SEDAN
Le quelque chose arriva.
Ce fut un samedi soir que se répandit dans Paris la lugubre nouvelle d'un grand désastre. Depuis deux jours, 20 Paris avait vécu sur les boulevards et dans les rues, chacun interrogeant ceux qu'il rencontrait : « Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau ? » Les rumeurs les plus contradictoires n'avaient cessé de circuler dans cette foule inquiète, surexcitée, fiévreuse. On avait appris, à n'en pas douter, qu'une terrible 25 bataille s'était livrée aux environs de Sedan, et qu'elle con-
tinuait avec des alternatives diverses. Mais le dénouement dernier ? G'est ce dénouement qu'on ignorait et qu'on attendait avec une agitation inexprimable. Les kiosques étaient assiégés de mains tendues qui s'arrachaient les jour- 5 naux ; on montait sur les bancs des boulevards pour les lire à haute voix. Mais on ne formait que des conjectures, qui toutes se détruisaient les unes les autres. Rien de certain, rien de précis. Toute cette foule, sevrée ainsi de renseignements officiels, avait mal aux nerfs ; aux premiers mots d'une
10 conversation, on se traitait * de Prussien ou d'imbécile, et
pour un rien on eût échangé des cartes.' Les voix étaient brèves, cassantes ; " les physionomies farouches.
A huit heures du soir, je m'en allai au bureau du Gaulois * chercher des nouvelles, si par hasard on en avait reçu. Je
15 vis avec surprise la porte soigneusement fermée, et qui ne s'ouvrait qu'avec précaution aux initiés. J'entrai ; la consternation était sur tous les visages. On me tendit un journal, qu'un de nos reporters^ qui arrivait à l'instant même de Bruxelles, venait de rapporter dans sa poche. J'y lus, avec
20 un désespoir mêlé de stupéfaction, toute cette histoire de la capitulation de Sedan, vieille déjà de trente-six heures, et que personne à Paris ne savait encore.
— Est-ce possible 1 m'écriai-je atterré.
Le doute n'était malheureusement pas permis. Le rédac-
25 teur en chef était allé lui-même, le numéro à la main, chez le préfet de police lui demander si le récit était conforme à la dépêche reçue par le gouvernement. Le préfet de police avait baissé la tête. Nous agitâmes la question * si Ton publierait tout de suite une édition du Gaulois^ qui répandît *
30 la fatale nouvelle. L'un de nous fit observer que rien n'étalai moins prudent, dans l'état d'exaspération où l'on voyait les
esprits ; que les bureaux pourraient bien être, dans ce premier moment de fureur, saccagés et brûlés. On s'abstint donc.
Mais la rumeur n'en allait pas moins grossissant à travers la foule. Les détails manquaient à tout le monde ; mais que 5 nous eussions subi quelque chose de terrible, cela paraissait certain, cela flamboyait à tous les yeux. Personne ne dormit cette nuit-là à Paris.
Le lendemain c'était le dimanche 4 septembre, la République était faite. «o