CHATILLON. — FERRIÈRES. — VILLEJUIF
Le 19 au matin, tous les Parisiens, en ouvrant leur jpurnal, y purent lire unartîele à peu près couqu en ces termes : « Les dernières voies ferrées qui reliaient Paris avec la France et aveo TEurope ont été coupées hier »Qir, Paris est livcé à luimAne. Il n'a plus à compter que sur ses ressources personnelles et sur son propre courage. L'Europe, qui a reçu de cette ville tant de lumières, et qui n'a jamais vu sa gloire sans une secrète envie, l'abandonne* Mais Paris, nous en sommes persuadé, prouvera qu'il n'a pas cessé d'être le rempart le plus solide de Tindépendance française. >
Toutes les feuilles publiques exécutaient des variations plus ou moins brillantes sur ce thème commun : Paris tiendra ; Paris doit tenir» Mais à mesure qu'approchait le momc-nt solennel, la résolution du gouvernement de la défense nationale, mise en fao^ d9S périls si extrêmes et d'une issue déplorable qu'il i^igardai^ comme certaine^ semblait faiblir et reculer. Ces
messieurs avaient rendu un décret par lequel ils convoquaient les électeurs parisiens à choisir un conseil municipal, et les Français à nommer une Constituante, qui pût résumer Topinion de la majorité, et décider des destinées futures du pays. Au lendemain du 4 septembre, cette détermination de donner à la France une représentation vraiment nationale n'aurait soulevé aucune objection; mais après douze jours d'attente, elle indiquait une certaine lassitude du fardeau, dont on s'étaitîmprudemment chargé ; un secret désir de conclure la paix et d'en rejeter sûr d'autres épaules lauresponsabilité trop lourde. C'était à ce moment-là le binait public que le gouvernement en avait assez ; qu'ayant une médiocre confiance dans l'enthousiasme patriotique de la province, il ne voulait la convoquer que pour lui donner occasion de manifester son dégoût de la guerre actuelle ; et ces on*dit de la foule semblaient confirmés par la nouvelle, incertaine encore, mais qui fut bientôt reconnue vraie, d'une démarche personnelle de notre ministre des arfaires étrangères près de M. de Bismark et du roi Guilaume.
Les clubs jetèrent feu et flammes. Qu'allait faire M. Jules Favre au campement ennemi ? Avait-il oublié sa flère déclaration : M un pouce de notre territoire ^ ni une pierre de nos forteresses. Et les agitateurs, levant les bras au ciel ou montrant le poing, ajoutaient avec force imprécations : Ni un écu de notre trésor. C'étaient les premières manifestations de ce parti avancé, que nous retrouverons bien souvent dans la suite de ce récit. Il repoussait à ce moment la convocation d'une assemblée nationale et des conseils municipaux, par la même raison qu'il demandait lui-même à Paris la constitution de la Commune. C'est qu'il voulait le pouvoir pour lui, et que la continuation de la guerre était un puissant auxiliaire à ses desseins. Les hommes qui menaient cette faction étaient pour la plupai't d'honnêtes gens, fermement convaincus qu eux seuls pouvaient sauver la France; fanatiques de 98, et qui n'eussent
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reculé devant aucun moyen pour faire triompher leurs idées, on triomphant eux-mêmes. Us n'avaient fait jusque-là qu'une guerre sourde au gouvernement du 4 septembre, ils rompirent définitivement avec lui par un article que leur chef, M . Delescltize, inséi*a au Réveil^ et qui était une mise en demeure hautaine de souscrire aux volontés du peuple. M. Delescluze, es[)rit vigoureux, mais étroit, logicien subtil, net et ferme écrivain, possédait sur tout son parti une énorme influence, et il était respecté de tous les autres pour l'indépendance un peu grincheuse de son caractère, la loyauté de sa vie, et les longs sacrifices qu'il avait faits à sa cause. Il posait ses conditions en maître, des conditions exorbitantes !
Elles étaient soutenues dans les clubs par M. Delescluze lui-môme et par ses acolytes. Leur plan, c'était d'organiser une grande démonstration, que justifiait l'anniversaire du 21 novembre. On devait se réuuir place, de la Concorde, en face de la statua de Strasbourg, et de là, en armes ou sans armes, peu importe, avait dit M. Delescluze, de sa voix douce et ardente, se rendre à l'Hôtel-de -Ville, pour affirmer la résolution de se défendre jusqu'à la mort.
Ces menées jetaient d'autant plus d'inquiétude dans Paris que sa constance avait reçu la veille une rude atteinte, et qu'elle était fort ébranlée. Il est probable que, plus tai'd, l'histoire, qui ne voit les événements qu'en gros et pour ainsi dire d'un seul bloc, célébrera l'héroïsme des Parisiens, contera aux générations futures qu'il ne se démentit jamais. Pour nous, qui avons été témoins oculaires et qui n'aimons que la vérité, nous serons bien obligé de noter les défaillances de l'esprit public, et de reconnaître qu'à ce moment même, un fait consirable avait d'un seul coup abattu la confiance de la population et tourné ses regards vers la paix ou tout au moins vers un armistice.
Les Prussiens, daus leui* marche sur Paris, devaient, pour s'emparer de Versailles, tourner la ville vers le sud, et passer d'abord par Créteil, puis longer les hauteurs de Chàtillon et de Glamart. Il n'y a qu'à regarder le premier plan venu pour se rendre compte de leur mouvement. On disait, dans le public, que l'inébranlable résolution de M. Trochu avait été d'abord de les laisser faire ; que ne se sentant pas capable, avec les troupes mal instruites dont il disposait, de leur opposer nulle part une résistance sérieuse, il n'avait formé qu'une espérance, c'était de se recroqueviller, pour ainsi dire, sous cette prodigieuse carapace de pierre, et de les attendre der* riôre des positions qu'il rendrait peu à peu inexpugnables* J'ignore si telle était* en effet sa pensée ; je ne saurais trop répéter que je n'ai pas la prétention de conter ici le siège de Paris, mais les impressions que nous avons tous reçues, en plein cœur, du contre-coup de ces grands événements. M. Trochu se serait laissé persuader aux instances de M. Ducrot. M. Ducrot était un général qui, après avoir été fait prisonnier à Sedan, avait eu le bonheur de s'échapper, et à travers mille dangers, d'étapes en étapes et de déguisements en déguisements, était arrivé à Paris et avait oifert son épée au gouvernement de la défense.
U parait, si j'en crois des hommes de guerre fort compétents, que son plan était des plus hardis et des mieux imaginés. Il s'agissait de couper, à Ghâtillon, les Prussiens en deux, de rejeter la moitié de leurs troupes du côté de Versailles, et de la détruire, tandis que l'autre serait refoulée vers le chemin de fer d'Orléans* Il ne rentre pas dans mes intentions de décrire cette bataille ; ce qu'il y a de certain, c'est que la droite de notre armée plia; elle se composait de zoua-
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ves : les uns, jeunes recrues peu habituées au feu ; les autres» mauvais soldats, qui s'étaient déjà mal battus à Sedan. On ne les avait pas prévenus que les obus des Prussiens, au lieu de leur arriver de face, tomberaient derrière eux, sans qu'ils pussent voir d*où on leur tirait. Us avaient l'imagination pleine de mouvements tournants. A peine eurent-ils vu quatre ou cinq obus éclater au milieu d'eux, sans faire grand mal, qu'ils ne crurent perdus, se débandèrent en jetant le redoutaUe cri : Saure qui peut ! Il dégarnirent ainsi tout un côté de la défense ; les Prussiens profitèrent de la faute et s'avancèrent en colonnes serrées. Le centre et la gauche tenaient bon ; mais les chefs s'aperçurent bien vite que si l'on ne battait pas en retraite, on allait être tourné, enveloppé, coupé. On se retira et même en assez bon ordrCi abandonnant aux ennemis les hauteurs de Ghâtillon, et quelques pièces de canon qu'on ne put sauver.
A bien prendre les choses, ce n'était pas un désastre, mais un échec assez mince, où Ton peut même dire à l'éloge des soldats que la meilleure partie des troupes avait bien combattu ; car on avait repris deux fois les hauteurs de Ghâtillon, et l'on avait fait payer cher aux ennemis leur premier succès. Mais ceux-là seuls qui ont vu Paris en ce moment peuvent se figurer l'excès de son indignation et de sa terreur, et le désordre de son esprit.
Vers midi, il se répandit sur le boulevard une nouvelle qui prit feu comme une traînée de poudre: t Nous sommes perdus I les Prussiens sont vainqueurs, ils vont entrer dans Paris ! • J'étais avec un ami qui avait ses entrées aux ministères. Nous courûmes à celui de l'intérieur, pour avoir des renseignements précis. Nous trouvâmes Gambetta, très* échauffé, qui sortait pour donner des ordres.
— Qu'y a-t-il î lui criames-nous.
-^ Il y a... il y a que les gredins, à l'heure qu'il est, sont à la porte Maillot! -*- Et ii s'élança en voiture»
A la porte Maillot ! c^était Texagération du méridional. Nous allâmes au Champ-de-Mars. Là, c'était un eflroyable et navrant pêle-mêle de chevaux sans maîtres, d'affûts sans canons, de militaires sans sacs et sans armes, d'officiers à la recherche de leurs compagnies. Les soldats nous étonnèrent par leur visage abruti et positivement idiot. Ils avaient l'air frappé. Nous voulûmes en interroger quelques-uns ; impossible d'en tirer une parole. Us restaient muets, consternés, comme des gens touchés de la foudre. Nous montâmes au Trocadéro ; une foule énorme y stationnait, armée de longues-vues ; mais on n'apercevait rien, et nous nous fîmes conduire porte de Montrouge.
Je me trouvai avec un de mes collaboratenrs, qui avait assisté, lui, en qualité de reporter, aux immenses désastres de Sedan : le spectacle que nous avions sous les yeux ne le touchait donc que médiocrement. 11 en avait vu bien d'autres ! Pour moi, je n'oublierai jamais la sensation douloureuse dont je fus percé au cœur comme d'une flèche aiguë. C'était la déroute, la hideuse déroute. Des soldats de toutes armes arrivaient, débandés, seuls ou par pelotons, les uns sans sacs, les autres armés ericore, mais portant sur toute leur personne le stygmate du fuyard. Des prolonges d'artillerie, des voitures d'ambulance, des chevaux sans maîtres, courant, se frayant un passage, dans un désordre inexprimable. De chaque côté de la route, sur les trottoirs, une foule énorme, mêlée de femmes et d'enfants, qui interrogeait, anxieuse, les survenants ou qui accablait de quolibets les hommes ivres ; car il y avait des misérables, en uniforme, qui s'étaient saoulés et battaient les murs. Des cris, des chants, des imprécations, des rires, des pleurs, et les gémissements des blessés, et les jurons des char/etiers, et, par-dessus, ce murmure indistinct de la foule, ce grondement lointain semblable à celui de l'Océan les jours de tempête. Nous revînmes désespérés. Pendant ce tempslà, les boulevarils étaient on proie à une exaltation (jui tenait
delà folie. On y disait tout haut que vingt mille de nos soldats avaient été complètement écrasés par cent mille Prussiens, près de Glamart ; que toute Tannée avait jeté ses armes, déclarant qu'elle ne se battrait plus ; que Tassaut allait être sur-le-champ donné par les troupes victorieuses, poussant nos fuyards dans les reins.
Tous ces bruits étaient exagérés ; mais la vérité même, qui se fit bientôt jour, ne laissait pas d'être mortellement inquiétante. Des gardes nationaux, furieux, mettaient la main au collet des soldats débandés, les traitant de lâches, et les conduisant, à coups de crosse de fusil, au poste ou place Venr dôme. La foule exaspérée crachait au visage des misérables avinés, qui déshonoraient leur uniforme et le nom français. On apprenait que la mobile, au rebours des soi-disant vieilles 'troupes, avait tenu ferme et s'était bien battue. On criait: Vive la mobile ! à bas les zouaves ! à bas la ligne ! On demandait qu'on passât les fuyards par les armes ; quelques-uns parlaient de leur brider la cervelle, sans autre forme de procès.
Le soir, aux boulevards, la circulation était devenue impossible. Une foule énorme encombrait les trottoirs et la chaussée : foule impatiente et nerveuse, s'arrachant les journaux qui ne pouvaient cependant donner encore aucune nouvelle sûre. On se réfugiait dans les cafés, tout brillants de gaz, oii Les officiers de la mobile semblaient s'être donné rendez- vous, tant les uniformes y étaient nombreux. Beaucoup de femmes avaient pris place à côté d'eux, selon leur habitude, et, par un contraste qui est un des traits caractéristiques de la physionomie.de Paris, tout ce monde causait avec animation, blagunit, s'amusait, riait. Le spectacle de cette gaieté agace des gardes nationaux qui passent, ils prennent à témoin le public ; on se précipite sur les cafés, qui commencent à rentrer leurs tables en toute hâte. C'est une émeute du bon sens et du bon goût, d'où naît un désordre inexprimable. A dix heures et demie,
tous les établissements de plaisir sont fermés ce jour-là, et le lendemain cette mesure est rendue générale par un arrêté du préfet de police.
L'émotion ne se calma pourtant pas tout de suite : des badauds, le nez en Tair, s'imaginent surprendre, aux derniers étages d'une maison du boulevard Montmartre, des] lumières qui passent et repassent. Ce ne peuvent être que des signaux faits aux ennemis. La foule s'assemble, tumultueuse, irritée, menaçant de mettre les immeubles à sac. C'est la garde nationale qui intervient encore, fouille les étages suspects, n'y découvre rien, et disperse la multitude qui s'écoule lentement.
On dormit mal cette nuit-là dans la capitale. Il n'y a pas un de nous qui ait sérieusement fermé l'œil. On prêtait l'oreiUe au rappel des tambours, tant on était convaincu que les PrusnenSy poussant leur avantage, attaqueraient vers deux heures dn matin. A l'heure où j'écris, nombre de gens croient encore que s'ils avaient en effet usé d'audace, s'il avaient risqué le coup, ils auraient fait, en sacrifiant trente mille hommes, leur trouée dans nos murs, tant la démoralisation était effroyable. D'autres pensaient, au contraire, qu'ils seraient venus se briser contre la résistance de nos forts, qui, sans être encore aussi complètement armés qu'ils le furent depuis, avaient au service de chacun de leurs canons quatre cents coups à tirer. Je n'ai pas à me prononcer entre ces opinions contraires; je n*ai d'autre désir que de peindre exactement nos émotions, ce jour-là et les suivants.
Le lendemain nous apporta deux pièces officielles : un rapport militaire sur la bataille de la veille, rapport bien pâle, où l'on remarqua cette phrase, qui devint célèbre à Paris : « Quelques-uns de nos soldats se sont repliés avec une précipitation regrettable. > Cette litote passa dans la conversation pai*isienne, qui la tourna en plaisanterie. On disait, en riant, d'un garde national qui ne faisait pas l'effet d'être un brave à trois poils :
> li serait homme à se replier avec une précipitation regrettable , > et autres propos de cette espèce. Le second morceau était une proclamation très-ferme et très-nette de Gambetta qui instituait une cour martiale, pour juger et punir les soldats traîtres à leur devoir et à leur honneur.
Ces communications rassirent un peu les imaginations effarouchées. Mais la foi au succès avait été trop fortement ébranlée dans le public, et Tissue du combat de Ghâtillon avaii donné trop raison à ceux qui croyaient la lutte impossible, pour que les esprits d'une grande partie de la population ne se tournassent point vers la paix. Le parti avancé le sentait bien ; il n'ignorait pas non plus que le gouvernement penchait vers un accommodement, et qu'il espérait aux négociations entamées par Jules Favre ; c'est pour cela qu'il s'agitait avec une fébrile ardeur, faisait feu' de tous les journaux, soulevant les clubs, et se préparait à une journée^ en sorte que la bourgeoisie se voyait, non sans une certaine mélancolie, entre les Prussiens, qui lui mettaient le pied sur la gorge, et ceux qu'elle appelait les rouges, et qu'elle ne voyait qu'armés de poignards, et dévorant par avance l'espoir du pillage. Je ne sais de ces deux maux lequel lui faisait le plus de peur : elle haïssait plus l'étranger, mais elle redoutait davantage les Bellevillois.
Ah ! si M. de Bismark eût su exactement ce qui se passait dans Paris, il eût répondu à M. Jules Favre de façon à laisser quelques espérances de paix future, et la guerre civile éclatait furieuse, désespérée. Qui sait ? c'eût été peut-être le parti vaincu qui eût ouvert les portes aux Prussiens, et se fût jeté dans leurs bras, les priant de remettre l'ordre dans la ville. Notre honneur voulut que M. le premier ministre du roi Guillaume, enivré de tant de victoires, et gonflé de son dernier succès sous les murs de Paris , répondît insolemment à M. Jules Favre, et, nous proposant des conditions inacceptables, réunît tous les cœurs divisés dans un commun transport d'indignation et de fureur.
SO LK SIÉGK l)K PARIS.
Ce sera Téterael honneur de M. Jules Favre d'avoir à ce moment confondu nos âmes dams un même élan de patriotisme, d'avoir arraché des larmes de tous les yeux, de généreuses larmes, des larmes de douleur et de vengeance. S'il nous avait conté, en style de diplomate, le résultat de son entretien à Ferrières, peut-être nous aurait-il laissés indifférents et froids. Mais M. Jules Favre est un homme et un citoyen. Il répandit son cœur dans ce manifeste , qui restera une des plus éloquentes pages qu'ait jamais pu écrire un orateur homme l'État.
Il était allé dire à M. de Bismark : c Cette guerre, née du caprice d'un seul, n'a plus de raison d'être aujourd'hui que la France est redevenue maîtresse d'elle-rnôme. Elle veut la paix, mais une paix honorable, qui ne soit pas une courte et menaçante trêve. »
Et M. de Bismark avait répondu, que s'il avait la conviction qu'une pareille paix fût possible, il la signerait aussitôt. Mais avec qui la signer? Le gouvernement que Paris s'est donné est plus que précaire, et si dans quelques jours la ville *n'est pas prise, il sera renversé par la populace. . .
A ce mot de populace M. Jules Favre s'était récrié. Jamais expression plus malheureuse n'était sortie des lèvres d'un diplomate. Elle tomba, comme un soufflet, sur la joue de la populion parisienne. Il n'y eut qu'un cri de rage. Maintenant encore, après bien des jours écoulés, le souvenir de l'injure fait bouillir le sang dans les veines. Il suffit de dire, d'un certain ton : \la populace de M. de Bismark pour voir les yeux s'enflammer de colère.
Le fond des choses était aussi douloureux que la forme en était déplaisante. M. de Bismark exigeait impérieusement la
Lorraine et TÂlsace, et comme M. Jules Favre lui objectait que les peuples qui habitent les deux provinces refuseraient sans doute leur assentiment : < Je sais fort bien, répondit le Machiavel prussien, qu'ils ne veulent pas de nous ; ils nous imposeront une rude corvée. Mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. Je suis sûr que, dans un temps prochain, nous aurons une nouvelle guerre avec vous. Nous voulons la faire avec tous nos avantages. >
Il était impossible d'être plus cassant et plus hautain. M. Jules Favre mit alors sur le tapis la convocation d'une As- * semblée nationale. < Mais, interrompit le comte, pour exécuter ce plan, il faudrait conclure un armistice et je n'en veux à aucun prix. >
La discussion continua pourtant entre les deux négociateurs. Il faut lire ce récit, si douloureux, si fier et tout plein des émotions patriotiques qui, s'échappant de l'âme de . l'écri» vfin, devaient se répandre sur tout un peuple et le rendre aux soins de sa gloire.
Je ne crois pas que jamais document diplomatique ait produit, depuis que le monde est monde, pareil effet sur une nation. Ce fut dans tout Paris un tressaillement d'indignation, une explosion de fureur et de colère, un inconcevable mouvement de fureur contre cette hautaine et absurde insolence. La population tout entière se trouva réunie, comme pat* enchantement, dans une commune résolution de tenir bon jusqu'à la mort. Un des orateurs les plus accrédités du club des Folies-Bergères déclara, aux applaudissements de l'assemblée, qu'il n'y avait plus désormais de partis, qu'il ne restait plus qu'à se serrer derrière le gouvernement et à marcher, tous ensemble, contre l'ennemi. Quant à la manifestation annoncée, qui devait avoir lieu, place de la Concorde, pour l'anniversaire de la fondation de la République (21 septembre), et d'où l'on craignait qu'il ne sortît une révolution, elle se passa le plus pacifiquement du monde. Parmi les orateurs, il n'y en
eul qu'un, M. Vermorel, qui attaqua, par allusion indirecte, le ^uvernement provisoire et M. Jules Favre. Il souleva des murmures unanimes.
— Ce n'est pas le moment de nous diviser ! lui cria-t-on de la foule.
— Seriez^vous capable de mieux faire ? cgoutait-on de toutes parts.
M. Vermorel put à grand'peine achever son discours ; et la multitude s'éooula sans bruit, et les agitateurs virent bien ' qu'il n'y avait plus espoir de la rassembler et de la jeter sur l'Hôlel-de-Ville. Tout le monde était d*accord. M. Bismark nous avait rendu le service d*effacer toutes les divisions, et d'échauffer nos âmes d'un même amour de la patrie, grossièrement insultée par ces ills de Vandales.
Un léger succès (le premier que nous eussions remporté dans cette guerre) acheva de ranimer notre courage et nos espérances. On avait entendu une forte canonnade du côté de Villejuif, et voilà que tout à coup on répandit dans Paris le bruit d'une grande victoire. On ne parlait rien moins que de vingt ou vingt-cinq mille Prussiens faits prisonniers, sans compter les tués et les blessés, qui étaient innombrables. La joie fut très-vive, mais on était instruit par trop de leçons ; on ne s'y abandonna qu*à demi. Ce ne fut point cette explosion d'enthousiasme dont nous avions été, au début de la campagne, les témoins et les victimes ; on craignit, cette fois, en se livrant à d'excessives démonstrations de joie, d'être encore pris pour dupe. Et cependant, telle est l'inconsistance du caractère français que nous ne sûmes encore, ce jour-là, maîtriser nos emportements. Nous avions cru tout perdu à Châtillon, et nous nous étions trompés. Nous nous imaginâmes tout répai^é après Villejuif, et Taiftiire n^était pas en réalité très-considérable.
Lie matin, on chantait dans les rues le refrain à la mode parmi nos soldats :
Bismark, si tu continues,
De tous tes Prussiens il n'en restera guère;
Bismark, si tu continues,
De tous tes Prussiens il n'en restera plus.
Il fallut déchanter le soir« Vérificaiioii faite, il ne resta de cette grande victoire qU*un léger avantage, qui était de bon augui'e, mais n'avait rien de décisif pour Tissue du siège. Les positions de Villejuif avaient été, après ce combat brillant, occupées par la division Maud'huy, qui s'y était maintenue. Ce résultat* quelque mince qu'il pût nous paraître» après les espérances exagérées que nous avions conçues, ne laissa pas de nous réconforter et de rasséréner notre imagination.
Le gouvernement rendit un décret par lequel les élections municipales de Paris, primitivement fixées au 28 septembre, n'auraient pas lieu, non plus que les élections à TAssemblée nationale constituante, qui avaient été indiquées pour le 2 octobre, et cette question qui avait tant agité les esprits sembla résolue a jamais.
Elle n'était qu'ajournée.