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CHAPITRE IV

CHATILLON — FERRIERE5 — VILLEJOIF

Le 19 au matin, tous les Parisiens, en ouvrant leur journal, y purent lire un article à peu près conçu en ces termes : a Les dernières voies ferrées qui reliaient Paris avec la France et avec TEurope ont été coupées hier soir. Paris est livré à lui-même. Il n'a plus à compter que sur ses ressources personnelles et sur son propre courage. L'Europe qui a reçu de cette ville tant de lumières, et qui n'a jamais vu sa gloire sans une secrète envie l'abandonne. Mais Paris, nous en sommes persuadés, prouvera qu'il n'a pns cessé d'être le rempart le plus solide de l'indépendance française. *

Toutes les feuilles publiques exécutaient des variations plus ou moins brillantes sur ce thème commun : Paris tiendra, Paris doit tenir. Mais à mesure qu'approchait le

moment solennel, la résolution du gouvernement de la défense nationale, mise en face de périls si extrêmes et d'une issue déplorable qu'il regardait comme certaine, semblait faiblir et reculer. Ces messieurs avaient rendu un décret par lequel ils convoquaient les électeurs parisiens à choisir un conseil municipal, et les Français à nommer une Constituante, qui pût résumer l'opiniofi de la majorité, et décider des destinées futures du pays . Au lendemain du 4 septembre, cette détermination de donner à la France une représentation vraiment nationale n'aurait soulevé aucune objection ; mais après douze jours d'attente, elle indiquait une certaine lassitude du fardeau, dont on s'était imprudemment chargé; un secret désir de conclure la paix et d'en rejeter sur d'autres épaules la responsabilité trop lourde. C'était à ce moment-là le bruit public que le gouvernement en avait assez ; qu'ayant une médiocre confiance dans l'enthousiasme patriotique de la province, il ne voulait la convoquer que pour lui donner occasion de manifester son dégoût de la guerre actuelle; et ces on-dit de la foule semblaient confirmés par la nouvelle, incertaine encore, mais qui fut bientôt reconnue vraie, d'une démarche personnelle de notre ministre des affaires étrangères près M. de Bismark et du roi Guillaume.

Les clubs jetèrent feu et flammes. Qu'allait faire M. Jules Favre au camp ennemi? Avait-il oublié safière déclaration : Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. Et les agitateurs, levant les bras au ciel ou montrant le poing, ajoutaient avec force imprécations : Ni un éeu de notre trésor. C'étaient les premières manifestations de ce parti avancé, que nous

retrouverons bien souvent dans la mile de ce récit. Il repoussait à ce moment la convocation d'une assemblée nationale et des conseils municipaux, par la même raison qu'il demandait lui-même à Paris la constitution de la Commune. G*est qu'il voulait le pouvoir pour lui, et que la continuation de la guerre était un puissant auxiliaire à ses desseins. Les hommes qui menaient cette faction étaient pour la plupart d'h':'rnêtes gens ; fermement convamcus qu'eux seuls pouvaient sauver la France ; fanatiques de 93, et qui n'eussent reculé devant aucun moyen pour faire triompher leurs idées, en triomphant eux-mêmes. Ils n'avaient fait jusque-là qu'une guerre sourde au gouvernement du 4 septembre, ils rompirent défmitivement avec lui par un article, que leur chef, M. Delescluze, inséra au Réveil, et qui était une mise en demeure hautaine de souscrire aux volontés du peuple. M. Delescluze, esprit vigoureux, mais étroit, logicien subtil, net et ferme écrivain, possédait sur tout son parti une énorme influence, et il était respecté de tous les autres pour l'indépendance un peu grincheuse de son caractère, la loyauté de sa vie, et les longs sacrifices qu'il avait faits à sa cause. Il posait ses conditions en maître :

« Donc, demain, disait-il, sans plus de retard, des mesures radicales, énergiques, et entre autres :

i° Les élections pour les conseils municipaux des dé' parfements et F Assemblée constituante ajournée à la paix;

2" Les élections pour la commune de Paris, indiquées au plus prochain jour;

S* Suppression de la préfecture de police;

4* Suppression de la magistrature nommée par Bc" neparfe;

5** Destitution de tous les fonctionnaires appartenant à T empire;

6° Déclaration publique qu'on ne traitera jamais avec le roi de Prusse, tant que ses armées seront sur notre territoire;

7® Mise sous le séquestre des biens de tous les ministres, ambassadeurs, sénateurs, députés, préfets, généraux, membres des commissions mixtes;

8^ Remplacement des gouverneurs de la Banque et du Crédit foncier.

Et le journaliste ajoutait :

Rien de moins ne satisfera le peuple.

Il est clair qu'en parlant du peuple, M. Delescluz^ ne visait que lui et yes amis, car on ne pouvait dire plus nettement aux trente-cinq millions de Français, qui n'habitaient pas l'enceinte des fortifications : Vous n'êtes pas le peuple, je me méfie de votre patriotisme et j'entends faire de vous tout ce que bon me semblera, sans vous consulter. »

Ces exorbitantes prétentions étaient soutenues dans les clubs par M. Delescluze lui-même et par ses acolytes. C'est un grand vieillard, à cheveux blancs, de physionomie fine, et d'allures ascétiques, dont la parole remue par un accent de conviction qui semble plus souvent joué qu'il n'est sincère. Ceux qui marchaient, ou plutôt qui parlaient derrière lui, c'était Lhermina, Vermorel et beaucoup d'autres, dont la bourgeoisie ne con* naissait guère que les noms, mais qui avaient le privilège de l'épouvanter et de la rendre rêveuse. Leur plan, c'était

d'organiser une grande démonstration, que justifiait Tanniversaire du 21 novembre. On devait se réunir place de la Concorde, en face de la statue de Strasbourg, et de là, en armes ou sans armes, peu importe, avait dit M. Delescluze, de sa voix douce* et ardente, se rendre à l'Hôtel-de- Ville, pour affirmer la résolution de se défendre jusqu'à la mort.

— Ces menées jetaient d'autant plus d'inquiétude dans Paris que sa constance avait reçu la veille une rude atteinte , et qu'elle était fort ébranlée. Il est probable que, plus tard, l'histoire, qui ne voit les événements qu'en gros et pour ainsi dire d'un seul bloc , célébrera l'héroïsme des Parisiens, contera aux générations futures qu'il ne se démentit jamais. Pour nous, qui avons été témoin occulaire et qui n'aimons que la vérité, nous serons bien obligé de " noter les défaillances de l'esprit public, et de reconnaître qu'à ce moment même, un fait considérable avait d'un seul coup abattu la confiance de la population et tourné ses regards vers la paix ou tout au moins vers un armistice.

Les Prussiens, dans leur marche sur Paris, devaient, pour s'emparer de Versailles, tourner la ville , vers le sud, et passer d'abord par Créteil, puis longer les hauteurs de Ghâtillon et de Glamart. Il n'y a qu'à regarder le premier plan venu pour se rendre compte de leur mouvement. On disait, dans le pubhc, que l'inébranlable résolution de M. Trochu avai^ été d'abord de les laisser

faire ; que ne se sentant pas capable , avec les troupes mal instruites dont il disposait, de leur opposer nulle part une résistance sérieuse, il n'avait formé qu'une espérance, c'était de se recoqueviller , pour ainsi dire , sous cette prodigieuse carapace de pierre, et de les attendre derrière des positions, qu'il rendrait peu à peu inexpugnables. J'ignore si telle était en effet sa pensée ; je ne saurais trop répéter que je n'ai pas la prétention de conter ici le siège de Paris, mais les impressions que nous avons tous reçues, en plein cœur, du contre-coup de ces grands événements. M. Trochu se serait laissé persuader aux instances de M. Ducrot. M. Ducrot était un général, qui, après avoir été fait prisonnier à Sedan, avait eu le bonheur de s'échapper, et à travers mille dangers, d'étapes en étapes et de déguisements en déguisements, était arrivé à Paris et avait offert son épée au gouvernement provisoii^e de la défense.

D paraît, si j'en crois des hommes de guerre fort compétents, que son plan était des plus hardis et des mieux imaginés. Il s'agissait de couper, à Châtillon, les Prussiens en deux, de rejeter la moitié de leurs troupes du côté de Versailles, et de la détruire , tandis que l'autre serait refoulée vers le chemin de fer d'Orléans. Il ne rentre pas dans mes intentions de décrire cette bataille ; ce qu'il y a de certain, c'est que la droite de notre armée plia; elle se composait de zouaves; les uns, jeunes recrues, peu habituées au feu; les autres, mauvais soldats, qui s'étaient déjà mal battus à Sedan. On ne les avait pas prévenus que les obus des Prussiens, au heu de leur arriver de face, tomberaient derrière eux, sans qu'ils pussent voir d'oii on les leur tirait. Ils avaient l'imagination

— 82 -- • pleine de mouvements tournants. A peine eurent-ils vu -f uatre ou cinq obus éclater au milieu d'eux, sans faire * grand mal, qu'ils se crurent perdus, se débandèrent en Jetant le redoutable cri : Sauve qui peut ! Ils dégarnirent ainsi tout un côté de la défense; les Prussiens profitèrent de la faute et s'avancèrent en colonnes serrées. Le contre et la gauche tenaient bon ; mais les chefs s'aperçurent bien vite que si l'on ne battait pas en retraite , on allait être tourné, enveloppé, coupé. On se retira, et même en assez bon ordre, abandonnant aux ennemis les hauteurs de Ghfitillon, et quelques pièces de canons, qu'on ne put sauver.

A bien prendre les choses, ce n'était pas un désastre, mais un échec assez mince, où l'on peut même dire à l'éloge des soldats que la meilleure partie des troupes avait bien combattu ; car on avait repris deux fois les hauteurs de Ghâtillon, et Ton avait fait payer cher aux ennemis leur premier succès. Mais ceux-là seuls qui ont vu Paris en ce moment peuvent se figurer l'excès de son indignation et de sa terreur, et le désordre de son esprit.

Vers midi, il se répandit sur le boulevard une nouvelle qui prit feu comme une traînée de poudre : « Nous sommes perdus ! les Prussiens sont vainqueurs, ils vont entrer dans Paris ! » J'étais avec un ami qui avait ses entrées aux ministères. Nous courûmes à celui de l'intérieur, pour avoir des renseignements précis. Nous trouvâmes Gambetta, très-échauffé , qui sortait pour donner des ordres.

— Qu'y a-t-il? lui criâmes-nous

— Il y a... il y a que les b à l'heure qu*il est, sont

peut-être à la porte Maillot ! — Et il s'élança en voiture.

A la porte Maillot ! c'était Texagération du méridional. Nous allâmes au Champ-de-Mars. Là, c'était un effroyable et navrant pêle-mêle de chevaux sans maîtres, d'affûts sans canons , de militaires sans sacs et sans armes, d'officiers à la recherche de leurs compagnies. Les soldats nous étonnèrent par leur visage abruti et positivement idiot. Ils avaient l'air frappé. Nous voulûmes en interroger quelques-uns ; impossible d'en tirer une parole. Ils restaient muets, consternés, comme des gens touchés de la foudre. Nous montâmes au Trocadéro; une foule énorme y stationnait, armée de longues-vues; mais on n'apercevait rien, et nous nous fîmes conduire porte de Montrouge.

^e me trouvai avec un de mes collaborateurs, qui avait assisté, lui, en qualité de reporter ^ aux immenses désastres de Sedan : le spectacle que nous avions sous les yeux ne le touchait donc que médiocrement. Il en avait vu bien d'autres ! Pour moi, je n'oubherai jamais la sensation douloureuse dont je fus percé au cœur comme d'une flèche aiguë. C'était la déroute, la hideuse déroute. Des soldats de toutes armes arrivaient, débandés, seuls ou par pelotons, les uns sans sacs, les autres armés encore, mais portant sur toute leur personne le stigmate du fuyard. Des prolonges d'artillerie, des voitures d'ambulance, des chevaux sans maîtres, courant,. se frayant un passage, dans un désordre inexprimable. De chaque côté de la route, sur les trottoirs, une foule énorme, mêlée de femmes et d'enfants, qui interrogeait anxieuse, les survenants, ou qui accablait de quolibets les hommes ivres ; car il y avait des misérable , en uniforme, qui s'étaient saoulés et battaient les murs. Des

cris, des chants, des imprécations, des rires, des pleurs, et les gémissements des blessés, et les jurons des charretiers, et, par-dessus, ce murmure indistinct de la foule, ce grondement lointain semblable à celui de rOcéan les jours de tempête. Nous revînmes désespérés. Pendant ce temps-là, les boulevards étaient en proie à une exaltation qui tenait de la folie. On y disait tout haut que vingt mille de nos soldats avaient été complètement écrasés par cent mille Prussiens, près de Clamart ; que toute l'armée avait jeté ses armes, déclarant qu'elle ne se battrait plus; que l'assaut allait être sur-le-champ donné par les troupes victorieuses, poussant nos fuyards dans les reins.

Tous ces bruits étaient exagérés ; mais la vérité même, qui se fit bientôt jour, ne laissait pas d'être mortellement inquiétante. Des gardes nationaux, furieux, mettaient la main au collet des soldats débandés, les traitant de lâches, et les conduisant , à coups de crosse de fusil, au poste, ou place Vendôme. La foule exaspérée crachait au visage des misérables avinés, qui déshonoraient leur uniforme et le nom français. On apprenait que la mobile, au rebours des soi-disant vieilles troupes, avait tenu ferme et s'était bien battue. On criait : Vive la mobile ! à bas les zouaves ! à bas la ligne ! On demandait qu'on passât les fuyards par les armes ; quelques-uns parlaient de leur brûler la cervelle, sans autre forme de procès.

Le soir, aux boulevards, la circulation était devenue impossible. Une foule énorme encombrait les trottoirs et la chaussée : foule impatiente et nerveuse, s'arrachant les journaux qui ne pouvaient cependant donner encore aucune nouvelle sûre. On se réfugiait dans les

cafes, tout bi'illants de gaz, où les officiers de la mobile semblaient s'être donné rendez-vous, tant les uniformes y étaient nombreux. Beaucoup de femmes avaient pris place à côté d'eux, selon leur habitude, et, par un contraste, qui est un des traits caractéristiques de la physionomie de Paris, tout ce monde causait avec animation, blaguait, s'amusait, riait. Le spectacle de cette gaieté ag^ce des gardes nationaux qui passent; ils prennent à témoin le public; on se précipite sur les cafés, qui commencent à rentrer leurs tables en toute hâte. C'est une émeute du bon sens et du bon goût, d'où naît un désordre inexprimable. A dix heures et demie, tous les établissements de plaisirs sont fermés ce jour-là, et le lendemain cette mesure est rendue générale par un arrêté du préfet de police.

L'émotion ne se calma pourtant pas tout de suite : des badauds , le nez en l'air, s'imaginent surprendre , aux derniers étages d'une maison du boulevard Montmartre, des lumières qui passent et repassent. Ce ne peuvent être que des signaux faits aux ennemis. La foule s'assemble, tumultueuse, irritée, menaçant de mettre les immeubles à sac. C'est la garde nationale qui intervient encore, fouille les étages suspects, n'y découvre rien, et disperse la multitude qui s'écoule lentement.

On dormit mal cette nuit-là dans la capitale. Il n'y a pas un de nous qui ait sérieusement fermé l'œil. On prêtait l'oreille au rappel des tambours, tant on était convaincu que les Prussiens, poussant leur avantage, attaqueraient vers deux heures du matin. A l'heure où j'écris, nombre de gens croient encore que s'ils avaient en effet usé d'audace, s'ils avaient risqué le coup, ils

auraient fait, en sacrifiant trente mille hommes, leur trouée dans nos murs, tant la démoralisation était elfroyable. D'autres pensaient, au contraire, qu'ils seraient venus se briser contre la résistance de nos forts, qui, sans être encore aussi complètement armés qu'ils le furent depuis, avaient au service de chacun de leurs canons quatre cents coups à tirer. Je n'ai pas à me prononcer entre ces opinions contraires; je n'ai d'autre désir que de peindre exactement nos émotions, ce jour-là et les suivants.

Le lendemain nous apporta deux pièces officielles ; un rapport mihtaire sur la bataille de la veille, rapport bien pâle, où l'on remarqua cette phrase, qui devint célèbre à Paris : « Quelques-uns de nos soldats se sont repliés avecune précipitation regrettable. » Cette htote passa dans la conversation parisienne, qui la tourna en plaisanterie. On disait, en riant, d'un garde national qui ne faisait pas l'effet d'être un brave à trois poils : « Il serait homme à se replier avec une précipitation regrettable, » et autres propos de cette espèce. Le second morceau, était une proclamation très-ferme et très-nette de Gambetta, qui instituait une cour martiale, pour juger et punir les soldats traîtres à leur devoir et à leur honneur.

Ces communications rassirent un peu les imaginations effarouchées. Mais la foi au succès avait été trop fortement ébranlée dans le pubHc, et l'issue du combat de Châtillon avait donné trop raison à ceux qui croyaient la lutte impossible, pour que les esprits d'une grande partie de la population ne se tournassent point vers la paix. Le parti avancé le sentait bien ; il n'ignorait pas non plus que le gouvernement penchait vers un accom-

modemeiit, et qu'il espérait aux négociations entamées par Jules Favre ; c'est pour cela qu'il s'agitait avec une fébrile ardeur, faisait feu de tous les journaux, soulevait les clubs, et se préparait à une journée^ en sorte que la bourgeoisie se voyait, non sans une certaine mélancolie, entre les Prussiens, qui lui mettaient le pied sur la gorge, et ceux qu'elle appelait les rouges, et qu'elle ne voyait qu'ar-més de poignards, et dévorant par avance l'espoir du pillage. Je ne sais de ces deux maux lequel lui faisait le plus de peur : elle haïssait plus l'étranger, mais elle redoutait davantage les Bellevillois.

Ah ! si M. de Bismark eût su exactement ce qui se passait dans Paris, il eût répondu à M. Jules Favre, de façon à laisser quelques espérances de paix future, et la guerre civile éclatait furieuse, désespérée. Qui sait? c'eût été peut-être le parti vaincu qui eût ouvert les portes aux Prussiens, et se fût jeté dans leurs bras, les priant de remettre l'ordre dans la ville. Notre bonheur voulut que M. le premier ministre du roi Guillaume, enivré de tant de victoires, et gonflé de son dernier succès sous les murs de Paris, répondît insolemment à M. Jules Favre, et nous proposant des conditions inacceptables, réunît tous les cœurs divisés dans un commun transport d'indignation et de fureur.

Ce sera l'éternel honneur de M. Jules Favre, d'avoir à ce moment confondu nos âmes dans un même élan de pa« triotisme, d'avoir arraché des larmes de tous les yeux,

de généreuses larmes, des larmes de douleur et de ven geance. S'il nous avait conté, en style de diplomate, le résultat de son entretien à Ferrières, peut-être nous aurait-il laissés indifférents et froids. Mais M. Jules Favre est un homme et un citoyen. Il répandit son cœur dans ce manifeste, qui restera une des plus éloquentes pages qu'ait jamais pu écrire un orateur, homme d'État.

Il était allé dire à M. de Bismark : « Cette guerre, née du caprice d'un seul, n'a plus de raison d'être, aujour d'hui que la France est redevenue maîtresse d'elle même. Elle veut la paix, mais une paix honorable, qui ne soit pas une courte et menaçante trêve. »

Et M. de Bismark avait répondu, que s'il avait la conviction qu'une pareille paix fût possible, il la signerait aussitôt. Mais avec qui la signer? Le gouvernement que Paris s'est donné est plus que précaire, et si dans quelques jours la ville n'est pas prise, il sera renversé par la populace . . .

A ce mot de populace, M. Jules Favre s'était récrié : Jamais expression plus malheureuse n'était sorti des lèvre d'un diplomate. Elle tomba, comme un soufflet, sur la joue de la population parisienne. Il n'y eut qu'un cri de rage. Maintenant encore, après bien des jours écoulés, le souvenir de l'injure fait bouillir le sang dans les veines. Il suffit de dire, d'un certain ton : la populace de M, de Bismarkj pour voir les yeux s'enflammer de colère.

Le fond des choses était aussi douloureux que la forme en était déplaisante. M. de Bismark, exigeait impérieusement la Lorraine et l'Alsace, et comme M. Jules Favre lui objectait que les peuples qui habitent les deux pro-

vinces retiseraient sans doute leur assentiment : « Je sais fort bien, répondit le machiavel prussien, qu'ils ne veulent pas de nous ; ils nous imposeront une rude corvée. Mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. Je suis sûr que dans un temps prochain, nous aurons une nouvelle guerre avec vous. Nous voulons la faire avec tous nos avantages. «

Il était impossible d'être plus cassant et plus hautain. M. Jules Favre mit alors sur le tapis la convocation d'une assemblée nationale : « Mais, interrompit le comte, pour exécuter ce plan, il faudrait conclure une armistice et je n'en veux à aucun prix. »

La discussion continua pourtant entre les deux négociateurs ; M. de Bismarck parut se laisser convaincre, et ajourna, au lendemain, notre ministre des affaires étrangères. Mais ici, je laisse la parole à M. Jules Favre. Il faut lire ce récit , si douloureux , si fier et tout plein des émotions patriotiques qui, s'échappant de l'âme de l'écrivain, devaient se répandre sur tout un peuple, et le rendre aux soins de sa gloire.

c Je n'ai plus qu'un mot à dire ; car, en reproduisant ce douloureux récit, mon cœur est agité de toutes les émotions qui l'ont torturé pendant ces trois mortelles journées, et j'ai hâte de finir. J'étais au château de Ferrières à onze heures. Le comte sortit de chez le roi à midi moins un quart, et j'entendis de lui les conditions qu'il mettait à l'armistice ; elles étaient consignées dans un texte écrit en langue allemande et dont il m* a donné communication verbale.

Il demandait pour gage l'occupation de Strasbourg , de Toul et de Phalsbourg ; et comme, sur &! demande,

j'avais dit la veille que l'assemblée devrait être réunie à Paris, il voulait, dans ce cas, avoir un fort dominant la ville... celui du Mont-Valérien, par exemple...

Je l'ai interrompu pour lui dire : « — Il est bien plus simple de nous demander Paris. Gomment voulez-vous admettre qu'une assemblée française délibère sous votre canon ? J'ai eu l'honneur de vous dire que je transmet- É trais fidèlement notre entretien au gouvernement ; je ne sais vraiment si j'oserai lui dire que vous m'avez fait une telle proposition. »

« Cherchons une autre combiaaison, m'a»t-il répondu. » Je lui ai parlé de la réunion de l'assemblée à Tours, en ne prenant aucun gage du côté de Paris.

Il m'a proposé d'en parler au roi , et revenant sur l'occupation de Strasbourg, il a ajouté : « — La ville va tomber entre nos mains, ce n'est plus qu'une affaire de calcul d'ingénieur. Aussi je vous demande que la garnison se rende prisonnière de guerre. »

A ces mots, j'ai bondi de douleur, et, me levant, je me suis écrié ; « — Vous oubliez que vous parlez à un Français, monsieur le comte ; sacrifier une garnison héroïque qui fait notre admiration et celle du monde serait une lâcheté ; — et je ne vous promets pas de dire que vous m'avez posé une telle condition. »

Le comte m'a répondu qu'il n'avait pas l'intention de me blesser, qu'il se conformait aux lois de la guerre ; qu'au surplus, si le roi y consentait, cet article pourrait être modifié.

Il est rentré au bout d'un quart d'heure. Le roi acceptait la combinaison de Tours, mais insistait pour que la garnison de Strasbourg fût prisonnière.

J'étais à bout de forces et craignis un instant de défaillir. Je me retournais pour liévorer les larmes qui m'étouffaient, et, m'excusant de cette faiblesse involontaire, je prenais congé par ces simples paroles :

« Je me suis trompé, monsieur le comte , en venant ici; je ne m'en repens pas, j'ai assez souffert pour m'excuser à mes propres yeux ; d'ailleurs je n'ai cédé qu'au sentiment de mon devoir. Je reporterai à mon gouvernement tout ce que vous m'avez dit, et s'il juge à propos de me renvoyer près de vous, quelque cruelle que soit cette démarche, j'aurai l'honneur de revenir. Je vous suis reconnaissant de la bienveillance que vous m'avez témoignée , mais je crains qu'il n'y ait plus qu'à laisser les événements s'accomplir. La population de Paris est courageuse et résolue aux derniers sacrifices ; son héroïsme peut changer le cours des événements. Si vous avez l'honneur de la vaincre, vous ne la soumettrez pas. La nation tout entière est dans les mêmes sentiments. Tant que nous trouverons en elle un élément de résistance, nous vous combattrons. C'est une lutte indéfinie entre deux peuples qui devinaient se tendre la main. J'avais espéré une autre solution. Je pars bien malheureux, et néanmoins plein d'espoir. i>

Je ne crois pas que jamais document diplomatique ait produit, depuis que le monde est monde, pareil effet sur une nation. Ce fut dans tout Paris un tressaillement d'indignation, une explosion de fureur et de colère, un inconcevable mouvement de fureur contre cette hautaine et absurde insolence. La population tout entière se trouva réunie, comme par enchantement, dans une commune résolution de tenir bon jusqu'à la mort. Un des

orateurs les plus accrédités du club des Folies-Bergères déclarn, aux applaudissements de l'assemblée, qu'il n'y avait plus désormais de partis, qu'il ne restait plus qu'à se serrer derrière le gouvernement et à marcher, tous ensemble, contre l'ennemi. Quant à la manifestation annoncée, qui devait avoir lieu, place de la Concorde, pour l'anniversaire de la fondation de la République (21 septembre), et d'où l'on craignait qu'il ne sortît une révolution, elle se passa le plus pacifiquement du monde. Parmi les orateurs, il n'y en eut qu'un, M. Vermorel, qui attaqua, par allusion indirecte, le Gouvernement provisoire et M. Jules Favre. Il souleva des murmures unanimes

— Ce n*est pas le moment de nous diviser ! lui criat-on de la foule.

— Seriez-vous capable de mieux faire ? ajoutait-on de toutes parts.

M. Vermorel put à grand'peine achever son discours ; et la multitude s'écoula sans bruit, et les agitateurs virent bien qu'il n'y avait plus espoir de la rassembler et de la jeter sur l'Hôtel de Ville. Tout le monde était d'accord. M. Bismark nous avait rendu le service d'effacer toutes les divisions! et d'échauffer nos âmes d'un même amour, celui de la Patrie, grossièrement insultée par ces fils de Vandales.

Un léger succès (le premier que nous eussions remporté dans cette guerre) acheva de ranimer notre courage et nos espérances. On avait entendu une forte canonnade du côté de Villejuif, et voilà que tout à coup on répandit dans Paris le bruit d'une grande victoire. On ne parlait rien moins que de vingt ou vingt-cinq

*iille Prussiens faits prisonniers, sans compter les tués et les blessés, qui étaient innombrables. La joie fut trèsvive, mais on était instruit par trop de leçons ; on ne s'y abandonna qu'à demi. Ce ne fut point cette explosion d'enthousiasme dont nous avions été, au début de la campagne, les témoins et les victimes ; on craignit, cette fois, en se livrant à d'excessives démonstrations de joie, d'être encore pris pour dupes. Et cependant, telle est rinconsistance du caractère français que nous ne sûmes pas encore, ce jour-là, maîtriser nos emportements. Nous avions cru tout perdre à Ghâtillon, et nous nous étions trompés. Nous nous imaginâmes tout réparé après Villejuif, et l'affaire n'était pas en réalité trèsconsidérable.

Le matin, on chantait dans les rues le refrain à la mode parmi nos soldats :

Bismark si tu continues

De tous tes Prussiens, il n'en restera guère,

Bismark si tu continues

De tous tes Prussiens, il n'en restera plus.

Il fallut déchanter le soir. Vérification faite, il ne resih de cette grande victoire qu'un léger avantage, qui était de bon augure, mais n'avait rien de décisif pour l'issue du siège. Les positions de Villejuif avaient été, après ce combat brillant, occupées par la division Maud'huy, qui s'y était maintenue. Ce résultat, quelque mince qu'il pût nous paraître, après les espérances exagérées que nous avions conçues, ne laissa pas de nous réconforter, et de rassénérer notre imagination.

Le Gouvernement rendit un décret par lequel les éleo-

lions municipales de Paris primitivement fixées au 28 septembre, n'auraient pas lieu, non plus que les élections à l'Assemblée nationale constituante, qui avaient été indiquées pour le 2 octobre, et cette question qui avait tant agité les esprits, sembla résolue à jamais. Elle n'était qu'ajournée.

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