‹ Le siège de Paris (volume 3)Chapitre 30 sur 61 · DERNIÈRES OPERATIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES OPERATIONS MILITAIRES

Ce qui avait contribué à maintenir la bonne et vaillante humeur des Parisiens, c'était la persuasion que tout allait au mieux de Tautre côté des lignes prussiennes. Depuis le 20 décembre jusqu'au 8 janvier, nous étions restés sans nouvelles. Le froid terrible qu'il faisait avait arrêté les pigeons, 5 qui ne voyagent que par des températures tièdes. Quelques journaux, surpris à l'ennemi, avaient suppléé tant bien que mal à l'insuffisance de renseignements plus précis. Ces journaux, qui tournaient naturellement tous les faits à l'avantage des armées allemandes, n'avaient pu néanmoins nous 10 cacher que le mouvement du pays, une fois lancé vers la levée en masse, ne s'était plus arrêté. Cependant, vers les derniers jours de ce long silence, il faut bien avouer que l'impatience était devenue extrême, et presque douloureuse.

Le gouvernement se renfermait dans im majestueux nuage 15 de discrétion. Le charme enfin se trouva rompu. Le temps était devenu plus doux, et le 7 janvier, des pigeons arrivèrent porteurs de dépêches importantes expédiées par la délégation de Bordeaux.* Ils abritaient aussi sous leurs ailes vingt mille (c'est bien vingt mille que j'ai dit) télégrammes 20 particuliers, et c'est le lendemain que, pour la première fois depuis quatre mois, j'eus, par une ligne bien sèche, mais plus douce que la rosée, quelques nouvelles des miens.

Les dépêches de Gambetta nous rendaient compte des

opérations de guerre poursuivies par nos généraux dans le 25

Nord. Le général Faidherbe avait livré près de Bapaume,

le 3 janvier, une grande bataille qui aurait duré * de huit heures du matin à six heures du soir. Il avait chassé les Prussiens de toutes leurs positions. Les pertes ont été, disait son rapport, sérieuses de notre côté, énormes du côté 5 de l'ennemi. Quelques jours après, poussant plus avant, il avait gagné une nouvelle bataille, près d*Amiens, et avait occupé cette dernière ville.

Ce qui nous intéressait plus encore que Faidherbe, c'était Chanzy. Chanzy était devenu, à Paris, sans qu'il s'en doutât

10 probablement, le lion du jour.

Après qu'Aurelle de Paladines avait été destitué, à la suite d'Orléans évacué une seconde fois par nos troupes, Gambetta avait nommé Chanzy général, et assuré en propres termes que Chanzy paraissait être le véritable homme de guerre

15 révélé par les événements. Il n'en fallait pas davantage au peuple crédule et enthousiaste de Paris. On ne jura plus que par Chanzy. L'impression fut si forte qu'elle subsiste encore. Au moment où j'écris ce chapitre, tout est fini, l'armistice signé, l'armée de la Loire détruite, et nos forts aux

20 mains des Prussiens, et pourtant je sens flotter encore en moi une vague admiration de Chanzy, dont je ne sais rien, sinon qu'il a été battu comme les autres. Il tenait vigoureusement tête aux Prussiens, dans les environs du Mans, et les fatiguait par des marches et contre-marches. On comptait

25 sur lui pour arrêter la marche en avant de l'ennemi, pendant qu'une armée nouvellement rassemblée dans l'Est se préparait à frapper un grand coup, contre le prince Frédéric-Charles.

Ces nouvelles répandirent dans Paris une joie universelle. Tous les fronts brillaient d'une nouvelle espérance ; on

30 s'abordait dans les rues avec effusion : on se serrait les mains : — • Pensez-vous que nous sortirons de là ? — Je com-

mence à le croire. — N'est-ce pas? On s'encourageait à tenir ; * on était si content qu'on revenait ' sur le compte de Trochu : « Vous savez, disait-on, tous ces mouvements de nos généraux s'accomplissent d'après ses instructions. . . . Attendez, il sait ce qu'il fait. . . . S'il n'agit pas, c'est qu'il S attend le moment favorable. ...»

En d'autres temps, il nous eût suffi de ce réconfort pour nous faire patienter trois ou quatre semaines: mais une longue attente avait surexcité les esprits ; le bombardement continuait toujours, s'étendant chaque nuit, et faisant pour lo ainsi dire tache d'huile.' Les boulets s'avançaient chaque jour d'une centaine de mètres. Nos forts répondaient; mais il nous paraissait que notre artillerie ne faisait pas grand mal aux batteries prussiennes : ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'elle ne les faisait pas taire. Ces forts eux-mêmes, le 15 bruit s'était répandu dans Paris que quelques-uns d'entre eux, ceux d'Issy, de Vanves et de Montrouge en particulier, étaient très entamés ; que les casemates étaient défoncées, et que les remparts, démolis par endroits, s'écroulaient en larges brèches. Qu'y avait-il de vrai dans ces rumeurs ? Nous 20 n'en savions rien, ne pouvant y aller voir. Mais nous nous rappelions la terrible phrase de M. de Bismarck à Jules Favre : « Nous prendrons, quand il nous plaira, deux de vos forts en quarante-huit heures. » — C'est qu'une fois maîtres des forts, ils l'étaient de Paris 1 II fallait donc les arrêter par 25 d'autres moyens que le feu d'une artillerie qui ne semblait pas de force à lutter avec leurs canons Krupp.

Quels autres moyens ? Des sorties quotidiennes ou une grande trouée, n'importe; on ne savait pas, mais on en revenait toujours là, il faut faire quelque chose. 30

Aussi y eut-il dans toute la ville comme un soulagement

inexprimable, quand, le 19 janvier, au matin, on lut sur les murs cette proclamation du gouvernement : m L'enemi, disaitil, tue nos femmes et nos enfants ; il nous bombarde jour et nuit, il couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : Aux armes I est 5 sorti de toutes les poitrines. Ceux d'entre nous qui peuvent donner leur vie sur le champ de bataille marcheront à l'ennemi ; ceux qui ' restent, jaloux de se montrer dignes de Phéroïsme de leurs frères, accepteront au besoin les plus durs sacrifices, comme un autre moyen de se dévouer

ïopour la patrie. Souffrir et mourir, s'il le faut, mais vaincre I »

Cette proclamation n'était point signée de M. Trochu. Nous apprîmes, par un ordre du jour que le général s'étant mis à la tête des troupes, c'était le ministre de la guerre qui

15 faisait, par intérim, les fonctions de gouverneur de Paris. Nous en conclûmes que l'affaire serait très chaude. Il était évident que l'intention de M. Trochu était de ne plus rentrer à Paris. Il voulait ou faire enfin la grande trouée, si souvent promise, ou mourir à la tête de ses troupes.

20 C'étaient les régiments de marche, ces fameux régiments de gardes nationaux mobilisés, à qui était réservé cette fois l'honneur d'ouvrir le feu. Les culottes de peau * affectaient de fort mépriser les bourgeois, déguisés en soldats. Les journaux disaient : « La garde nationale veut une saignée,

25 nous allons la lui faire faire.» Ces bourgeois si décriés, frappèrent d'étonnement, par leur bonne volonté sérieuse, par leur attitude martiale, par leur entrain et leur dévouement, tous les officiers de l'armée régulière et de la mobile. Je ne suis pas suspect en les louant ici ; je n'étais point enrôlé

30 dans ces régiments de marche, mon extrême myopie faisant de moi un soldat plus dangereux pour les voisins que pour

l'ennemi. Je répète ce qui a été dit partout, ce dont sont convenus devant moi nombre d'officiers supérieurs.

Les bataillons de marche, commandés pour Texpédition, s'étaient réunis dans la nuit, et ils étaient tous gaillardement partis, le sac au dos. Ils enlevèrent avec beaucoup d'entrain, 5 après un combat très vif, la redoute de Montretout, et pénétrèrent par la brèche dans le parc de Buzenval. C'est là que tomba frappé d'une balle, en faisant le coup de feu, un homme dont la mort fut un deuil pour Paris tout entier. C'est Henri Regnault, le peintre de la Saiomè^^ un tableau lo admirable de verve et de couleur, qui au précédent Salon * avait emporté le grand prix, et promis à la France un artiste de génie. Il n'avait que vingt-neuf ans, et tous les connaisseurs s'accordaient à voir en lui un futur chef d'école, un de ces hommes qui renouvellent l'art et font la gloire d'un siècle. 15 Il avait vingt-neuf ans, il était jeune, débordant de vie, fiancé depuis deux ans à une jeune fille dont il était éperdument aimé ; un coup de fusil tiré au hasard, et tout cela, ce bonheur, cette gloire, ces joies, tant de chefs-d'œuvre espérés, évanoui, perdu à jamais ; et voilà une fiancée au désespoir, 20 une mère qui se meurt de chagrin, une nation et l'art en deuil ! Oh I l'abominable et stupide chose que la guerre 1

Une foule impatiente et surexcitée attendait sur les boulevards les bulletins de la bataille, qui se succédaient d'heure en heure. Le premier nous avait rempli d'une joie, qui ne 25 laissait pas, hélas I d'être inquiète : nous y avions été si souvent pris, à nous repentir, sur la fin de la journée, de nous être félicités trop tôt. Le second était déjà moins rassurant, il parlait de brouillard qui empêchait les observations. Le troisième et le quatrième nous faisaient entendre clairement, 30 à travers leurs réticences, que si nous n'étions pas repoussés.

au moins n'avancions-nous plus; le dernier, qui datait de neuf heures cinquante, nous disait textuellement : « L'en" nemi ayant, vers la fin du jour, fait converger sur nous des masses d'artillerie énormes et des réserves d'infanterie, nos 5 colonnes ont dû se retirer des hauteurs qu'elles avaient gravies le matin. Nos pertes ne sont pas encore connues, nous avons su par des prisonniers que celles de Tennemi étaient fort considérables.»

Ainsi ce serait donc toujours la même chose 1 Toujours

10 on nous parlerait de ces masses énormes d'artillerie qui, arrivées à la fin du jour, changeaient la face du combat I Ah çà I mais, et nous, nous n'avions donc pas d'artillerie ? Qu'avait-on fait de ces centaines de canons, que nous avions, par élan de souscription patriotique, fait fondre et offerts au

15 gouvernement de la défense nationale ? Apparemment il les gardait pour les offrir aux Prussiens le jour de la reddition I Ces fâcheuses impressions s'assombrirent encore, lorsqu'il nous fut donné de lire le lendemain les nouvelles arrivées de province par pigeon.

20 Ce Chanzy, sur lequel nous avions tant compté, d'un si ferme espoir, il n'y avait plus à en douter, il dtait battu, son armée dispersée ou détruite.

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