‹ Le siége de Berlin, et d'autres contesChapitre 2 sur 15 · LE SIEGE DE BEBLIN · texte numérisé non relu

LE SIEGE DE BEBLIN

OUS remoutious l'avenue des Champs- Elysées avec le docteur V .... , demandant aus murs troués d'ol^us, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Etoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc-de-Triomplie :

"Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon ? Dans les premiers jours du mois d'août, ce terrible mois d'août de l'an soixautc-dix, si lourd d'orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de pati'iotisme, qui dès le ' début de ia guerre était venu se loger aux Champs-Elysées, dans un appartement à balcon

à Le Siège de Berlin,

.... Devinez pourquoi ? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes ... Pauvre vieux ! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.

"Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très-grand; couché, il avait Tair immense. De. beaux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante .... Près de lui sa petite-fille à genoux et toute en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle.

"La douleur de cette enfant me toucha.

Pille, et petite-fille de soldat, elle avait son père à l'Etat-Major de Mac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans

son esprit une autre image non moins terrible. Je Ja rassurai de mon mieux ; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatrevingts ans, on n*cn revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même

état d'immobilité et de stupeur Sur ces

entrefaites, la nouvelle de Eeischoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier .... Je ne sais par quel miracle, quoi courant magnétique, un écho de cotte joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il que ce soir-là en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois :

" Vie toi re !

— Oui, colonel, grande victoire ! . . , .

" Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits de détendre, sa figure s'éclairer.

** Quand je sortis, la jeune fille m'attendait,

pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait

"Mais il est sauvé!" lui dis-je en lui prenant les mains.

" La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute

l'armée écrasée Nous nous regardâmes

consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux.

Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse . . . , Et cependant comment faire ? .... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre?.... Mais alors il fallait mentir ....

" Eh bien, je mentirai !" me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père.

" C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la. tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. • Il y avait pitié

vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s'efiforçant de combiner toute une campagne glorieuse ; Bazaine sur Berlin, Prossard en Bayière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait con* «eil, et je l'aidais autant que je pouvais ; mais «'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imi^inaire. Il avait con* quîâ c? Allemagne tant de fois sous le premier empire ! Il savait tous les coups d'avance :

^' Maintenant voilà où ils vont aller Voilà ce

qu'on va faire " et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très-fier.

■^ " Malheureusement nous avions beau prendre •des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, -ce vieux ! Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes :

"Docteur, nous avons pris Mayence," me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait :

" Ça marche ! ça marche ! . . . . Dans huit jours nous entrerons à Berlin."

" A ce moment-là les Prussieus n'étaient plus qu'à huit jours de Paris .... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province ; mais, sitôt dehors^ l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester.

" Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux — je me souviens — très-ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnait à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous le& murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme jubilant et fier :

" Eh bien, me dit-il, le voilà donc commence ce siège !

** Je le regardai stupéfait :

" Comment, colonel, vous savez? " . . . .

" Sa petite-fille se tourna vers moi :

Eh ! oui, docteur C'est la grande nouvelle Le siège de Berlin est commencé."

" Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si tranquille .... Comment se serait-il douté de quelque chose ! Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas

le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était Tin pan de TArc de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du piemier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Eome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Eome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la grâce de 1806. . . . Brave colonel ! c'est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.

" A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son

fils, lettre im£^inaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis ■Sedan, Taide de camp de Mac-Mahon avait •été dirige sur une forteresse d'Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant «ans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis? Quelquefois la force lui manquait ; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus.

Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaiement près de son lit, en retenant ses larmes Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils : " N'oublie jamais que tu es Fran- -çais, lui disait-il .... Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde " . . . . Et c'étaient des recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêclii-précha sur le respect des propriétés, la politesse qu'on

Le Siège de Berlin. Jl

tioit aux dames, un vrai code d*honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant:

— " L'indemnité de guerre, et rien de plus... • -A quoi bon leur prendre des provinces?.... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de l'Allemagne?"....

"Il dictait cela d'une voix ferme, et Ton «entait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant.

" Pendant ce tomps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas ! . . . . C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple ; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grandpère, si innocemment égoïstes, — le vieux sur

son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où Ton n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.

— " Comprends-tu cela, petite ? Nous mangions du cheval ! "

"Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose. . . De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engour« dissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse ; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et

des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre, — c'était, je crois, le jeudi de Buzenval, — il vit très-bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande- Armée.

"Qu'est-ce que c'est donc que ces troupeslà ? " demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents :

" Mauvaise tenue ! mauvaise tenue ! "

"Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant, il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez.

" Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée :

— C'est demain qu'ils entrent," me ditelle.

"La chambre du grand -père était-elle ouverte ? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement nous parlions des Prussiens, nous ; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-

Mahon descendant l'avenue dans les fleurs,^ dans les fanfares, son fils à côté du mare-chai, et lui, le vieux, sur son balcon, en grandeteuue comme à Lutzen, saluant les drapeaux, troués et les aigles noires de poudre ....

"Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à. ce défilé de nos troupes, pour lui éviter unetrop grande émotion. Aussi se garda-t-il bieni de parler à personne; mais le lendemain, à, l'heure même où les bataillons prussiens s'en-gageaient timidement sur la longue voie qui.

mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel, parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroqué glorieuse d'ancien . cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait . ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, . s'étonnant de trouver les avenues si larges, si . muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand lazaret, partout . des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs, avec des croix rouges, et personne pour aller: au-devant de nos soldats.

Le Siège de Berlin. Ift

" Un moment il put croire qu'il s'était trom-^ pe ...

" Mais non ! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant....

Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillè-^ rent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Etoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres^ éclata la marche triomphale de Schubert.

" Alors, dans le silence morne de la place, oiv entendit un cri, un cri terrible : " Aux armes !

.... aux armes ! les Prussiens !" Et les

quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là^ haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide,.

Cette fois le colonel Jouve était bien mort"

LA DERNIÈKE CLASSE.

sf.ciT d'un petit AIBACIEN.

IE matin-là j'étais très-en retaid pour aller à l'école, et j'avais giand'peur d'êti-e grondé, d'autaiit que M.

Hamel bous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je ii'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.

18 Jja Dernière Classe.

En passant devant la mairie, je vis qa'il y avait du monde arrête près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m*arrêter :

" Qu'est-ce qu'il y a encore ?"

Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son appienti en train de lire l'affiche, me cria :

— **Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt, à ton école !"

Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque itens la rue, les pupitres ouverts, fermés» les le^jOns qu'on répétait très-haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

" Un peu de silence !"

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais justement ce jourlà tout était tranquille, comme au matin de di-

Im Dernière Ciasse. 19

manche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leur place, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme.

Vous pensez, si j*étais rouge, et si j*avais peur !

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très-doucement :

" Va vite à ta place, mon petit Frantz ; nous allions commencer sans toi."

J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement; un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu'il no mettait que les jours d'inspection ou de distribution do prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui mo surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude, les gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec aon tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde^ là, paraissait tiiste; et Hauser avait apporte nu vieil ahccédaire mangé au bords qu'il tenait

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grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m'étonnais de tout cela, M.

Hamel était monté dans sa chaire, et, de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, 11 nous dit :

" Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine . . .. Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie d'être bien attentifs."

Ces quelques paroles me bouleversèrent.

Ah! les misérables, voilà ce qu'ils avaient affiché à l-a* mairiç :

Ma dernière leçon de français !

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n'apprendrais donc jamais! Il faudrait donc en rester là ! Comme je m'en voulais mainteiiant du temps perdu, des classes raanquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quit-

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ter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre hoinme !

C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait.

J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon mon. C'était mon tonr de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse tèglo des participes, bien haut, bien clair, sans une faute! mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait :

" Je né te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni. Voilà ce que c'est.

Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le

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temps. J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah ! c'a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire

votre langue ! Dans tout ça, mon pauvre

Frantz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

"Vos parents n'ont pas assez tenu à vou» voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travfiiller à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n'ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous don-

ner congé i

Alors, d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide, qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait la

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clef de sa prison.* Puis il piit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté et que lui non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous dimner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.

La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : Fiance, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence ! On n'entendait que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit attention, pas même les tous petits, qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons avec un cœur, une conscience, comme si

• "S'il tient sa langue,— il tient la clé qui de ses chaînes le délivre." F. Mistral.

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cela encore était du français Sur la toiture

de l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

" Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi? "

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école .... Pensez ! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage ; les noyars Se la cour avaient grandi, et lé houblon qu'il avaidèit planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toifc. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train -de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au bout. Apres l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire ; ensuite les petits

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chantèrent le ba be bi bo bu. Là-bas au fond ^e la salle, le viiâux Hanser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait, lui aussi ; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m'en souviendrai de cette dernière classe

Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres .... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.

" Mes amis, dit-il, mes amis, je je ... : *'

Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put:

" Vive LA France ! "

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

" C'est fini .... allez- vous en."

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