‹ Le siège de Paris: Impressions et souvenirs (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · SERVICE DES DÉPÊCHES PAR PIGEONS VOYAGEURS · texte numérisé non relu

SERVICE DES DÉPÊCHES PAR PIGEONS VOYAGEURS

Sieenackors à Mercadier, 103, rue de Grenelle.

Les trois autres colonnes contiennent, au verso comme au recto, la transcription de dépêches, les unes à la suite des autres, sans blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces dépêches sont officielles. D'autres viennent de source privée. Ah ! qu'elles nous ont apporté de consolation et de joie ! Que de pièces de cent sous et de louis d*or sont tombés dans la main des facteurs qui nous remettaient la dépêche si attendue ! Et ces pigeons, de quel tendre respect on les entourait ! Quand, par hasard, un d'eux, à bout de forces, ruisselant de pluie, s'abattait au bord de quelque corniche, de quel œil avide la foule bientôt amassée suivait ses mouvements ! Gomme toutes les mains se tendaient vers lui pour lui offrir le pain ou le millet qui devait l'attirer ! et quel cri de joie quand il reprenait son vol droit vei's son colombier ! La poésie ne pouvait faire autrement que de les chanter. Eugène Manuel écrivit sur eux ime jolie saynète, qui fut récitée au Théâtre-Français, et Paul de Saint-Victor les célébra dans une prose plus poétique que les vers du poète des Ouvriers, Le morceau est trop joli pour ne pas être gardé tout entier :

« Ils sont les colombes de cette Arche immense battue par « des flots de sang et de feu. La frêle spirale de leur vol * dessine dans les airs l 'arc-en-ciel qui prédit la fin des tem- « pêtes. L'âme de la patrie palpite sous leurs petites ailes. « Que de larmes et de baisers, que de consolations et que « d'espérances tombent dans leurs plumes mouillées par la « neige, ou déchirées par l'oiseau de proie ! En revenant à « leur nid, ils rapportent à des milliers de nids humains l'es- « poir, l'encouragement et la vie. Plus que jamais, aujoiird'hui,

[^! pigoans messagers.

et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de l'amoup. «^ Gofume les cigognes des villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir aussi des oiseaux sacrés. Paris devrait recueillir les couvées de leur colombier, les abriter, les nourrir sous les toits de Tun de ses temples. Leur raoe serait la tradition poétique de ce grand siège, unique dans Thistoire, Leurs vols égrenés dans nos rues et dans nos jardins, feraient souvenir qu'il fut un jour où tous les oœurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse pro^ tégerait ces oiseaux propices, — Pendant son long siège, Venise, cent fois plus affamée que Paris, ne souffrit pas qu'on touchât aux pigeons de Saint-Marc. Le blé faisait défaut ; on se disputait un morceau de pain, et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise, mourant de faim, jetait à ses colombes les dei^niers grains de ses greniers vides.

m Vents, dites-laur notre misère 1 « Oiseaux, portez-leur notre amour 1

« s*écnent les proscrits de la chanson de Victor Hugo. Cette

« image du poëte est devenue aujourd'hui une réalité vivante

c et charmante. Ce sont les vents qui racontent à la France

« les misères et les espoû's de Paris ; ce sont des oiseaux qui

• portent â ses chers absents son amour. »

Telles étaient nos préoccupations, nos tristesses et nos joied à cette heure du siège. Il n'y avait guère plus de trois mois que la guerre était commencée, et déjà l'empire et ses hontes avaient reculé pour nous dans un lointain prodigieux. C'est à

peine si nous nous souveuipns plus Je l'empire déchu que de Nabuchodonosor changé en bête ou de Pharaon englouti dans la mer Rouge aveo toute son armée. 11 était sorti de notre mémoire, et la meilleure preuve de ôe méprisant oubli, c*est le peu de succès qu*obtinrent les derniers Fascicules. Au lendemain de la Répubhque proclamée, le nouveau gouvernement avait résolu de publier, en petites brochures, qui reçurent le nom de Fascicules^ les papiers trouvés aux Tuileries, afin d*étaler au gi'and jour les plaies de ce pouvoir à moitié pourri. Les premiers volumes s'enlevèrent et firent fureur. Il y avait comme un appétit de vengeance dans la curiosité qu'ils excitèrent. On était ravi de pénétrer ces mystères d'iniquité, de lever les voiles épais sous lesquels tous ces scandales se dérobaient aux yeux. C'est ainsi que les lettres de l'ex-empereur à Marguerite Bellanger, une courtisane célèbre, et les réponses de la courtisane à l'empereur amusèrent tout le public parisien. Il y avait là-dedans une histoire d'enfant supposé, et je ne sais quels tripotages abominables, où le premier président de la Cour de cassation semblait avoir joué un rôle peu digne. Notre malignité se repaissait avec joie de ces hontes. On lut aussi avec avidité les lettres qui nous révélaient ce que nous ne faisions que soupçonner : que la guerre du Mexique n'avait été entreprise que pour donner occasion au duc de Morny d'empocher quelques millions de primes tripotés avec l'aventurier Jecker ; d'autres nous apprenaient que Napoléon III avait été de toutes parts averti des forces immenses dont disposait l'Allemagne, et que sa folle déclaration de guerre n'avait pas même l'excuse de l'aveuglement. Peu à peu les publications, qui se succédaient, excitèrent une curiosité moins vive, bien qu'elles offrissent un intérêt à peu près égal. Mais chaque jour qui nous éloignait de ce temps d'infamie comptait pour nous comme un siècle. Et quand d'ignobles industriels, mettant ces scandales en caricatures, étalèrent leurs produits cyniques dans les passages les plus fréquentés, et crièrent au

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coin des boulevards : « La feiiirae Bonaparte, ses crimes et ses amants s quand pij vit a,ux, vitrinçs des libraires ces hideux portraits des hOmme^du second empire, démises» Tun en loup, Tautre en maquereau, un troisième en âne ou en porc, il y eut comme un sentiment universel de dégoût, et les journaux, se faisant les interprètes de la pudeur publique, demandèrent que Ton supprimât ces exhibitions, plus scandaleuses que les scandales qu'elles prétendaient châtier.

Les âmes, épurées par tant de malheurs, ne pouvaient plus supporter ces ignobles spectacles. Nous devenions meilleurs, et nous alloQS voir le cœur des Parisiens se hausser encore et demeurer au niveau des événements ten'ibles qui nous restent a conter.

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