CHAPITRE PREMIER
Dans le quartier du Marais, on voyait, il y a quelques années, uoe maison de modeste apparence, mais dès qu'on y entrait, on s'apercevait que son propriétaire 1 avait au contraire meublée et ornée de tout ce qui pouvait rendre l'existence heureuse et facile.
M. Martin était un homme d'une cinquantaine d'années, remarquable par une obésité prononcée, et gourmand autant qu'il est possible de l'être. Disons aussi que ces défauts se trouvaient compensés par quelques qualités. Ainsi M. Martin était presque toujours de bonne humeur,
avec pièces justificatives. Ce savant était d'une avarice sordide, et ne dînait bien que lorsqu'il prenait un repas chez ses amis. Parleur infatigable, il avait aussi le défaut d'avoir ses poches garnies d'une foule de notes manuscrites qu'il lisait à tout propos.
M. Patelin, avocat. Sa spécialité était de plaider pour les falsificateurs de denrées qui avaient des démêlés avec la justice. Il défendait l'innocence et la candeur de ces marchands qui vendent du bois de campêche pour du vin, du salpêtre au lieu de sel, de la farine à la place de chocolat, et de la fécule de pomme de terre pour de la farine de froment. Il avouait quelquefois qu'il gagnait difficilement ses causes, et disait à ses amis : « La mort par empoisonnement me fait frémir; aussi je respecte et j'honore mes clients, mais je ne leur donne pas ma pratique. »
M. Maigret, docteur-médecin. Sa doctrine médicale consistait à ne jamais souffrir que ses malades cessassent de manger. Commentant la parole de Confucius, « La diète est la mère de tous les crimes, il ajoutait, et de toutes les maladies. » Si le docteur Sangrado eût encore existé, H. Maigret n'aurait pas eu de plus cruel ennemi.
M. Tapagini, compositeur distingué. Il avait conquis une réputation européenne par sa Marche des Écrevisses avec accompagnement de tambour de basque. Jeune encore, il était doué d'un cœur excellent, et eût été très heureux sans un amour excessif pour la bonne chère. Son existence aventureuse lui avait procuré des créanciers impitoyables, qui n'attendaient qu'une occasion pour l'envoyer une seconde fois k Clichy.
M. Brillant, littérateur d'un grand mérite, concourant pour toup les prix académiques. Il avait obtenu, disait-
il, la faveur insigne d'être mentionné honorablement à Carpentras et à Quiroper-Corentin , pour un poème en douze chants intitulé : IJ Homme tranquille. Nous devons cependant avouer que personne n'avait entendu parler de cette œuvre. Aucun des personnages précédents ne pouvait dire au juste comment il avait connu M. Brillant , ce qui n'empêchait pas que, moitié par politesse, moitié par habitude, il faisait partie de tous leurs banquets.
Il est un autre personnage qui figurera plus tard dans ce récit; mais ce n'est point encore le moment d'en parler.
Ce qui plaisait surtout à M. Martin, c'est que ces hommes éroinents ne s'occupaient, étant à table, que de ce qui avait trait à l'art culinaire, et, chose surprenante, quoique vraie, rarement de leurs propres œuvres. La Renommée en entretenait le monde, et cela suffisait à leur gloire.
Le Dieu Comus avait rencontré une à une ces six honnêtes personnes et les avait réunies. En mémoire de Platon, l'érudition de M. Grimardias donna à leurs innocentes fêtes le nom de Banquet des sept Gourmands^ quoique en réalité ils ne fussent que six ; mais ce savant espérait qu'un septième gastronome se rencontrerait un jour ou l'autre. C'est ce qui arriva en effet, ainsi qu'on pourra le voir, au chapitre deuxième de cette histoire véridique.
M. Martin était ravi^ transporté; il avait trouvé la possibilité d'offrir les mets suivants k ses convives :
5 LB BANQUIT DS8 SIFT GOURMANDS.
Ud consommé de pâte d'Italie ;— mu filet de iiœuf piqué; — un bi^het k la régence; — une poularde; ^ un quartier de chevreuil mariné; —un riz de veau glacé;
— un sauté de volaille aux truffes ; — un salmis de perdreaux; — un chapon; — des œufs à Taurore, etc.» etc.
Son dessert se composait de :
Deux assiettes montées, garnies de bonbons; -^ de deux tambours en petit fonr, assortis ; — de pommes de reinette avec gelée; — de marrons glacés; ~ de poires;
— de fromage ; — de raisins secs; — et d'oranges. Quant aux vins, ils provenaient des meilleurs crûs.
A six heures précises , les convives arrivèrent tons , et, après les compliments d'usage, ils se mirent k table.
Le couvert était admirablement mis, et le linge d'une blancheur resplendissante. Aussi le docteur ne put^il s'empêcher d'exprimer son contentement : -^ Vous nous traitez, dit*il en s' adressant au maître de la maisotti non comme des amis, mais commodes étrangers de distinction. Les anciens seigneurs n'agissaient pas autrement k Tégard de leurs rois, lorsqu'ils les invitaient à dtner.
— Messieurs , répondit le rentier ^ ne soyez pas snrpris; je me suis rappelé ces paroles : « Convier quelqu'un , c'est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il est sous notre toit« 3»
— Je vois avec plaisir, répliqua M. Grimardias , que vous ne ressemblez pas au roi Cotis, auquel on avait d(mné un magnifique service de vaisselle , et qui tout de suite le brisa, voulant par là se prémunir contre deux ennuis : le premier, de craindre qu'on ne lui cassât quelque pièce pendant son dîner; le second, de se mettre en colère contre ses domestiques.
LA tkn hU aotô. 7
*— Sous Philippe-le-Bel , voas n'Mviet pu posséder un aussi beau service d'argenterie, ajouta M. Patelin, car il défendit à ceux qui ne possédaient pas 6,000 Hyres tour* nois, d'avoir vesselements d'or ne d'argent pour boire ne pour manger. Par une autre loi , il força ceux qui n'étaient pas compris dans Tordonnance précédente de porter* la moitié de leur vaisselle à la monnaie, et en 1310, il alla jusqu'à interdire aux orfèvres de fabriquer de la vaisselle d'argent.
— Il y a loin de notre temps, reprit le savant en prenant une chaise, à celui d'Athénée qui nous dit que les Égyptiens n'avaient pas de tables, et qu'on apportait les plats devant chaque convive, pour qu'il choisît ce qui lui plaisait et le mangeât à son gré. Il y a aussi une grande différence entre nos habitudes et celles des Celtes, prenant leurs repas assis sur des bottes de foin , ne mangeant que de la viande bouillie ou rôtie, et se servant de leurs doigts en guise de fourchettes. Nos ancêtres les Gaulois, et même les Français sous la première race, mangeaient dans la cour de leurs maisons, assis sur des escabeaux.
-« Sans doute, reprit Favocat ; mais leur porte était toujours ouverte, et s'ils voyaient un passant , ils rinvi-* taient à partager leur repas. Quelle différence même entre nos habitudes et celles des autres peuples!
— J'ai là une note qui le prouve clairement, s'écria M. Grimardias.
Le savant mit ses lunettes, chercha dans son portefeuille, en retira un petit morceau de papier, et lut ce qui suit :
a Nous sommes assis sur des sièges en mangeant ; les anciens Romains étaient couchés pour prendre leurs repas.
Les TurcB sont assis à terre snr leurs talons ; les Japonais sont à genoux. Dans nos festins une table sert à plusieurs ; chez les Chinois chacun a la sienne à part. Nous voulons nos Tiandes cuites et assaisonnées ; les Tariares les mangent crues, les trouvant autrement sans goût et difficiles à digérer. Quand nous régalons nos amis^ nous prenons place à table pour les exciter à faire bonne chère par notre exemple ; dans la Nouvelle-France , celui qui donne le repas ne mange point, s' amusant à chanter et fumer, ou k entretenir la compagnie ; et à la Chine, il s'absente même par bienséance. Aux festins solennels des sacres des rois de France, les grands seigneurs servaient à cheval (1). »
Tout le monde applaudit à Térudition de M. Grimardias, ce qui rengagea, après qu'il eut avalé quelques cuillerées de potage, à reprendre la parole :
Cette table, dit-il , me rappelle la prairie d'Ethiopie dont parle Hérodote. Tous les matins elle se trouvait garnie de viandes cuites, et chacun pouvait y prendre son repas. Une croyance superstitieuse faisait supposer aux paysans que c'était la terre elle-même qui produisait ces mets, et ils appelaient cette prairie la Table du Soleil. Voici l'explication de ce prétendu miracle : les magistrats ne voulant pas que personne mourût de faim , faisaient pendant la nuit transporter des aliments à cette place, et au lever du soleil la table était toujours servie.
— Ce trait est admirable, s'écria le docteur, et je suis persuadé qu'il y avait peu de malades dans ce pays.
— Quant à moi , dit l'avocat, je pensais en voyant la table
(i) Traité 4e l'opinioN, par Legendre de Saint-Aubin.
de M. Martin, k Tancienne Table de marbre du Palaii; placée à Textréinité de la grande salle, elle en occupait presque toute la largeur. Aux jours des fêtes solennelles, les rois y mangeaient publiquement. Henri VI d'Angleterre , après avoir été sacré k Notre-Dame, alla dtner au Palais de Justice; mais lorsqu'il voulut entrer, il en fut empêché; les artisans l'avaient précédé, et le roi et les seigneurs eurent beaucoup de peine k regagner leurs places. Le peuple dut alors se contenter du coup d'œil et de Todeur des mets.
— Les tables k manger des anciens, reprit le savant, avaient diverses formes; elles étaient rondes, ovales ou carrées et quelquefois représentaient un croissant. Celles des Grecs se pliaient assez souvent; le bois de chêne, de frêne ou d'érable servait k leur fabrication ; elles étaient basses, et d'une grande simplicité. Lorsque les Grecs se mirent en rapport avec l'Asie, soit par leurs victoires, soit par leur commerce, ils en prirent les mœurs et les coutumes. Dès ce moment, on vit servir les bois les plus précieux k la fabrication des tables : le citronnier, le cèdre et une infinité d'autres bois odoriférants y furent donc employés ; alors, il n'était pas rare de voir ces tables ornées de pieds d'ivoire, et de lames d'or ou d'argent. On porta si loin le luxe k cet égard qu on ne se servait pas do nappes; on nettoyait les tables avec une éponge. Ce que je viens de dire des Grecs, peut s'appliquer aux Romains qui les surpassèrent même en ce genre. Pour terminer sur ce sujet, je dirai que les anciens avaient une grande vénération pour leurs tables k manger, et se seraient crus indignes de la faveur des Dieux s'ils les avaient profanées. C'était surtout au moyen des- repas qu'on exerçait l'hos-
iO LE BANQUIT ÏM 8IPt GOQRUANDS.
pifalîté; c'étatlsor les tables qa'on offirait des libations aux diviDÎtés païenses, ei enfin , c'était aussi en toa« chant les table» que le» ancien» prêtaient serinent.
Pendant cette conversation, on avait mangé le potage; on donna de nouvelles assiettes aux convive», et Ton apporta le filet de bœuf piqné. M. Brillant , que Ton servit le premier, fit par politesse qndqoe difficulté ponr accepter , et ne céda aux inatance» de M« Martin que lorsque ce dernier loi eut dit : « 11 faut toojomr» accepter Tassiette que passe un voisin : les cérémonie» ne servent qa'k faire refroidir le morceau. » A la suite de cet inci* dent, M. Grimardias, convaincu qu'on Fécouterait en* core avec plaisir, reprit la parole :
'— Savez-voos, Messieurs, qu'il n'y a pas trè» long^ temps que nous nous servons d'assiettes? Autrefois, de» iranches de pain coupées en rond en tenaient lien.
-^ Qui nous le prouve? donanda M. Maigret*
•^ La description du sacre de Louis XII , répliqua M. Grimardias; on y lit que le morceau de pain, aervant d'assiette, a été donné aux pauvres après le repa»< A cette époque, on mangeait du pain sans levain; on le coupait pour en former des tranchoirs, et quand il» étaient imprégnés de sauce et de suc de viande, on les mangeait aussi.
^ A qui devons-'nous le pain, demanda le rentier?
-^ Il est probable que c'est aux Orientaux , répondit le savant ; mai» il est certain qu'ils faisaient cuire le leur sou» la cendre. On lit dan» la Bible que c'est ainsi que Sara le prépara en attendant la visite de» ange». QneU que» siècles après , les Hébreux avaient des petit» fours portatifs.
LA FiTB DBS R0l9$. il
^^ Po«ir ce qui est du levain , dit le d4)eteur, bien que les Gaulois se servissent de levure de bière comme ferment, ce qui est le même procédé employé de nos jours, on eut beaucoup de œal en France à faire adopter cette méthode* Ainsi , lorsqu'au xvr siècle on voulut se servir de levain, les médecins s'y opposèrent, et un arrêt du Conseil l'interdit en 1669 ; ce ne fut qu'un au après (ju'on révoqua cette ridicule sentence. Au xvm* siècle, l'avocat Lingoei -^ j'en demande pardon k notre ami Patelin — osa soutenir de nouveau que le levain contenait du poison.
«**• Alors, il est eerlain, répliqua ML Martin, que les anciens mangeaient aussi du pain.
'r^ Oui , répondit le savant , Atfaàiée cite les deux citoyens qui ont apporté le pain en Grèce ; les Béotiens leur ont élevé des stnlues. Les Grecs eonpaissaient même soixantenlouzA espèces de pains.
^ Sans donte qu'il y avait bien un peu de p&tisserie dans ce nombre? d^nanda M. Brillant.
— Vous allez en juger, messiairs; ear je crois aivoir dans mon portefeuille une note à ce siijet.
Le savant retira son portefeuille, remit ses lunettes^ avec une lenteur désespérante, prît an milieu d'autres papiers une note griftwnée, et lut k ses auditeurs une nomenclaitvre dans laquelle îl cita depuis le pain sans levain ou Asyme des Juifs jusqu'à la chapelure ellemême.
Ce qui fit plaisir à M. Brillant, c'est que parmi toutes ces diiSèrentes espèces de pains , M. Grimardias en indiqua qui ne se composaient que de lait eC de miel» et qu'il nomma diverses sortes de biscuits.
D'uQ toa aimable, il s'adressa à notre savant, et lui dit :
— Dans ce que vous venez de lire il y a en effet beaucoup de choses qui m'eussent convenu.
— Alors, vous auriez rendu justice à Théarion , car c'est lui qui , en Sicile, a perfectionné Fart de fabriquer le pain.
— Les Romains le connaissaient-ils? demanda l'homme de lettres.
-— Certainement. Ce que Pline appelle panis/>arMia«, n'était autre chose que le pain mollet que- les Romains avaient reçu des Parthes. Jusqu'à ce moment ils ne consommaient que du pain d'orge, qu'ils réservèrent alors pour ceux qu'ils voulaient corriger de leur paresse. 11 parait même que les anciens Romains ressemblaient aux enfants de notre temps : ils n'aimaient pas le pain sec. Suétone nous apprend que Marcus Marcellus punit de cette façon les soldats qui s'étaient laissé vaincre kCannes.
— Quelle triste punition I dirent ensemble les cinq autres gourmands, au milieu desquels on entendait la voix glapissante de H. Brillant.
— Les Romains connaissaient aussi le pain (tépice , ajouta le savant, car au commencement d'un repas de noce, on en présentait un morceau aux jeunes mariés, en leur disant que ce pain leur apprenait < qu'ils devaient être unis comme les grains de froment qui avaient servi à le fabriquer. »
— Les anciens avaient-ils des ouvriers boulangers? demanda à son tour M. Martin.
Le savant tira dé nouveau son portefeuille, et répondit : « Voici ce qu'on trouve à ce sujet dans le Nouveau Recueil des Antiquités grecques et romaines :
ta F£TE DBS ROIS. 13
» Dans les premiers temps, les Grecs et les Romains préparaient eux-mêmes tout ce qui concernait leur nourriture. C'étaient les femmes qui faisaient le pain pour leur maispn. Elles écrasaient le blé dans un mortier avec un pilon, pour en tirer la farine. Le pain se cuisait dans le foyer; l'usage des fours était inconnu.
» Les boulangers passèrent d'Asie en Grèce, et de Grèce en Italie. Mais ce ne fut qu'après la guerre de Macédoine contre le roi Persée, qu'on vit à Rome, pour la première fois, des boulangers publics, c'est-à-dire vers l'an 580 de la fondation. Avant qu'on eût inventé les moulins k bras, les boulangers pilaient le froment dans des mortiers ; c'est pour cela qu'ils étaient appelés Pistoresy Aepinsere, broyer, piler. Depuis que les meules furent en usage, on les fit tourner par des esclaves ou par des ânes, auxquels on bandait les yeux.
» Aux boulangers Grecs qui vinrent s'établir à Rome, on joignit plusieurs affranchis : on en fit un corps dont ni eux ni leurs enfants ne pouvaient se séparer. Leurs biens étaient en commun , ils ne pouvaient en disposer. On les avait distribués dans les quatorze quartiers de Rome. Chaque boulangerie était sous la direction d'un patron qui en avait l'intendance; et afin que l'honneur et la probité se conservassent dans le corps, il leur était défendu de s'allier avec des comédiens et des gladiateurs. »
— Tout ce qu'on vient de lire, est exact, ajouta M. Patelin, et l'on accorda même plusieurs privilèges aux boulangers; on leur donnait des exemptions de tutelle, de curatelle, ou de toute aiftre fonction qui pouvait les distraire de leur travail. Au moyen âge, les boulangers de Paris devaient offrir annuellement au roi un
ili LE BANQUST 09$ &%ft GOURMANDS.
muià 4^ ¥ifi ; mm il parait que p(wr qu'il leur coûtât luoifts fsimr, i\% m douuaieut que Îb la piquette, car à la suite de nombreuses discussions entre les boulangers et les éeh^sons, Philippe-Auguste consentit à accepter àh sou$ parisis à la place de Tancienne redevo^ce.
M. Grimardias faisait certes bonneur à uu bon diner ; j^ais il était doué eu méuie temps d'une iut^npérauce de lai^pie qu il eût été difficile de calm^. Son ami Patelin l'avait teulé ^ns résultat , et bien que ce dernier connAt tous tes secrets de l'art oratoire, il s'avouait toujours vaincu devant la loquacité du savant , qui reprit immédiatenieni la parole :
— Messieurs, dit-il, uous avons oublié de nous entret^uir sur une cbose essentielle : le blé. Permettez^nioi de vous eu dire quelques uiots, J^ Tw du nioude 2^3, Dio, reine de Sicile, dowa k ses sujets les pjpocédés pour se- 1^, réicoli^r et moud^le blé ; elle instruisit Triptelèmc, et ^u souvenir de ee bi^nfait^ou la divinisa aprito sa niort fi^s le nom de Cér^^.
Ji^ dames romaines cél^aient sa fôte en habita blan£5 pow représenter le deuil de la déesse l^^ue Pluton eut i^levé sa $Ue. Courant 4aus les ^-ues de Qome avec des lorebes alluméeSi elles incitaient ainsi les longues coiirses nffm Cérès avait faites pour retrouver Proserpiue. Les jours des lêtes des Céréales il était défendu de manger ava^t la nuit, et ceux qui voulaient pénétrer dans le toiupbi de Çérite #'y préparaient par de nombreuses purifications. Au reiMe, le nom de Cérès ^gnifie blé moulu,
•^h croyiûsque h'moiblé venait d'un vieuxmot latîo, bMum^ qui dans l'antiquité signifiait fruit ou semence.
-^C'est possible, repritM. Crimàrdiius, <w on n'est pas
d'a^^cord mr TOflglfte du 6/e; quelques atitetirâ soutiennent qu'il vient d'Egypte, d'antres de la Tartaric, et Pallàs et Bailly affirment qu'il croit sans culture en Sibérie. Ce qu'il y a de positif, c'est que les Phocéens ont apporté du blé k Marseille longtemps avant que les Romains eussent passé dans les Gaules. On affirme aussi que les blés d'Europe sont originaires du nord de la Perse et de l'Inde. On raconte même qu'avec Femand Cortez se trouvait tin esclave noir qui, le premier, cultiva le froment dans la Nouvelle-Espagne (Mexique) ; cet esclave eu atffalt découvert trois grains an milieu du fit qu'on avait emporté pour leâ Soldats espagnols.
— Sait-on, dit le rentier, à qtii notis devons les moulins à eau?
— Non pas précisément ; on croit cependant qu'ils furent d'abord construits par Bélîsaire, \otë dtt Slégê de Rome par lés Goths, et qn'il en exii^tait en Italie Sotis Jules César; on ne les employa en France qu*en 1640. Qaant aax premiers moulins à bras, qui précédèrent cent dont nous parlons, ils sont dûs atix Égyptiens, quoique certains auteurs en attribuent le mérite àMyleta», deuxième roi de Lacédémone, qui vivait en l'an 2590.
— Je me permettrais une dernière question, ajouta M. Martin, si je ne craignais d'abuser de votre couplai* sance. Je voudrais savoir k qui nous devons lès fburs d pain ?
«--A Numa, répondit le Savant, qui pour en faire adopter l'usage dit à ceux qVil gouvernait, que cette invention était due k une divinité que les Romains adorèrent sous le nom de Dea fornax, et en l'honneur de laquelle) \\^ instittièrent «ne fête.
Il y eut après ce dialogue un moment de repos, pendant lequel nos six gastronomes mangèrent avec un appétit qui causait un plaisir extrême à leur amphitryon. M. Martin , non moins émerveillé du savoir de ses convives, voulut leur prouver qu'il n* était pas tout à fait ignorant :
— J*ai lu, dit-il, que les premières serviettes françaises ont été fabriquées à Reims, et que les bourgeois de cette ville les avaient offertes à Charles VII le jour de son sacre.
— Mais avant cette époque, comment s'essuyait-on la bouche? demanda timidement M. Brillant, qui, ainsi que Tapagini, s'était jusque-là contenté de manger avec modestie et simplicité, comme il convient aux grands hommes.
— Messieurs, on se servait de la nappe, répondit M. Grimardias; elle était assez grande pour que les convives pussent l'étendre sur leurs genoux. Il est même assez singulier qu'en France on n'ait pas plus tôt employé les serviettes, car elles étaient connues des Romains, qui les nommaient mapjt^a. Lorsqu'on allait dtner en ville on faisait apporter sa serviette par un esclave ; on mettait dedans diverses parties du souper, et l'esclave la remportait: On pouvait même, au milieu du repas, envoyer quelques friands morceaux à sa femme ou à son ami, et cette coutume était appelée parto mittere. Sous Auguste, chaque invité en apportait une avec lui. Deux poètes, Catulle et Martial, se plaignent de ce quedes parasites leuront enlevé la leur, ce Personne, dit Martial, n'avait apporté la sienne, parce qu'on craignait les ongles crochusd'Hermogène, qui ne s'en alla pas pour cela les mains vides : il trouva moyen d'escamoter la nappe. » Au moyen âge, cette dernière s'appe-
LA FÉTB DBS ROIS. 17
lait doublier, et Henri III, voulant que sa table fût ornée avec art, exigea qu'on brodât et qu'on plissât les siennes, afin qu'elles ressemblassent aux fraises que les seigneurs portaient à leur cou. Au temps de la chevalerie....
La phrase du savant fut interrompue par les éloges que Ton donna au filet de bœuf. Néanmoins M. Grimardias, qui avait une mémoire excellente, n'oublia pas ce qu'il avait commencé, et reprit la parole :
— Au temps de la chevalerie, dit-il, si un prince appre nait qu'un chevalier eût manqué aux lois de l'honneur, il l'invitait kdlner dans son château. Vers le milieu du repas, un héraut d'armes se présentait et coupait la nappe, en déclarant que ce chevalier était félon. Le coupable ne pouvait alors se réhabiliter que par quelque action d'éclat. Je me rappelle fort bien avoir lu dans les anciennes chroniques qu'un jour Charles VU donnant un repas à ses vassaux , un- héraut d'armes coupa la nappe devant Guillaume de Hainaut , en disant : « Un comte qui n'est pas armé ne peut dîner avec le roi. — N'ai-je pas la lance et Técu ? repartit vivement le comte.— Si cela était, répliqua le héraut, les Frisons qui ont assassiné votre oncle ne seraient pas restés impunis. » Guillaume baissa les yeux, promit de venger la mort de son parent, et tint parole.
— Ce filet est délicieux , exclama Tapagini , et le beurre avec lequel on l'a accommodé est d'un goût exquis.
M. Maigret avait grande envie de parler, mais le savant l'en empêcha :
— Les anciens, dit-il, ont été bien longtemps avant de reconnaître les qualités du beurre , et les Grecs eux-mêmes
18 LE BANQDEt DSlS ^tPt GOURIIANDS.
l'ont dédaigtié pendant plusieurs siècles. Aristote n*en parle que oûmme d'une huile liquide. . .«
— Et Pline que comnae d'un ffiédicament, dit enfin le docteur.
— Sans les Parthes, qui apprirent aux Grecs à utiliser le beun^e au profit de leur cuisine, jamais ces derniers ne l'auraient connu.
— Permettez-moi, monsieur Grimardias, ajouta le docteur qui tenait décidément k dire quelque chose, de vous apprendre que l'École deSalerne interdisait le 6^rre aux fiévreux.
— Je le sais, répondit le savant; mais laissez-moi continuer. Vous avez tous probablement vu la magnifique cathédrale de Rouen, et vous savez que sa tour la plus belle est appelée la Tour du beurre. C'est qu'en effet elle a été bâtie avec les deniers provenant des dispenses qu'on accorda à ceux qui, pendant le carême, voulurent faire usage du bew*re, considéré alors comme gras.
Âce moment, M. Martin, par un mouvement involontaire , renversa le sel sur la table et laissa tomber son couteau, Il était honteux de ces deux accidents ; mais M. Grimardias ramassa le couteau, et le lui remettant avec courtoisie :
— Voici, dit-il, un instrument dont nous ne pouvons connaître l'origine ; tous les poëtes, tous les historiens nous en parlent ; et s'il a rendu de grands services, il a servi aussi k commettre bien des crimes. Le croirait-^n, cependant , en France l'usage du couteau ne s'est véritablement propagé qu'à partir du x* siècle, époque k laquelle on établit k Beauvais une fabrique de coutellerie. Et, ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que jusqu'au
LA fin tu Rots. 19
xvi< siècle, dans nos campagnes, même chez les riches, on ne se servait pas toujours de fburchettei / on mangeait avec ses doigts ou avec la pointe Ancùuteau,
H. Martin n'avait presque rien entendu des dernières paroles du savant ; obéissant à une idée superstitieuse, il ramassait le sel qu'il avait renversé. Il était visiblement contrarié, et pour tout au monde il eût désiré que ce malheur n'arrivât pas. M. Patelin ayant remarqué son émo« tion, lui dit :
— Ne vous tourmentez donc pas, mon cher monsieur Martin, le sel, en France, n'est pas aussi cher qu'en Chine, où le code pénal punit de cent coups de bâton et de trois années de bannissement celui qui en vend sans autorisation.
— Nous ne sommes pas non plus en Sénégambie, ajouta le docteur» où le sel est tellement rare, tellement recherché, que lorsque les enfants de ce pays peuvent trouver un morceau de sel gemme ^ ils le sucent avec autant de bonheur que les nôtres en éprouvent à croquer un sucre d'orge.
— Vous ne me ferez certes pas l'injure de supposer, messieurs, que c'est à cause de la dépense que je regrette d'avoir renversé in sel, dit le rentier; mais j'ai toujours remarqué que c'était un funeste présage.
— Cette superstition nous vient pourtant des Romains, continua M. Grimardias« Us plaçaient sur leurs tables des espèces destatuettes représentant les dieux, et les mettaient à côté de la salière. Le sel était considéré par eux comme une chose sacrée, et si l'on en renversait, tous les convives étaient aussi effrayés que l'est notre ami en ce moment.
— Pour moi, dit le docteur, je partage l'opinion de Jean de Milan :
Sor la table, outre la saucière, Ayei devant vous la salière.
Toute viande sans sel n'a ni goût ni saveur.
— Si votre salière, ajouta M. Grimardias, eût ressemblé à celle dont parle Grosley (1) dans ses Éphémérides J'royennes, vous ne l'eussiez peut-être pas renversée. Il parait qu'un chanoine ayant commis quelque méchanceté à l'égard de François Gentil, artiste du xvr siècle, celuici s'en vengea en sculptant sur une salière la caricature de ce prêtre, et qu'il réussit même au delà de son intention
— Il est probable que ce chanoine, donnant à dîner, n'aura pas invité l'artiste, dit M. Brillant , en interrompant le savant convive, qui reprit aussitôt :
— La salière citée par Grosley est de la même époque que les Hannouars ou porteurs de sel. Cette corporation avait le droit de porter le corps des rois défunts depuis Paris jusqu'à Saint-Denis, et c'est par elle que Charles VI, Charles VII et Henri IV furent conduits à leur dernière demeure.
— Cela n'a pas lieu d'étonner, fit observer M. Maigret, puisqu'on avait perdu le secret de l'embaumement, et que pour conserver les corps on les coupait par morceaux, on les salait et on les faisait bouillir. On peut croire que les Hannouars, chargés de ce triste soin, ont obtenu comme une sorte de récompense de porter les corps des rois défunts à leur demeure éternelle.
(1) Ce savant et ingénieux Troyen , ainsi que l^appelait Voltaire, est aussi l'auteur d*une plaisante dissertation ayant pour titre : Est-il bon de battre sa maîtresse P Nous allons la publier prochainement.
{Note de Ndtteur.)
— Il y avait, poursuivit M. Grimardias, un autre usage bizarre qui se renouvelait chaque fois qu'un roi mourait en France. On ne faisait ses funérailles que quarante jours après sa mort ; et pendant tout ce temps on exposait son image en cire sur un lit de parade. Le corps véritable était placé en dessous dans un cercueil de plomb. On continuait de servir le monarque défunt comme s'il existait encore, et la table était bénite à chaque repas par un prêtre. Ou lui présentait le bassin avec un grand sérieux pour qu'il se lavât les mains, ainsi que la serviette. Le pannetier, l'échanson et le mattre-d'hôtel goûtaient aux aliments qu'on lui servait, et les trois services avaient lieu absolument comme si le roi eût été doué d'un excellent appétit. Seulement après les grâces on disait le De profundis.
L'arrivée d'un énorme brochet interrompit la conversation. Les justes louanges dont il fut l'objet firent oublier à M. Martin qu'il avait renversé du sel, et il prit la parole.
— Ce qui, messieurs, m'a suggéré l'intention de vous offrir ce poisson, c'est que j'ai lu qu'en 1/^97 on avait péché à Kayserlautem, dans le Palatinat, un brochet de six mètres trente centimètres de longueur, pesant cent cinquante kilogrammes. Je ne l'afQrme pas, mais un historien, dont je ne me rappelle plus le nom, dit que ce brochet était âgé de deux cent soixante-sept ans, et que l'empereur Barberousse, respectant son grand âge, le fit généreusement remettre dans l'étang où on l'avait péché.
Un sourire d'incrédulité erra sur les lèvres de tous les convives; seulement, aucun ne voulut par politesse déclarer hautement à un homme qui les traitait avec une telle munificence, qu'il avait lu cette anecdote dans quelque
22 LE BANQUIT hU SVTt GOUHMÀNDS.
almanach liégeois. Oa lui eût cependant rendu service, car notre rentier, tenant à prouver qu'il n'était pas indigne de figurer dans une aussi savante société, raconta encore Tanecdote suivante :
— Dans une île de TArchipel , nommée Atbéna, il y avait un lac où les maquereaux étaient d'une abondance
prodigieuse Mais, si vous le permettez, je préfère lire
la note que j'ai copiée, ajouta le rentier.
Nous devons dire que , véritable Sosie de M. Grimardias, M. Martin garnissait ses poches de toutes sortes de petits bouts de papier sur lesquels se trouvaient écrites, en ronde d'une grande beauté, des notes sur l'art culinaire. Chacun baissa la tête en signe d'assentiment, et M. Martin se mit à lire ce qui suit:
c< Les pêcheurs de cette île avaient habitué, pai* je
ne sais quel artifice, un certain nombre de ces poissons à venir deux fois par jour recevoir de leurs mains la pâture* Reconnaissants de ce bienfait, ces poissons ainsi appri^ voisés , passant du lac dans la mer, rassemblaient un grand nombre d'autres poissons sauvages de la même espèce, et les attiraient Vers le bord du lac ; ils les environnaient même pour les empêcher de s'écarter^ et de cette façon la pêche devenait très abondante* Après ce manège, ils retournaient promptement au port attendre, pour récompense du service rendu, le souper que les pêcheurs ne manquaient pas de leur donner* n
Les cinq auditeurs ne parurent pas plus satisfaits de cette seconde narration que de la première. M< Patelin osa même dire avec malignité :
— Cette anecdote serait très bien placée dans laJI/oro/tf en «^//oTï.-— Après cette parole hardie, il y eut un moment
de silence qui menaçait de se prolonger, et sans la poularde, le quartier de chevreuil et le riz de veau qu'on mit sar la table, nos gastronomes, profondément affligés de la naïveté crédule de M. M£u*tin, n'auraient pu s'empêcher de lui en témoigner leur étonnement. Par bonheur, M. Grimardias ne laissa pas tomber la conversation :
— R^iiercions notre hAte d'avoir si bien deviné nos goàls, reprit Taateur de r>l/im^/â/{on anté^diluvierme ; il connatt sans doute les paroles de Denis le Tyran avant qu'il fAi pédagogue : « Le cuisinier doit faire son repas selon le goût des convives ; car s'il n'a pas préalablement médité sur la manière dont il doit tout préparer, sur le moment et l'étiquette du service, s'il n^a pas pris toutes ses précautions à ces différents égards, ce n'est plus un cuisinier , c'est un fricoteur, » Et certainement il a lu
ce passage d'Hégésippe : « Si je parviens jamais
à me procurer tout ce qui m'est nécessaire, tu verras se renouveler l'histoire des sirènes. Personne né pourra plus quitter la salle du banquet ; les convives seront retenus captifs parles vapeurs embaumées des mets, et celui qui votidrait sortir resterait bouche béante, comme cloué a la porte, à moins qu'un ami, se bouchant bien les narines de peur d'être séduit lui-même, n'accourût l'en arracher.» Avouons, messieurs, que noiis serions bien malheureux^ si des hommes de génie n'avaient pas consumé leurs veilles, épuisé leurs facultés pour préparer nos aliments* .. Gomment mangerions-nous?
A ce passage de son discours, notre savant était réellement animé du feu de l'enthousiasme ; son auditoire rcrdoutait bien un peu la longueur de sa pà'oraison ; mais comment interrompre un homme qui parlait avec une telle
conviction? Cela n'eut pas lieu , car c'était impossible.
— Oui, honneur 1 trois fois honneur à Vatel, à Carême et à tous leurs devanciers I reprit M. Grimardias. Rendons hommage à Tailievent, ce célèbre cuisinier qui, existant sous Charles V et Charles VI, à l'enfance de l'art culinaire, n'en a pas moins fait des prodiges gastronomiques et sut admirablement fabriquer l'hypocras. Soyons équitable à l'égard de Platine, écrivain latin duxv* siècle, qui, ainsi que Tailievent, a laissé les noms des ragoûts et des sauces de son temps : brochet à Y eau bénite, gibier au saupiquet, au mostahon, volaille à \i poitevine, à la dodine, à la rappée, etc.; et surtout bénissons le nom de Gonthier, qui a inventé sept coulis, n^uf ragoûts, trente et une sauces et vingt et un potages! Oui, je comprends ces traits sublimes rapportés par l'histoire: j'admire ce sénateur romain donnant une gratification de quatre talents k son cuisinier ; je rends justice à la générosité d'Antoine, qui, offrant à souper à Cléopâtrc, et voyant que cette femme adorée était ravie des mets qu'on lui présenta, fit venir son cuisinier et lui donna une ville pour récompense. Comment ne pas s'extasier devant le talent de ce cuisinier grec, nommé Trimalcion, lorsqu'on sait que cet artiste, manquant de poisson d'un prix élevé, accommodait des poissons communs de manière à tromper les gastronomes les plus exercés!...
— Vous me permettrez de vous faire observer, dit l'avocat, que tout en rendant justice au talent de Trimalcion, je suis content que ce grand homme n'ait pas existé en France et de nos jours; car il risquerait d'y être condamné par la sixième chambre , qui quelquefois ne plai-
santé pas en matière de fraude. J'ai encore perdu un procès ce matin.....
Cette interruption contraria M. Grimardias ; cependant il répondit : i
— Un homme comme Trimalcion n'eût pas été condamné ; il eût eu de trop puissants protecteurs, lesquels auraient assurément donné raison à cet axiome deMénandre : « Personne n'a jamais injurié un cuisinier. Notre art est en quelque sorte sacré. » Et, si cela ne suffisait pas, je citerais l'opinion de M. Henrion de Pansey, qui a sérieusement affirmé que les sciences ne seront suffisamment honorées et convenablement représentées que lorsqu'un cuisinier siégerait à l'Institut.
On apporta un gâteau dont la circonférence et l'épaisseur eussent réjoui la vue de Gargantua. Le désir d'obtenir la fève s'empara de l'esprit de nos six gourmands, quoique cependant personne n'osât le manifester. C'était pour M. Grimardias une admirable occasion de déployer son érudition immense: aussi n'y manqua-t-il pas.
— Cette coutume est bien ancienne, dit-il; l'usage de tirer les rois vient des Perses ; les Grecs le leur empruntèrent , et les Romains imitèrent ces derniers. Aucun de nous ne regrettera, je pense, cette affreuse coutume qui, chez ce dernier peuple, consistait à donner la fève à un malheureux esclave, k lui rendre tous les honneurs possibles, et k pendre ensuite cet infortuné roi d'un jour. L'Epiphanie, nommée autrefois Théophanie^ était célébrée dans les Gaules au iv« siècle. Ammien Marcellin nous rapporte que le jour de cette fête, Julien, dit l'Apostat, n'osa manquer d'assister k l'office religieux; il est vrai qu'il ne s'était point encore déclaré contre la reli-
90 LE BÂNQUftT Dis SIPT GOUKMANDS.
d^oB dirétift&Bfi. le n'ai pas besoin d'ajouter que le mot Epiphanie signifie apparition^ ei que c'est le jour où le dirisi se montra aux Gentils, et oii les rois vinrent l'adorer et s'inclinèrent devant la croyance nouveiie. Les Anglais appellent cette fête, la douzième nuit (the twelth night). En Ecosse, on a encore mieux conservé le souvenir de la traditian; car, au lieu de mettre une fève dans le gâteau, on y place un peu de myrrbe, un grain d'encens et une pièce d'or.
— I)ans quelques villages de notre province , ajouta M. Brillant , l'Epiphanie donne lieu à des coutumes singulières» mais empreintes d'un certain caractère poétique. Ainsi, dans nos campagnes, les enfants courent pendant la nuit en agitant des branches d'osier sec qu'ils ont allumé. De loin , on pourrait prendre ces brandons pour des fiNis follets. En Normandie, le plus jeune des enfanls fait le tour de la table et distribue à chacun sa part de gâteau
— iCette habitude existe partout » oh|eeta M. 6ri« mardîas.
-r-* Oui , reprit l'homme de lettres ; mais ee qu'on ne voit qu^en Normandie^ c'est que celui qui conduit l'eiifant tiepit, aurd^ssus du plat recouvert par une serviette^ une salière enUèrem^it pleine i
M. Martin poussa un gros soupir^ en pensant que si ces en&nts manquaient d'attention, ils devaient, en renversant le seli aUirer sur leurs parents d'épouvantables malheurs.
Quant à M. Brillant, il tint à poursuivre le récit qu'il avait commencé :
-—La veiHe de l'Epiphanie, dit-il, un souper aussi succulent que le permet la fortune de celui qui le donne, a
LA F*rS DB9 ROIS. 37
lieu chez presque tous les habitants de la Beaucê^ et le vieillard le plus respecté en est le président. Avant de couper le gâteau , un jeune enfant monte sur la table, et quand les parts sont faites, le président dit h haute voix : Fébé (la fève); Tenfant répond : Domine. Le vieillard ajoute : Pour qui? L'enfant répond : Pour le bm Dieu. On garde cette première part pour les pauvres qui la deman^ (leront. Je me souviens même d'un couplet que chantent cos pauvres , attendant à la porte et regardant k travers les carreaux si le moment est venu de se faire entendre. Quoiqu'il n'y ait pas de rimes à ces vers , l'éntyressiou en est naïve :
Honneur k la compagnie
De cette maison.
A l'entrée de votre table,
Nous vous saluons.
P^ous sommes venus d*un pays étrange
Dedans ces lieux ; C'est pour vous foire la demahde
De la pan à Dieu^
Puis k la fin de chaque strophe, ils se mettent à crier d'un ton lamentable : La part à Dieu, s'il vous plaît.
— Sauf le couplet que vous tenez de nous réciter, répli^ quaM.Griraardias, jenevois rien autre chose, dans ce qui précède, que le souvenir de la tradition païenne. Au reste, les fêtes chrétiennes la reproduisent souvent. Ainsi , cheat les Romains, k l'époque des Saturnales, on distribuait dés parts de gâteau , comme nous allons le faire tout à Theurè, et l'on invoquait Apollon, en disant : Phœbe Domine, ce qui signifiait : « Seigneur Phébus, guidez le sort , faites qu'il donne la fève au plus digne, » et les convives répétaient en chœnr : a P/uebe Domine. »
— Messieurs, dit le rentier, avant de manger le gâteau, je crois que nous devrions boire un coup de ce vieux Malaga.
— D'autant plus, reprit le savant , que nous avons des verres, et que nous ne boirons pas dans le crâne de notre père ou dans celui de notre ennemi, ainsi que le faisaient les Gaulois. Je trouve même le verre plus commode que la corne de bœuf sauvage [urus), dont se servaient les Francs. Cependant il est une coutume que je regrette : c'était de boire tous dans la même coupe en signe d'union et d'amitié ; je parle de la France, car en Allemagne et en Belgique, on boit souvent dans un seul verre. En Angleterre, l'usage de la coupe subsiste encore pour les banquets et les festins solennels. On met dans un grand vase d'argent quelques gouttes des vins et des liqueurs qu'on a bus pendant le repas ; puis, on présente cette coupe à chaque convive qui y porte les lèvres, essuie avec un linge de fine mousseline la place où il les a posées, et passe ensuite la coupe à son voisin. Tous les convives restent debout pendant que la coupe se vide, et cette cérémonie a un caractère religieux compris de tous les invités. Si je ne me trompe, cette coutume anglaise doit encore être un souvenir de l'antiquité; car, chez les Grecs, on apportait une coupe au commencement du souper, chaque convive la portait à sa bouche, et ce premier coup bu par toute l'assemblée, était un symbole de lamitié qui devait unir tout ceux qui en faisaient partie (Ij.
(1) Sous le Ulre ponopeui i^ Éloge de Jean Raisin et de sa bonne mère la vigne, nous publions en ce moment un joli volume rempli de faits curieux et d'anecdotes piquantes, et contenant tout ce qui s'est dit, écrit et chanté de plus remarquable sur la dive bouteille, depuis le
— Sait-on , demanda M. Brillant , depuis quelle époque on connaît les verres'f
— Les opinions sont partagées à cet égard , répondit M. Grimardias : quelques historiens croient que la fabrication du verre a été trouvée sous le règne de Salll, et soutiennent que Salomon a connu les verres à boire. D'autres prétendent qu ils ont été connus mille ans avant Jésus- Christ. Ils disent que des marchands de nitre traversaient la Pbéuicie, et qu'ayant faim ils firent cuire leurs aliments aux bords du fleuve Bélus. Pour élever leurs trépieds, ils placèrent dessous des morceaux de nitre qui s'embrasèrent, se fondirent, et formèrent de petits ruisseaux d'une liqueur qui , se figeant peu de temps après, leur indiqua la manière de fabriquer le verre. Vous savez que ce n'est guère qu'au xvii* siècle, que l'usage des verres s'est répandu en France , puisqu'au xvi" on ne les voyait paraître que dans les fêtes solennelles..
A la suite de cette dissertation, on but un verre de vin de Malaga, et M. Tapagini, étant le plus jeune de la société, distribua les parts de gâteau. Contre l'attente générale, on n'y trouva pas de fève, ni même rien qui pût en remplir l'office. . . . Nos gastronomes se regardèrent d'abord
déluge jusqu'à nos jours. Ajoutons que, loin d'approuver Tivresse, Fauteur s'est, au contraire, inspiré de cette sage et judicieuse sentence de TEcciésiastc : Paucuta non Icedunt poeula, muUa nocent ; et que c'est en compagnie de tous les prosateurs et de tous les poètes :
Qui depuis trois mille ans et jusques à nos jours Ont chanttf le bon viu. Cornus et les Amours,
que M. Adolphe Rlfcard disserte dans plus de 200 pages sur le jus de la treille, sur son histoire, son culte, ses adorateurs, sa poésie, sa gloire et ses mérites. {Note de Viiiteur. )
80 LE BANQUET DES SEPt GOURMANDS.
avec un grand séricui mêlé de irisieSâej qui se Iransforma prouiptenient en un éclat de rire hûmérique.
M. Martin ne riait pas, lui; sa situation était critique, embarrassante, sa douleur profonde, et il se souvenait du sel qu'il avait renversé. Ce qui mettait eticore son esprit à la torture, c'est que sa part de gâteau semblait avoir été entamée : comment ? par qui? notre rentier ne pouvait le savoir et ne rapprit que le lendemain. Nous qui tenons k ne rien laisser dans l'obscurité, nous allons faire connaître la cause de cette malencontreuse aventure. Le gâteau aurait dû être servi immédiatement après le potage; mais le pâtissier se trouva en retard, et notre amphitryon , séduit par les discours de M. Grimardias, oublia à sou tour de le faire servir. La cuisine resta quelques instants déserte; un matiditehat&'y introduisit, et n'ayant pas le loisir de choisir la place, se mit à grignoter à l'endroitde la fève. Surpris par la domestique, il se sauva sur les toits , oh pour punition de ses méfaits on le trouva le lendemain étranglé par Ift fève qui était obstinément restée dans son gosier. Pour comble de malheur, on entendait un marchand , crier à tue-tête dans la rue : Tirez la fève , croquez la fevët mangez la fève, « Le ^ sort se joue de moi, pensait M. Martin; on dirait que ce marchand est lé complice de cet infernal pâiissiet, » et il poussait des soupirs à fendre le cœur de tout homme sensible. Mais revenons à nos autres gastronomes.
Après une série d'épi thètes peu charitables adressées au pâtissier qui avait abusé de la confiance qu'on avait mise en lui, M. Maigret prit la parole :
— Messieurs, dit-il, aucun de nous ne peut rendre M. Martin responsable de Terreur d'un homme qui de-
LA FÊTE t>Ë9 Rdl6. SI
vrait être déiîhtt de ies nobles fonctioos de pAti0Bier..<..
— • Oai, il devrait être puni, s'écrièrent à h fois Tft^
vocat, le compositeur et Tanteur dé Y Homme ti'ànquilië,
— Néanmoins , reprit le docteur, ]e dois déclarer qne Je suis venu ici avec la ferme résolution de Vous inviter tous à dtner, si j'avais le bonheur d'obtenir la fève. Eh bieni je persiste, malgré Taccident qui est arrivé ce Soir, et je vous convie tous k venir chez moi, le mardi gras prochain, à cinq heures de Taprès-midi.. ..
Une douce espérance ranima le cœur de nos cinq gourmands, et M. Martin lui-même m put s*empêcher de la partager. M. Brillant, qui ti'était pas moins flatté que les autres, remercia le docteur en lui disant :
— Ce trait d'urbanité honore votre caractère, mon sieur, et Thistoire en a souvent consigné dans ses fastes qui ne sauraient lui être comparés. Recevez, au nom des personnes ici présentes Texpression des sentiments que... qui... Il fut impossible à l'orateur d'achever sa phrase; rémotion lui coupa la voix, li ce point que Tapâgini, parlant tout bas à M. Patelin, lui dit : — M. Brillant pa^ ratt bien ému; aurait^l, par hasard^ plus fêté Bacchus que Cornus? — Cela lui arrive quelquefois, » répondit l'avocat.
— C'est à moi de vous remercier tous, reprit M. Maigret) car votre, présence chez moi sera un honneur dont je tâcherai de ne pa^ me rendre indigne. Si vous le permettez , je vous ferai même lier connaissance avec quelqu'un qui né partage pas nos opinions sur la science phagùtecknique , et qui nous condamne ouvertement en disant que nous perdons notre temps à de ridi'* cuIps RUilités. Il cherchera peut-être, je vous en préviens,
à VOUS convertir à ses doctrines; mais, votre bienveillance lui pardonnera ses erreurs, et je compte sur le savoir de M. Grimardias, sur la bonté de M. Ûarlin, et sur les qualités qui vous distinguent tous, messieurs, pour contribuer à' remettre mon ami dans la bonne voie.
À cet instant de leur causerie, il s'en fallait de très peu que la réunion de nos gastronomes ne se transformât en société d'admiration mutuelle ; il est vrai qu'elle eût eu cela de commun avec beaucoup d'autres.
Tous les convives applstudirent chaleureusement aux derniers mots prononcés par le docteur, et ils allaient se séparer, lorsqu'on entendit les sons d'un cor de chasse qui par parenthèse jouait horriblement faux. M. Grimardias ne voulut pas laisser une si belle occasion de justifier les éloges que le docteur venait de lui donner :
— Cet instrument, dit-il, me fait souvenir qu'au moyen âge le cor marquait la noblesse et le droit de chasse; mais, chose plus intéressante encore, il servait aussi à annoncer aux convives d'un repas qu'ils devaient se laver les mains; lorsqu'il sonnait à cette occasion, on appelait cela conm' l'eau^ et les dames trempaient leurs doigts dans de l'essence de rose. Seulement, il y a quelques siècles, le cor indiquait le commencement du dtner, et nous sommes à la fin.
Le cor continuant à sonner aussi faux que précédemment, ce qui agaçait les nerfs de Tapagini, et la table se trouvant dégarnie, les cinq gourmands quittèrent M. Mar* tin en le remerciant de son hospitalité. Gomme il les reconduisait avec un flambeau jusqu'au bas de l'escalier, le savant lui dit en le quittant :
— Nous ne sommes plus au temps où les rues de Paris
étaient si obscures, que les valets reconduisaient les convives chez eux avec des flambeaux allumés; depuis Philippe-Auguste, qui fit mettre des lanternes dans la capitale, nous avons moins à redouter l'obscurité de la nuit, qui permettait aux voleurs d'agir avec impunité.
— Il me semble pourtant que les becs de gaz n'éclairent pas très bi^n ce soir, dit M. Brillant, qui décidément n'était pas dans un état normal. — La porte cochère s'ouvrit, et les convives s'éloignèrent.
Quand M. Martin se trouva seul, il fut en proie à une foule d'idées noires ; le sel qu'il avait renversé et le gâteau sans fève lui revinrent à l'esprit. Il s'endormit cependant, mais son sommeil fat troublé par un cauchemar qui mit obstacle k sa digestion. Sous Timpressiou de Terreur commise par son pâtissier, il vit autour de lui tous les clients de M. Patelin, qui falsifiaient ses aliments à qui mieux jnieux. Il se réveilla au milieu de la nuit, et • livré à de profondes méditations, il eut peur que ce rêve ne fût même encore un sinistre présage. Notre rentier devait en efl'et payer bien cher son amour pour les bons diners. Mais n'anticipons pas sur les événements, et disposons-nous k raconter le repas fameux qui eut lieu chez le docteur Maigret.