LA COURONNE-DE-FORTERESSE
Oyez la métamorphose D’un ours en écuyer bleu, La rose a vaincu la rose,
Le buisson vert est amoureux.
Elles chantent le refrain en dansant.
CARTHAGÈNE Debout
Ne chantez plus! voici quelque chose qui n’est pas naturel et devant quoi ie chant s'arrête comme devant
une solennité ! Pergame revient !
PERGAME Ces hurluberlus font plus de bruit qu’une chasse
à courre. Ah! c'est comique ! l’esclave menace! le
chien agite des escopettes ! on dirait une émeute de paysans ! Voyez-vous ça! la campagne est hérissée de lances! on m'interdit ma route ! oui! on m'arrête en chemin! Plus moyen de rentrer chez soi on me menace de mort! le peuple élève la voix; les les gypaètes d'un misérable pirate brandissent leurs pauvres cous de potence, leurs piques rouillées ! cela
a des chevaux !
Sires, le camp du seigneur Cambyse a été surpris par les guerriers mercenaires du seigneur Ecorce ! Ils se sont avancés jusquà la mer à force de tuer les soldats du prince d’Andrinople. Ils sont maîtres de
la mer.
PERGAME Ah l'ils sont maîtres de la mer, mon brave ! eh bien !
quon me régale cet homme à la cuisine pour sa
bonne nouvelle!
CARTHAGÈNE Nous avons eu bien tort de venir à cette fête méfiance : la situation est plus grave que vous 1
pensez.
Calmez vos inquiétudes, Carthagène, et donnez l'essor à vos noirs soucis! dans un instant cette petite cohue d’imbéciles sera dans la bouche des poissons de mer, seule demeure qui soit digne de la recevoir. Un garde dévoué est allé prévenir vos hommes et les miens :
nous aurons deux régiments!
UN AUTRE MESSAGER Sires ! le prince Ecorce est mort noyé ! on le cherche en vain | La clef a disparu ! Qu'est devenu l’apôtre ?
LE MESSAGER Une colombe s’est envolé emportant une clef d'or au bec. Sires ! le camp du seigneur Cambyse a été surpris.
PERGAME Oui. je sais! eh bien! qu’on donne l'assaut! Je réglerai les positions des lieutenants ! Une carte ! CARTHAGÈNE La clef! la clef a disparu!
PERGAME Allez-vous prendre le deuil de votre clef ? Je veux
détruire d’un coup la ville et sa légende; ma résolution
est nette. Cette atmosphère mystique me dégoûte
depuis dix ans! Le feu aura raison des anges, des démons et de toute leur séquelle ; et la mort, de votre
petit sorcier d'hier soir.
CARTHAGÈNE Sire ! j'ai peur de vos paroles ! Ah! prenez garde
à vous, seigneur |!
TROISIÈME MESSAGER Le prince Cambyse est mort ; son armée toute entière
se lamente et gémit. Les mages prient !
Il sort.
PERGAMI
Carthagène ! je suis touché par cette nouvelle! Cambyse était un homme charmant, c'était un amateur de ce qui est beau et précieux ; il avait l'esprit juste, les sens fins, et se conduisait avec tact dans les affaires. Je ferai moi-même son éloge aux obsèques. Honneur
à la mémoire de Cambyse, prince d'Andrinople !
Les femmes commencent à se lamenter.
CARTHAGÈNE
Paix à ses restes ! Le pauvre est mort trop tard puisqu'il a appris que sa femme le trompait; il est mort assez tôt puisqu'il n’a pas vu
le malheur chez
lui
Les femmes hurlent.
PERGAME Paix-là ! cet orage de lamentations est-il nécessaire ? Qu'on fasse sortir le troupeau de gazelles ! Carthagène, puisque depuis hier, l'olivier de la paix a poussé près de nous, vous plairait:1l que nous travaiilions ensemble devant une situation stratégique nouvelle. La clef n’est plus l'enjeu et deux des combattants sont morts: il reste la ville et nous. Je suis loyal ! laissez-moi la ville et je vous en offre le prix.
J'ai peur de cette ville maudite mais le butin que j'y pourrai trouver est supérieur au prix que vous m'en offrirez.
PERGAME
Je vous laisse votre peur, laissez-moi ma ville.
CARTHAGÈNE
Le butin me ferait recouvrer mes frais de guerre.
QUATRIÈME MESSAGER I s’'agenouille Princes, je baise devant vous la terre de l’hommage. Les mercenaires entourent le palais ! Le prince Cambyse est mort ! le seigneur Ecorce est mort ! Le Curé blanc
s'est constitué prisonnier.
CARTHAGÈNE
Il y a un héros dans cet homme | PERGAME
Qu’on l'amène ! le traître sera jugé! mes troupes
sont-elles en vue ?
LE MESSAGER Deux régiments impériaux ont été repoussés.
On entend des canonnades. On aperçoit de la fumée derrière Îles
colonnes de la salle. Entrée du saint
au milieu des soldats.
PERGAME Quand le rideau de la traîtrise s’interpose entre la vérité et la majesté royale, il faut déchirer ce rideau. Débarrassons les camps de ce traître.
Carthagène sort suivi d'une escorte.
On apporte l'appareil de la justice :
un trône avec bureau. Entrent deux
magistrats et des soldats.
PERGAME Vous êtes accusé de vous être audacieusement introduit dans notre cour sans autorisation et pour braver
notre pouvoir. D’où veniez-vous ?
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU De l'Orient !
PERGAME 7 ee "4 net ‘ à Vous êtes accusé d'avoir porté atteinte à notre
majesté royale par des discours incohérents. Quel était
le but de vos insultes ?
SAINT MATOREL DI
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La vérité.
PERGAME
Vous êtes accusé d’avoir excité à la haine des guerriers les uns contre les autres, et agi de façon à empoisonner les rois mêmes des armées qui assiègent la ville. Que
désiriez-vous ?
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU Vous mener tous dans la ville de Dieu.
CARTHAGÈNE
Revenant
Nos régiments sont aux portes du palais. On se bat.
PERGAME
Vous êtes accusé d’avoir excité les soldats du regretté prince d'Andrinople pour vous emparer d’une clef qui, d'après certains, constitue une sorte de Palladium.
Parlez !
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Lorsque le chat est vaincu, il se jette sur le chien
pour avoir ses yeux; lorsqu'on ne peut pas fuir on
prend une épée pour frapper. Tel est ton cas, Pergame.
PERGAME
Je ris de tes menaces.
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Je n'essaie pas de me défaire des effets de ta
cruauté; je souhaite la mort et je prédis la tienne,
PERGAME Ce sont les paroles d'un lâche fanfaron et le souhait d’un caractère moisi.
Pourquoi souhaites-tu la mort ?
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Je suis mort et je crois devoir mourir une seconde fois. Je demande à Dieu pour vous une mort suivie de
beaucoup d’autres.
CARTHAGÈNE Que l’accusé nous dise d’où il vient |! qui il est ! où
val qu’il montre ses passeports !
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU A l’heure de la mort, c’est dommage de parler d’autre
chose que de ce qui est le bien.
CARTHAGÈNE
Si tu satisfais notre curiosité, tu pourras demander
ce que tu désires, sauf la vie.
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Je désire être débarrassé de toi, orfraie !
PERGAME
Tes membres dispersés seront jetés aux bêtes.
Alors nous serons débarrassés les uns des autres.
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Ma présence devant Jérusalem ne t'aura pas rendu meilleur; l'influence des gens de bien est nulle sur qui
n'écoute que ses passions.
PRERGAMEF
C’est peut-être la nôtre qui t'a rendu fou.
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU Ta propre grandeur t'a produit le même effet,
hélas !
PERGAME
Ton ami Ecorce est au fond de l’eau, mais c’est toi
qui es un madré porc.
Il rt
SAINT MATOREL DIT BLANQETBLEU
Ecoutez un conseil: le disque du soleil s’en va dans
l'ombre et Jonas fut caché dans le corps d'un poisson;
vous n'irez pas loin que la mort ne vous cherche. Je te le dis, Pergame, que la main du destin a frappé pour toi le tambour du départ, mais toi dont la vie s’est passée dans la sottise, tu ne prends pas de précautions, tu ne fais pas d'adieu à tes amis.
Le plafond s'ouvre ; quatre anges descendent en carré autour de saint Matorel. Ils sont comme de verre et portent l’étole verte.
Ils parlent à Matorel sans s'occuper des juges. Au même moment, un soldat vient tomber auprès d'une colonne {coulisse du fond à gauche.) Matorel est à genoux.
J'ai rencontré au ciel les tentations de Satan pour apprendre que le ciel appartient à Satan. Merci, mon Dieu ! Je ne suis pas entré dans la cité de Dieu parce que l'Homme est la Bête s’il n'est pas Dieu; merci, mon Dieu! Mon Dieu! je m’humilie car je ne connais pas, et je vous prie mon Dieu pour ceux qui
ne savent pas même qu'ils ignorent.
PREMIER ANGE Suis encore aujourd’hui le rayon de lumière.
Toujours auprès des Dieux tu trouves le printemps Heureux qui n’oublia sa naissance première
Que pour grandir l’autel où sa douleur attend. CARTHAGÈNE Je suis profondément troublé de ce que je vois, car ce
que je vois, je le vois et mes sens sont bien de la terre.
Plusieurs soldats se prosternent ;
les magistrats se lèvent.
PERGAME Quelles sont encore ces machinations ! assez de comédie ! qu’on saisisse cet homme et qu'on nous
débarrasse de ses tromperies.
UN MESSAGER
Les mercenaires ont mis le feu au palais, messei.
gneurs ! Sauvez-vous |!
PERGAME
Comment ! mes soldats n’ont pas pulvérisé ces
bandits ?