AUX LECTEURS DU
présent discours.
Pour la première Edition.
Messieurs, incontinent que le Siège fut levé de devant ceste ville, j'escrivi une assez longue lettre et discours de ce que j*y avois veu, à un mien amy de la ville d'Angers. Et par ce que lors j'estois pressé de partir pour m'en aller en tasse Bretaigne, où j'avois quelques petits affaires , je n'eu le loisir de relire ce que j'en avois escrît, encore que je l'eusse faict bien à la haste, et mesmes estant desja par les hostelleries, ne pensant rien moins, que telle lettre deust estre imprimée et mise en lumière. Ce qu'ayant toutesfois trouvé à mon retour avoir esté faict à mon desceu et grand regret , je n'ay peu me tenir de m'en plaindre et douloir en plusieurs liew et compaignies. Dequoy j'ay de grandes raisons, et entre autres une qui poise le plus , qui est, qu'il n'y a aucun remède ny moyen de révoquer une chose ja faicte, et faire qu'elle ne le soit et que le verset d'Horace est trop vray :
Semel endainni Tolat tarevocablle verbum .
Ce qu^aportant grand'penitence es autres choses, principalement engendre un singulier repentir, quand il est question de subject et matière qui touche les faicts des grands fieigneuis , et les jeux de Mars. Car estant nécessaire en une Jiistoifededire tousjours vérité , et fortvitupo^able, indigne et deshonneste de n'en avoir seulement que quelques saillies par intarvalles, il est bien difficile, etj'ose dire impossible, de garder estroictement eeste première reigle , sans offenser
10 Epiitre.
quelqu'un, et contenter tout le monde, sibienqii*il j a Ires grand danger de s'entremettre d'en parler, mesmement à personne si basse en toute qualité que moy. Car encor'qne je ne sois beaucoup expérimenté aux affaires de ce monde, si cognois-jc toutesfois bien l'advertissement que faict le mcsmc Porte, prcs-qu'en semblable cas, à Sabinus Pollio, csirc l>()n et salutaire, en FOde qui commence.
Motom ex Metdlo CoMde, ctr.
Et parce u'avois-je escrit telle lettre, cuydant qu'elle passast outre et aussi que ( comme en quelques endroicts d'iceUe je confessois) je ne sçavois pour lors tous les noms de ceux qui méritent d'estre recommandez en ce qui s'en publiera , ny le nombre des gens de guerre qui estoyent dedans la ville, et plusieurs autres circonstances de ce qui s'y est faict, qu'il faut avoii* en main quant on veut escrire et publier les discours de tels affaires.
Davantage, j'escrivois familièrement, comme Ton faict à son amy, entre-lassant beaucoup de propos et petites digressions (Ce que je n'ay du tout retranché en ceste édition parce que j'escns à celuy mesme auquel je m'estois adressé du conmiencement, et retiens semblable forme d'escrire) que Ton ne met pas quand on veut faire une histoire : la dignité et Majesté de laquelle n'admet que les choses plus notables et d'importance, dignes de venir à la cognoissance des hommes, et d'estre transmises à la postérité, pour servir à l'advenir de quelque bonne instruction. Or cest escrit estant allé en tel estât par les mains de ceux ausquels il est parvenu, d'Angers jusques à Paris, sans estre autrement reveu n'y corrigé , a esté encores en beaucoup de lieux changé et mis autrement qu'il n'estoit, et mal imprimé, à raison de la coppie qu'à peine les Compositeurs pouvoient lire, et de la célérité dont a usé l'Imprimeur, pour l'espoir de je ne sçay quel gain,^ sans sçavoir rien de ma volonté, de sorte qu'U
Epistre, i 1
est sorty en lumière fort mal accoustré. Pour à quoy remédier le mieux qu'il m'a esté possible, et satisfaire à mon pouvoir à tous, sans offenser personne, s'il m'est possible (car ce n'a esté, et ne sera jamais mon intention), j'ay redressé ce Discours , corrigé en plusieurs lieux, augmenté et vérifié de poinct en poinct, et conféré avecques personnes qui ont esté aux principales actions qui y sont recitées , et qui peuvent dire a bon droict avec VMaa^e de Virgile,
Et qaorum pars magna faf .
Ce que j'ay faict pour me purger de ce qu'on pouvoit désirer ou reprendre en la première impression, et faire entendre à un chascun, comme il estoit allé du tout: et pense m'y estre employé et comporté tellement qu'il n'y a rien qui ne soit véritable , et qui doibve , à mon advis , déplaire à aucun, ou offenser personne. De quoy je prie très-bumblement tous ceux qui le liront, et de mesme affection je supplie à nostre Seigneur d'appaiser et esteindre ces troubles, nous re'unissant tous en une mesme Religion, Eglise, et obéissance de nostre Roy tres-€hrestien : et que nostre Religion de tous (estant celle par laquelle on rend à Dieu le service deu) soit vraye, et non pas impiété scelerée, ny superstition : et guidée de la pure et saine doctrine de l'Evangile et de l'Eglise Catholique, sans estre meslée n'y farcie d'aucunes sortes d'beresies; et qu'elle soit semblablement naïfve, sans estre fardée de la feintise des hypocrites : Brief qu'elle soit opératrice, soigneuse , miséricordieuse , et charitable : car autrement ce seroit (comme on peut voir en plusieurs) irrision plustost que Religion.
De Poicliers, le premier de Décembre. ^569.