‹ Le siège de Paris. Impressions et souvenirs (volume 3)Chapitre 10 sur 16 · TIL'.-N · texte numérisé non relu

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et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de Tamour. — Goinme les cigognes des villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir aussi des oiseaux sacrés. Pains devrait recueillir les couvées de leur colombier, les abriter, les nourrir sous les toits de l'un de ses temples. Leur race serait la tradition poétique de oe grand siège, unique dans rhistoii*e. Leurs vols égrenés dans nos rues et dans nos jai'dins, feraient souvenir qu'il fut un jour oii tous les cœurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse pro'^ tégerait ces oiseaux propices* — Pendant son long siége^ Venise, cent fois plus affamée que Paris, ne souffrit pas qu'on touchât aux pigeons de Saint-Marc. Le blé faisait défaut ; on se disputait un morceau de pain, et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise, mourant de faim, jetait à sed colombes les derniers grains de ses greniers vides.

« Vents, diles-lftur notre misère 1 « Oiseaux, portez-leur noire amour !

c s'écrient les proscrits de la chanson de Victor Hugo. Cette

« image du poète est devenue aujoui*d'hui une réalité vivante

> et charmante. Ce sont les vents qui racontent à la France

t les misères et les espoirs de Paris ; ce sont des oiseaux qui

< portent à ses chers absents son amour. >

Telles étaient nos préoccupations, nos tristesses et nos joies à cette heure du siège. Il n'y avait guère plus de trois mois que la guerre était commencée^ et déjà l'empire et ses hontes avaient reculé pour nous dans un lointain prodigieux. C'est à

peine si nous nous souvenions plus île l'empire déchu que de Nabuchodonosor changé en bôle ou de Pharaon englouti dans la mer Rouge avec toute son armée. Il était sorti de notre mémoire, et la meilleure preuve de ce méprisant oubli, c'est le peu de succès qu'obtinrent les derniers Fascicules. Au lendemain de la Répubhque proclamée, le nouveau gouvernement avait résolu de publier, en petites brochures, qui reçurent le nom de Fascicules, les papiers trouvés aux Tuileries, afin d'étaler au grand jour les plaies de ce pouvoir à moitié pourri. Les premiers volumes s'enlevèrent et firent lureur. Il y avait comme un appétit de vengeance dans la curiosité qu'ils excitèrent. On était ravi de pénétrer ces mystères d'iniquité, de lever les voiles épais sous lesquels tous ces scandales se dérobaient aux yeux. C'est ainsi que les lettres de l'ex-empereur à Marguerite Bellanger, une courtisane célèbre, et les réponses de la courtisane à l'empereur amusèrent tout le public parisien. Il y avait là-dedans une histoire d'enfant supposé, et je ne sais quels tripotages abominables, où le premier président de la Cour de cassation semblait avoir joué un rôle peu digne. Notre malignité se repaissait avec joie de ces hontes* On lut aussi avec avidité les lettres qui nous révélaient ce que nous ne faisions que soupçonner : que la guerre du Mexique n'avait été entreprise que pour donner occasion au duc de Morny d'empocher quelques millions de primes tripotés avec l'aventurier Jecker; d'autres nous apprenaient que Napoléon III avait été de toutes parts averti des forces immenses dont disposait l'Allemagne, et que sa folle déclaration de guerre n'avait pas même l'excuse de l'aveuglement. Peu à peu les publications, qui se succédaient, excitèrent une curiosité moins vive, bien qu'elles offrissent un intérêt à peu près égal. Mais chaque jour qui nous éloignait de ce temps d'infamie comptait pour nous comme un siècle. Et quand d'ignobles industriels, mettant ces scandales en caricatures, étalèrent leurs produits cyniiiues dans les passages les plus fréquentés, et crièrent au

coin des boulevards : • La femme Bonaparte, ses crimes et ses amants >, quand on vit aux vitrines des libraires ces hideux portraits des hommes du second empire, déguisés, l'un en loup, l'autre en maquereau, un troisième en âne ou en porc, il y eut comme un sentiment universel de dégoût, et les jom*naux, se faisant les interprètes de la pudeur publique, demandèrent que Ton supprimât ces exhibitions, plus scandaleuses que les scandales qu'elles prétendaient châtier.

Les âmes, épurées par tant de malheurs, ne pouvaient plus supporter ces ignobles spectacles. Nous devenions meilleurs, et nous allons voir le cœur des Parisiens se hausser encore et demeurer au niveau des événements tembles qui nous restent à conter.

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