‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 23 sur 23 · LA MALMAISON · texte numérisé non relu

LA MALMAISON

Sous les arbres séculaires du parc du château de la Malmaison, à l'aube de son étonnante fortune, Bonaparte venait se reposer de ses victoires etgoûter auprès de Joséphine les brèves joies d'une tendre affection.

Dans les allées ombreuses, sur les rives gazonnées de l'étang aux eaux tranquilles, le Premier Consul promenait son rêve, heureux de vivre quelques instants d'un bonheur dont son génie semblait jaloux.

Héros d'Italie, d'Egypte et d'Allemagne, savants illustres, grands artistes se pressaient en foule autour du jeune général, idole tutélaire dans les bras de laquelle la France reconnaissante allait bientôt se réfugier. A ses côtés, épouse adorée, Joséphine de Beauharnais, au milieu d'une cour de jolies femmes aristocrates et plébéiennes, étalait ses grâces nonchalantes de créole, captivant par son sourire charmant les plus farouches révolutionnaires.

L'écho des bocages retentissait des chocs de

(1) Ces quelques pages, concernant l'époque napoléonienne, m'ont été suggérées par la lecture de Simples notes sur la Malmaison, manuscrit a moi confié par M. Emile DeshaySé

traînées de sabres et des joyeux rires de jeunes beautés dont le dernier bourreau s'était détourné. La paix semblait affirmée; on vivait enfin! on aimait! Et les horribles jours n'étaient plus qu'une vision déjà lointaine dont l'esprit ne voulait plus se souvenir. Les plaisirs et le luxe avaient reconquis leur place dans ce monde nouveau du Consulat et les femmes ne songeaient qu'à déployer toutes les grâces de leur jeunesse, douce récompense des hauts faits des jeunes guerriers. Mars avait déposé son armure et s'était fait aimable. Les tendres aveux s'échangeaient sous les discrets ombrages. Que de promesses d'amour éternel s'échappaient des lèvres de cette jeunesse ardente épargnée par le couperet révolutionnaire! instants fugitifs comme le baiser! Mais aussi que de serments ne furent jamais tenus! Fleurs qui semblaient immortelles et qui devaient tomber sous l'éclair d'un coup de sabre. Couronnées des violettes parfumées et des roses de la Malmaison, les coupes étaient à peine effleurées des lèvres que le boute-selle sonnait. Et les douces promesses allaient se perdre dans le fracas des lointaines et terribles chevauchées ! Comme le destin des hommes, celui des choses est changeant. L'aimable et gracieux séjour de la Malmaison devient l'asile de recueillement où Joséphine, l'Impératrice des Français, la compagne choisie par le guerrier couronné vient cacher son impériale douleur.

Bonaparte n'était plus et l'Empereur était né! Au souverain tout puissant, il fallait l'espoir d'une descendance héritière de son glorieux nom et gar-

dienne des destinées de la Grande Nation dont il incarnait l'universel génie.

Son union avec Joséphine était restée inféconde.

Longtemps le cœur de l'époux fut inflexible. Il ne devait pas sortir vainqueur de la lutte engagée contre la raison d'état, celle qui, nouvelle Egérie, avait pris le jeune héros par la main, l'aidant à remplir sa colossale mission, dut s'incliner, obéir à sa douloureuse destinée et ensevelir à la Malmaison ses larmes et son deuil inconsolable d'Impériale divorcée.

L'union des âmes, était rompue et avec elle le charme des triomphes qui avait placé l'enfant chéri de la victoire à la tête de la nation française.

Et, maintenant, c'était l'union des intérêts et l'ambition démesurée qui allaient régner dans le beau pays de France. Le poids des succès devait peser lourdement sur une patrie agrandie, dont les nouveaux sujets, Allemands, Belges et Italiens se désafîectionnèrent rapidement.

On ne peut juger équitablement les quelques grands hommes que Dieu a mis à la tête de l'humanité et nous ne pouvons approfondir ses desseins insondables. Mais nous devons constater que sa main les a presque tous précipités du faîte des grandeurs quand le destin qu'il leur avait marqué dépassait la limite des aspirations de la nature humaine. Napoléon divorcé, pour égaler le prestige des vieilles familles régnant en Europe, mit tout en œuvre pour trouver l'auguste princesse qu'il devait revêtir du manteau impérial semé d'abeilles d'or.

Son choix définitif s'arrêta sur Marie-Louise, fille de son ennemi, l'empereur d'Autriche. Il se flattait, par cette alliance, d'attacher le Saint Empire à sa fortune, le faire contribuer a ses gigantesques projets et apaiser ainsi les rancunes des peuples vaincus. Cette alliance fut trompeuse. Et quand les heures sombres sonnèrent, l'impériale épouse, otage de son ancienne patrie, ne sut pas comprendre ses devoirs de souveraine, de femme et de mère. Le sang germain coulait lourdement dans ses veines, ce n'était pas celui des vaillantes Sabines!

Lasse de son favori, après lui avoir ouvert les portes de toutes les capitales du continent et lui avoir décerné les plus sublimes et les plus incroyables triomphes, l'inconstante fortune l'abandonna dans les steppes glacés de Russie, au milieu de l'embrasement de Moscou allumé par les soins de Rostopchine, le sauvage mais patriote moscovite. Sur la route de son affreux retour, elle sema les débris de son incomparable armée, semblant vouloir proportionner la grandeur de la chute à la taille de celui qu'elle avait élevé si haut !

La retraite de Russie, avec toutes ses horreurs, cette marche en arrière d'une armée où se parlaient toutes les langues de l'Europe, cette déroute de braves réduits à la dernière misère par le froid et la faim ne furent jamais honteuses. On mourait là où on s'arrêtait! La Bérésina avec ses ponts rompus, approfondit encore le désastre de la grande armée mais arrêta aussi la poursuite de la cava)erie russe. Dans la chute du maître de l'Eu-

rope, la grandeur du héros et de son destin reste ineffaçable.

Et quand Napoléon, escorté de l'élite de ses cavaliers, harcelé par les hordes cosaques, passait à travers les débris de ses soldats gisant sur la neige, exténués ou blessés, des bras s'élevaient menaçants vers lui, des bouches réclamaient : « Du pain ! du pain! » Mais l'Empereur, en passant, leur criait désespérément : « Mes enfants, je n'en ai pas pour moi ! » Et les bras s'abaissaient et des bouches prêtes à maudire s'élevait ardemment le cri: «Vive l'Empereur! » puis ce fut Leipzig et la trahison des Saxons !

Et maintenant ce n'est plus le sol conquis qu'il faut défendre c'est la terre même de France.

C'est ici que se révèle, dans toute son ampleur, le génie guerrier de Napoléon, Avec un fantôme d'armée il tient tête à tous ses ennemis. Montmirail, Champaubert, Vauchamps sont des noms de bataille à saluer aussi bas que ceux d'Arcole, de Rivoli et de Marengo. L'ennemi, étonné et vaincu recule et si la patrie avait pu porter à l'aide de Napoléon quelques bataillons de plus, les armées russe et prussienne étaient infailliblement jetées hors la frontière. Le destin ne devait pas en être ainsi.

Au lieu de la victoire ce furent Fontainebleau et l'île d'Elbe.

L'Europe n'en avait pas fini avec l'Empereur. Les vieux soldats portaient bien la cocarde blanche des Bourbons, mais ils gardaient pieusement celle de Napoléon dans le sac, comme son souve-

nir dans leur mémoire. Le passé n'était pas mort, et on parlait chaque jour de « lui »,

Et quand l'aigle prit son essor de Pile d'Elbe, quand le pied de Napoléon toucha le sol de France ses vieux soldats jetèrent au vent la cocarde blanche au cri de : « Vive l'Empereur! » On se pressait autour de lui, on lui serrait la main avec ardeur, on baisait presque les pans de la redingote grise du père des soldats, du petit Caporal !|

La France, reconquise par l'amour de son armée, par l'attachement d'une grande partie du peuple, allait jouer sa dernière partie et la plus terrible.

Napoléon, pour tenir tête à l'Europe entière, réunit en quelques jours une armée formidable qu'il dirigea sur la Belgique où son sort et celui de la France devaient se décider. Jamais, sans en excepter l'époque d'Austerlitz, Napoléon ne fut à la tête d'une armée plus fanatique pour son chef que celle de Ligny et de Waterloo.

Mais Dieu avait définitivement abandonné celui qu'il avait suscité pour clore l'ère épouvantable des excès de la Révolution. Il l'arrêta en pleine victoire. Grouchy ne parut pas! Désormais vaincu à jamais. Napoléon reprit la route de France et accompagné de quelques fidèles, des débris de ses vieux grognards, il vint chercher pour quelques instants un abri à la Malmaison. Ce fut là, son dernier séjour en France.

Vaincu, mais espérant encore tenir tête aux rois et aux peuples dépossédés, il franchit le seuil de

cette demeure témoin de son bonheur passé et repos de sa gloire naissante.

Les superbes cavaliers de jadis ne l'escortaient pas. Il les avait semés partout, sur tous les champs de bataille. Mais ceux qui restaient de l'élite de ses vieux grenadiers marchaient derrière l'Empereur aussi sombres que lui-même, l'uniforme en lambeaux, sous le drapeau déchiqueté par les balles et la mitraille. Et il comptait sur l'héroïsme de ces vieux soldats et la fidélité de quelques généraux pour conjurer la fortune. Mais il comptait aussi sans la trahison, sans l'abandon de compagnons qu'il avait comblés d'honneurs et de fortune.

Fouché, sa créature et son ennemi, veillait dans l'ombre. Ce fut cet homme qui fut l'âme damnée de ses adversaires et l'instrument de sa chute. L'Empereur dut s'incliner sous la félonie de ce triste personnage qui avait trompé tous les partis, les uns après les autres. Il dut aussi courber la tête devant le lâche avis du Comité de Salut public, lui faisant entendre qu'il devait déposer la couronne que son épée lui avait conquise et il prit encore une fois l'amer chemin d'un exil qui devait consacrer à jamais sa grandeur surhumaine.

Au bruit du canon des alliés, Napoléon désormais sans sceptre, mari sans épouse et père sans enfant, quitta la Malmaison pendant la nuit, fantôme d'Empereur auquel ses vieux et fidèles grenadiers ne purent même pas adresser le dernier salut ! Les torches de la veillée d'armes d'AusterUu étaient éteintes depuis longtemps !

Croyant que la grandeur de ses exploits lui assurait le respect et les justes égards de ses ennemis et confiant dans la loyauté et la générosité de l'Angleterre, suivi de quelques fidèles, il se remet entre les mains de son plus mortel adversaire.

Ce n'était pas au foyer d'une noble nation qu'il venait prendre place î Comme hospitalité, la vile nation de trafiquants lui offrit une prison, Sainte- Hélène ! île lointaine et battue des flots d'un Océan furieux. Elle se fit la geôlière bien payée par les nations qu'il avait foulées sous son talon de conquérant. L'Angleterre comptait un grand forfait de plus dans son histoire. Après Jeanne d'Arc, Napoléon ! Mais la mémoire des peuples est fidèle et si éloigné que puisse surgir le châtiment, Dieu Ta marqué irrévocablement. Son bras le déchaînera aussi terrible qu'il aura été long à éclater. La France, malgré son apparente légèreté, n'oublie pas. Elle se souvient toujours qu'une éclatante réparation lui est due, qui doit effacer les vieilles dettes dont le Royaume-Uni est resté comptable envers elle.

Souvenons-nous toujours de la dette anglaise mais pensons aussi à la dette allemande plus voisine de notre époque.

Paris était investi de toutes parts. Les Prussiens à l'ouest de la capitale avaient leurs avant-postes de Saint-Cloud à la Seine, en face de Croissy. Le château de la Malmaison, abandonné à l'ennemi, abritait ses grand'gardes et la demeure de Napoléon était souillée par la présence des soldats du roi Guillaume. Tout avait été mis au pillage et les

appartements étaient dans le plus triste délabrement.

Le 21 octobre 1870, l'armée de Paris fit une sortie vigoureuse pour tâter Pennemi et en même temps pour aguerrir ses jeunes soldats et mobiles. Le combat fut acharné dans le parc de la Malmaison et sur les pentes de la Jonchère.

1 5.ooo hommes représentaient Parmée française mais la lutte ne fut véritablement soutenue de ce côté que par 12 à i5.ooo hommes du i er zouaves de marche et du 36 e de marche. Ces quelques lignes dans leur tristesse ne nous montreront pas les brillants soldats de la grande époque, mais elles sauront nous dire que les petits troupiers de 1870, mal vêtus, mal chaussés, surent audacieusement regarder Pennemi en face et se sacrifièrent sans murmurer pour Phonneur et Pindépendance de la Patrie envahie ! Les vigoureux efforts du commandant Jacquot à la tête de ses braves zouaves et lignards, sa mort héroïque, témoignent que le feu sacré existait toujours dans Pâme française. Voulant reconnaître Pintrépide conduite du « héros de la Malmaison (1) » la ville de Rueil à défaut d'un monument tint à honneur de rendre hommage à son héroïsme.

La route qui longe Pancien parc de la Malmaison et aboutit à Saint-Cucufa porte le nom du commandant Jacquot.

J'ai mis en lumière le rôle du domaine de la

(1) C'est le titre donné au commandant Jacquot par tous es historiens de la guerre de 1870-71.

Malmaison à trois époques différentes. En quelques lignes, voici la dernière phase de son existence.

Après la guerre de 1870-71, le gouvernement de la République laissa tomber en ruines la demeure impériale. Le parc, d'abord livré à l'abandon, fut ensuite morcelé et vendu pour la construction de villas. Un homme de bien, M. Osiris Iffla fit l'acquisition des ruines du château et du terrain qui l'entourait. Il eut la belle pensée de reconstruire l'édifice détruit tel qu'il était sous l'Empire. Et le château restauré, il l'offrit à l'État français qui rentrait ainsi en possession d'une œuvre historique dont son devoir aurait dû être de ne jamais se dessaisir.

Et maintenant la Malmaison se dresse toute blanche au milieu de la verdure, semblant attendre le retour de Bonaparte et de Joséphine. Mais le passé ne revit pas. Seul le souvenir en reste avec ses regrets et ses enseignements.

«su*.

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