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Kile fut immense à Paris, en ces temps do siège, cl ingônicuso, et variée, et chaude ; j'épuiserais toutes les épithètes dont ce mot peut être accompagné, si je voulais la caractériser justement. Elle sut se plier à tous les besoins et revêtir toutes les formes. Jamais on ne fut plus ruiné ; jamais on ne donna davantage. Il n'y eut pas une œuvre de bienfaisance qui sollicitât en vain le public. Les hôpitaux et les ambulances regorgèrent de draps, de serviettes, de linges de toules sortes, c Nous avons de la charpie pour dix ans, me disait le docteur Mallez, le médecin en chef de l'ambulance du Théâtre-Français, et j*ai chez moi de quoi fournir de vieilles chemises tout mon quartier. > Quand le froid se mit à sévir, on forma une association de secours pour vêtir nos soldats ; elle n'eut qu'à mettre un avis dans les journaux, la flanelle, le drap et le molleton tombèrent dans ses greniers par avalanches. Après les grandes batailles de Villiers et de Ghampigny, on craignit de manquer de lits pour les blessés, et Ton invita les Parisiens à recueillir les convalescents, afin de faire de la place aux nouveaux venus. Le lendemain, il y avait plus de vingt mille demandes à la préfecture. De toutes parts s'ouvrirent, à côté des cantines municipales, une foule d'œuvres particulières, les unes ayant pour but de nourrir les indigents, les autres de leur donner du travail.
Les Parisiennes furent toutes admirables de zèle et de dévouement. Il n'y en eut pas une qui ne se consacrât soit â quelque ambulance, soit à la gestion d'une cantine, soit à visiter les pauvres, à se rendre compte de leurs besoins, et à los secourir. Il surgit une foule d'associations, dont la plus célèbre est celle des Sœurs de France. Je la donne comme module, non qu'elle ait rendu plus de services ni qu'elle ait marqué plus de dévouement que les autres, mais parce qu'il faut choisir, parce que le détail seul intéresse en ces sortes de récits; et qu'il serait impossible, en parlant de toutes, de bien dire que des phrases générales. Ce sera le cas de répéter après cette
étude le mot de Virgile : Ab uno diace omnes. Par un seul» juge de tous les autres.
C'est à M. Emile Barrault que revient Thonneur d'avoir fondé Tassociation des Sœurs de France^ et de Tavoir orga* nisée. Il faisait partie du comité civil de défense, et tous les jours il lui passait par les mains une foule de projets, plus bizarres les uns que les autres, À une des séances, son attention fut attirée par une lettre de femme, ti*ès-vive et trèschaude, où la signataire se plaignait que parmi tant de forces sociales dont on ne savait rien faire, on laissât inactive Tune des plus puissantes et des plus efficaces, celle de la femme. On demandait aux bourgeois un service de soldat ; que n'imposait-on aux femmes des services de lingères, d'infumières, de distributrices de vivres ou de couturières; que ne les requérait-on pour tous les emplois auxquels la nature les avait destinées ?
De les requérir par voie administrative, il n'y avait pas moyen. Toute la France eût éclaté de rire, quoique, à vraiment parler. Vidée ne soit pas déjà si ridicule. Mais ne pouvait-on organiser une légion laïque des volontaires du dévouement, qui s'engageraient, soit de vive voix, soit par écrit, sur leur honneur, à se soumettre aux ordres d'une direction unique, a obéir de tous points, à fournir tous les services que l'on exigerait d'elles, et qui ne seraient rendues qu'après la guerre à leur libre arbitre? De cette pensée naquirent les Sœurs de France^ qui ne sont autres que des Sœurs grises temporaires et laïques.
M. Emile Barrault s'occupa avec beaucoup d'ardeur de cette organisation. On comprend assez, sans que je le dise, combien elle est délicate, et à quel écueil elle risquait de se heurter. Les volontaires étaient nombreuses ; mais il ne fallait accepter que des personnes d'une moralité irréprochable; il fallait même écarter celles qui semblaient se jeter par coup de tète dans l'association, et dont l'enthousiasme ne tarderait pas à se
refroidir. Il fallait enfin (et ce n*était pas le soin le moins im^ portant dans une ville si prompte à la raillerie) ne donner prétexte à aucun tripotage d'argent, ne pas fatiguer le public de quêtes inopportunes, se suHire à soi-même.
La plupart de ces difficultés furent résolues. M. Barrault s^en alla à toutes les portes de Paris, y trouva nomiire de maisons vides, et obtint des propriétaires Tautorisation de les transformer en ambulances. Il y installa ses néophytes à demeure, et les chargea de trouver dans le voisinage des lits, du linge et des médicaments. Quant à l'argent, interdiction absolue d'en avoir d'antre que celui qu'elles apporteraient de chez elles. Car une des rè^es de l'institution est que les sœurs doivent se nourrir de leurs deniers. On pense bien que toute cette organisation n'alla pas sans quelques tiraillements d'amourprcqpre; il y eut des chipoteries, et il fut besoin d'un certain coup d'oeil pour bien choisir le^ mères, d'une grande fermeté mêlée à beaucoup de douceur, pour maintenir les autres.
L'institution finit par marcher à souhait. Elle compte une trentaine d'ambulances, les unes volantes, les autres séden^p taires; les unes destinées aux blessés, les autres aux malades^ sans en excepter les malheureux atteints de maladies conta* gieuses ; ces ambulances sont desservies par un nombre de sœiu*s proportionné à l'importance de l'établissement ; elles y vivent fixées^ et n'en bougent ni le jour ni la nuit, attendant qu'on les relève de leur poste. Leur costume n'est point uni«> forme ; il est généralement de couleur sombre, avec la croix rouge de Genève pour tout ornement. Il y a dans le nombre quelques femmes du meilleur monde ; beaucoup de petite bourgeoisie ; quelques-unes âgées, qui ont des fils à l'armée, et croient, en soignant ceux des autres, récompenser d'avance les soins qu'on donnera à leurs enfants; d'autres plus jeunes (on n'en admet pas au-dessous de vingt-cinq ans), que la guerre a privées de leur travail habituel, et qui cherchent dans la fatigue du corps un allégement aux tristesses de leur esprit ;
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d'autres que I)rûle lo feu intérieur de la charité, et qui ne demandent au dévouement que le plaisir de se dévouer.
J'ai visité, avec M. Emile Barrault, quelques-unes de ces ambulances. L'installation n'est pas uniforme, puisqu'elles se sont établies dans des maisons qu'on leur a prêtées, et qu'elles ont meublées, comme elles ont pu, de tout ce qu'elles recueillent dans le voisinag^e. Elles ont cela de bon, qu'elles ne peuvent contenir chacune qu'un petit nombre de malades et qu'elles sont très-aérées; une de celles que j'ai vues, à Montrouge, ouvre ses fenêtres sur un vaste jardin, qui appartient à l'habitation. Tout autour, c'est la solitude et la ruine. Pas un boulanger, pas un épicier, pas même un marchand de vin.
— Et comment vous nourrissez- vous? dis-je à la sœur quj nous conduisait.
— Le matin nous allons aux provisions à Paris. Mais le plus souvent nous vivons de pain trempé dans du vin.
La jeune personne qui me parlait ainsi était une Anglaise qui habitait là depuis un mois, avec sa sœur, sous la direction d'une mère. Elle me montra l'écurie, car il y a un cheval pour transporter les malades.
— C'est moi qui suis le palefrenier, me dit-elle en riant. Elles avaient le même jour donné la volée à deux varioleux
guéris, et elles en attendaient d'autres, paisibles et gaies au milieu de ces soins si nouveaux pour elles. J'ai été frappé, dans tout le cours de ces visites, qui nous ont menés dans les quartiers les plus divers, de la déférence que montraient les volontaires de l'ambulance pour le représentant de l'autorité laïque. Décidément, c'étaient de grands maîtres de la vie et qui connaissaient profondément le cœur des femmes, les prêtres qui ont organisé le monastère; mais je serais porté à croire que la foi religieuse n'est pas tout dans ces abnégations et ces dévouements que le catholicisme oppose toujours aux mcrédules. Peut-être, si on cherchait bien et tout au fond, trouverait-on chez l'être humain un besoin de s'abandonner et d'obéir,
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que peuvent lourner comme ils veulent ceux qui ont ropu le don du comniandement et possèdent la force morale.
Chose singulière ! la personne qui avait signé la lettre, d'où est parti tout ce mouvement, n'a point paru dans l'association. Elle portait un nom compromettant, et on l'a priée de permettre qu'on exploitât, sans elle, l'idée qu'elle avait la première émise. Elle s'y est résignée en soupirant. Un dernier crèvecœur lui était réservé. Elle tenait surtout (ici vous retrouvez In femme) à un détail de costume imaginé par elle. Il s'agissait d'une cornette, faite de façon spéciale, où devaient se reconnaître les Sœurs do France, Les organisateurs ont supprimé la cornette.
— Ah! mon idée est perdue ! s'était-elle écriée douloureusement.
Qui sait si de ce siège ne datera pas pour nous une ère de régénération, si de l'excès même de notre malheur ne sortiront pas de terribles enseignements, qu'il nous sera donné de mettre à profit? Cette guerre nous a fait toucher du doigt bien des défauts dont nous ne nous doutions guère ; c'est à nous de nous en corriger, et de refaire la France. Elle a mis aussi nu plein vent de grandes qualités, que nous ne nous soupçonnions peut-être pas, et que surtout la province, qui nous juge sur nos infernales habitudes de blague, ne s'attendait pas à trouver en nous. J'ai pris plaisir à les marquer d'un trait appuyé ; et mon excuse, pour ces nombreux détails, sera le désii* bien légitime de faire mieux connaître et plus estimer nos femmes, qui n'ont que le vernis de la frivolité, mais qui au fond sont sérieuses, bonnes, dévouées, et pour tout dire d'un mot, vraiment françaises.
Une anecdote, absolument authentique, montrera ce qu'elles sont.
Une vieille dame, qui, avant le siège, était dans l'aisance, presque riche même, se trouva ruinée, quand les Prussiens arrivèrent sous Paris. Elle renvoya sa domestique, fit elle-
même son ménage, et s'en alla tous les jours faire queue chez le boulanger et chez le boucher. Elle avait jusque«-là toi:gourfi vécu avec son fils, qui, au commencement de la guerre, s'était aigagé. C'était pour elle un grand chagrin que l'absence de ce fils bien-aimé. Elle vivait, comme si elle l'avait encore là, près d'elle, sous les yeux. Son diner fait, elle mettait tous les jours deux couverts sur la table, celui de son fils absent et le siea. Elle partageait en deux parts sa maigre pitance ; et son propre repas expédié, elle montait, portant celui de son fils à une vieille voisine infirme.
Elle continua ainsi, sans manquer un soir, durant tout le siège, et je ne sais rien de plus délicat et de plus touchant que la charité ainsi faite.
La faim.