EPILOGUE
Cîest aujourd'hui dimanche 12 févriei!. Paris et la Fcauce ont nommé leurs représentants, la nation est rentrée dans ses droits. Paris débloqué peut enfin communiquer avec la puoyince ; tous deux se donnent la main et vont reconstituai: 1^ Frapce.
Oh ! que ces treize ou quatorze jours ont été longs et tristes ! Jfe ne crojs pas que jamais peuple ait éprouvé un ennui semblable à celui qui s'est abattu sur nous, durant cette pério46 de transition, qui fut si courte, et qui npus sembla intermina-< bl^. Ce n'était pas l'ennui de l'homme inactif qui bâille ; c'était une sorte de mélancolie noire, d'affadissement universel, dq chagrin xnprne, qui, pour user d'une locution populaire, mais énergique, casse bras et jambes, et que les Latins exprimaient qn disant qu'il résout l^s membres et les forces, viresque resolyiU Dn n'a plus de gqût à rien, on s'affaisse plutôt qu'on ne se pouchq, sur un canapé, fermant les yeux comme pour n9 rien voir des horreurs qui §e passent à côté, l'âme alauguie et la tête pendante. Ce sont là de ces heurqs de nauséô mvmr
cible, où Ton se désintéresse de tout ce qui vous entoure, où la compagnie vous importune autant que la solitude vous pèse, où Ton prend un amer plaisir à broyer du noir, où Ton donnerait sa vie pour moins que rien. On est comme abruti, et s'il arrive d'ouvrir un journal, on se sent comme un haut-le-cœur :
— Non, ne me parlez plus de rien ! ces misères et ces hontes, tout cela m'est devenu indifférent, je ne suis plus de ce monde. Allez-vous-en, j'en ai assez !
Et quand, secouant cette torpeur, on descendait dans la rue, on ne rencontrait partout que des sujets de noire tristesse. Je ne parle pas des conditions de l'armistice ; à quoi bon ? toute la France les connaît. Nous ne sentions que trop que l'on nous avait livrés, pieds et poings liés, à un vainqueur aussi astucieux qu'insolent. Chacun de ces articles nous frappait comme d'un coup de poignard : Les Prussiens n'entreront pas à Péris tout le temps que durera f armistice, . . et nous ajoutions aussitôt *
— Mais, l'armistice fini, ils ne manqueront pas d'y faire leur entrée solennelle. — La garde nationale ne sera pas désarmée ^ et nous nous disions que c'était moins pour nous faire honneur que par perfidie. Nos ennemis comptaient sur la guerre civile; ils espéraient qu'en laissant leurs armes aux Bellevillois, ils exciteraient des troubles qui leur fourniraient un prétexte à venir mettre le holà. Cette ligne de démarcation qui séparait des lignes allemandes les misérables restes de nos troupes, nous la suivions sur la carte, et nous constations avec douleur qu'un quart de la patrie demeurait entre leurs mains, réquisitionnée, pillée, les nourrissant, eux, gros et gras, qui chevauchaient superbement à travers la contrée, impertinents et gouailleurs à travers la fumée de leurs pipes. Il n'y avait d'exception que pour l'Est, où l'on se battait encore, et nous ne pouvions nous dissimuler que cette exception était faite contre nous : afin de venir à bout de notre dernière armée, la seule qui tînt encore ; de notre dernière forteresse, Belfort, qui se faisait héroïquement bombarder.
Et quel spectacle navrant que celui de nos pauvres soldats, qui rentraient, sans armes, dans la grande ville ! Leur retour, hélas ! n'avait rien eu de magnifique. L'indiscipline, qui nous avait perdus, avait ôté à cette suprême manifestation le cachet de grandeur qu'elle eût encore pu revêtir. Tous ces malheureux, sauf les marins et quelques compagnies modèles, étaient revenus sales, dépenaillés ; beaucoup même ivres, et ne dissi-* mulant pas sur leur visage tiré de fatigue la satisfaction de la guerre finie. lisse promenaient sur nos boulevards, oisifs, ennuyés, mécontents, et nous nous demandions avec un secret effroi ce que pourraient sur ces âmes déjà ébranlées les funestes conseils de l'inaction; si ces gardiens naturels de l'ordre n'allaient pas apporter à la guerre civile un nouvel et plus terrible appoint.
Ces remparts que nous avions vus si animés et si fiers, qui bfavâient l'ennemi par ces milliers de canons aux gueules ouvertes^ lé désert s'était fait autour d'eux : quelques rares factionnaires, près d'une pièce renversée de son affût ou tournant le dos aux Prussiens ; partout l'image de la désolation et du désespoir. Mais ce qui affligeait plus encore les regards que cet abandon, c'était l'empressement de toute une partie de là population à franchir les portes et à s'en aller aux avant-postes prussiens acheter des vivres. Il convient de dire, à la décharge des misérables qui nous ont donné ce dégoûtant spectacle, que Paris commençait à mourir de faim ; que l'horrible pain de son, notre seule nourriture, n'était distribué qu'en très-insuffisante quantité ; que, le moral n'étant plus soutenu par aucune espérance, on entendait crier plus haut ses entrailles à jeun. N'importe ! il eût mieux valu attendre. C'était quelques jours de patience de plus ! on pouvait faire encore ce court crédit à l'honneur du nom français, après avoir enduré quatre mois tant de souffrances. Tout le monde n'eut pas ce courage. Une foule énorme se pressait aux avant-postes prussiens, tendant les mains, les uns pour en accepter l'aumône de quelque bou-
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chée de pain ou de quelque morceau de charcuterie, las autres pQ^r acheter des victuailles ; et c'était un spectacle à briser le coeur que de voir le flegme insolent, la dédaigneuse pitié de ces soldats, qui regardaient cette bousculade, spuriant et haussai)^ les épaules. Il n'y avait de plus désagréable que la politesse froide et tranchante de leurs officiers.
• Ces (déplorables scènes se prolongèrent plus longtemps que nous ne Teussions souhaité. Les Prussiens, soit impossibilité matérielle, soit mauvais vouloir, ne hâtajent point le ravitaillement de Paris. Ils élevaient toutes sortes d'objections, e^ntravaient les trains, arrêtaient les voitures chargées de vict^aUles, et, à toutes les objections, répondaient simplement, ^ans donner aucune raison : « Nix^ nix, pas passer! > Des files énormes de chariots attendaient leur tour, piétinant et jurant ; les sijnples particuliers qui revenaient avec des malles ou des papiers bondés de pains et de gigots n'étaient jamais sûrs que l'on ne confisquerait pas leur chargement. Une fois échappés des ïpains de l'eqnep^i, qui se relâchait parfois? dp sa rigueur, ils avaient un autre danger plus sérieux à courir. Ils rencontraient des escouades de rôdeurs de barrière, qui, n'étant plu8 contenus par aucune crainte de la police, se postaient entre les forts et les remparts, et là, de cette voix rogommeuse, familière aux voyous parisiens, leur reprophaient de se bien nourrir quand le peuple crevait de faim, et les pillaient au nom de la fraternité. Les campagnards n'qsaient plus se hasarder sur des foutes si peu sûres. C'est cette même populatiou qui, le premier jour où se rpuvrjrent les halles, en hvra deux ou trois pavillons au pillage. Le lendemain on les ferma, et les denrées, qui avaient comraeucé de baisser à l'annonce de l'armistice, rebondirent à des prix insensés. La police ne se mêla point de ces émeutes ; elles furent réprimées par le bon sens pubUc On fit coniprendre à ces forcenés que le meilleur moyen d'afrêter rapprovisionnement de Paris pt de maintenir le haut prix des viyres, c'était précisément d'effrayer ceux qui les yen4aient
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et de les taxer. L'ordre se rétablit peu à peu ; mais les prix ne baissèrent que lentement. C'était tous les matins à la balle une épouvantable cobue, une furie d'encbères sur les gigots, les légumes frais, et avant tout sur la marée.
Paris tout entier eut, durant l^ijit joui's, un désir de manger du ppisson frais qui, par son intensité, ressemblait à une envie de femme grosse. Je me souviens que deux jours après l'armistice un de mes amis, qui avait obtenu d'aller à Versailles, et en avait rapporté à t-ravers ipille périls du p^in blanc et des provisions, nous invita à dîner. Le premiec plat fut du inerlan, et le second une sole au gratin. Jamais rppas ne n^e sembla plus délicieux. Le pain blanc surtout nous ftt un plaisir infini. J'en mis un morceau dans ma poche, que je distribuai le lendemain par petites tranpjies à des amis, comme on fait du pain })^pit dans les églises de province.
A ce moment-là, tous ceux qui purent quitter Pqris le flrei]t avec en1;housiasme. ïly ei^f dès le premier jour 35,QRQ (i^mandes de laisser-passér, tous donnant pour raison qu'ils se portaiept candidats. Les uns s'en allaiejit en province, embrasser leur femme et leurs enfants, beaucoup d'autres sp sentaient une irrésistible envie de revoir, dans les environs de Paris, leur pauvre maison de campagne, et de constater par leurs yeux ce qui en restait.
Les provinciaux ne se doutent pas de quel amour profond le Parisien aime le petit cottage d'été qu'il s'est faîit le plus souvent construire lui-mênie, qu'il a pris plaisir à embellir de ses mains, qu'il a garni de jolis meubles et d'objets d'art. Duranj. le siège, Théophile Gautier, qui possédait une villa, avenue de Neuilly, avait conté ses impressions, en retrouvant celte chère maison, qu'il lui avait été donné de visiter une fois, et tout Parisien avait reconnu ses propres sentiments dans cette peinture émue :
« Enfln nous arrivâmes devant notre maison, ne sachant pas trop si nous allions en trouver un seul vestige. A l'extérieur,
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rien n'était changé. La tête de la Victoire du Parthénon, dont M. de Laborde a rapporté le marbre d'Athènes, et qui figure, moulée en plâtre sur un fond de rouge antique, dans une niche circulaire, sur le mur de notre atelier, était toujours à sa place, sœur triomphante de la Vénus de Milo, force superbe de la forme, vis superba ïormœ, immortel idéal de beauté, divinité tutélaire du pauvre logis. Une fenêtre était ouverte, comme si la maison eût abrité encore ses anciens habitants. Cela nous parut de bon augure. Nous sonnâmes : le jardinier vint nous ouvrir, et nous entrâmes, le cœur ému, dans cette habitation, aussi petite que celle de Socrate, et qu'il n'avait pas été difficile de remplir d'amis.
« Quant on pénètre dans un logis désert depuis longtemps, il semble toujours qu'on dérange quelqu'un. Des hôtes invisibles se sont installés là pendant votre absence et ils se retirent devant vous ; on croit voir flotter sur le seuil des portes qu'on ouvre le dernier pli de leur robe qui disparaît. La solitude et l'abandon faisaient ensemble quelque chose de mystérieux que vous interrompez. A votre aspect les esprits qui chuchotaient se taisent, l'araignée tissant sa rosace suspend son travail, il se fait un silence profond, et dans les chambres vides l'écho de vos pas prend des sonorités étranges. Pas le plus léger dégât n'avait été commis. D'ailleurs personne n'était entré là, depuis notre départ. Le modeste asile du poète avait été respecté.
« Sur la cheminée de notre chambre, un volume d'Alfred de Musset était resté ouvert à la page quittée. Sur la muraille pendait accrochée la copie commencée d'une tête de Richard, par notre chère fille, si loin de nous, hélas! et qui ne lira pas cet article. Un flacon d'essence débouché s'évaporait sur sa toilette de marbre blanc et répandait son parfum faible et doux dans sa petite chambre virginale.
« Nous montâmes à l'atelier que nous étions en train d'arranger pour de longs travaux qui ne se finiront peut-être ja-
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mais. Il n*y avait plus que la tenture à poser, et nous pensâmes à ce grave aphorisme de la sagesse orientale : « Quand la maison est finie, la mort entre. » La mort ou le désastre. Une mélancolie profonde s'emparait de nous en regardant ces lieux où nous avons aimé, où nous avons souffert, où nous avons supporté la vie telle qu'elle est, mêlée de biens et de maux, de plus de maux que de biens, où se sont écoulés les jours qui ne reviendront plus et" qu'ont visités bien des êtres cliers partis pour le 'grand voyage. Nous avons senti là, dans notre humble sphère, quelque chose d'analogue à la tristesse d'Olympio...
« L'heure s'avançait et les portes de Paris ferment maintenant à cinq heures. Avant de quitter notre chère demeure abandonnée, nous allâmes faire un tour au jardin. La brume du soir commençait à monter et à mettre au bout des allées des gazes bleuâtres. Le vent poussait les feuilles mouillées, et les arbres dépouillés tremblaient et frissonnaient comme s'ils avaient froid. Quelques dahlias achevaient de se flétrir dans les plates-bandes, et un vieux merle botlé de jaune, à nous bien connu, partit 'brusquement devant nos pieds en battant des ailes comme s'il voulait nous saluer. Deux formidables coups de canon envoyés comme bonsoir aux redoutes prussiennes par le Mont-Valérien, ne parurent pas effrayer beaucoup l'oiseau, habitué à ces vacarmes.
« C'est ce même merle qui niche chaque printemps dans le vieux lierre, draperie verte jetée sur le mur, et siffle d'un air moqueur en passant près de notre fenêtre, comme s'il lisait ce que nous écrivons. »
Bien d'autres ne devaient par être aussi heureux que Théophile Gautier. Que de dévastatio^is ! que de ruines ! Ghatou, Bougival, Marly, lieux charmants où nous avons passé de si douces heures et de si gaies, qu'ont-ils fait devons? Ils ont emballé proprement, en gens soigneux, tout ce qui avait du prix et pouvait s'emporter ; ils ont, en sauvages ivres, brisé
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le reste. Je île rencônlre que propriétaires navrés, qui pleurent siir leui* nid ravagé ou détruit ! Ce sont des milliards perdus ! et des milliards, ce rie serait rien encore ; on s'en consolerait à lia longue. Plaie d*argent n'est pas mortelle. Mais tant de souvenirs envolés, anéantis ! Oh ! ne parlons plus dé'toùl cela ! je ttlë sens mouHr.
Reilti'ons dans Parié. Les nouvelles qui arrivaient coup sur coiip y augmentaient Id consternation et l'âiixièté. C'était lé moment bu Gaiillietta, rompant avec le gouvernémeiit dont il était le délégué, promulguait ce décret fameux par leqiiel il déclarait inéligibles tous ceux qui avaient accepté, sous l'Empire, quelque candidature bfllcielle. L'émotion fût extrême chez nous. On craignait déjà la guerre civile dans Paris ; allait-on l'avoii* de la province contre Pai*is ? Nous apprenions en même temps que Lyon se constituait révolutionnairement en Commune; que Marseille refusait de reconnaître i'ai*mistice ; peutêtre d'autres grandes villes étaieht-elles disposées à suivre cet exemple. Nous n'envisagions l'avenir qu'avec un sombi^e effroi.
Les organes des partis avances avaient reparu plus hâiithihs de langage, plus acerbes que jamais. Ils attaquaient le gouvernement avec une violence extrême. Hélas ! sur ce point nous étions tous d'accord : non, les honnêtes gens aux mains de qui nous avions remis nos destinées n'avaient pas faitfce qu'ils auraient pu et dû; non, ils n'avaient pas su tirer de cette admirable bourgeoisie parisieniie tous les éléments de résistance et de force qu'elle recelait dans son sein. Mais à quoi bon les récriminations inutiles ? Son temps était fini, le jbur du jugement approchait.
Il est venu. L'Assemblée est nommée. Autant qU'dh en peut juger à travers les briiits qui liôus arrivent, Paris et iquelqûes grande^ villes ont homme des hommes très-engagés dans là république qui, à tort bu à raison, â reçu le riôni de rdugé ; là pîrovirlce, àU contraire, â volé dàhs lé selis de là hiddéràtion ektrlâmé. C'est le nialheuî* de notre situation. Lès t^hissièns
n'ont pas voulu que nous puissions nous entendre. Ils ont, jusqu'au dernier moment, tenu Paris et la province écartés Tun de Tautre. A l'heure où j'écris, les lettres particulières ne nous arrivent que raines et décachetées ; les nôtres ne partent pas ; nous ne recevons les journaux des départements que par contrebande, et il ne nous est pas permis d'expédier les nôtres. Gomment s'entendi'e quand on vit ainsi chacun dans son atmosphère d'idées et de sentiments ?
Ils veulent nous achever par la guerre civile ; j'espère encore qu'ils ne réussiront pas. J'ai confiance à ce bon sens qui est le trait distinctif de la race française. Nous ne donnerons pas à nos ennemis cette suprême joie. Si ce petit livre, en faisant connaître Paris à nos frères de province, en leur donnant de nouveaux sujets de l'estimer, jusque dans ses erreurs, qui ne partent point d'un mauvais naturel, contribue, pour son humble part, à maintenir la concorde et la paix, je ne regretterai pas de l'avoir écrit.
Il a été commencé, je ne dirai pas gaiement, mais avec une vive et franche allégresse, en des jours d'espérance et de fierté. Il s'est assombri peu à peu ; il s'achève au milieu des plus noirs présages.
Tâchons de les écarter, et faisons chacun notre devoir, les yeux fixés sur cette devise de Paris, dont il faut faire celle de la France : Fluctuât nec mergitur. Ballotté souvent^ jamais englouti.
Dimanche, 12 févHer 1871.