ATTITUDE DES PARISIENS
Que faisaient les Prussiens ?
L'histoire expliquera le secret de leur longue inaction, dont il nous est impossible aujourd'hui de connaître les causes bien exactes.* Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le 5 monde s'attendait à les voir, cinq ou six jours après Sedan, tomber sur Paris et en forcer les portes, et que le 19 à peine commencèrent à poindre leurs casques dans les environs de Saint-Denis.
On suivait leurs étapes par ces avis insérés coup sur coup 10 et jour par jour dans les feuilles publiques : Les trains ne vont plus que jusqu'à Bar-le-Duc, et, le lendemain, jusqu'à Vitry, et deux jours après jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Épernay. Nous mesurions ainsi de combien de lieues décroissait la France. Le matériel des chemins de fer se re- 15 pliant de ville en ville sur Paris, nous avertissait du terrain abandonné à l'ennemi, et la ceinture que formaient les Prussiens autour de nous allait se rétrécissant sans cesse, jusqu'à l'heure où Asnières et Vincennes devinrent enfin têtes de ligne.'' Le lendemain, tous les wagons, toutes les machines, 20 tout ce qui sert à l'exploitation des chemins de fer était remisé dans Paris, et les portes par oh les trains s'échappaient de la grande ville étaient murées et fermées.
Il est bien probable que ceux qui en conteront le siège à la postérité ne montreront chez les Parisiens, durant cet intervalle, qu'une ferme et inébranlable résolution de vaincre ou de mourir ; ils étaleront Théroïsme de cette grande capitale, qui rompit, sans pâJir, avec ses habitudes de luxe et de mol- 5 lesse, et forma le projet de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre lâchement. En réalité, les sentiments qui agitèrent la bourgeoisie parisienne pendant cette période d'attente furent très complexes, et d'une analyse qui ne laisse pas d'être délicate à l'observateur. lo
Au fond de tous les cœurs, il y avait — cela était absurde, insensé, ridicule — mais enfin il y avait comme un secret espoir que les choses s'arrangeraient, que les Prussiens s'arrêteraient en route. Sur quoi fondait-on ces illusions singulières ? Sur tout et sur rien. Guillaume avait déclaré 'qu'il 1$ ne faisait la guerre qu'à l'empereur Napoléon. Eh bien I disait-on, voilà l'empereur tombé ; pourquoi le roi de Prusse poursuivrait-il la campagne contre une nation qui ne lui a rien fait ? Il aura peur, ajoutait-on, de la République française, et de la propagande des idées démocratiques dans son armée, 20 On comptait encore sur l'intervention de l'Europe : la Russie ne permettra pas à la Prusse qu'elle poursuive des conquêtes qui deviendraient inquiétantes pour la sécurité de l'Europe. L'Angleterre doit sentir que, la France vaincue et dépecée, ' ^ Guillaume mettra la main sur la Hollande, et prétendra à 25 l'empire des mers. Tous les jours nous lisions dans les journaux des notes où l'on nous leurrait des plus belles espérances d'intervention prochaine. On ne citait pas, en revanche, les articles où le Ttmes déduisait froidement les raisons qui devaient engager l'Europe à s'abstenir et lui conseillait une 30 indifférence où elle n'était que trop encline.
Mais ce qui nourrissait par-dessus tout ce rêve insensé du public parisien, c'est cette incurable vanité qui est le fond de notre caractère national. La prise de Paris nous semblait ,être un monstrueux sacrilège, un attentat si épouvantable 5 contre toutes les lois divines et humaines, qu'il ne pouvait pas nous entrer dans l'imagination que ce crime achevât de se commettre. Non, cela n'était pas possible ; la terre s'ouvrirait plutôt et dévorerait les maudits qui oseraient porter la main sur l'arche sainte.
lo A travers ces illusions, un sentiment tout contraire se faisait jour dans toute la bourgeoisie : c'est qu'on devait rester à Paris, et y faire tête de son mieux à l'orage qu'on prévoyait. Il y a toujours, dans toutes les grandes occasions, une phrase consacrée qui exprime le sentiment public et sert
15 en quelque sorte de mot de ralliement. Il faut être là, était
le mot à la mode.
Le gouvernement de la défense avait engagé toutes les bouches inutiles à se retirer de Paris. Beaucoup de personnes de la classe aisée avaient, pour obéir à ces prescrip-
20 tions et par mesure de prudence, emmené leurs femmes et leurs enfants, qui aux bains de mer, qui dans des villes d'eaux, qui en Touraine et dans le midi de la France, et toutes étaient revenues, une fois ce devoir de famille accompli. L'émigra tion vers les côtes de la Normandie avait été considérable,
25 et c'était un spectacle curieux de voiries gares de ces plages ^ célèbres encombrées d'hommes, qui, tous, rentraient seuls à Paris sans qu'aucun besoin d'affaires les y rappelât. Mais ils s'étaient dit : Il faut être là. Ils se fcjrmaient en groupes animés, et tous, grands commerçants, avoués, avocats, fonc-
30 tionnaires, artistes, s'abordant, sans se connaître, entamaient conversation :
— Eh bien 1 vous aussi, vous retournez à Paris ?
— Ma foi I oui ; ce n'est pas pour le mal que je ferai aux Prussiens ; je ne sais pas tenir un fusil. Mais il faut être là.
Il faut être là I c'était le refrain universel, et Ton ne tarissait pas en railleries sur les hommes qui, pris de peur, ou 5 par des raisons personnelles, se sauvaient de Paris, sans espoir de retour. On les avait nommés \ts francs-traqueurs^ ou \qs francs-fileurs de la Seine. On contait qu'un journaliste connu, au moment d'enregistrer ses bagages, avait serré la main d'un ami qui l'avait accompagné jusqu'à la gare : lo
— Allons 1 mon ami, du courage 1 lui avait-il dit les larmes aux yeux. Il en faut pour quitter Paris en un pareil moment 1
On se répétait en riant le mot de l'artiste, à qui ses amis disaient avec reproche : 15
— Eh quoi 1 tu pars ?
— C'est plus fort que moi 1 leur avait-il répondu, je ne veux pas rester dans une ville qui ne se défendra pas.
Il y eut à cette heure grave un entraînement universel et qui fait le plus grand honneur à Paris. Cette nation si fri- 20 vole, si vaine, et que je viens de montrer moi-même si facile aux illusions, forma très simplement, mais très fermement aussi, le projet de résister jusqu'au bout, et quoi qu'il lui en pût coûter. Personne en ces jours-là n'avait prévu un blocus. Toute la population s'attendait à une attaque de vive force. 25 Elle pensait que les Prussiens, aussitôt arrivés, bombarderaient, et, sacrifiant cinquante mille hommes, passeraient entre deux forts. La perspective n'était ni rassurante, ni gaie pour des gens dont les trois quarts n'avaient pas tiré un coup de fusil, et cependant aucun n'avait reculé ; ils s'étaient 30 tous dit :
— Il faut être là I
La défense héroïque de Strasbourg avait monté toutes les imaginations. Tous les jours on voyait défiler sur les boulevards des compagnies de garde nationale, portant des
5 feuillages verts et des fleurs au bout de leurs fusils, qui s'en allaient Place de la Concorde présenter les armes à la statue de Strasbourg, et déposer leurs bouquets sur le piédestal. On faisait un discours patriotique, on chantait la Marseillaise^ on s'exhortait à imiter l'exemple de ces braves gens, qui, là-
10 bas, sous la mitraille, défendaient obstinément l'honneur de la patrie.
Les clubs (il y en avait beaucoup et de toutes sortes qui s'étaient fondés à Paris) agissaient encore dans ce sens. Personne n'eût osé seulement y prononcer le mot de paix.
15 On eût été honni, sifflé, conspué.
Ainsi s'entretenait ce foyer brûlant d'exaltation patriotique. Les politiques qui, du fond de leur cabinet, jugent froidement les choses, auraient mieux aimé que le gouvernement (quel qu'il fût) s'en allât droit aux Prussiens et leur dit :
20 Qu'exigez-vous ? Ne nous imposez que des conditions acceptables à la France, même après tant de défaites, et concluons la paix. Mais ils n'osaient que timidement et par voie oblique donner ces conseils, et ceux mêmes qui les trouvaient justes auraient craint d'en rien témoigner. Ce n'était donc,
25 les uns y allant de bon cœur, et les autres un peu malgré eux, qu'un cri dans la population : /
— Il faut être là 1