‹ Le siège de JérusalemChapitre 15 sur 41 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Le Camp des Mercenaires

Jérusalem au fond, avec des vols d'anges et les têtes des bienheureux couronnées au dessus des remparts.

Au premier plan, devant un cabaret-tente, un hussard de Napoléon, en bonnet de police et décoré, vide un verre. Des Iroquois à plumes font cuire un gibier, une vieille sauvage qui a des mèches blanches et des anneaux, chante en surveillant la cuisson; une jeune sauvage fait sauter des grains dans un tamis.

LA VIEILLE SAUVAGE Tamis! Tamis|!

Vole, vole, vole !

Le bon grain avec le pis Les oiseaux du Paradis

Iront à l’école !

Arrivée d'un drapeau parlementaire.

Cour du Prince d'Andrinople ; chevaux, soldats ; scène muette ; trompettes.

LA JEUNE SAUVAGE Ne chantez plus: voilà du monde ! C’est Cambyse, le prince d’'Andrinople, l’un des trois qui veulent la clef de Jérusalem. Qu'il est gentil, celui-là ! le plus joli prince

qui soit devant la ville sacrée !

LA VIEILLE SAUVAGE Ah ! combien l’on regrette d’avoir été vertueuse! la vertu ne laisse que des regrets, baumes de la tristesse. Celui-ci n’est qu’un freluquet mais il m'aurait convenu, il y a quarante ans. Être une nuit l’esclave du prince d’Andrinople ! quel rêve pour une fille des champs ! Trop tard ! mes mains sont destinées aux tisons sans avoir touché les oreillers de dentelles et mes cheveux pendent au dessus des marmites. Allez, ma fille, le plaisir quotidien est la seule ressource des femmes pauvres ! Soyez ce qui plait aux hommes ; nous n'avons ni ambition ni société, les femmes pauvres ! nos enfants grandissent sans parler de leur mère; s'ils s'enrichissent l’honneur est le premier luxe qu'ils s’offrent. Nous, sauvons-nous du malheur et de la tristesse, c’est la morale des femmes pauvres |! mais qu'une femme n'aime pas d'amour pour ne pas déchoir par dévouement.

LA JEUNE SAUVAGE Le prince Cambyse est joli comme un brin de lilas blanc.

LA VIEILLE SAUVAGE Comme une poupée, ma fille, comme une poupée … Ma cravate est-elle bien pliée? Un verre de liqueur, mon cher ! Que dites-vous de ce pourpoint ? Cette dentelle

est des Flandres. Ah ! prenez du plaisir, ma fille, mais

quand vous verrez venir l'amour, répétez-vous, pour rester forte, que l’amour de l’un ressemblerait à l’amour de l’autre et que la couleur miel de la peau du prince, doit tromper sur sa qualité. Tous sont les mêmes au jeu de l’amour: prends un homme au piège, fût-ce un prince, mais qu’il ne t'y prenne pas.

LA JEUNE SAUVAGE Un homme a des manières qui plaisent, d’autres ne les ont pas. Que dites-vous donc là, bonne vieille? Le prince a des cheveux frisés avec mesure ; il sent bon; il s'entoure de fleurs : un jour que je lui portais du lait, il m'a versé d’un parfum dans les mains et je ne les lave plus depuis.

LA VIEILLE SAUVAGE Comme caprice je ne dis pas non, mais il est joueur, oublieux, colère, spéculateur: quel mauvais compagnon

pour sa femme !

C’est la cloche du couvent Qui sonne, qui sonne, qui sonne Qui qu’est mort à Landévant ?

On enterre la nonne! la nonne!

Sonnez, cloche de midi.

L'ancienne dame du commandant

Qu'on l’emmène au paradis.

LA JEUNE SAUVAGE Auriez-vous préféré celui du camp de l’Ouest, le roi

Carthagène ! Oh! il est triste comme une éponge séchée;

il a l’air d’un morceau de racine ! Encore celui du camp de l'Est est-il noble mais comment songer à ce tonnerre? il a l'air énergique et généreux mais on n'oserait lui . £ “ .

parler. Quant au prince Ecorce, notre maître, il est 1 FC 4 . . . « L

bouffi. Certains jours il est plus lourd à remuer qu'une échelle, d’autres fois, il est comme un curé fou: et

bête ! d’un bout de l’année à l’autre.

LA VIEILLE SAUVAGE

Tirez grand profit d'un petit mérite en ce monde et ne vous targuez pas d'un grand mérite avec petit profit si vous tenez à la louange, Le prince Ecorce, notre maître, pour son malheur prête à rire dans ses actes même dignes d’éloge. Cambyse est dur au camp, Écorce est

bon souvent mais les grâces vont à Cambyse.

LE PRINCE CAMBYSE

Habille à la manière d'Henri 111 Hérauts ! Que l’on prévienne le prince Écorce, chef des Mercenaires, de ma présence en ces lieux ! Continuez votre charmante chanson, chère dame ! Oh! ja jolie chanson ! dans mes voyages, même au pays de la Chanson, je n'entendis jamais air plus tendrement mélancolique. Je n'aurai point de cesse avant d’avoir retenu la musique

avec les paroles; je veux l'étudier avec soin pour la

chanter chaque matin à ma toilette.

LA VIEILLE SAUVAGE

Le bon grain est monté si haut Qu'il est venu deux pigeonneaux.

L'oiseau dit à la belle

« Te voilà demoiselle!

— Choisis moi donc un épouseur

Qui plaise-t-à mon cœur. »

LE PRINCE CAMBYSE Ecrit en chantonnant « Qui plaise-t-à mon cœur.» Rendons justice aux chanteurs populaires. Leurs inventions recèlent une naïve fraicheur qu’on ne découvre qu'avec peine dans les œuvres des autres musiciens ; l’art n'y met point de barrières aux sources vives de l'inspiration : les rythmes

qui ne doivent rien à l’horrible mathématique sont

facilement perçus par l'oreille et retenus par la mémoire.

O naïveté commode à la paresse !

LA VIEILLE SAUVAGE

Je ne veux point de l’'épouseur

Que m'a choisi ma mère;

Proposez-le donc à ma sœur Peut-être il peut lui plaire.

Montez ! montez! mes pigeonneaux, Sur le haut de l’échelle;

Quand vous aurez donné l’anneau

le dirai qu’on attelle.

LE PRINCE ÉCORCE, Chef des Mercenaires

Costume traditionnel des reîtres allemands du moyen âge. Il arrive en courant, butte, s'essuie la figure avec la main. L'acteur qui joue ce rôle doit bégayer.

Stupide chanson! Grotesque chanson de la vieille Irma! Vous faites la cour à mes esclaves ! Disette de femmes ? Non? Ah! quel fornicateur vous faites ! Hem ! voilà ce que je n’aime pas... Ce sont de grandes travailleuses, hé ! Irma! laissons ces esclaves au travail, messieurs.

LE PRINCE CAMBYSE

Vivent les femmes ! Soyons hardis et joyeux comme un prince en voyage! Sonnerie de trompettes). Pouvez-vous, prince Écorce, sans déranger l’équilibre de vos précieuses journées, me laisser jouir une heure de votre charmant entretien. Aujourd'hui 16 octobre, anniversaire de votre arrivée sous les murs de la Jérusalem Céleste, je suis envoyé en parlementaire conciliateur par les co-assiégeants, leurs majestés Carthagène, roi d'Éthiopie, de Tarse et de Léon, et Pergame roi d’'Anthropie, de Sienne et du Thibet. Je ne rappellerai pas en un discours fleuri...

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