PARIS SOUS LES OBUS
Il y a en avant * du fort de Rosny un assez large plateau, qui est protégé par ses feux : c'est le plateau d'Avron. Dès le début de la grande affaire du 31 novembre et du 2 décembre, il avait été occupé sans coup férir. Depuis lors on l'avait gardé, et le gouverneur y avait installé de gros canons S de marine à longue portée.
La possession de ce plateau nous avait consolés du méchant succès de la grande sortie. Nous dormions bien tranquilles sur l'assurance que le plateau d'Avron était une belle conquête, et que jamais les Prussiens ne l'arracheraient de lO nos mains.
Le corps d'armée qui le gardait vivait également dans cette douce quiétude. Voilà qu'un matin, au petit jour, comme nos hommes se levaient innocemment pour vaquer à leurs occupations ordinaires, tout à coup retentit un bruit 15 effroyable ; c'est une batterie, deux batteries, trois batteries qui tirent à la fois ; les obus se croisent dans l'air, avec ce sifflement particulier que les Parisiens ont appris à connaître, et ils tombent dru comme grêle sur le plateau ; ils éclatent sur cette terre durcie par la gelée ; c'est une trombe de fer 20 et de feu qui passe, ravageant tout.
Cette première journée fut terrible. Tous ceux à qui il a été donné d*être les témoins de ce bombardement n*en parlent qu*avec ime admiration mêlée d'horreur. Jamais on n'avait vu chose pareille. C'était une pluie continue de pro- 5 jectiles dont les éclats, lancés en tous sens, jetaient à bas hommes et chevaux, troués, déchirés d'horribles blessures. Un ciel lugubrement chargé de neige embrumait d'un voile gris cette scène de désolation. Rien pour se couvrir que quelques fossés qui pouvaient à peine passer pour des abris.
10 Une plaine nue, d'oîi l'on apercevait au loin toute l'effrayante grandeur du spectacle, et, en voyant tomber un camarade, chacun se disait que ce serait bientôt son tour. Les troupes supportèrent bravement ce choc ; mais il fut dès les premières heures évident qu'on ne pourrait les tenir longtemps
'S exposées à ce feu incessant, dont la violence pouvait redoubler encore. On demeura la nuit du 28 au 29, tenant bon, et s'imaginant sans doute que la patronne de Paris, sainte Geneviève, descendrait du ciel pour toucher les canons ennemis et les réduire au silence. Dès le matin, le bombarde-
20 ment recommença, ainsi qu'on devait s'y attendre; dans l'après-midi, de nouvelles batteries se démasquèrent : il y en eut huit à la fois qui battirent ce malheureux plateau ; les unes tiraient de front, les autres le prenaient en enfilade, et c'étaient cette fois les fameux canons Krupp qui entraient en
25 scène. Ils étaient placés hors de notre portée, et lançaient à coup sûr leurs obus de cent kilogrammes. Nos boulets s'en allaient mourir, inutiles, à cinq cents pas de leurs bouches.
La position n'était plus tenable. On attendit la nuit pour
30 donner l'ordre de la retraite. Elle n'était ni facile ni sûre ; car les mortiers ennemis, tirant à toute volée et au jugé *
Bur la route par oîi Ton devait passer, la rendaient très dangereuse, et il fallait déménager en quelques heures tout un matériel qu'on avait mis trois semaines à apporter et à établir. Ajoutez pour comble de malheur que la neige, durcie par le froid, n'offrait plus aux pieds des chevaux qu'une nappe de S verglas. Les marins furent là héroïques et sublimes comme partout. Ils s'attelèrent à leurs pièces, et les traînèrent, sur cette glace périlleuse, sous le feu terrible des Prussiens, jus^ qu'au lieu de sûreté. C'était presque un triomphe que cette évacuation rapide. Mais avouez qu'il était triste d'en être lo réduit à ne plus compter pour victoires que d'heureuses retraites. Le bulletin qui annonça cette nouvelle au public répandit chez nous une agitation d'esprit qu'il est facile d'imaginer. Il parlait de hi phase nouvelle dans laquelle entrait le siège et laissait entendre, de façon assez claire, que 15 cette phase nouvelle n'était autre que le bombardement.
Ce fut dans toute la population comme un moment de stupeur.
Ainsi les Prussiens avaient pu, à quatre ou cinq mille mètres de nos lignes, établir des travaux gigantesques, sans 20 que nous en eussions le moindre soupçon, sans qu'aucun éclaireur vînt nous en avertir. Ah çà I mais, qui nous répondait que ces batteries, découvertes à l'improviste, étaient les seules, qu'elles ne formaient pas comme une ceinture autour de Paris, qu'au premier jour elles n'ouvriraient pas un feu 25 terrible sur toute l'enceinte ? Ce feu, j'en prends à témoin tous les Parisiens qui me lisent, on ne le redoutait pas, on l'attendait avec une mâle résignation ; mais on sentait redoubler son angoisse à savoir que nos généraux n'en avaient rien prévu. Ils nous perdaient, la chose n'était 3^ que trop évidente ; mais il n'y avait qu'eux encore pour nous
tirer de là ; nous étions assez avisés pour le reconnaître et nous leur répétions, joignant les mains, avec toutes sortes d'objurgations, les unes tendres, les autres aigres, d'autres désespérées et même furieuses : Faites quelque chose . . . 5 nous ne savons pas quoi ... ce que vous voudrez . . . mais pour Dieu 1 faites quelque chose.
Faites quelque chose 1 répétaient à M. Trochu ses ^conseillers, ses amis, et jusqu'à ses collègues, qui sentaient monter, non sans quelque inquiétude, le flot de l'indignation
10 populaire. Et Trochu, qui n'était jamais en reste * de proclamations, prenait aussitôt la plume : il écrivait, écrivait, écrivait. Une fois ce mot d'une emphase si malheureuse lui échappait : « Rassurez-vous : le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » On était pris, à lire ces niaiseries, d'une impa-
15 tience bien naturelle. Il ne s'agissait pas en cette affaire du gouverneur de Paris, mais de la ville elle-même. La belle avance ' pour nous qu'il refusât de signer la capitulation, si nous étions forcés de la conclure 1
Le bombardement s'était borné d'abord aux forts de l'est,
20 à ceux de Rosny et de Nogent ; puis il s'était peu à peu étendu à ceux du sud, à Montrouge, Bicêtre, Issy, puis vers le nord-est, oîi il s'était essayé contre Aubervilliers, et l'on voyait déjà l'heure oli, remontant vers le nord, il s'en prendrait ' à Saint-Denis. C'était sous le ciel de Paris comme un
25 grondement continu de canonnade, auquel nous avions fini par nous habituer.
On ne nous avait pas positivement affirmé, mais on nous avait laissé croire, que le bombardement ne nous atteindrait pas ; qu'il se réduirait à couvrir les forts d'obus et de bou*
30 lets ; que peut-être pousserait-il jusqu'à l'enceinte, mais qu'en aucun cas il ne jetterait la dévastation dans la cité même.
C'est le 5 janvier, dans la journée, que Paris vit pour la première fois les obus prussiens. -^
Je crains, en contant la façon dont les Parisiens accueillirent ces fâcheux hôtes, d*être accusé d'exagération et de pose. J'affirme pourtant qu'ici je vais dire la vérité, comme j'ai S essayé de le faire partout. Si étrange que paraisse ce récit, il est absolument exact ; je l'ai vu, de mes yeux vu, et si quelqu'un en doutait, je le renverrais à tous les journaux du temps, qui en font foi. Le bombardement, loin de répandre la terreur, n'excita dans toute la population qu'une curiosité lo vive. On y courut comme à un grand et singulier spectacle. De terreurs, de gémissements, de cris, pas l'ombre ; ce fut au contraire une explosion de railleries, oîi ce tour d'esprit particulier aux Parisiens qu'on appelle ia blague fit merveille. Les gamins et les pauvres gens guettaient l'arrivée de l'obus ; 15 à peine avait-il éclaté qu'ils se jetaient sur les morceaux et les vendaient comme souvenirs du siège. Il s'était établi comme une sorte de bourse,* où les éclats d'obus étaient . cotés suivant leur dimension ou l'étrangeté de leurs échancrures. Un morceau, vendu chaud encore, valait cinquante 20 centimes de plus. Il y eut, pour les ramasser, des imprudences commises, qu'aggravait encore l'impatience de la foule. Sitôt que le projectile s'était enfoncé en terre, hommes, femmes, enfants, tous couraient pour voir. Le gouvernement fut obligé de défendre aux Parisiens, par un arrêté, 25 de s'assembler juste aux endroits oii pleuvaient les obus. Il expliqua, dans une circulaire, qu'un obus, tombant dans un lieu déterminé, était presque toujours suivi d'un autre, lequel en précédait un troisième, et que c'était s'exposer de gaieté de cœur à un péril inutile que de coutir ainsi, quand il pleuvait, 30 se mettre sous la gouttière. On lut la proclamation, on la
trouva fort sage, et personne n'en tint compte. Ainsi est fait le Parisien. Parmi les plaisanteries du moment, il y en a ime qui. sent bien son gamin de Paris et qui est vraiment drôle. On nous avait prévenus qu'aussitôt avertis de Tap-
5 proche de l'obus par le siflflement significatif dont son vol'est accompagné, il fallait se jeter ventre à terre, pour n'être pas atteint par les éclats qu'il lance en l'air. Quand les enfants d'ouvriers ou même leurs pères, voyaient un brave bourgeois, bien obèse, lourde chaîne d'or au gilet, passer dans la rue,
«0 cherchant, les yeux en l'air, quelque chose à voir, ils attendaient qu'il arrivât près d'une flaque de boue, et alors : <( Gare l'obus 1 » criaient-ils à pleins poumons. Le bourgeois, comme poussé par un ressort, s'étalait, ventre en avant, le nez dans la fange, et il n'était tiré de là que par un uni-
15 versel éclat de rire.
Ce qui contribuait à entretenir cet esprit de gouaillerie, c'est qu'en efïet le bombardement, s'il lui est facile de détruire une petite ville, dont les maisons bâties en bois se serrent les unes contre les autres, est impuissant contre une cité
2o immense, toute coupée de larges boulevards, de terrains vagues, de squares et de jardins. C'était un sujet d'étonnement, à qui s'en allait à travers le Quartier Latin * après une nuit ou le bombardement n'avait pas pris une minute de relâche, de voir combien peu de traces cette pluie d'obus
25 laissait de son passage. Des murs éraflés, des glaces brisées, des tuiles semées sur le trottoir et par-ci par-là ime porte éventrée, un trou creusé en terre, c'était tout. Il fallait, pour voir de vraies ruines, tomber juste sur un endroit où se fussent acharnés les boulets. Là même les dommages
30 excitaient plus de curiosité que d'efïroi, et, pour terminer par un trait qui peint le Parisien à vif," à Auteuil, un marchand
de vins,* dont la maison avait été frappée de quelques projectiles, s'était avisé d'écrire sur son enseigne, en grosses lettres : AU RENDEZ-VOUS DES OBUS, et il y avait foule dans son établissement. ^
(T,es Prussiens avaient complètement manqué leur coup, si S leur prétexte était de semer Chez nous l'épouvante. Jamais, en revanche, je ne trouverai d'expression pour dire ce qu'ils ont soulevé d'horreur et de colère. L'inutilité même du bombardement ajoutait encore pour nous à l'odieux de ce procédé. La guerre a ses nécessités ; il faut bien les ad- lo mettre, si cruelles qu'elles puissent être. Un régiment loge dans un village ; on lui tue quelques-uns de ses hommes ; il met le feu au village par repr és^le sjrCela est abominable sans doute, mais se justifie et même jusqu'à un certain point s'excuse par le besoin qu'une armée en marche a de main- 15 tenir sa sécurité. A quoi servait ce bombardement? en quoi faisait-il avancer le siège ? L'état-major prussien n'ignorait pas que nos provisions tiraient à leur fin, que la famine leur ouvrirait bientôt nos portes malgré nous. C'était donc sans utilité, sans but, pour le plaisir de détruire, qu'il 20 détruisait. A cette seule pensée, notre cœur se gonflait d'indignation et de mépris.
Si les pertes matérielles étaient peu considérables, il y eut beaucoup de personnes tuées ou blessées, et surtout, comme on devait s'y attendre, parmi celles à qui leur âge et leur sexe 25 interdisaient de porter les armes. Les hommes, eux, étaient aux remparts ou aux tranchées, dont les obus s'écartaient avec soin. Tous les matins, les journaux nous apportaient le triste compte de nos morts : des mères frappées avec le bébé qu'elles portaient dans leurs bras, de pauvres petits y^ êtres que l'obus écrasait dans leur berceau, des femmes
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atteintes au moment oh elles faisaient queue pour le pain, et qu'on avait relevées les jambes brisées ou la poitrine défoncée par un énorme éclat de fonte, j
L'Europe entière s'émut et protesta par la voix de ses
5 représentants les plus autorisés. Mais le bombardement continuait toujours, et dans la population l'humeur gouailleuse des premiers jours avait fait place à une résignation indifférente et fière. J'ai parcouru plus d'une fois les quar^ tiers atteints par le bombardement : la vie n'y était changée
lo en rien ; je ne pouvais me défendre d'un sentiment d'admiration triste, en regardant ces longues queues de ménagères, qui, paisibles, sans se plaindre, sous les incessantes menaces de l'obus, attendaient, les pieds dans la boue, leur maigre portion de pain noir. Pas une récrimination, pas un mur-
15 mure. Elles ne riaient pas, elles ne plaisantaient pas, c'eût été trop exiger d'elles. Elles avaient de l'héroïsme à leur manière, souffrant en silence, et très déterminées à tout plutôt qu'à se rendre. Qui n'a pas vu ce spectacle ne connaît rien de la population parisienne, ne sait pas ce qu'il y a en
20 elle d'abnégation vraie et d'ardent patriotisme. Des alarmistes s'étaient imaginé que le bombardement, continué avec cette violence, pendant un si grand nombre de jours, allait rompre les rapports sociaux, que les maisons abandonnées de force par leurs locataires seraient en proie aux
«S pillards, à tous les écumeurs de terre,^ qui bouillonnent comme une lie fumante dans la vase de toutes les grandes villes. Il n'y eut rien de pareil ; la police était anéantie ou absente, et cependant on ne signala ni vols, ni meurtres, et tout ce quartier, éclairé au pétrole, dégarni de sergents de
30 ville,' tout plein de maisons vides, tout grouillant d'une population affamée, resta aussi tranquille qu'on l'eût j[amais vu aux plus heureux temps de l'Empire.
DERNIÈRES OPEI^UITIONS MILITAIRES
Ce qui avait contribué à maintenir la bonne et vaillante humeur des Parisiens, c'était la persuasion que tout allait au mieux de l'autre côté des lignes prussiennes. Depuis le 20 décembre jusqu'au 8 janvier, nous étions restés sans nouvelles. Le froid terrible qu'il faisait avait arrêté ks pigeons, 5 qui ne voyagent que par des températures tièdes. Quelques journaux, surpris à l'ennemi, avaient suppléé tant bien que mal à l'insuffisance de renseignements plus précis. Ces journaux, qui tournaient naturellement tous les faits à l'avantage des armées allemandes, n'avaient pu néanmoins nous 10 cacher que le mouvement du pays, une fois lancé vers la levée en masse, ne s'était plus arrêté. Cependant, vers les derniers jours de ce long silence, il faut bien avouer que l'impatience était devenue extrême et presque douloureuse.
Le gouvernement se renfermait dans un majestueux nuage 15 de discrétion. Le charme enfin se trouva rompu. Le temps était devenu plus doux, et le 7 janvier des pigeons arrivèrent porteurs de dépêches importantes expédiées par la délégation de Bordeaux.' Ils abritaient aussi sous leurs ailes vingt mille (c'est bien vingt mille que j'ai dit) télégrammes »o particuliers, et c'est le lendemain que, pour la première fois depuis quatre mois, j'eus, par une ligne bien sèche, mais plus douce que la rosée, quelques nouvelles des miens.
Les dépêches de Gambetta nous rendaient compte des opérations de guerre poursuivies par nos généraux dans le 25 Nord. Le général Faidherbe avait livré près de Bapaume.
JO
le 3 janvier, une grande bataille qui aurait duré ' de huit heures du matin à six heures du soir. Il avait chassé les Prussiens de toutes leurs positions. Les pertes ont été, disait son rapport, sérieuses de notre côté, énormes du côté
5 de l'ennemi. Quelques jours après, poussant plus avant, il avait gagné une nouvelle bataille, près d'Amiens, et avait occupé «ette dernière ville.
Ce qui nous intéressait plus encore que Faidherbe, c'était Chanzy. Chanzy était devenu à Paris, sans qu'il s'en doutât
lo probablement, le lion du jour.
Après qù'Aurelle de Paladines avait été destitué, à la suite d'Orléans évacué une seconde fois par nos troupes, Gambetta avait nommé Chanzy général, et assuré en propres termes que Chanzy paraissait être le véritable homme de guerre
15 révélé par les événements. Il n'en fallait pas davantage au peuple crédule et enthousiaste de Paris. On ne jura plus que par Chanzy. L'impression fut si forte qu'elle subsiste encore. Au moment oli j'écris ce chapitre, tout est fini, l'armistice signé, l'armée de la Loire détruite, et nos forts aux
20 mains des Prussiens, et pourtant je sens flotter encore en moi une vague admiration de Chanzy, dont je ne sais rien, sinon qu'il a été battu comme les autres. Il tenait vigoureusement tête aux Prussiens, dans les environs du Mans, et les fatiguait par des marches et contre-marches. On comptait
25 sur lui pour arrêter la marche en avant de l'ennemi, pendant qu'une armée nouvellement rassemblée dans l'Est se préparait à frapper un grand coup contre le prince Frédéric-Charles.
Ces nouvelles répandirent dans Paris une joie universelle. Tous les fronts brillaient d'une nouvelle espérance ; on
30 s'abordait dans les rues avec effusion : on se serrait les mains : — ' Pensez-vous que nous sortirons de là ? — Je corn»
mence à le croire. — N'est-ce pas ? On s'encourageait à tenir ; * on était si content qu'on revenait ' sur le compte de Trochu : a Vous savez, disait-on, tous ces mouvements de nos généraux s'accomplissent d'après ses instructions. . . . Attendez, il sait ce qu'il fait . . . S'il n'agit pas, c'est qu'il S attend le moment favorable. ...»
En d'autres temps, il nous eût suffi de ce réconfort pour nous faire patienter trois ou quatre semaines: mais une longue attenté avait surexcité les esprits ; le bombardement continuait toujours, s'étendant chaque nuit, et faisant pour lo ainsi dire tache d'huile." Les boulets s'avançaient chaque jour d'ime centaine de mètres. Nos forts répondaient; mais il nous paraissait que notre artillerie ne faisait pas grand mal aux batteries prussiennes : ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'elle ne les faisait pas taire. Ces forts eux-mêmes, le 15 bruit s'était répandu dans Paris que quelques-uns d'entre eux, ceux d'Issy, de Vanves et de Montrouge en particulier, étaient très entamés ; que les casemates étaient défoncées, et que les remparts, démolis par endroits, s'écroulaient en larges brèches. Qu'y avait-il de vrai dans ces rxuneurs ? Nous 20 n'en savions rien, ne pouvant y aller voir. Mais nous nous rappelions la terrible phrase de M. de Bismarck à Jules Favre : (( Nous prendrons, quand il nous plaira, deux de vos forts en quarante-huit heures. » — C'est qu'une fois maîtres des forts, ils l'étaient de Paris 1 II fallait donc les arrêter par 25 d'autres moyens que le feu d'une artillerie qui ne semblait pas de force à lutter avec leurs canons Krupp.
Quels autres moyens ? Des sorties quotidiennes ou une grande trouée, n'importe; on ne savait pas, mais on en revenait toujours là: il faut faire quelque chose. //^ 3^
Aussi y eut-il dans toute la ville comme un souiaèèflrcntT'
inexprimable, quand, le 19 janvier au matin, on lut sur les murs cette proclamation du gouvernement ; «L'ennemi, disaitil, tue nos femmes et nos enfants; il nous bombarde jour et nuit, il couvre d*obus nos hôpitaux. Un cri : Aux armes / est
S sorti de toutes les poitrines. Ceux d'entre nous qui peuvent donner leur vie sur le champ de bataille marcheront à l'en* nemi; ceux qui restent, jaloux de se montrer dignes de rhéroïsme de leurs frères, accepteront au besoin les plus durs sacrifices, comme un autre moyen de se dévouer
10 pour la patrie. Souffrir et mourir, s'il le faut, mais vaincre I »
Cette proclamation n'était point signée de M. Trochu. Nous apprîmes par un ordre du jour que le général s'étant mis à la tête des troupes, c'était le ministre de la guerre *qui
15 faisait, par intérim, les fonctions de gouverneur de Paris. Nous en conclûmes que l'affaire serait très chaude. Il était évident que l'intention de M. Trochu était de ne plus rentrer à Paris. Il voulait ou faire enfin la grande trouée si souvent promise, ou mourir à la tête de ses troupes.
20 C'étaient les régiments de marche, ces fameux régiments de gardes nationaux mobilisés, à qui était réservé cette fois l'honneur d'ouvrir le feu. Les culottes de peau* affectaient de fort mépriser les bourgeois, déguisés en soldats. Les journaux disaient : « La garde nationale veut une saignée,
25 nous allons la lui faire faire.» Ces bourgeois si décriés, frap)pèrent d'étonnement, par leur bonne volonté sérieuse, par leur attitude martiale, par leur entrain et leur dévouement, tous les officiers de l'armée régulière et de la mobile. Je ne suis pas suspect en les louant ici; je n'étais point enrôlé
30 dans ces régiments de marche, mon extrême myopie faisant de moi un soldat plus dangereux pour les voisins que pour
l'ennemi. Je répète ce qui a été dit partout, ce dont sont convenus devant moi nombre d'officiers supérieurs.
Les bataillons de marche, commandés pour l'expédition, s'étaient réunis dans la nuit, et ils étaient tous gaillalrdement partis, le sac au dos. Ils enlevèrent avec beaucoup d'entrain, S après un combat très vif, la redoute de Montretout, et pénétrèrent par la brèche dans le parc de Buzenval. C'est là que tomba frappé d'une balle, en faisant le coup de feu, un homme dont la mort fut un deuil pour Paris tout entier. C'est Henri Regnault, le peintre de la Saloméy im tableau lo admirable de verve et de couleur, qui au précédent Salon * avait emporté le grand prix et promis à la France un artiste de génie. Il n'avait que vingt-neuf ans, et tous les connaisseurs s'accordaient à voir en lui un futur chef d'école, un de ces hommes qui renouvellent l'art et font la gloire d'un siècle. 15 Il avait vingt-neuf ans, il était jeune, débordant de vie, fiancé depuis deux ans à ime jeune fille dont il était éperdument aimé ; im coup de fusil tiré au hasard, et tout cela, ce bonheur, cette gloire, ces joies, tant de chefs-d'œuvre espérés, évanoui, perdu à jamais ; et voilà une fiancée au désespoir, 20 une mère qui se meurt de chagrin, une nation et l'art en deuil l Oh 1 l'abominable et stupide chose que la guerre I
Une foule impatiente et surexcitée attendait sur les boulevards les bulletins de la bataille, qui se succédaient d'heure en heure. Le premier nous avait remplis d'une joie qui ne 25 laissait pas, hélas 1 d'être inquiète : nous y avions été si souvent pris, à nous repentir, sur la fin de la journée, de nous être félicités trop tôt. Le second était déjà moins rassurant, il parlait de brojullard qui empêchait les observations. Le troisième et le quatrième nous faisaient entendre clairement, 30 à travers leurs réticences, que si nous n'étions pas repoussés,
au moins n'avancions-nous plus; le dernier, qui datait de neuf heures cinquante, nous disait textuellement : « L'ennemi ayant, vers la fin du jour, fait converger sur nous des masses d'artillerie énormes et des réserves d'infanterie, nos
5 colonnes ont dû se retirer des hauteurs qu'elles avaient gravies le matin. Nos pertes ne sont pas encore connues, nous avons su par des prisonniers que celles de l'ennemi étaient fort considérables.))
Ainsi ce serait donc toujours la même chose I Toujours
10 on nous parlerait de ces masses énormes d'artillerie qui, arrivées à la fin du jour, changeaient la face du combat I Ah çà ! mais, et nous, nous n'avions donc pas d'artillerie ? Qu'avait-on fait de ces centaines de canons, que nous avions, par élan de souscription patriotique, fait fondre et offerts au
15 gouvernement de la défense nationale ? Apparemment il les gardait pour les offrir aux Prussiens le jour de la reddition ! Ces fâcheuses impressions s'assombrirent encore, lorsqu'il nous fut donné de lire le lendemain \ék nouvelles arrivées de province par pigeon.
90 Ce Chanzy, sur lequel nous avions tant compté, d'un si ferme espoir, il n'y avait plus à en douter, il était battu, son armée dispersée ou détruite.