'approchant de Richard ; car il me semble que vous alliez d'abord assez bon train, et que vous vous êtes arrêté tout net lorsque vous avez vu briller les faux et les piques de mes camarades. Yous pouvez passer, ce ne sont pas des voleurs 1

— Ce ne sont donc pas les gens du château qui veillent ainsi? dit Richard à celui qui lui parlait.

— Bah I les gens du château, ajouta le paysan, ils sont tous envolés, et c'est pour empêcher ceux qui n'en ont pas eu le temps de s'échapper aussi, que nous l'avons entouré.

— Comment! s'écria Richard, les gens du château sont partis ! lady Salsnby a quitté Great-House?

— Lady Salsnby s'est sentie indisposée cette nuit, dit le paysan; ce matin, elle était mieux. Mais, vers le milieu du jour, elle est tombée dans des convulsions, et elle est morte deux heures après.

— Que me dites-vous ra ! en êtes-vons sûr?

— Parbleu 1 si bien, que je l'ai vue, moi, les yeux vides, la figure bleue et toute marquée de larges plaques noires et jaunes !

— Serait-ce la peste? s'écria Richard involontairement.

— C'est la peste 1 certainement, au point que, une heure ou deux après, trois domestiques sont tombés malades, et que l'un d'eux est mort en moins d'une heure, aussi horriblement défiguré que sa maîtresse; quand les autres ont vu cela, l'épouvante les a pris et ils ont voulu tous s'enfuir; mais j'avais prévenu mes amis; et, comme nous ne voulons pas qu'ils viennent dans nos maisons et nos fermes nous parler et nous toucher pour nous empoisonner, nous leur avons donné la chasse, et nous avons entouré la maison pour que ceux qui sont dedans n'en puissent sortir.

Ces renseignemens, que Richard n'arracha que phrase à phrase, lui furent un coup terrible. Son épouvante s'en augmenta sans que soti incertitude diminuât. En effet, Charlotte était-elle parmi les personnes qui s'étaient enfuies, ou bien était-elle demeurée au château? Si la première hypothèse était vraie, où la retrouver? Et, à supposer qu'elle se fût fait conduire à Londres, où avait-elle caché sa retraite? Qui sait si elle n'avait pas attendu la nuit pour aller chez lui, Richard, et que deviendrait-elle en trouvant sa maison déserte? Lorsqu'il suivait toutes les conséquences de cette supposition, il était prêt à retourner à Londres ; mais aussitôt la pensée que Charlotte était peut-être enfermée dans Great-House, et qu'une mort affreuse, isolée, pouvait l'y us siêwe, — v,

frapper, cette pensée arrêtait Richard. Il avait bien songea s'introduire dans la maison, et s'il pouvait y retrouver Charlotte, peu lui importait d'y mourir, s'il y mourait avec elle; mais il prévoyait le cas où, une fois dans Great House, il acquerrait la certitude qu'elle était partie. Il s'imaginait alors se sentir prisonnier dans cette enceinte pestiférée, tandis que Charlotte le cherchait partout; tandis que Ralph, libre et averti de sa fuite, l'enlèverait; et il en concevait, par avance, une rage qui lui rendait son incertitude plus épouvantable encore.

Pendant ce conflit de terribles indécisions, il avait perdu souvenir qu'un rendez-vous avait été pris par lui avec Charlotte, qu'elle n'était pas d'une âme à manquer à sa promesse. Enfin, lorsque le premier tumulte de ces fatales nouvelles fut un peu calmé, il raisonna avec lui-même, se crut assuré que Charlotte avait dû l'attendre, et, s'approchant du fossé, il se résolut, à tout risque, adonner le signal. Avant défaire cette tentative, il avertit ceux qui veillaient en face du château, afin qu'ils ne s'alarmassent point de ce bruit. Les trois coups de sifflet retentirent; un long silence y succéda, un silence qui pouvait être celui de l'absence, mais qui peutêtre aussi était celui de la mort. Richard fut déchiré de mille tourmens : durant ce temps, on eût entendu son cœur battre dans sa poitrine, il tremblait et se sentait froid. Toutà-coup, son nom retentit dans le bois, une voix de femme le prononce, une voix altérée, plaintive, déchirante; Richard oublie tout, il n'entend que Charlotte qui l'appelle; et, sans faire attention aux avertissemens de ceux qui l'entourent, il franchit le fossé, entre dans l'enceinte maudite et se jette, vivant, dans ce vaste cercueil.

Guidé par les cris qu'il entend, il se précipite vers le château et rencontre Charlotte qui courait vers lui ; elle le voit, et, avec une effusion inexprimable, elle tombe dans ses bras, en lui criant :

— Ah ! Richard ! c'est toi 1 c'est toi !

Des sanglots, des larmes, de longues étreintes, accompagnent ce premier mouvement. Charlotte reste un moment inanimée entre les bras de Richard; puis, ce premier transport de joie calmé, elle reprend avec un accent de profonde terreur :

— Oh ! Richard ! fuyons maintenant ! fuyons I

Le misérable était si heureux qu'il répondit sans penser à rien :

— Oui 1 Charlotte ! fuyons ! ma mère nous attend !

— Ta mère! dit Charlotte, oh I béni soit Dieul J'aurai donc un asile ! mais fuyons ! partons d'ici !

Ils marchèrent vers le lossé qui bordait la route. Mais, encore une fois, la lueur des étoiles reflétée sur la pointe des piques et sur les larges lames des faux, vint jeter l'épouvante dans l'âme de Richard. Cette fois, cependant, il n'y avait plus incertitude dans le malheur que cette triste apparition lui annonçait. C'était la mort certaine, inévitable, s'ils tentaient de franchir la terrible enceinte. C'était la mort encore s'ils ne fuyaient pas, car le château était, à coup sûr, infecté.

Cependant, il osa espérer que la pitié, l'or, les promesses, pourraient attendrir leurs geôliers : il arriva jusque auprès du fossé. On les avait entendus venir, et plusieurs hommes étaient assemblés, qui les attendaient pour les empêcher de passer. Richard les appela : ils répondirent par des menaces; mais, leurs piques et leurs faux n'étaient pas assez longues pour atteindre les deux prisonniers.

— Oh! s'écria Richard, c'est une enfant! une enfant de quatorze ans que vous condamnez à mourir belle et pure ! Moi, tout-à-1'heure, j'étais parmi vous, il n'y a donc aucun danger. Eh bien ! laissez-nous passer, vous vous écarterez de nous, je reprendrai mon cheval et je m'éloignerai de toute sa vitesse.

— Non ! non ! répondit-on de toutes parts ; n'essayez pas! ou vous serez massacrés !

— Mais, répondit Richard, pour nous tuer il faudra nous approcher davantage que pour nous laisser fuir, et alors...

— 11 a raison, dit. le paysan qui lui avait parlé le pje-

FREDERIC SOTJLIE.

mier, il faut donc aller prendre nos arquebuses, nous les abattrons de loin comme cela. En attendant, chassons-les d'ici.

A ces mots, cet homme ramassa une pierre et la lança centre Charlotte, dont le vêlement blanc pouvait servir de guidé à leurs coups Cet exemple fut immédiatement suivi, et elle entendit siffler à ses oreilles les cailloux de la roule. Richard prit Charlotte entre ses bras et l'emporta loin du fossé; elle semblait inanimée et insensible. Richard la déposa sur un banc de pierre; il l'appela doucement, mais elle demeura muette, les deux mains fortement appuyées sur son front ; il les écarta et l'appela encore.

— Mourir ! dit la jeune lille avec un accent triste et lent ; mourir! Oh! non, Richard! Richard, sauve-moi! sauvemoi 1 je ne veux pas mourir !

— Viens, Charlolte! viens ! dit Riehard, les murs sont peut-être moins soigneusement gardés, nous les franchirons. Tu ne me réponds pas, Charlotte! Charlotte! oh! parle 1 réponds-moi... Charlotte, ne m'aimes-ln donc plus ?

— Mourir ! répéta la jeune fille.

Et, en disant ce mot, elle s'abandonna à des cris suffoqués, à des terreurs affreuses. Richard s'en étonnait. Il avait supposé l'Ame de Charlotte résolue et capable de braver la mort, et A l'heure du danger il la trouvait faible et désespérée1! C'est que le danger qui se présentait, c'est que la mort dont elle était menacée et qu'elle avait vue. sous ses yeux engloutir ses victimes, était une épouvantable destruction, hideuse dans sou approche, hideuse dans ses résultats. C'est qu'il y a dans la mort autre chose que la perle de la vie ; c'est que l'homme, eu tous cas, y cherche une iutle, y veut nue chance, et que, pour le plus brave décidé a mourir, le genre de sa mort n'est point indifférent ; c'est que celui qui subit une maladie aiguë et mortelle avec calme et qui la supporte avec courage, se sent le temps de la combattre, de )a relarder, et peut-être de la vaincre; c'est que celui qui commet un suicide est maître de sa vie, après tout, et peut suspendre le coup fatal. Mais se trouver en face, d'un mal contre lequel rien n'est puissant, ni la jeunesse, ni la volonté, ni le courage ; un mal qui frappe comme la foudre, et qui, sans laisser une heure pour s'accoutumer à la mort, déchira assez longtemps pour infliger les plus cruelles douleurs; une Ame plus forte, plus habituée aux misères de l'humanité que celle d'une jeune fille de quatorze ans, y eût succombé.

Richard l'appelait, essayait delà calmer. Il fut longtemps sans en pouvoir rien obtenir que des cris et des terreurs. Enfin, peu à peu ses sanglots s'apaisèrent, elle parut comprendre les espérances que voulait lui inspirer Richard; elle laissa aller ses mains dans les siennes et parut l'écouter parler. Mais, lorsqu'il pensait avoir ramené le calme dans son esprit, elle se pressa contre lui en disant, comme si elle s'éveillait d'un songe :

— J'ai bien froid ! Richard, j'ai bien froid !

Il faisait nuit, une nuit de janvier ! Richard n'avait point de manteau, le sien était reslé sur son cheval. Il se sentit le cœur brisé de ce mot de Charlotte, car il lui avait parlé, d'espérance, de fuite, de bonheur, d'amour, et elle lui avait répondu qu'elle avait froid !

— Eh bien ! lui dit-il, viens au château, il doit y avoir du feu.

Charlotte, à ces paroles, repoussa Richard comme si c'eût été une insulte poignante.

— Au château ! dit-elle, au château !

Puis, après une pause, elle ajouta :

— Mourir! oh ! mourir !

Richard ne pouvait la comprendre; il s'imagina qu'elle craignait de se montrer avec, lui auprès des domestiques qui étaient demeurés à Great-House ; il lui dil :

— Ne crains rien, Charlotte I je porte mon épée,et nul ne te regardera ici qu'avec respect. Viens, Charlolti

au château.

La jeune fille se leva et se prit à courir vers la route avec une rapidité singulière; Richard s'élança après elleel parvint à l'atteindre. Il l'arrêta et la saisit dans ses bras ; elle

battit avec violence en criant aux paysans qui gardaient les issues :

-- Au secours ! tuez-moi ! tuez-moi I je ne veux pas mou-

; rirl tui .

Les misérables! répondirent-ils h ses cris ou h leur ter-

; reur, il importe peu ; mais un coup de feu partit, et une balle vint siffler aux oreilles de Rich rd. H emporta encore

j une fois Charlotte dans ses bras. Cependant la lassitude le prenait. Charlotte, encore une fois accablée et anéantie, restait inerle dans ses bras. Il se sentit A son tour brisé, froid et douloureux. Il eut peur; oui, véritablement, il eut peur! L'épouvante de Charlolte et son désespoir le gagnaient ; car enfin, pour être en cet état, qu'avait elle donc vu ? de quels épouvantables événemens avait-elle été témoin? Et lui, s'il était saisi par ce mal dévorant, quelle défense avait-il? quel secours pouvait-il espérer des autres et de lui, quelles chances de salut ? Et quand cette pensée lui vint à l'esprit, il trembla; il trembla pour Charlotte qu'il s'imagina seule, abandonnée dans celle maison de mort. Il comprit alors qu'il fallait prendre un parli décisif. Charlotte, presque morte, froide, sans force ni courage, était appuyée sur son épaule. Il réunit toutes ses forces; et profitant de son accablement, il l'enleva, et marcha vers le château. Quand il en fut assez près pour croire qu'il pouvait être entendu, il s'anêta; et, au risque d'éprouver une nouvelle résistance de la part de Charlotte, il appela; Charlotte se redressa, et le regarda d'un œil fixe et égaré. Il appela plus fort; elle sembla rire sourdement. Il crut qu'elle devenait folle; il appela d'une voix terrible. Rien ne répondit.

Il comprit alors. Elle était donc seule dans le château, et tous étaient partis, ou plutôt tous étaient morts. Lui anssi, à son tour, passa sa main avec rage sur son front. Il sentit que sa pensée le quittait; il serra sa tête convulsivement dans ses mains, comme pour y retenir sa raison. Il se calma. Il regarda Charlotte, son visage ne disait rien : ni peur, ni dédain, ni sarcasme!... Il élait effrayant. Richard ne perdit pas courage; il raidit son âme contre tout ce qui le frappait, et pensa qu'il pouvait se sauver avec Charlotte et sa tante. Il ne fallait pas un médiocre courage pour oser espérer à cette heure où ils étaient, là où ils étaient.

Richard parcourut du regard la face triste et uniforme du château. Tout était noir, murs et fenêtres. Cependant, à force de regarder, il crut, presque en face de lui, voir danser aux vitraux d'une haute croisée-, une lueur qui surgissait et tombait ça et là à temps irréguliers, comme les derniers éclairs déraison dans l'œil d'un mourant. Il supposa que ce pouvait être la flamme expirante d'un foyer; il résolut d'y arriver. Cependant, il ne connaissait pas les entrées du château, et Charlotte était incapable de les lui montrer, à peine elle pouvait se soutenir, et lui-même, accablé de lassitude depuis deux jours qu'il n'avait pris aucun repos, n'avait plus la torce de la transporter au hasard deporteehporte.il sentait qu'il pouvait encore arriver avec son fardeau jusqu'à un endroit peu éloigné, dont il eût parfaitement connu le chemin, mais qu'il ne suffirait pas s'il était obligé de chercher longuement son but à travers des escaliers inconnus, obscurs, et dans des détours où il pouvait s'égarer. Il considéra Charlotte, elle était complètement anéantie. 11 l'assît sur une pierre; il lui parla de son projet, lui dit de ne pas s'enfuir, ùe l'attendre un moment, qu'il allait jusqu'à cette chambre où il y avait du feu, qu'il en rapporterait un flambeau. Charlotte fit un signe de têle comme pour consentir. Il prit sa main; il la serra dans les siennes, la conjura d'attendre, et s'éloigna.

Il n'avait pas fait dix pas qu'il se retourna et vit Charlotte se lever et marcher lentement vers la route. Il courut encore après elle, l'atteignii encore; mais celle fois elle ne fil point de résislance, et elle se laissa ramènera sa place. LA, il se mil à ses pieds; là, à deux genoux, il l'implora de l'éco iter, comprendre; il lui persuada d'espérer, il la prit dans ses bras, il l'élreignil sur son cœur, il pressa ses lèvres des siennes. Il teiita de secouer ce désespoir froid et uni sur lequel rien n'avait prise: enfin il irui qu'elle avait deviné ce qu'il voulait, et tenta de marcher vers le château; mais il n'a-

LES DEUX CADAVRES

vait pas quitté sa main, il n'avait pas fait deux pas, qu'elle était encore debout, et qu'elle retournait vers la route. Il semblait que ce ne fût plus une volonté, mais une impulsion involontaire. 'Comme ces jouets d'enfans chargés de plomb à l'une de leurs extrémités, qui s'y redressent toujours dès qu'on les laisse échapper, Charlotte, sous le poids d'une horreur inexplicable, paraissait invinciblement attirée vers la route.

Oh ! si le jour avait lui! si Richard avait pu voir l'horrible tableau qui s'était étalé, quelques heures avant, sous les yeux de Cbarlotte! oh ! sans doute il eût expliqué la persévénnce de cette fuite : il eût deviné que la malheureuse avait été chassée de ce château par d'épouvantables événemens ; qu'après avoir fui avec toute la terreur d'une âme qui comprend ses impressions, son esprit s'était tellement tendu vers celte idée, vers ce besoin, vers cette nécessité de fuir loin de la maison, qu'aussitôt qu'on l'y amenait, elle s'échappait dès qu'elle était libre, bien que sa raison ne fût plus présente, bien qu'elle ne pût plus dire la cause de cette action.

Richard était désespéré; il ne savait que faire; il regardait vaciler celte lueur qui menaçait de mourir à chaque minute; il considérait Charlotte immobile, dont les dents claquaient, qui se ramassait sur elle-même et se pressait contre lui en murmurant tout bas :

— J'ai froid! allons-nous-en! j'ai froid 1

Mille idées folles lui passèrent parla tête; il pensait quelquefois à creuser un chemin souterrain sous les mur» d'enceinte du parc; une autrefois il calculait les chances d'une attaque contre les paysans. La pensée de se tuer et fl» tuer Charlotte lui vint un moment; enfin il se demanda s'il ne pouvait pas incendier le châ eau et le bois, et si, grâce au désordre qui pourrait en résulter, il ne pourrait pas franchir la terrible enceinte. Ainsi, il était arrivé à cet état d'exaltation d'oublier que ce crime le menait à l'échafaud. Et ce crime il l'eût commis, non plus pour une vengeance, non plus pour le salut assuré, mais pour franchir un espace de deux pieds, derrière lesquels il y avait mille dangers inévitables!

Cependant, la nuit avançait et Charlotte glacée pleurait comme un enfant, en disant toujours :

— Oh ! j'ai froid ! allons-nous-en ! j'ai froid !

Il ne pouvait ni l'emporter, ni l'emmener, ni la laisser. Il s'arme de courage et prend un parti décisif. Il défait son ècfaarpe de soie, approche Charlotte d'un arbre et l'y attache fortement. A peine se sent-elle ainsi liée, qu'elle pousse des cris aigus, elle se débat, elle se heurte le front, se déchire les bras. Il s'arrête un moment, il est prêt à la détacher; la pitié l'emporte, il s'éloigne et court vers la maison.

A mesure qu'il avance, il entend les cris de Charlotte qui croissent et deviennent déchirans ; il luit plus vite pour ne plus les entendre; il pense à ce qu'il va faire; il se dit que c'est pour la sauver : les cris redoublent, il court plus vite, il arrive au seuil de la grande porte; il n'entend plus rien.

Obi quelle inexprimable angoisse il ressentit! Fallait il retourner? élait-elie morte? était-ce quelqu'un qui était accouru à ses cris, ou bien devait-il lui chercher d'abord un asile? Il s'arrêta un moment. Ce moment fut une de ces minutes qui frappent le cœur de souffrances qui suffiraient à une année. Il se résout à continuer et à chercher cette chambre eu est une lumière, où brûle sans doute un foyer. Il tire son épée; il entre.

Il suit d'abord un long vestibule. L'obscurité était complète; et, du bout de son épée, il tâtait au hasard les objets qu'il rencontrait. Toul-à-coup, son pied heurte violemment contre un c.orps qui résiste, et dont son épée, qu'il tenait assez élevée, ne l'avait point averti. C'était la première marche d'un escalier ; c'est sans doute celui qui conduit à la chambre Où se trouve la lumière qu'il a vue. Il monte. En montant, toujours l'épée en avant pour reconnaître chaque marche avant que d'y mettre le pied, il sent une masse considérable qui obstrue l'un des degrés; il la tâte avec son épée, sans pouvoir en distinguer la lorme; il la frappe sans qu'elle rende au • uno son; il se baisse pour la toucher : c'était le corps d'un

homme jeté en travers de l'escalier? Richard faillit tomber à la renverse. Au milieu de l'obscurité, il lui sembla voir étinceler des yeux; dans le silence profond qui l'entourait, il crut entendre un gémissement. Il demeura immobile, il écouta. Oh! que les cris de Charlotte, en ce moment, lui eussent paru joyeux! oh! que la voix d'un juge, qui lui eût prononcé son arrêt, que celle d'un bourreau qui lui eût annoncé sa mort, lui eussent paru douces en ce moment ! Il n'entendit rien!...

Mais Richard avait un courage d'acier qui pouvait plier, mais qui se redressait aussitôt. Il monte l'épouvantable degré, il arrive au premier étage, il trouve des portes ouvertes, il les franchit, il passe de chambre ec chambre, éclairé par cette terne lumière que la nuit laisse filtrer dans ses ténèbres. 11 va, il traverse de vastes apparlemens où ses pas retentissent comme sur un cercueil vide. Enfin, à travers les joints d'une porte, il voit luire une clarté imperceptible; il se précipite, brise la porte et entre dais une vaste salle, au fond de laquelle s'élève une vaste cheminée oh brûlent les restes d'un feu presque éteint.

A peine entré dans cette pièce, il la parcourt d'un coup d'oeil rapide ; le peu de clarté qu'y jetait le foyer lui montra qu'elle était somptueusement meublée. On y voyait de larges fauteuils çà et là dispersés, de hautes armoires, dont les cuivres s'illuminaient de jets de lumières et on voyait pendre du plafond les longs rideaux d'un lit élevé sur une estrade. Richard s'approche du foyer et cherche partout une torche ; il n'en trouve pas, il considère la flamme qui se balance sur quelques débris de bois, toute prête à les quitter et a le laisser dans l'obscurité. Il voit près de lui une table d'un chêne superbement sculpté; il essaie de la briser, et n'y peut parvenir; il la prend, l'approche du foyer et la place au des. sus des charbons, il cherche partout des objets propres à ranimer le feu; il trouve un rouet, il le met en pièces, il arrache une tenture, il prend des étoffes déposées sur des chaises, il casse des sièges, il entasse toutdans la cheminée; mais la flamme, déjà incertaine et presque mourante, s'évapore avant d'avoir pu s'attacher à aucun de ces objets, et la chambre tombe dans une obscurité où brillent seulement quelques charbons ardens qui rayonnent sans rien éclairer. Richard s'accroupit .pour rallumer le foyer; il souffle, il s'exténue et ne peut y réussir.

Il s'arrête un moment. Il entre en compte avec lui-même et se demande s'il n'use pas inutilement ses forces dans une lutte où il succombera, où tout semble conspirer contre lui. Mais la résolution de son âme triomphe encore une fois; il ramasse quelques charbons, il les approche les uns des autres, les souffle avec acharnement; ils produisent une petite flamme; il y présente un morceau d'étoffe, et le morceau d'étoffe s'enflamme. Il lui sembla voir sa vie se rallumer. L'espérance lui rend les forces; il cherche partout des alimens à ce feu; il aperçoit dans un coin un prie-Dieu; un livre de prières était ouvert sur le pupitre, il le prend, le déchire, feuille à feuille, il nourrit la flamme qui, peu à peu, s'attache aux débris qu'on lui a jetés, finit par les^ttaquer, et dans peu d'instans les allume complètement. Dans sa joie, il jette à ce foyer tout ce qui lui semble devoir en nourrir l'activité, et bientôt tout Drûle, tout flambe, tout brille, et la chambre s'illumine d'une ondoyante clarté. Richard se réjouit ; il se sent réchauffé à ce feu, de son corps et de son esprit : il s'assure qu'il ne peut s'éteindre ; il lui fournit de nouveaux al i mens.

Il s'aperçoit que les étoffes qu'il a données au feu se sont facilement allumées et veut lui en livrer encore; il monte vers le lit, écarte les rideaux, arrache un couvre-pieds, arrache les couvertures et les draps et découvre un corps raide étendu dans ce lit. A cette heure, l'insensé avait tout oublié ; il ne songeait plus ni a l'élat de cette maison, ni à l'horreur qui s'y trouvait semée à chaque pas. Charlotte avait froid 1 il avait froid I C'était là toute sa pensée, toute sa douleur, et du feu, un peu de feu pour la réchauffer était devenu toute son espérance, tout son désir. Mais quand il vit ce corps gisant sur ce lit, toute sa situation lui réapparut dans son inflexible cruauté. Ohl alors un tremblement frénétique le

SÎO

FREDERIC SOUME.

saisit; il se sent enfermé dans cette maison où la mort est dans l'air, où les pieds et les mains heurtent des cadavres I Une horrible colère s'empare de lui : il ne veut pas être Vaincu par tant d'obstacles 1 Ce qu'il a résolu il le fera; il sauvera Charlotte; il écartera de son passage ces morts dégoûtans; il l'amènera dans celle chambre-, il l'y réchauffera, et demain il apaisera ses terreurs, l'entourera d'amour, la fera vivre malgré le ciel et ma'gré le fléau dans celte maison de malédiction. Il le veut ainsi, et s'apprête à exécuter son projet, et pour que Charlotte ne subisse pas cet aspect terrible, il saisit le cadavre pour le jeter au loin.

Horreur ! !... à peine sa main l'a-t elle touché, qu'un tressaillement parcourt ce corps froid et raidi; sa figure s'agite, ? es yeux se ferment et s'ouvrent comme s'ils cherchaient et craignaient la lumière, ses lèvres remuent, et Richard voit se soulever sur son séant ce cadavre abandonné ; de longs cheveux gris tombent sur ses épaules décharnées; ses yeux rouges et ensanglantés roulent affreusement dans leur orbite.

Cependant nul soupir, nul gémissement ne sort de sa poitrine et ne vient attester la vie. Enfin, un bras se lève, un bras sec, décrépit; une main s'étend, longue, étroite, froide; elle s'appuie sur l'épaule de Richard, le saisit, s'y cramponne, l'attire ; Richard subit celte hideuse attraction; stupide, anéanti, il cède au pouvoir qui l'entraîne, voit ce visage s'approcher du sien, regarde et reconnaît lady Salsnby ! A pousse un cri, il perd la raison et s'échappe.

A travers les appartemens, les chambres, les escaliers, à travers les basses-cours, les écuries, les jardins, il court éperdu, sans souvenir de rien, que de ce corps qui se redresse toujours, de cette main qui le saisit, de ce visage qui s'attache au sien; il oublie Charlotte, il oublie qu'elle meurt I Il veut fuir, il sent a son tour cette terreur invincible qu'il ne pouvait comprendre dans la malheureuse; il s'élance vers la route, au risque d'y périr percé par les piques, déchiré par les faux. Il court sans regarder à ses côtés. Il court sans se retourner.

Il venait de quitter la porte du château et se trouvait dans un parterre de cent pieds, tout au plus, qui séparait le château du bois sur la lisière duquel il avait laissé Charlotte. Il était à peu près à égale distance de l'un et de l'autre, lorsqu'il heurte violemment une masse qui recule et cède.

— Ah! c'est Richard!! enfin 1! crie une voix acre, bien connue.

— Ah! c'est Ralph!! enfin!! répond la voix tonnante de Richard.

Tous deux se reculent un moment, poussent ensemble un cri de joie et tirent leurs épées.

iînfin !

Lorsque Ralph était arrivé à Greenwich, il avait attendu vainement l'apparition de la voiture qu'il croyait devoir amener Richard. Bientôt, à l'insouciance moqueuse que laissa éclater Lowe, il comprit qu'il avait éléjoùé II interrogea le boucher, qui répondit en le raillant sur sa perspicacité, et qui laissa imprudemment échapper que Richard devait être bien loin. Ce mot, quelque insignifiant qu'il fût, éveilla les soupçons du colonel. Il réfléchit qu'en l'entraînant a Greenwich on avait voulu sans doute l'écarter de la direction où se trouvait le rendez-vous de Richard; et, comme la roule la plus exactement opposée à celle de Greenwich était celle de Windsor, que sur cette route se trouvait G reat-House, il ne douta plus que ce ne fût de ce côté que Richard était parli. t Sa fureur fut extrême à celte supposition ; il accabla Love de menaces et de questions, et l'insolence «les réponses du boucher ayant mis le comble a son exaspération, il décida de le faire arrêter. Ce fut pendant queTom se déballait entre les mains des dragons qui s'emparèrent de lui, qu'un papier

tomba de son pourpoint. Ce papier était la lettre de mislriss Iiarkstead à son fils.

Love voulut la ressaisir vivement, et il la redemanda avec tant d'instances, que Ralph, averti de son importance, s'en empara, la lut et y trouva la confirmation de ses soupçons. Aussitôt, et sans prendre aucun repos, il remonte à cheval, regagne Londres, traverse la ville et court à Great-Housc. Il arrive, apprend aussi l'affreuse nouvelle du fléau qui avait dépeuplé sa maison ; mais, en même temps, on lui dit qu'un homme est entré, qu'une jeune fille a reparu avec lui , et Ralpfi, â son tour, méprisant tout danger, franchit l'enceinte condamnée et court au château. Il y arrivait quand il rencontra Richard.

Au cri qu'ils poussèrent en s'apercevant, à la rapide spontanéité avec laquelle ils tirèrent tous deux leurs épées, il semble qu'ils dussent s'élancer l'un sur l'autre et se déchirer sans paroles ni retardement. Il n'en lut pas ainsi.

Certes, ces deux hommes n'avaient pas tourné toute leur vie à la perte l'un de l'autre pour se massacrer soudainement et en aveugles. Non ; arrivés à l'heure décisive de leur haine, ils voulurent s'y arrêter quelque temps. Comme la jeune fille qui cherche une heure de solitude avant le moment du mariage , comme le coupable qui a besoin de quelque méditation avant l'échafaud, comme fait tout homme pour qui se prépare un événement important, Ralph et Richard suspendirent tous deux leur détermination , non plus pour la discuter, mais pour s'y bien assurer, pour s'y complaire, pour en jouir.

D'ailleurs, ils se sentaient si bien maîtres l'un de l'autre, ils étaient si bien enfermés dans la même cage , si sûrs de se retrouver et de ne plus se perdre, qu'ils dédaignèrent de se hâter. Ils s'arrêtèrent donc en face l'un de l'autre, et se considérèrent quelque temps pour se repaître l'un l'autre de leur présence.

— Enfin ! dit Ralph avec une joie infernale.

— Oui, enfin! répondit Richard avec le même accent

Ils demeurèrent immobiles encore à se regarder, etKalph croisant indolemment les jambes l'une sur l'autre, et s'appuyantsur son épée, se prit à dire avec une nonchalance qui semblait aiguiser encore, par un contraste habilement étudié, la cruauté de ses paroles :

— Sais-tu les nouvelles, Richard ? sais-tu que ta mère a changé le lieu du. rendez-vous que lu lui as donné? sais-tu qu'elle ne doit point l'allendre au coin du chemin qui tourne à droite, à un demi-mille de Great-House ?

— Je l'ignorais, répondit Richard, affectant le même ton insouciant et dédaigneux. Mais, dis-moi, où est ce nouveau rendez-vous, Ralph? Je n'y manquerai pas , car lu sais, toi, que je ne manque pas à ceux qu'on me donne, fût-ce sous les potences de Tyburn !

— Tu as raison, tu ne manqueras pas à celui-ci, car c'est moi qui t'en fraierai la route, répliqua Ralph en suspendant sa réponse, comme pour lui donner plus de portée.

— Où est-il donc, Ralph? dit Richard qui prévoyait une cruelle parole.

— A la mort! dit Ralph.

— Tu as raison à ton tour ; oui, tu m'en fraieras la route, car tu y iras avant moi, répondit Richard d'une voix qui ne put rester calme.

Ils s'arrêtèrent un moment. Richard pensa à ce que venait de lui dire Ralph ; il se rappela les tristes pronostics d'Andlay, les fâcheux symptômes de la veille. Il se sentit une larme dans les yeux : il se tut, puis se reprit ù regarder Ralph, et, à son tour, il lui adressa la parole.

— Sais-tu aussi toutes les nouvelles qui le regardent, Ralph? lui dit-il.

— Je les sais, répondit celui-ci sans paraître ému.

— Tu sais que c'est moi qui ai livré au gibet le corps de Charles 1"? ajouta Richard en élevant la veix.

— Je le sais! dit encore le colonel d'un ton calme.

— Sais-tu que c'est moi qui suis venu hier dans cette maison, et que tu as voulu égorger? continua son ennemi en souriant cruellement.

— Je le sais ! répliqua Salsnby, toujours impassible.

LES DEUX CADAVRES-

— Sais-tu que j'y ai vu Charlotte ? ton amour ! ton espoirl ta vie! dit Richard en accentuant chaque parole, comme pour la plongerait cœur de Ralph.

— Je le sais, dit Ralph, qui se dominait souverainement.

— Sais-tu que celle dont tu n'as recueilli que haine et dégoût, s'est livrée à moi , et qu'elle m'appartient maintenant, non-seulement de. son âme, mais de tout son être? s'écria Richard avec une fureur et une joie terribles.

— Tu mens ! tu mens ! cria Ralph, qui pâlit et trembla à son tour.

— Sais-tu qu'elle m'attend, et que nous fuyons ensemble? dit Richard; qu'une fois que ce fer aura cherche ta vie dans ton cœur, nous partons pour vivre, Ralph 1 tandis que ton corps restera ici, abandonnéaux bêtes fauves et aux oiseaux de proie.

— Quelque part qu'elle t'attende, répondit Ralph, redevenant maître de lui, souriant et levant son épée , elle est derrière ce fer, et ce fer est un rempart que tu ne franchiras pas!

— Tout-ù l'heure ! répliqua Richard avec un accent de dédain et en invitant son ennemi, du geste, à prendre patience et à abaisser son épée. Tout a l'heure!

— Oui, tout a l'heure ! reprit Ralph en imitant l'inflexion et le geste de Richard: car tu ne sais pas encore que ta mère t'a maudit à son lit de mort, et que c'est moi qu'elle a chargé de ses adieux, et que je les porte là sous mon pourpoint, écrits pour toi !

— Je les lirai donc! dit Richard; mais tu ne sais donc pas, toi, qu'on t'a menti , sans doute, quand tu es entré ici ; tu ne sais pas que ta mère vit et qu'elle t'attend !

— Ah ! s'écria Ralph; je la verrai donc!

A ce moment , une rougeur étrange éclaira le lieu où se trouvaient les deux ennemis. Pour bien faire comprendre leur situation, il faut dire que le parterre qui séparait le château du bois, était coupé par une allée qui conduisait de l'un à l'autre. C'était dans cette allée que se trouvaient Richard, qui, sortant de la maison, lui tournait le dos , et Ralph qui la voyait en face. Le premier, il aperçut celte lueur qui vibrait avec éclat à travers les vitres.

— C'est un incendie! cria-t-il malgré lui.

— Oui, répondit Richard, qui, s'étant un moment retourné, avait reconnu la pièce où il avait rallumé le foyer; oui, c'est l'incendie , et ta mère est couchée sans force et sans mouvement dans cette chambre qui brûle !

Ralph frissonna de rage. Il ramassa ses forces et voulut s'élancer sur Richard.

— Place ! place ! lui dit-il.

— Tu ne passeras pas ! répondit Richard.

Ralph courut vers lui ; mais soudain des cris perçans, sortis du bois qui était derrière Ralph, le frappèrent et suspendirent son attaque.

— Du feu I oh I du feu ! criait une voix désolée ! du feu ! ou je meurs!

— Tu me trompais ! ma mère est ici ! elle m'appelle ! dit Ralph" en s'arrêtant. Elle m'appelle! entends-tu!

— Non! non ! dit Richard, c'est Charlotte qui m'attend... Place! place!

— Tu ne passeras pas, à ton tour ! s'écria Ralph.

— Ta mère meurt, vois-tu! dit Richard.

— Ta fiancée meurt, entends-tu ! reprit Ralph.

— Eh bien ! dit l'un, iras-tu?

— Et toi, dit le second, iras-tu?

Ils pouvaient s'épargner et les sauver. Ils s'attaquèrent alors. C'était une aveugle rage , une haine frénétique qui les poussait l'un vers l'autre, et pourtant ce ne fut ni un combat aveugle qu'ils se livrèrent, ni des coups frénétiques qu'ils se portèrent. Toutes les ruses, toute la souplesse, toute la force que deux hommes peuvent posséder, ils en usèrent pour s'atteindre et s'éviter alternativement.

Cependant, l'incendie gagnait, et soudainement on entendit se briser les fenêlres de la chambre où il brûlait avec éclat. A la sanglante lueur qu'il jeta par celte issue, on vit alors, d'un côté de ce combat, un spectre s'élancer hors de la chambre et se précipiter sur le balcon, en poussant de la-

LE 8IÈCLB. — T,

rentables cris, et, de l'autre côté, on vit, enchaînée à un arbre, se débattre une jeune femme, répondant par des cris aussi lamentables.

— Attends, ma mère ! cria Ralph, en portant un coup terrible à Richard.

— Attends, Charlotte I cria Richard, en frappant Ralph de son épée.

Tous deux reculèrent blessés. En se voyant lace à face «t dans un jour éblouissant d'incendie , ils se mesurèrent de l'œil en grinçant les dents et se dévorant du regard.

— L'incendie gagne ! dit Richard; entends-tu ta mère?

— Charlotte attend 1 dit Ralph ; entends-tu ta fiancée?

Ils se reprirent au combat , plus déterminés , plus furieux; les épées se croisaient et se frappaient, réfléchissant le rouge de l'incendie. Les cris duraient sans cesse, les cris de lady Salsnby et de Charlotte. Enfin , les épées se teignirent de sang, et les deux adversaires ne frappèrent plus que pour se tuer. Leurs armes ruisselaient , leurs vêtemens étalent souillés , et leurs membres ouverts de larges blessures.

Ils ne se parlaient plus, mais tous deux laissaient exhaler un sourd rugissement. Peu à peu, cependant, leur force s'affaiblit sans que leur colère perdît de sa ténacité , et ils se frappaient encore , que leurs coups déchirairaient à peine leur chair. Ailleurs, aussi, tout s'apaisait, les cris s'éteignaient, lady Salsnby ne laissait plus entendre qu'un râle sourd, et quelques sanglots suffoqués sortaient seuls de la poitrine de Charlotte. Puis, Ralph tournant sur lui-même, comme saisi d'un dernier vertige, tomba en voulant faire un pas vers le château; Richard, poussant un rire de triomphe, s'abattit à son tour dans le sang qui coulait de ses blessures; lady Salsnby, atteinte par l'incendie, se roula et se tordit comme un serpent dans les flammes ; et Charlotte, attachée par la ceinture, se laissa affaisser, et, se ployant comme une gerbe brisée, resta pendue, immobile et froide, au tronc de l'arbre qu'elle avait déchiré de ses dents et de ses mains: Tout se tut, et l'incendie régna seul dans la nuit et dans le silence.

Seul, daus la nuit, il lança au ciel ses jets lumineux ; seul dans le silence, il fit bruire son foyer rugissant, et les habitans des alentours se réunirent pour voir abîmer le château, avec ses sourds mugissemens et ses éblouissantes convulsions; ils oublièrent, pour ce spectacle, la garde sévère de l'enceinte pestiférée : mais personne ne sortit.

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