‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 33 sur 63 · CAPITULATION · texte numérisé non relu

CAPITULATION

Et cependant les inquiétudes allaient croissant d'heure en

heure. Le bombardement, un instant ralenti par notre at-

25 taque sur Montretout, avait recommencé avec une violence

inouïe, et les Prussiens l'avaient ouvert le 2 1 au matin contre

Saint-Denis. Ils voulaient rendre Saint-Denis intenable à nos troupes, s'y installer à notre place, et, de là, foudroyer Belleville. Ils se flattaient que la population turbulente de Belleville, chassée de son quartier, se répandrait dans Paris, mettrait partout le désordre, en y portant le pillage. — Ainsi, 5 nous étions menacés de la guerre civile dans un avenir prochain. C'était le restant de nos écus.* Il ne fallait plus, pour la prévenir, faire fond sur le gouvernement ; il était absolument discrédité. Il ne restait en place ^ que par Pim- . possibilité oU nous étions d'en trouver un autre. Mais c'était lo de toutes parts un effroyable déchaînement contre son inertie et ses maladresses; on s'en prenait surtout à Trochu; le bruit courait dans Paris qu'il était en proie à des hallucinations ; qu'il voyait Geneviève, patronne de Paris, et qu'il avait mis, dans une proclamation officielle heureusement in- 15 terceptée par Jules Favre, les habitants de la capitale sous la protection de la sainte. Il portait les bottes molles des héros d'opéra-comique et le bonnet de soie noire du marguillier. Il n'en faut pas davantage à Paris pour rendre un homme ridicule, surtout quand il n'a pas réussi. Cette marée 20 d'impopularité monta si vite et avec un tel bruit, que le gouvernement de la défense nationale se vit forcé d'y céder : il décida que le commandement en chef de l'armée de Paris serait désormais séparé de la présidence du gouvernement. Il nomma le général de division Vinoy commandant en chef 25 de l'armée de Paris, et tout en conservant au général Trochu la présidence du conseil, il supprima le titre et les fonctions de gouverneur. — Et c'est ainsi que fut accomplie cette parole de l'Écriture : ' ((Le gouverneur de Paris ne capitulera jamais. » 30

L'occasion était belle pour l'émeute. Vous avez pu re-

marquer qu'aprës chacune de nos grandes catastrophes les partisans de la Commune avaient jailli de leur obscurité, comme les diables d'une boîte à surprise.* Nous ne pensions guëre à eux ; car leurs journaux s'étaient tus, faute de public, 5 et il nous avait semblé que leurs rangs s'étaient fort éclaircis. Si peu qu'il restât de ces fanatiques, qui ne reculaient point devant l'idée de la guerre civile, ils se tenaient prêts, et crurent le moment venu. Dans la nuit du samedi au dimanche, une poignée d'émeutiers forçaient les portes de Mazas,

10 avec la complicité du directeur de la prison, qui fut révoqué deux jours après, et enlevèrent plusieurs détenus politiques. La troupe se rendit ensuite à la mairie du 20* arrondissement, * oli elle pilla 2,000 rations de pain, et but une barrique en l'honneur de la Commune restaurée. On les balaya

15 le lendemain sans qu'ils fissent mine de résister.

Mais peu après, le ioi« bataillon de marche s'en vint, au nombre de cent cinquante à peu près, à l'Hôtel de Ville, et déboucha sur la place, juste au moment oii les délégués d'une manifestation sans armes sortaient d'une audience qui leur

20 avait été accordée par les membres du gouvernement. Quelques coups de fusils partirent de ce groupe, et frappèrent, dans les rangs, des mobiles bretons qui gardaient l'Hôtel de Ville. Un jeune lieutenant tomba percé de trois balles. Les mobiles ripostèrent par un feu de peloton." La foule

25 était énorme ; elle se dispersa, courant, criant, se bousculant. Quelques victimes restèrent sur le carreau. L'affaire semblait finie, quand tout à coup les fenêtres des maisons situées en face de l'Hôtel de Ville s'ouvrent, et de là éclate une vive fusillade. Ordre est donné aux troupes massées sur la place

30 de prendre ces maisons. Tout cela ne dura guère que vingt

- minutes.

Cette échauflFourée, quand Thistoire en fut connue du public, ne fit pas grande sensation. Elle excita plus de mépris que de colère. Le nombre des assaillants avait été si faible, ils avaient été si vite mis à la raison ; leur entreprise, ainsi conduite, semblait si absurde, qu'on les traita plutôt comme 5 des fous que comme des conspirateurs. On se contenta d'ajouter que c'étaient des fous dangereux, et qu'il en fallait finir avec ces éternels artisans de désordres, qui voulaient ajouter à tant de maux dont nous souffrions déjà celui de la guerre civile. Le gouvernement, en qualifiant, dans l'acte lo d'accusation, les faits reprochés à l'un d'eux (( de connivence ou intelligence avec l'ennemi, » paraissait insinuer que M. de Bismarck avait payé ces émeutes. Beaucoup de gens le croyaient.

C'était une opinion bien peu vraisemblable. Le ministre 15 prussien n'avait déjà plus, à ce moment, besoin d'une révolution dans Paris pour lui en ouvrir les portes. Notre situation allait s'aggravant d'heure en heure. Ce n'était plus seulement Chanzy, dont nous apprenions la déconfiture, qui était complète, c'était Faidherbe, notre dernier espoir, qui 20 se trouvait pris entre deux armées ennemies, et qui, loin de venir à notre secours, avait grand'peine à se sauver luimême. 'L^ Officiel nous donnait ces nouvelles, une à une, sans y joindre un mot de commentaires, comme s'il nous eût voulu dire : a Vous voyez ! c'est la situation ! qu'en pensez 25 vous ? que feriez-vous à ma place ? »

Ce silence nous irritait et nous désespérait en même temps. De quelque côté que tombassent nos regards, nous apercevions des signes non équivoques de dissolution prochaine. On avait rationné la population à trois cents grammes de 3° pain par jour et à trente grammes de viande de cheval. Il

fallait trois heures de queue pour obtenir sa portion chez le boulanger et chez le boucher, et souvent même les mesures étaient si mal prises, que de pauvres gens, qui n'avaient rien d'autre à manger, trouvaient en arrivant à leur tour visage de S bois * et place nette. Il m'est plus d'une fois arrivé de donner mon morceau de pain à telle femme qui pleurait. « Comment voulez-vous que je fasse ? disait-elle. Point de piain, et pas moyen d'en avoir. » Ce pain, il était si horrible, que le cœur me soulevait rien qu'à le voir sur la table. Je pré-

10 ferais manger du biscuit, dont j'avais une petite provision. C'était pourtant la seule nourriture d'une foule de familles, dont beaucoup avaient été aisées.

La nécessité d'une capitulation commençait à se faire jour dans les esprits, qu'elle remplissait de trouble et d'angoisse.

15 Les bruits les plus contradictoires couraient en ville au sujet de l'approvisionnement de Paris. Les optimistes disaient qu'on avait de la farine pour jusqu'au 15 mars; les mieux informés avouaient qu'il ne restait plus à manger que pour huit jours au plus, et que le 3 février, la ville se trouverait

20 sans un morceau de pain, aux prises avec les difficultés d'un ravitaillement impossible. Un million de créatures humaines mourrait de faim avant qu'un sac de blé eût débarqué en gare.

On contait qu'à l'Hôtel de Ville, le gouvernement s'agi-

25 tait sur place * en proie à de cruelles incertitudes. Il avait convoqué en conseil extraordinaire tous les officiers supérieurs de l'armée, leur avait exposé la situation de nos approvisionnements et de nos armées, et les avait interrogés l'un après l'autre sur ce qu'il y avait à faire, promettant le

30 commandement en chef à qui voudrait prendre sur soi la responsabilité de la défense à outrance. Des généraux on

avait passé aux colonels, puis aux simples capitaines, et tous avaient, l'un après Tautre, décliné ce redoutable honneur.

Il ne restait donc plus qu'à traiter. La conviction de nombre de personnes, c'est que déjà Jules Favre négociait la convention, et qu'on ne la révélerait au public qu'après 5 qu'elle aurait été signée. Il régnait dans la ville une effervescence incroyable. A midi, on contait que Gambetta, exaspéré de tant de désastres, s'était tiré un coup de pistolet dans la tête. A deux heures, on assurait qu'il avait été assassiné ; à trois, qu'il avait été bloqué dans Lille avec Faid- 10 herbe ; qu'un nouveau gouvernement était installé en province, sous la présidence de M. Thiers.

C'est le 27 janvier que nous sûmes enfin notre sort. Il parut au Journal Officiel une note ainsi conçue :

« Tant que le gouvernement a pu compter sur une armée 15 de secours, il était de son devoir de ne rien négliger pour prolonger la défense de Paris. En ce moment, quoique nos armées soient encore debout, les chances de la guerre les ont refoulées, l'une sous les murs de Lille, l'autre au delà de Laval, la troisième sur les frontières de l'Est. Nous avons 20 dès lors perdu tout espoir qu'elles puissent se rapprocher de nous, et l'état de nos subsistances ne nous permet plus d'attendre. Dans cette situation, le gouvernement avait le devoir absolu de négocier. Les négociations ont lieu en ce moment." 25

Cette communication était trop attendue, elle avait été • trop préparée pour frapper la population comme d'un coup de foudre. Je ne saurais mieux comparer l'effet qu'elle produisit sur nous qu'à ce mélange de sentiments contraires qui se partagent notre âme à l'annonce de la mort qui termine 30 une longue et douloureuse maladie. Cette mort était inévi-

table ; elle décharge donc Tâme d'un invincible poids, et il s'échappe un soupir, non de satisfaction, mais de soulagement ; ah ! c'est donc fini ! nous savons à quoi nous en tenir : nous ne serons plus en proie à cette incertitude, à ce

5 flux et reflux perpétuel d'espoir et de terreur. Il y a comme un affaissement de toutes les forces, comme une détente des nerfs trop longtemps surexcités. Et d'un autre côté, ce malheureux qui vient de mourir, on l'aimait tendrement; si faible que fût cette lumière d'espérance qui brûlait dans les

ïo cœurs, on la conservait précieusement allumée, tant que la vie respirait en sa poitrine, et elle éclairait les visages d'un rayon de joie. Et voilà qu'aujourd'hui c'est fini, bien fini ; une sourde rage contre le destin, une morne douleur s'empare de ceux qui le regrettent, et les plonge dans la

15 consternation.

Ce sont^ là, si je ne me trompe, les sentiments que l'on aurait pu démêler dans la population parisienne. Aussi l'armistice attendu n'excita-t-il pas les désordres que l'on pouvait craindre. L'inexorable fatalité était là, qui de sa

20 main de fer pesait sur toutes les velléités de révolte ; et ce fut avec une douleur profonde, mais sans éclats de fureur, que nous lûmes sur les murs cette proclamation signée de tous les membres du gouvernement :

« Citoyens,

25 « La convention qui met fin à la résistance de Paris n'est pas encore signée, mais ce n'est qu'un retard de quelques heures.

« Les bases en demeurent fixées telles que nous les avons annoncées hier :

(( L'ennemi n'entrera pas dans Tenceinte de Paris ;

(( La garde nationale conservera son organisation et ses armes;

« Une division de douze mille hommes demeurera intacte ; quant aux autres troupes, elles resteront dans Paris, S au milieu de nous, au lieu d'être, comme on l'avait d'abord proposé, cantonnées dans la banlieue. Les officiers garderont leur épée.

« Nous publierons les articles de la convention aussitôt que les signatures auront été échangées, et nous ferons en lo même temps connaître l'état exact de nos subsistances.

« Paris' veut être sûr que la résistance a duré jusqu'aux dernières limites du possible. Les chiffres que nous donnerons en seront la preuve irréfragable, et nous mettrons qui que ce soit au défi de les contester. 15

« Nous montrerons qu'il nous reste tout juste assez de pain pour attendre le ravitaillement, et que nous ne pouvions prolonger la lutte sans condamner à une mort certaine deux millions d'hommes, de femmes et d'enfants.

« Le siège de Paris a duré quatre mois et douze jours : le 20 bombardement, un mois entier. Depuis le 15 janvier, la ration de pain est réduite à 300 grammes, la ration de viande de cheval, depuis le 10 décembre, n'est que de 30 grammes. La mortalité a plus que triplé. Au milieu de tant de désastres, il n'y a pas eu un seul jour de décourage- 25 ment.

« L'ennemi est le premier à rendre hommage à l'énergie morale et au courage dont la population parisienne tout entière vient de donner l'exemple. Paris a beaucoup souffert ; mais la République profitera de ses longues souffrances, si 30 noblement supportées. Nous sortons de la lutte qui finit,

retrempés pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre honneur, avec toutes nos espérances, malgré les douleurs de Pheure présente ; plus que jamais nous avons foi dans les destinées de la patrie.

(( Paris, 28 janvier, 187 1.»

C'était le 135*^ jour du siège. Tout était fini, bien fini, fini à jamais. Nous baissâmes la tête et nous revînmes au logis, les yeux pleins de larmes.

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