THÉÂTRES — CLUBS — LA POSTE
J'ai déjà dit comment les théâtres avaient été fermés par ordre de la police. Ce fut une question de savoir si on les S rouvrirait; les journalistes l'agitèrent longtemps devant le public, avant qu'on s'arrêtât à un parti. Les ims disaient que ces réjouissances étafent malséantes au milieu de ce deuil universel ; les autres soutenaient que le Parisien a besoin de spectacles, que la joie lui relève le moral, que la lo réouverture de quelques théâtres serait une sorte de défi jeté aux Prussiens et comme une bravade de gaieté, ce qui était tout àiait dans les traditions françaises ; qu'il serait facile de choisir des pièces en harmonie avec le sérieux de la situation ; qu'on donnerait ainsi du pain à toute ime classe de 15 pauvres gens, employés, costumiers, qui se trouvaient sur le pavé, sans parler des artistes mêmes, dont la position était également cruelle. Dans beaucoup de théâtres, le foyer * avait été converti en ambulance. Qu'importe ! répondaient les partisans de la réouverture, le public n'ira pas au foyer, et 20 il n'en sera pas davantage.
Ils l'emportèrent à la longue. Le seul expédient dont on s'avisa pour corriger la prétendue inconvenance qu'il y avait à ces représentations, fut de les afficher au profit d'une bonne œuvre. Un jour, c'était pour les blessés, un autre 25 pour les orphelins, un autre pour les cantines municipales ;
chaque bataillon organisa une matinée ou une soirée, dont le produit fut destiné à l'achat d'un canon ou d'une mitrailleuse. Ce fut M. Pasdeloup qui donna le signal, en ouvrant des concerts populaires, le 23 octobre. L'orchestre attaqua S la symphonie en la * de Beethoven, et quand il vint à Vandante^ l'effet de cette phrase si douloureuse, si poignante, sur l'assemblée tout entière fut inexprimable. Des larmes montèrent à tous les yeux, et je ne crois pas que jamais le chefd'œuvre du maître ait été plus vivement senti que ce jour-là.
10 Toute3 les cordes de notre âme vibraient à l'unisson.
Le directeur de l'Opéra donna tous les dimanches des soirées musicales, où il mêla aux plus beaux morceaux de la musique symphonique des fragments d'opéras célèbres, et ces séances furent suivies d'un public très nombreux et très
15 assidu. La Comédie-Française ' rouvrit également. Ces représentations avaient une physionomie toute particulière. Eclairage sombre, public de gardes nationaux et de femmes en robes montantes ; sur la scène point de décors ; les acteurs, presque tous en toilette de ville ; et à travers des frag-
20 ments de pièces du répertoire classique, quelques odes de circopstance, improvisées par de jeunes poètes. Dans la grande avantrscène, autrefois loge impériale, les blessés con- ' valescents assistaient au spectacle, et tous les yeux se tournaient vers eux avec attendrissement. Il y avait des visages
25 pâlis par la fièvre, des bras en écharpe, des têtes entourées de linge, et parfois quelque noir enfant du désert,' dont les yeux étincelaient dans l'ombre, comme ceux d'un lion, son compatriote. Et cependant, à quelques pas de là, de pauvres diables souffraient et mouraient sur le lit de douleur de
30 l'ambulance. Le contraste de ces plaisirs mondains et de ces douleurs navrantes a été rendu à merveille par Théophile
Gautier, contant dans le Moniteur sa visite aux blessés du Théâtre-Français, un jour de ^ réprésentation :
(( En passant par le couloir qui mène de la scène à la salle, nous rencontrâmes deux religieuses, deux sœurs hospitalières, dont Tune demandait à l'autre : — Où donc est la sœur Ma- s deleine ? — Au théâtre du Palais-Royal,* répondit la sœur interrogée, du ton le plus naturel du monde. . . . Au retour, nous ne retrouvions plus notre route. Des corridors, des couloirs, des passages avaient été barrés pour séparer l'ambulance du théâtre, et nous fûmes obligé de demander notre chemin à lo une sœur, qui nous remit avec beaucoup d'obligeance dans la bonne voie, et nous accompagna jusqu'à la dernière porte. Un feuilletoniste ayant pour Ariane à travers le dédale du Théâtre-Français une brave sœur hospitalière, n'est-ce pas là, comme disaient certains journaux, un signe des temps? )) 15
^n autre, plus étrange encore, ce fut l'apparition des Châtiments ' sur la scène : les Châtiments I ce livre proscrit, qui circulait en cachette de main en main, et qui, saisi chez un républicain, se tournait en accusation contre le détenteur, cette effroyable satire du régime impérial, toute pleine de 20 personnalités et d'invectives, la plus virulente qui ait jamais été écrite à aucune époque, contre aucun tyran. On fermait jadis les portes pour la lire entre amis ; les plus beaux morceaux et les plus violents furent récités, en plein théâtre, devant trois mille spectateurs ; ils émigrèrent bientôt à la 25 Comédie-Française, et se répandirent ensuite dans tous les concerts et spectacles qui s'organisaient de toutes parts. Victor Hugo avait enfin son jour, celui qu'il avait attendu dix-huit années.
Au premier bruit ^ de l'Empire renversé, il était accouru : 30 toutes les places étaient prises et il est bien probable qu'y
en eût-il eu quelqu'une de vide, il ne Teût pas acceptée, ne trouvant que la première digne de lui. Il semblait ne vouloir retirer d'autre fruit de son long exil que le plaisir de voir ses œuvres de théâtre reprises, et ses Châtiments récités en S public. Le succès fut immense ; on était surpris et charmé d'écouter, en plein théâtre, ces invectives dont l'événement avait fait des prophéties et qui soulageaient la conscience publique. Ce n'est qu'après, à la réflexion, qu'on sentit l'inconvenance qu'il y avait à traîner ainsi sur la claie,* aux ap-
lo plaudissements de la foule, des noms d'hommes qui n'étaient plus là pour se défendre, et que leur titre de vaincus devait préserver de ces outrages. Les représentations suivantes excitèrent un enthousiasme moins vif, et peu à peu les Châ" timents disparurent des affiches. Les spectacles suivirent la
15 fortune du siège, plus nombreux quand les nouvelles étaient bonnes, et que le vent soufflait à l'espérance ; plus rares, ou même s'arrêtant tout à fait, quand les événements plus douloureux jetaient sur nos âmes le noir crêpe du deuil.
A défaut des théâtres, les clubs offraient une distraction
20 quotidienne à la population de Paris. Cette assimilation irrespectueuse fera sans doute bondir les promoteurs de réunions publiques et ceux des habitués qui les prenaient au sérieux. Je leur en fais bien mes excuses ; mais tout ce que j'en ai vu, sauf de rares exceptions, m'a paru plus propre à
25 entretenir une gaieté douce * qu'à sa:uver la patrie.
Presque tous les clubs appartenaient, comme on pense bien, au parti le plus avancé. Peut-être y avait-il des nuances dans ces Rouges, mais nous ne les distinguions pas très nettement. On y parodiait avec un sérieux imperturbable
30 les violences de 93. Les motions les plus insensées et les plus burlesques y étaient apportées à la tribune par des éner*
gumènes qui soulevaient des applaudissements frénétiques. Il n'eût pas fait bon manifester une opinion contraire. On eût été cueilli dans la foule, passé de mains en mains, comme un colis vivant, et jeté à la porte.
Comme il faut que Paris soit toujours la ville des excentri- S cités, il s'y fonda un club de femmes. J'ignore s'il tint plusieurs séances. Le récit de celle qui eut lieu dans le courant d'octobre, amusa tout Paris. Le citoyen Jules Allix, secrétaire du comité de ces dames, y soutint deux propositions : la première, c'est que les femmes devaient être ar- lo mées pour aller aux remparts ; la seconde, c'est qu'elles étaient invitées à se protéger contre les ennemis, et par quel moyen ? Ici l'orateur prit un temps * habile, et repartant d'une voix forte : au moyen de l'acide prussique. L'acide prussique l Le citoyen Jules Allix, avec un fin sourire, fait i S alors remarquer combien il est curieux que l'acide prussique puisse servir à tuer les Prussiens. Puis il entame la description d'un appareil avec lequel il sera facile de tuer tous les Prussiens qui entreraient dans Paris. Il consiste en une sorte de dé en caoutchouc que les femmes se mettent au 20 doigt. Au bout de ce dé est un petit tube contenant de l'acide prussique. Le Prussien s'approche, vous étendez la main ; vous le piquez ; il est mort. Ainsi parle le citoyen Jules Allix, et les femmes versent des larmes d'attendrissement, et les hommes rient à se tordre. \^ 25
C'est durant cette période que fut définitivement réglée l'organisation de la poste, qui envoyait nos lettres par ballon, et nous en rapportait les réponses, trop rares, hélas ! et trop courtes, par un service de pigeons messagers. Le gouvernement établit une grande fabrique de ballons, de façon à en 31 avoir toujours un prêt à partir, aussitôt que le vent serait
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favorable. C'était de jour, aux premiers temps du siège, que ces ballons prenaient leur vol, mais on ne tarda pas à s'apercevoir que les Prussiens, avertis de Theure dudëpart,en guettaient le passage et lançaient sur. Taérostat ou des fusées S incendiaires ou des balles de fusils à longue portée, dits * fusils de rempart. On se résolut donc à ne plus partir que de nuit. C'était presque toujours dans une gare que les aérostats étaient gonflés et s'envolaient. Jamais ceux qui ont assisté à. ce spectacle ne l'oublieront de la vie. Au milieu d'une *o vaste cour, le ballon, à demi gonflé, se démène furieusement sous l'effort de la rafale ; il est en taffetas j^ujne, et les lanternes à réflecteur des locomotives jettent sur la route des
lueurs fantastiques. Tout autour s'agitent, dans l'ombre, des hommes que l'on prendrait pour des démons, s'achamant à
15 quelque œuvre infernale. Dans un coin, le directeur des postes tire sa montre d'un air soucieux, interroge le vent, et semble demander conseil à l'aéronaute, avec qui il cause à voix basse. Il est évident qu'il y a danger. Trois hommes doivent partir. Un voyageur, dont le nom est un mystère :
'20 il est enveloppé de fourrures ; il se promène inquiet et pâle, et tâche, quand il se sent regardé, de faire bonne contenance. Un marin : il fume insouciamment sa pipe ; on sent qu'il montera dans la nacelle du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordage : c'est affaire de service. Un em-
■25 ployé des postes : il est très occupé ; le fourgon ' des imprimés vient d'entrer ; c'est lui qui transporte les précieux sacs et les dispose autour de la nacelle. Cinq petites cages arrivent, contenant trente-six pigeons ; des pigeons adorables, des noirs, des blancs, des dorés. C'est le propriétaire lui-même
I50 qui les apporte, et veille à leur installation. Au moment de partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs n'a songé aux
provisions ; on court ; on se fouille, on finit par réunir trois petits pains, deux tablettes de chocolat et une bouteille de vin. Ce retard a eu son bon côté. Un aide de camp entre tout essoufflé : Une dépêche du gouverneur I L'aéronaute la prend ; la nacelle est fixée ; on entend le sacramentel : Là- 5 chez tout! Le ballon s'élance d'un bond, il penche sous Teffort du vent, qui le courbe avec violence. C'est une seconde d'émotion inexprimable ; nous sommes tous là, retenant notre souffle, les yeux fixés sur cette masse noire, qui se rabat dans une convulsion effroyable. Sera-t-elle brisée ? non, elle lo s'élève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit vitré de la gare, que déjà la nuit s'est refermée sur lui ; il se fond en quelque sorte dans l'obscur brouillard. — Adieu ! adieu ! nous crient les voyageurs, et nous leur répondons par des souhaits de bon voyage, en agitant nos chapeaux. — Vive la France ! iS
Les pigeons qu'ils emmènent avec eux nous reviendront bientôt, à moins que le froid, la brume, l'épeiyier ou la balle d'un Prussien ne les arrête en route. Chacun d'eux apportera, lié par trois fils à une des plumes de sa queue, un léger tube, oïl se trouvera roulé un petit carré de papier degua- 20 rante millimètres sur trente millimètres. C'est la réduction microscopique, par la"^otographie, d'une composition typographique ordinaire. Cette petite planche, à peine lisible avec un verre de loupe très puissant, ressemble assez à un journal sur quatre colonnes. 25
Ces colonnes contiennent, yau verso comme au recto) la transcription de dépêches, les unes à la suite des autres, sans blancs ni interlignes. Ah I qu'elles nous ont apporté de consolation et de joie ! Que de pièces de cent sous et de louis d'or sont tombés dans la main des facteurs qui nous 3^ temettaient la dépêche si attendue ! Et ces pigeons, de quel
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tendre respect on les entourait 1 Quand, par hasard, un d'eux, à bout de forces, ruisselant de pluie, s'abattait au bord de quelque corniche, de quel œil avide la foule bientôt amassée suivait ses mouvements I Comme toutes les mains se 5 tendaient vers lui pour lui offrir le pain ou le millet qui devait l'attirer 1 et quel cri de joie quand il reprenait son vol droit vers son colombier t