‹ Le siège de Paris: Impressions et souvenirs (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · AVANT LE SIEGE · texte numérisé non relu

AVANT LE SIEGE

C'est le 19 juillet 1870 que la guerre fut. déclarée à la Prusse.

Je me souviens que le 22 ou le 23, dînant en bonne et nombreuse compagnie, ccmrae on vint à parler de la campagne qui commençait — il n'y avait guère à ce moment d'autre sujet de conversation — un des convives, qui nous avait écoutés longtemps en silence, tandis que nous contions nos espoirs et nos chances de succès, nous interrompit d'une voiîf grave:

— Messieurs, nous dit-il, je connais beaucoup rAUemagnc ; j'y ai vécu des années ; je sais parfaitement ses forces et les nôtres. Je vous fais la gageure qu'avant deux mois les Prus* siens seront, en armes, sous les murs de Paris. •

Ce ne fut qu'un haro sur le prophète de malheur! On le traita de mauvais Français, de Prussien, d'espion vendu à Bismark. Il fut houspillé de la belle façon, par des gens en humeur de rire, et qui ne voyaient, dans cette boutade, que le paradoxe d'un boulevardier qui s'amuse. Il est certain qu'à ce moment-là l'idée que Paris pût jamais être assiégé, cette idée bizarre, impossible, invraisemblable, ne s'était présentée à aucune imagination, de ce côté du Rhin. Nous avions beau être avertis chaque jour, par nos fortifications, du sérieux de cette éventualité, jamais nous n'avions regardé ce long rang de talus, couverts d'herbes fraîches, que comme un lieu de promenade, destiné à égayer le tour de la ville ; et les placides bastions, avec leurs canons inoffensifs, nous faisaient l'effet

de ces braves gardes nationaux qui montaient, pour la forme, avec un fusil désarmé, la garde à Tétat-major de la place Vendôme. Et puis, Paris ! c'était pour nous la ville sainte, la capitale de la civilisation, et, comme disaient les Grecs, le nombril de la terre ; qu'on osât y toucher jamais, c'était un sacrilège, dont il ne pouvait tomber dans la pensée qu'aucun peuple se rendît jamais coupable !

Ah ! Berlin ! c'était une autre affaire ! Nous trouvions tout naturel d'y entrer, après trois ou quatre grandes victoires, tambour battant et enseignes déployées. M. de Girardin venait d'écrire, dans un article qui fut célèbre au moins huit jours, qu'il nous fallait reconduire ces vandales, à coups de crosse dans le dos, jusqu'à Berlin. Il exprimait en parlant ainsi, sous la forme vive du journahsto, une idée qui était toute parisienne. Je ne crois pas que la guerre eût été dès l'abord très-populaire chez nous. Mais comme on la savait inévitable à une époque plus ou moins éloignée, on s'y était résigné vitp :

LE SIÈGE DE PARIS. t

— Autant vaut tout de suite, s'était-on dit les uns aux autres.

La précipitation même du gouvernement avait rassuré les esprits. En voyant sur quel frivole prétexte il avait poussé les choses à Textrême et brûlé ses vaisseaux, on avait naturellement pensé qu'il se sentait absolument prêt, et Ton croyait que ce serait une affaire lestement menée, et qu'on serait à Berlin avant Thiver.

— A Berlin! A Berlin!

C'était le cri dont on accueillait les régiments qui traversaient Paris pour se rendre en Alsace, et Ton chantait la Marseillaisey en les accompagnant aux gares des chemins de fer, et Mourir pour la Patrie, et La victoire en chantant nous ouvre la barrière, et la Casquette au père Bugeaud, et tous les chants patriotiques connus.

Était-on de bonne foi avec soi-même ? Souhaitait-on aussi vivement la guerre qu'il l'eût semblé, à n'entendre que les braillards de la rue ? C'est un point qui n'est pas encore bien éclairci. Je crois qu'une fois le gant jeté, le gros de la population s'était abandonné, sans trop de réflexion, à cette humeur belliqueuse, qui est le fond de tout bon Français. On ne hait pas, chez nous, de cueillir des lauriers, et l'exemple des guerres pré cédentes, qui toutes avaient été assez vite et assez glorieusement terminées, ajoutait encore à la confiance que nous avions en notre supériorité militaire. Notre invincible armée ! nos braves soldats ! nos vieux généraux d'Afrique ! On n'entendait que ces mots sur le boulevard et dans les rues, et il n'était si pacifique bourgeois qui ne sentît l'odeur de la poudre. Quelquesuns se précautionnaient déjà de drapeaux et de lampions.

Dans les théâtres, c'était comme un mot d'ordre. A peine le rideau tombé sur le spectacle du jour, vingt voix, trente voix, cent voix, criaient à pleins poumons : La Marseillaise ! L'administration, qui s'attendait à cette quotidienne manifestation d'enthousiasme, avait tout préparé pour y satisfaire. La

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