CHAPITRE IV
/ CHATILLON. — FERHIERES. - VTLLEJUÏF.
Le 19 au matin, tous les Parisiens, on ouvrant leur journal, y purent lire ^in article à peu près conçu en ces termes : <c Les dernières voies ferrées qui reliaient Paris avec la France et avec l'Europe ont été coupe.es hier soir. Paris est livré à luimême. Il n*a plus à compter que sur ses ressources personnelles et sur son propre courage. L'Europe, qui a reçu de cette ville tant de lumières, 'et qui n'a jamais vu sa ffloire sans une secrète envie, l'abandonne. Mais Paris, nous en sommes persuadé, prouvera qu'il n*a pas cessé d'être le rempart le plus solide de l'indépendance française. »
Toutes les feuilles publiques exécutaient des variations plus OU moins brillantes sur ce thème commun : Paris tiendra ; Paris doit tenir. Mais à mesure qu'approchait le moiriont golennel, la résolution du gouvernement de la défense nationale, mise en face des périls si extrêmes et d'une issue déplorable qu'il regardait comme certaine, semblait faiblir et reculer. Ces
messieurs avaient rendu un décret par lequel ils convoquaient les électeurs parisiens à choisir un conseil municipal, et les Français à nommer une Constituante, qui pût résumer Topinion de la majorité, et décider des destinées futures du pays. Au lendemain du 4 septembre, cette détermination de donner à la France une représentation vraiment nationale n*aurait soulevé aucune objection; mais après douze jours d'attente, elle indiquait une certaine lassitude du fardeau, dont on s'était imprudemment chargé ; un secret désir de conclure la paix et d*en rejeter sur d'autres épaules la responsabilité trop lourde. C'était à ce moment-là le bruit public que le gouvernement en avait assez ; qu'ayant ime médiocre confiance dans l'enthousiasme patriotique de la province, il ne voulait la convoquer que pour lui doftnar occasion de manifester son dégoût .de la guerre acluelle; et ces on-dit de la foule semblaient confirmés par la nouvelle, incertaine encore, mais qui fut bientôt reconnue vraie, d'une démarche personnelle de notre ministre des affaires étrangères près de M. de Bismark et du roi Guilaume.
Les clubs jetèrent feu et flammes. Qu'allait faire M. Jules Favre air campement ennemi ? Avait-il oublié sa fière déclaration : Ni un pouce de notre territoire^ ni une pierre de nos forteresses. Et les agitateurs, levant les bras au ciel ou montrant le poing, ajoutaient avec force imprécations : Ni un écu de notre trésor. C'étaient les premières manifestations de ce parti avancé, que nous retrouverons bien souvent dans la suite de ce récit. Il repoussait à ce moment la convocation d'une assemblée nationale et des conseils municipaux, par la même raison, qu'il demandait lui-même à Paris la constitution de la Commune, C'est qu'il voulait le pouvoir pour lui, et que la continuation de la guerre était un puissant auxiliaire à ses desseins. Les hommes qui menaient cette faction étaient pour la plupart d'honnêtes gens, fermement convaincus qu'eux seuls pouvaient sauver la France ; fanatiques de 93, et qui n'eussent
reculé devant aucun moyen pour faire triompher leurs idées, en triomphant eux-mêmes. Ils n'avaient fait jusque-là qu'une guerre sourde au gouvernement du 4 septembre, ils. rompirent définitivement avec lui par un article que leur chef, M. Delescluze, inséra au Réveil, et qui était une mise en demeure hautaine de souscrire aux volontés du peuple, M. Delescluze, esprit vigoureux, mais étroit, logicien subtil, net et ferme écrivain, possédait sur tout son parti une énorme influence, et il était respecté de tous les autres pour Tindépendanoe un peu grincheuse de son caractère, la loyauté de sa vie, et les longs sacrifices qu'il avait faits à sa cause. Il posait ses conditions en maître, des conditions exorbitantes !
Elles étaient soutenues dans les clubs par M. Delescluze lui-même et par ses acolytes. Leur plan, «'était d'organiser une grande démonstration, que justifiait l'anniversaire du 21 novembre. On devait se réunir place de la Concorde, en face de la statue de Strasbourg, et de là, en armes ou sans armes, peu importe, avait dit M. Delescluze, de sa voix douce et ardente, se rendre à l'Hôtel-de-Ville, pour affirmer la résolution de se défendre jusqu'à la mort.
Ces menées jetaient d'autant plus d'inquiétude daiffe Paris que sa constance avait reçu la veille une rude atteinte, et qu'elle était fort ébranlée. Il est probable que, plus tard, l'histoire, qui ne voit les événements qu'en gros et pour ainsi dire d'un seul bloc, célébrera l'héroïsme des Parisiens, contera aux générations futures qu'il ne se démentit jamais. Pour, nous, qui avons été témoins oculaires et qui n'aimons que la vérité, nous serons bien obligé de noter les défaillances de l'esprit public, et de reconnaître qu'à ce moment même, un fait consirable avait d'un seul coup abattu la confiance de la population et tourné ses regards vers la paix ou tout au moins vers un armistice.
7i IK SIKiil-: \)K PAUIS
Le^ Pll'j^^siçjis., çl^ns Ipur marche sur Paris, deyaient, pom; s'enipçirçr de Versoilles, tourner la ville vers le sud, et passer d'abor^ p^r Créteil, puis longer les hauteurs de Ghâtillon et d^ Gla,iTiart. Il n*y a qu'à regarder le premier plan yen\i pour s^ rendre cp.njiptc dp leur mouvement. On disait, dans le public, qup rhiébranlable résolution de ^. Trocl^u avait éXp d'^borçl dp les laisser faire ; que ne se sentant pas papahlp., avec les troupes mal instruites dont il disposait, dçi leur QpjjQser nulle part une résistance sérieuse, il n'avait formé qu'une egpéi^^nce, c'était de se reçrpqueviller, pour ainsi dire, sou3 cette.prpdigieu.se carapace de pierre^ et de les attendre derrière des pAs^itions qu'il pendrait peu à peu inexpugnal?l.es7. J'igjjiç^re si ^gllo ^^it en efÇe^ sia pen^pe. j je ne ravirais trop répéj^ex qup je n'ai pas lfi[ prét^e^r^t^oi^ de cqi\ter ici le. sié^e de P(iri^, mais. }es imprps.siqris qvie nous avons tous reçues, e.i plein cœur, du contre-coup dp ces grands événements. \[. Trpchu^ sp seç^it \aj.ssé persu§4ei; aux instances de M.. DuproL \\. Daiprpt. était un gépérê^l gui, après, ^voir été fait prisonnier à Sp^ail, ^vait eu le bonheur de s'éphapper, e| à tmyeçs miJlp d^jjgers, d'étapes en étapes et de déguisemepts en ^^g\^jsemeiits., é^it arriyé à Paris et a.yai^ offert sop épée au gQiiyernement de la défense.
Il paraît, ^i j'en crois de? hpmmes de guerre fort compétents, que sop plan était des plus hardis et des inieux imagiïips. ^l s'agis^aij; dp coiiper, à Ghâtillon, les Pru§§iens en dpu^, ç^e rejeter la moitié dp leurs troupes du côté de Versailles, et de la détruire, tandis que l'autre serait refoulée vers le chemin de fer d'Orléans. Il ne rentre pas dans mes intentions de décrire cette bataille ; ce qu'il y a de certain, c'est que la droite de notre armée plia ; elle se composait de zoua-
LK SIÉGK DIC lUHlS. 7:,
veâ: le!g,ua^.>j^upes re.cvue^peuhatfttuéçsiaufqu; le^a^tres, mauvais soWata^ qui sL'étaient déjà. msil. battus à Seds^n, On uçjes avait pas. prévenus que les q^us des Prus.siens, au Ijeu d© leur arriver de face, tQmber^^eqt derrière, eu^ a*na q^!i^s, puissent voir d'où on leur tirait. Ils avaieat. rimagiaatipja plewia de mouvement? tournants* A peine ov^renl-ils vu quatj:^ qu. cioq obu^ éclater au milieu d'eux, sans fqir^ gr^nd mfkl, qfilil^ ne crurent perdus, se débandèrent en jetait, le redoutable cri: Ssiuve qui.pidut.! Il dégarnirent. ainsi tout. un côté dg Iç^ 4é(e4i§ie.; le^ Prussiens pçQfltèrent de. la faute Qt s'avancèreufr e^^, QoJoat nés serrées. Le centre et la gauche tenfueQt bou.; Wfti^. l9S^ chefs s'aperçurent bien vite que si Ton ne battait p^a §ft retraite, on alMtêtre tourné, euv^loppé^ ceuçé» On s§ rçt^ra et mêmQ eu ^^g boa ordre^ al?andPUUftUt au?^ enuenaig Ip^^ hauteuj!s.de Çhétmjon, et, quelquiçs pi.èceiidp çaupn qja'oiinjç put sauver.
A Wqu prendi^e les choses, cç n'était pas. un désastre, mais, u» éche» assez minée, où l'oftpeut mê^i§ dire à V^lpge de^so;dats que la. m§iyilii^ure pa^liio des troupes avait bien çonabattu ; cgjD on aygit repris deux fois les hauteurs de Châtillou, et Fou avait fait pa^er cher aux, ennemis leur prô^iier succès. ]!4#i.^ çeuX'Jà seulsquionlyu Paris en ce momeut peuvent i^ figurer, l'ei^çès de son indignation et de sa terreuv, et le désordre de spft esprit.
Vers, midi, il se répandit sur le boulevard une nouvelle qui prit feu comme une traînée de poudre : % Nous sommes perr dus! les Prussieus sout vainqueurs, ils yout eutrer dans Parjjj ! » J'étais avec un ami qui ayait ses entrées au3{: miaist tères. Nous courûmes à celui de l'intérieur, pour ayojr des renseignements précis. Nous trouvâmes Gambetta, trèsécbauffé, qui sortait ppur donner des ordres.
-«• Qu'y a-t^il ? lui criâmes-nous.
--r II y av» il y a que les gredins, à J'hpure qu'il ^It, sont à la porte MajllQt! r^ Et il s'élança en vpitpre,
7(î LE SIÈGE DK PARIS.
A la porte Maillot ! c'était Texagératioa du méridional. Nous allâmes au Ghamp-de-Mars. Là, c'était un effroyable et navrant pêle-mêle de chevaux sans maîtres, d'affûts sans canons, de militaires sans sacs et sans armes, d'officiers à la recherche de leurs compagnies. Les soldats nous étonnèrent par leur visage abruti et positivement idiot. Ils avaient l'air frappé. Nous voulûmes en interroger quelques-uns ; impossible d'en tirer une parole. Ils restaient muets, consternés, comme des gens touchés de la foudre. Nous montâmes au Trocadéro ; une foule énorme y stationnait, armée de longues-vues ; mais on n'apercevait rien, et nous nous fîmes conduire porte de Montrouge.
Je me trouvai avec' un de mes collaborateurs, qui avait assisté, lui, en qualité de reporter y aux immenses désastres de Sedan : le spectacle que nous avions sous les yeux ne le touchait donc que médiocrement. Il en avait vu bien d'autres ! Pour moi, je n'oublierai jamais la sensation douloureuse dont je fus percé au cœur comme d'uno flèche aiguë. C'était la déroute, la hideuse déroute. Des soldats de toutes armes arrivaient, débandés, seuls ou par pelotons, les uns sans sacs, les autres armés encore, mais portant sur toute leur personne le stygmate du fuyard. Des prolonges d'artillerie, des voitures d'ambulance, des chevaux saps maîtres, courant, se frayant un passage, dans un désordre inexprimable. De chaque côté de la route, sur les trottoirs, une foule énorme, mêlée de femmes et d'enfants, qui interrogeait, anxieuse, les Survenants ou qui accablait de quolibets les hommes ivres ; car il y avait des misérables, en uniforme, qui s'étaient saoulés et battaient lesmurs. Des cris, des chants, des imprécations, des rires, des pleurs, et les gémissements des blessés, et les jurons des charretiers, et, par-dessus^ ce murmure indistinct de la foule, ce grondement lointain semblable à celui de l'Océan les jours de tempête. Nous revînmes désespérés. Pendant ce tempslà, les boulevards étaient en proie à une exaltation qui tenait
de la folie. On y disait tout haut que vingt mille de nos soldais avaient été complètement écrasés par cent mille Prussiens, près de Clamart; que toute Tarmée avait jeté ses armes, déclarant qu'elle ne se battrait plus ; que l'assaut allait être sur-le-champ donné par les troupes victorieuses, poussant nos fuyards dans les reins.
Tous ces bruits étaient exagérés ; mais la vérité même, qui se fit bientôt jour, ne laissait pas d'être mortellement inquiétante. Des gardes nationaux, furieux, mettaient la main au collet des soldats débandés, les traitant de lâches, et les conduisant, à coups de crosse de fusil, au poste ou place Vendôme. La foule exaspérée crachait au visage des misérables avinés, qui déshonoraient leur uniforme et le nom français. On apprenait que la mobile, au rebours des soi-disant vieilles troupes, avait tenu ferme et s'était bien Battue. On criait: Vive la mobile ! à bas les zouaves ! à bas la ligne ! On demandait qu'on passât les fuyards par les armes ; quelques-uns parlaient de leur brûler la cervelle, sans autre forme de procès.
Le soir, aux boulevards, la circulation était devenue impossible. Une foule énorme encombrait les trottoirs et la chaussée : foule impatiente et nerveuse, s'arrachant les journaux qui ne pouvaient cependant donner encore aucune nouvelle sûre. On se réfugiait dans les cafés, tout brillants de gaz, oh les officiers de la mobile semblaient s'être donné rendez- vous, tant les uniformes y étaient nombreux. Beaucoup de femmes avaient pris place à côté d'eux, selon leur habitude, et, par un contraste qui est un des traits caractéristiques de la physionomie de Paris, tout ce monde causait avec animation, blaguait, s'amusait, riait. Le spectacle de cette gaieté agace des gardes nationaux qui passent, ils prennent à témoin le public ; on se précipite sur les cafés, qui commencent à rentrer leurs tables en toute hâte. C'est une émeute du bon sens et du bon goût, d'où naît un désordre inexprimable. A dix heures et demie,
78 LE nÈGE *DE PARIS.
tous les 'ëftâlïlis^è^flièhts 'de plaisir sont fermés ce jour-là, et
-le Têfi9ètnain"cetle"mesure est rendue générale par un arrêté dit^Yèfet^àe police.
L'êmolîbn ne se calma pourtant pas tout de suite : des ba-
•flàtids,' le*nè2' en Pair, s'imaginent surprendre, -aux derniers étages d'une maison du boulevard ^fontmiartre, des ! lumières '^i'paâsènl; et- tepas^^t. Ce ne xjeuvênt être que des si- ^'âù3iftrft^'?(ùx'èrïùemis. La foule s'assemble, tumultueuse, 'îh*i*éé, ' ihertôÇSnt démettre les immeubles à sac. C'est la g^tde ' Mtionale qui intervient encore, fouille les étages suspects j n'y découvre rien, et disperse la mttltitude' 'qai s'écoule lentement.
On doi*mit mal 6efcte nuit-là dans la capitale. îl n'y a pas un de Tfïousqùi ait séi'ieusement fermé l'œil. On prêtait Toreille au
* l*appel des 'tambours, tant on était convaincu qiie tes Pi*ussiens, poussant leur âîvantage, attaqueraient vers deux heares •dn matin. A l'heure où j'écris, nombre de gens croient encore que sMls avaient en effet usé d'audace, s'il avaient "risqué le coup, ils auraient fait, en sacrifiant trente mille hommes, letir 'trdiiée dans nos murs; tant la démoralisation était effroyable. T!)'àutres pensaient, au contraire, qu'ils seraient Venus sôbi'i- •ser contre' la résistance de nos forts, qui, sans être encore aussi Complètement ai*més qu'ils le furent depuis, avaient au service de chacun de leurs canons quatre cerïts coups à "Vii^er. Je'* n'ai pas à me prononcer entre ces opinions con-
'^'ti*aii*es ; je ri*ai d*àiitre désir que de peindre exactement nos 'émotions, ce jour-là et lés suivants.
Le lendemain nous apporta deux pièces officielles : unrap* ♦porrmiîîtàîrC'ëur la bataille de la veille, rapport bien pâle, où Toli'irôtttlafquacëttëph'rase, qui devint célèbre à Paris : a'Qifel- 'quBS-uns d& nos «oldâts'se sont repliés avec une précipitation
'• regrettable. » Cette litote passa dans la conversation parisienne, ••/(ùi latoùrna en plaisanterie. On disait, en riant, d'un garde national qui 4ie faisait pas 'l*effet d^être un brave à trois poils :
• LE SIÉGK m PAHiS. 79
» Il serait homme a se replier avec une précipitation regrettable, » et autres propos de cette espèce. Le second morceau était une proclamation très-ferme et très-nette de Gambetta qui instituait une cour martiale, pour juger et punir les soldats traîtres a leur devoir et à leur honneur.
Ces communications rassirent un peu les imaginations effaroucbées. Mais la foi au succès avait été trop fortement ébranlée dans le public, et l'issue du combat de Ghâtillon avait donné trop raison à ceux qui croyaient la lutte impossible, pour que les esprits d une grande partie de la population ne se tournassent point vers la paix. Le parti avancé le sentait bien ; il n'ignorait pas non plus que le gouvernement penchait vers un accommodement, et qu'il espérait aux négociations entamées par Jules Favre ; c'est pour cela qu'il s'agitait avec une fébrile ardeur, faisait feu de tous les journaux, soulevant les clubs, et se préparait à une Journée, en sorte que la bourgeoisie se voyait, non sans une certaine mélancolie, entre les Prussiens, qui lui mettaient le pied sur la gorge, et ceux qu'elle appelait les rouges, et qu'elle ne voyait qu'armés de poigaards, et dévorant par avance l'espoir du pillage. Je ne sais de ces deux maux lequel lui faisait le plus de peur : elle haïssait plus rétranger, mais elle redoutait davantage les Belle villoîs.
Ah! si M. de Bismark eut su exactement ce qui se passait dans Paris, il eût répondu a 'M. Jules Fàvre de fagoh à laisser quel-" ques espérances de paix future, et la guerre civile éclatait furieuse, désespérée. Qui sait ? c*ëùt été péiit-ôtre le 'jiahi vaincu qui eût ouvert les portes aux Prussiens, et se fût' jeté dans leurs bras, les priant de remettre l'ordre dans la' ville. Notre honneur voulut que M. le premier ministre du i*oi Gtiîllaume, enivré de tant de. victoires, et gonflé de son déi'nier succès sous les murs de Paris , répondît insolèiilinènt ' à M. Jules Favre, et, nous proposant des cbnaitiohs inacceptables, réunît tous les cœurs divisés dans un comiriuii tràns*port d'indignation et de fiu-eur.
. Ce sera Tétemel honneur de M. Jules Favre d'avoir à ce moment confondu nos âmes dams un même élan de patriotisme, d'avoir arraché des larmes de tous les yeux, de généreuses larmes, des larmes de douleur et de vengeance. S'il nous avait conté, en style de diplomate, le résultat de son entretien à Ferrières, peut-être nous aurait-il laissés indifférents et froids. Mais M. Jules Favre est un homme et un citoyen. Il répandit son cœur dans ce manifeste , qui restera une des plus éloquentes pages qu'ait jamais pu écrire un orateur homme l'État.
Il était allé dire à M. de Bismark : a Cette guerre, née du caprice d'un seul, n'a plus de raison d'être aujourd'hui que la France est redevenue maîtresse d'elle-même. Elle veut la paix, mais une paix honorable, qui ne soit pas une courte et menaçante trêve. »
Et M. de Bismark avait répondu, que s'il avait la conviction
qu'une pareille paix fût possible , il la signerait aussitôt.
Mais avec qui la signer? Le gouvernement que Paris^|k'est
donné est plus que précaire, et si dans quelques jours la ville
. n'est pas prise, il sera renversé par la populace. . .
A ce mot de populace M. Jules Favre s'était récrié. Jamais expression plus malheureuse n'était sortie des lèvres d'un diplomate. Elle tomba, comme un soufflet, sur la joue de la popution parisienne. Il n'y eut qu'un cri de rage. Maintenant encore, après bien des jours époulés, le souvenir de l'injure fait bouillir le sang dans les veines. Il suffit de dire, d'un certain ton : [7a populace de M. de Bismark pour voir les yeux s'enflammer de colère.
Le fond des choses était aussi douloureux que la forme en était déplaisante. M. de Bismark exigeait impérieusement la
Lorraine et TAlsace, et comme M. Jules Favre lui objectait que les peuples qui habitent les deux provinces refuseraient sans doute leur assentiment : « Je sais fort bien, répondit le Machiavel prussien, qulls ne veulent pas de nous ; ils nous imposeront une rude corvée. Mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. Je suis sûi' que, dans un temps prochain, nous aurons une nouvelle guerre avec vous. Nous voulons la faii'e avec tous nos avantages. »
Il était impossible d*être plus cassant et plus hautain. M. Jules Favre mit alors sur le tapis la convocation d'une Assemblée nationale. « Mais, interrompit le comte, pour exécuter oe plan, il faudrait conclure un armistice et je n'en veux à aucun prix. »
La discussion continua pourtant entre les deux négociatueurs. 11 faut hre ce récit, si douloureux, si fier et tout plein des émotions patriotiques qui, s'échappant de Tâme de Técri- "vain, devaient se répandre sur tout un peuple et le rendre aux ^oins de sa gloire.
Je ne crois pas que jamais document diplomatique ait produit, depuis que le monde est monde, pareil effet sur une nat,ion. Ce fut dans tout Paris un tressaillement d'indignation, une explosion de fureur et de colère, un inconcevable mouvement de fureur contre cette hautaine et absurde inso- ' lence. La population tout entière se trouva réunie, comme par enchantement, dans une commune résolution de tenir bon jusqu'à la mort. Un des orateurs les plus accrédités du club des Folies-Bergères déclara, aux applaudissements de l'assemblée, qu'il n'y avait plus désormais de partis, qu'il ne restait plus qu'à se serrer derrière le gouvernement et à marcher, tous ensemble, contre l'ennemi. Quant à la manifestation annoncée, qui devait avoir lieu, place de la Concorde, pour l'anniversaire de la fondation de la République (21 septembre), et d'où l'on craignait qu'il ne sortît une révolution, elle se passa le'plus pacifiquement du monde. Parmi les orateurs, il n'y en
S± LE SIÈGE De paris.
dut qu'un, M. Vermorel, qui attaqua, par allusion indirecte, le gouvememônt provisoire et M. Jules Favre. Il souleva des murmures Unanimes.
— Ge n^est pas le moment de nous diviser ! lui crîa-t-on de la foule.
— Seriez- vous capable de mieux faire ? ajoutait- on de toutes parts.
M. Vermorel put à grand'peine achever son discours ; et la multitude s'écoula sans bruit, et les agitateurs Virent bien qtt*il n'y avait plus espoir de la rassembler et de la jeter sur rH6tel*de*Ville. Tout le monde était d^accord. M, Bismark nous avait rendu le service d'effecer toutes les divisions, et d'échauffer nos âmes d'un même amour de la patrie^ grossièremeut insultée par ces fils de Vandales.
lift léger Succès (lé premier que nous eussions remporté dans cette guerre) acheva de ranimer notre courage et nùs espérances. On avait entendu une forte canonnade du côté de Villejuif, et voilà que tout à coup on répandit dans Paris le bruit d'une grande victoire. On ne parlait rien moins quô de vingt ou vingt-cinq mille Prussiens faits prisonniers, sans compter les tués et les blessés, qui étaient innombrables. La joie i\ll très-vive, mais on était instruit par trop dé leçons ; on ne s'y abandonna qu'à demi. Ce ne ftit point cette explosion d'enthousiasme dont nous avions été, au début de la campagne, les témoins et les victimes ; on craignit, cette fois, en se livrant à d^excéssives démonstrations dé joie, d'être encore pris pour dupe. Et cependant, telle est l'inconsistance du (ftiractère français que nolis ne sûmes encore, ce jour-là, maîtriser nos emportements. Nous avions cru tout perdu à Châtillon, et nous nous étions trompés. Nous nous imaginâmes tout réparé après Villejuif, et l'affaire n'était pas en réalité très-considérable.
Le matin, on chantait dans les rues le refrain à la mode parmi nos soldats :
Bismark, si tu continues,
De tous tes Prussiens il n'en restera guère;
Bismark, si tu continues,
De tous tes Prussiens il n'en restera plus.
Il fallut déchanter le soir* Vérification faite, il ne resta de cette grande victoire qu'un léger avantage, qui était de bon augure, mais n'avait rien de décisif pour l'issue du siège. Les positions de Villejuif avaient été, après ce combat brillant, occupées par la division Maud'huy, qui s'y était maintenue. Ce résultat, quelque mince qu'il pût nous paraître, après les espérances exagérées que nous avions conçues, ne laissa pas de nous réconforter et de rasséréner notre imagination.
Le gouvernement rendit un décret par lequel les élections municipales de Paris, primitivement fixées au 28 septembre, n'auraient pas lieu, non plus que les élections à l'Assemblée nationale constituante, qui avaient été indiquées pour le 2 octobre, et cette question qui avait tant agité les esprits sembla résolue à jamais.
Elle n'était qu'ajournée.