A MONSIEUR
Bautru, sieur des Matras.
À Angers,
Monsieur et amy , je sçay bien que desirez fort sçavoir au vray comme tout s'est porté en ceste ville durant le Siège que les emiemis y ont mis et tenu si long temps. Et par ce que je prendrois bien à grand plaisir de vous pouvoir satisfaire , et mesmes s'il m'estoit possible, vous gratifier en tout et par tout, pour n'estre ingrat des bons offices que vous avez tousjours exercez en mon endroit : Je n'ay voulu faillir à vous en dresser ce petit Discours (encore que d'heure à autre je fusse sur le poinct de m'acheminer ailleurs) pour le vous envoyer incontinent que la commodité s'en est présentée. Lequel n'estant recommendable d'autre part que de la vérité, laquelle je m'asseure vous avoir descrite, ne laissera toutesfois à estre receu de vous (s'il vous plaist) de mesme affection qu'avez autres fois receu les lettres que je vous ay cy davant envoyées en autre langage , duquel (encores que de ma part j'y sois bien peu instruict et exercité) nous usons ordinairement en tout ce que nous nous entr'escrivons l'un à l'autre. Hais pour n'user d'autre Préface , et n'escrire que la naïfve et simple vérité de ce que j'ay peu voir et remarquer, Je commanceray au département que feit Monsieur le Comte du Lude *, { Gouverneur et Lieutenant pour le Roy en ce pays de Poic-
16 Diteowê du Siège
Siège de Niort, ^qu) dc devaiit la villc de Niort qu'il avait assiégée. Apres donc que mondit sieur du Lude eut esté devant Niort environ quinze jours, accompagné de deux à trois mil hommes^ et ayant fait faire brèche et dressé les compagnies pour aller à l'assault, par je ne sçay quel desastre (qui rend quelques fois les plus vaillans lasches et faillis ) ou, comme quelquesuns disoient , pour ce qu'il failloit passer une petite eau pour aller à la bresche, les Soldats n'y voulurent suivre leurs Cappitaines, et quelques-uns de leurs compaignons, lesquels hardiment et vaillanment leur y monstroient le chemin, y allant les premiers la teste baissée sans craindre la furie des assiégez qui faisoient tout devoir de se préparer et monstrer pour soustenir l'assaut. Là fut tué le Cappitaine Flogeat, tres-vaillant chef d'une des compagnies du régiment du feu Comte de Brissac '. Fut pareillement tué le Cappitaine Corbon', gentilhomme Xainctongeois, du mesme régiment, et le Cappitaine enseigne CoUonelle. Le Cappitaine Fressonnet , des mesmes bandes y fut blecé, lequel est guary despuis. Le Cappitaine la Rade compaignon des précédents y fut aussi navré d'harquebusade, dont il n'est encore guary. Le Cappitaine la Marche *, du régiment de mondit sieur du Lude, y fut semblablement blessé et raporté esa ceste ville , ou peu de jours après il mourut. Les choses estant nJiLuS^iu^ ^^ *®^ ^^^^ > ^* ^^ advertissement que Monsieur " (qui es- ^'^' toit pour lors vers le Lymosin) avoit licencié son armée, et
que les ennemis n'estoient pas loin de Niort, qui desiroient fort surprendre ledit sieur du Lude , et le deffaire. Le sieur de Richelieu * y avoit amené ses compagnies un peu auparavant , et le sieur de Puygaillard ' , Gouverneur de la ville et pays d'Anjou, ne faisoit qu'y arriver, y ayant amené
de Poietiera. 17
bonne troupe de vaillans hommes pour y bien faire son devoh\ Mais pour obvier à Tincouyeniant que j'ay dict , M ondict sieur du Lude incontinent qu'il eut entendu l'entreprise des ennemis , feit partir l'artillerie pour la ramener par deçà, et le premier jour de Juillet partit luy mesme avec ses troupes pour s'y en reyenir, affin de donner ordre que les ennemis ne surprissent aucunes des places qui estoient encore en l'obéissance du Roy. £n revenant il laissa à S. Maixant le sieur d'Aunoux *, Maistre de Camp du régiment dudit sieur de Brissac , et les compaignies qu'il avoit de ce régiment, et luy laissa deux canons et deux moyennes, avec quelques munitions. Il laissa pareillement six des pièces d'artillerie qu'il avoit devant Niort , au Chasteau de Luzignan, et bonne quantité de munitions , faisant entrer dedans le Ghasteau un ou deux Cappitaines de gens de pied , et quelques soldats , avec ceux que le sieur de Guron • , Cappitaine et garde du Ghasteau , y pouvoit avoir. Le sieur de Puygaillard en s'en retournant mit quelques forces et munitions, bien à propos en la ville et Ghasteau de Mirebeau, qui y ont grandement servi [despuis. Mon-
- - t t> ». Monsieur le
sieur le Gomte du Lude avec le reste de ses forces s en vmt c du Lude retourne à Poicen ceste ville, pour se donner de garde que les ennemis n'y ««**
feissent quelque entreprise. Il couroit un petit bruit parmy
le peuple, que les ennemis vouloient prendre Poictiers, et
que des auparavant la S. Jean , un gentilhomme de leur
party, estoit venu voir une maison qu'il a à cinq ou six
lieues de la ville , pour commander à ses mestayers qu'ils
serrassent diligemment tous ses fruicts desquels il auroit
bien affaire quand le Gamp seroit devant Poictiers , qui de-
voit estre sur la fin de Juillet , ou , au mois d'Aoust. Vou-
18 Discoura du Siège
lans donc exécuter ceste entreprise, et estant bien faschez dcqaoy ledit sieur Comte leur estoit eschiq^, qa'ibpensoient surprendre ou devant, ou dedans Niort, quand ores ils Teust prins regardèrent comment à la fin îb poorroiG&t achever de conquérir le pays de Poietou, voulans prendre , comme gens advisez , l'occasion par le devant, œ peadant que le Camp de Monsieur estant licentié , et le leur plus fort que jamais , pour estre joincts avec leurs Reistres et Lansquenets, et ayans toute commodité de vivres et fourrages en telle saison de Tannée , ils trouvèrent moyen, par Taydc de ceux de leur prétendue Religion et faction, qui chMteiieraud estoicnt dcdaus Chastelleraud, de le gaigner fort aysemeat. rj-n M aux cnne- ^^ quelques-UDS , mcsmcs des habitans de la ville adherans à leurs entreprises , et qui pour lors y pouvoient le plus , les allèrent querk, et leur y donnèrent entrée telle qu'ils la voulurent. Quelques jours après ils assiègent Lusignan, affln qu'ayans gaigné toutes les forteresses d'autour ceste ville, plus aysement elle vint en leur dévotion. Vous sçavez que le Chasteau de Lusignan, est un des plus forts chaateaux de ce Royaume , et lequel on disoit estre très difidJe à prendre par force , il nae souvient qu'an mois de Febvrier danier, je vous escrivy oamme les Lieutenant et Enseigne dttdit sieur Ouron avoient trahy et livré cette place aux ennemis : lesquels y tuèrent la femme du sieur de Guroa, estant preste à; accoucher. Mais que les Capitaines Boui^, le Serre, Bourdeliere , la Barre '® et Jarrie ", avec quelques Soldats s'y estoient portez si vaillamment , qu'ils avoient repris tout incontinent la place , tué les traisires , et repoussé les ennemis qui s'estoient tous trouvez à l'assignation de l'heure et du lieu que les traistrei leur avoient
de Poietiers. 19
baillée. Auquel recouvrement et notable exploict, moururent, pour y ayoiresté blessez, les Capitaines la Serre et Bourdeliere. La forteresse avoit tousjours depuis esté gardée par le sieur de Guron. Toutes fois après que les ennemis Teurent assiégée et battue avec trois grosses pièces (desquelles Tune qu'on dit avoir esté nommée par eux , Chasse-Messe , y creva) par deux ou trois jours, et qu'ils y eurent tué le Capitaine Paillerie ** , qui y faisoit au rapport de tous ceux qui estoient dedans, tout devoir de bon Capitaine et accort soldat : Luztgnm rendu
. « . 1 1 , t ■■ . aux ennemis par
et avourfaict quelque brèche, ledit sieur de Guron \mt h composition. parlementer avec les Chefs de leur Armée , ausquels à la fin il rendit le Chasteau , avec tout ce qui estoit dedans , de munitions et provisions, à cette condition que luy et le sieur de Cluseaux *' s'en iroyent leurs bagues sauves, et les soldats sortiroient la vie sauve , avec l'espée et la dague. On fut bien estonné en cette ville quand cela fut rapporté, et fut on presque deux Jours sans le pouvoir croire , pour l'espérance qu'on avoit que ceux de dedans tiendroient fort long-temps , prunier que se rendre. La reddition fut faicte le vingtiesme de Juillet. Je ne vous esery point la divarsité des jugemens qui en furent faiets par après , seulement je vous diray que les sieurs de Guron et de Cluseaux se rendirent peu de jours après en cette viUe, ou depuis ils ont tousjours esté jusqoes à la fin du siège. L'on disoit que les principalles causes de cette reddition estoient, qu'ils n'esp^roient aucun secours , qu'ils avoient si peu d'hommes qu'ils ne pouvoient plus porter les oontinoelles veilles et travail, et que les moemis avoient délibéré de coupper les veines et sourees du puys qui est dedans le Chasteau , pour les priver de toute la commodité d'eau qu'ils y avoient.
20 Discours du Siège
u Sieur le ed cc tcmps fut cslcu cl cfcé Maire de cette ville , le sieur
Boicle crte Mai- *
re de poictiers. jg qqj^q[q «*^ SeigncuT des DeffoDS , Docteur Régent es Droicts , et fut receu par Messieurs de la Justice, et de la maison de Ville en robbe courte '", tant à raison du temps qui remuant les armes par tout impose silence aux Loix, que pource qu'il estoit long-temps au paravant Capitaine de l'une des compagnies de la ville , desquelles je parleray par après. Il a monstre en <;ette charge le proverbe estre vray, qui dit , que le Magistrat fait cognoistre quel est et que vaut celuy qui Texerce. Car durant le siège il a avec incroyable peine et grands frais fait tant de diligence et devoirs à fournir tout ce qui estoit nécessaire, et s'estant bien acquité de ce que les Seigneurs qui commandoient ont désiré de luy, qu'il semble impossible de plus ou mieux faire en cet Estât. On voit en cela (ce qui s'apperçoit encores mieux es plus grandes dignitez) que les hommes de lettres , ou comme parle le sage Platon, les Philosophes doivent estre appeliez aux charges publiques, principalement quand la nécessité du temps le requiert : et qu'ils y sont plus propres que les autres , quand relaschans un peu l'agitation et intension de la partie de l'ame contemplative, ils resveUlent et employent aux affaires, l'active , s'esyertuans à servir à la chose publique. Ce qu'advenant, par ce que lors la prudence de bien gouverner est joincte avec la puissance, et auctorité du Magistrat, Le nq^ m^ mcsmc Platou disoit , la Cité estre bien-heureuse. Car estant Magistrat. peccssaire en tout Estât, Magistrat, et office, de pouvoir, sçavoir, et vouloir faire sa charge, et ce qui y est convenable, il semble bien que la puissance dépende de l'auctorité d^celuy : mais la science, vient de la cognoissance et doctrine politique et des Loix , et la volonté d'une vertu formée.
de Poietiers, 2t
qui n'est jamais oysive qu'elle ne face ce qui est de son devoir et charge , pour le bien public , selon Texigence et circonstances des affaires.
Apres doncques la reddition de Luzignan, on fut tout esbahy que les ennemys coururent Jusques aux portes de cette ville, et bruslerent de belles Abbayes, Prieurez, Eglises, et maisons aux environs : prindrent le ChasteaudeHonstreuil- Bonnyn, distant d'environ trois lieues d'icy, Couhé, Sansay, Vivonne, et autres lieux, et feirent en ces actes d'hostilité, tous signes d'hommes qui vouloient en bref nous enfermer bien estroit au dedans. Monsieur du Lude avoit toute Tannée Fortification»
faites depuis les .
fait faire quelques Plates-formes et tranchées par dedans la ?J^* *" ^^*^' ville '®, et entre autres Keux en avoit esté faite une par la conduicte et diligence du sieur de Ruffec ", du costé de la porte de la Tranchée ", qui est vers la rivière. Et une autre de l'autre costé vers TEstang de S. Hilaire'*, à laquelle commandoit le sieur d'Ursay *® : toutes deux tres-necessairespourladeffencedetout ce Cartier là^'. Devant lamesme porte s'estoit commancé, et bien fort advancé une forteresse dressée en forme d'esperon, que conduisoit fort soigneusement le sieur de la Riche **, Lieutenant Criminel de cette ville , laquelle estant achevée , sera très-belle et forte pour la deffence de cette part. Du costé de ladite rivière, au droit du moulin de Tizon ^^, sur une petite porte basse qui estoit là^ les Mah*e et Eschevins de la ville avoient fait faire une belle et forte réparation, en Platte-forme, pour deffendre toute la coste qui est depuis le coin de la muraille qui tourne à la Tranchée, jusques au pont de S. Gyprian. On avoit d'avantage eslevé un autre grand monceau de terre, avec force faiscines, en Platte-forme, contre la porte S.
22 Diaeourê du Siège
Ladre **, du coslé du Chasteau ", et aux offices d'iceluy fail abattre quelques vieilles murailles, au lieu desquelles on en avoit refait d'autres bien flanquées, lesquelles on remplissoit, auparavant le siège, de terre et d'autres matières, pour fortifier tout ce costé, qui est entre ledit Chastean et la porte S. u$ .seiyneur$ ^^^^' ^^^^ ^'^^ cstoieut dedaus la ville. Monsieur du Lude, 'qui rltofmf"^. Messieurs des Chasteliers ■•, de Saultré •', de Brianson ■•
dans /'oie tiers ^ ^ . ^ , . ^ •-•^a-i
devant le siège, tous trois ses freres : et son regunent, qui estoit de douze compagnies de gens de pied , et sept de gens d'armes, aucunes assez mal complaictes. Il y avoit aussi quelques Gentilshommes de bonne volonté, et autres personnes de toute condition, estât et sexe , en fort grand nombre, qui s'estoient jectez dedans la ville, à la venue des ennemys et à cause du siège. Mais quant aux compagnies et gens de guerre, tant des ordonnances , que de bonne volonté , les noms et roolle dl%^d^piZ ^^ àlafin du présent discours "•. On avoit des la fin de THyver IpLu^^ '^ dressé six compagnies de gens de pied des habitans de la ville, et en avoit on faict Chefs , avec commission de mondît sieur le Comte , gouverneur, les sieurs de la Vacherie *• Procureur du Roy, des Deffans •', de Mazay •*, de Sainct Martin **, de Fressinet **, et de Nouzieres *". Lesquelles bien dressées et équippées de harquebuzes, morions, et autres choses nécessaires , par l'espace de quatre ou cinq mois , ont esté diligemment disciplinées et apprises à tous essaiz et exercices de gens de pied, si bien que la garde de la ville a • esté, jusques à la venue des ennemis, tousjonrs faicte par eux, et durant le siège se sont si bien acquitez de leur devoir, que les Seigneurs et Capitaines, qui avoîent durant icduy commandement , s'en sont bi^ contentez.
La ville et en- Il faut uotcr quc dcpuis un an , la ville et tous les envi-
virons de Poie-
rons, ont tousjours esté chargez de garnisons et g^^dar- j^«^^«^«)o^« merie, et qoe des le mois de Sq>tembre 4569. le régiment ^g^^f^^""** du feu sieur de Brissae, par l'espace de quinze ou seize jours y avoit fait une grande despense. Puis après tout le Camp , conduit par Monsieur, y avoit esté par deux fois plusieurs jours, durant lesquels, tous les Hagazins d'avoines, foings , bleds et farines furent presque consommez , mesmemi^t ceux d'avoines et foings qui estoient à S. Qilaire '* et aux Augustins ''. Les deux armées séjournant long-temps aux envii*ons, avoient presque tout mangé et fourag^, et depuis environ le premier jour de l'an, quasi toutes les compagnies du régiment de Messieurs du Lude et de Brissac n'avoient bougé de la ville, jusques environ le 22. Mars, qu'ils partirent pour aller vers Gouhé , la Mothe, S. Maixant, et Melle, qu'ils prindrœt, et y feirent séjour environ deux mois. T^es charges continuées par si long-temps estoient très ennuyeuses au peuple , parce que tous vivoyent presque en une licwce desbordée, et (comme ils appellent) à discrétion. Il y avoit long-t^QQips qu'on n'avoit ven Soldats qui se feissent traicter comme ceux là, et mieux accouchez qu'ils estoient. 11 n'y avoit faute de plain^tes et de cla* meurs du peuple, et les discoureurs du Palais disoyent ordinairement, que la médecine qui gaste et offense plus le corps, que la maladie qu'on en veut chasser , n'est pas salutaire, ny d'un recipé bien ordonné. Mais puisque les Loix n'ont lieu eu tels troubles et desordres, il estoit mal-aisé que devis appuyez sur tels discours et similitudes, produisissent quelques bons effects, en si grande confusion de toutes choses.
Au mois de May, aucunes desdites compagnies revindrent
24 Discoure du Siège
par-deçà , lesquelles , avec celles de la ville faisoient ordinairement la garde, et se trouvoient toutes ensemble tous les soirs au Marché vieil '' , en bon ordre et équipage, pour y estre dressées par le sergent Msyor, prendre le mot du guet, et estre envoyées chascune au quartier qui luy seroit Emulation escbcu. Ccla nc se fai^oit sans émulation et petite envie des
entre tes compagnies eMtrangeres compagnies estrangeres, avec celles de la ville : ceux lan'es-
"'''' timant pas beaucoup les Sires ** pour le faict de la guerre,
et ne croyans qu'ils peussent soustenir la venue d'mi furieux enuemy : Ceux-cy disans qu'ils monstreroient au besoin qu'ils estoient hommes comme les autres, et qu'ils avoient plus grand interests qu'eux en la garde et conservation de la ville. Et un soir comme quelqu'un disoit que les compagnies de ville n'estoient que de Gordonniars, luy fut respondu par un Gentil-homme , mais ils vous diront que ce sont les maistres, et que les Soldats des autres pour lapluspart sont valets sortis n'aguieres de leurs boutiques quand ils ont oûy le son du tabourin. Les spectateurs recognoissoient en plusieurs et des uns et des autres, un grand Thrasonisme ^, et pour user du mot qui court, une belle Piaffé. Tels estoient les devis des pourmenans au Marché vieil. Ce pendant les Commissaires du Magazin des farines rapportoient tous les jours qu'dles se gastoient, et qui ne les changeroit, elles s'en alloient perdues. Pour à quoy pourvoir, il fut (ordonné que les habitans en prendroient chacun pour le bled qu'il dependoit ordinairement en sa maison , et que par eschange il bailleroit son bled au Magazin, à la proportion et mesure de la farine qu'il y prendroit. Ce qui fut faict, et en peu de jours lesdites farines furent toutes changées en bled. Lequel n'estant incontinant après converty en farine, comme il
de PoieHerM. 26
devoit, a esté cause que durant le siège, les Moulins n'ont ^j/JJ^J^X^ peu fournir à le moudre pour la munition, et celuy des habi--JJJ2'**î^^«2' te tans, qui a donné occasion à quelques uns, qui sont de "**"'• loisir et fort promptz à blasmer plustost que louer les actions d'autruy, de notter cette faute en aucuns , qu'ils sont néantmoins tenus de loiier toute leur vie.
En toutes ces affaires de garde , de loger et nourrir soldats, vacquer aux fortifications, fournir aux Magazins, estre employé à infinies commissions et charges fascheuses et difficiles à porter, ceux de la prétendue Religion, qui estoient ^.«ân**!^? «ïê en assez grand nombre en la ville, ont esté en aussi bonne ^ %t!SJ!iS!a
-.. 1 ^ ., 1. « . . . . r^ormée durant
condition que les Catholiques, pour n estre ny jour ny nmct ces guerres. à la garde et aux autres charges , et pour la plus part moins foulez de gens de guerre que les autres : Seulement par commandement et commission de Monsieur, Ton a levé sur eux, suivant les rooUes qu'eux-mesmes en avoient faicts et baillez, quelque somme de deniers , de laquelle ils n'avoient occasion de se justement plaindre, attendu qu'ils estoient exempts de plusieurs despenses et corvées que les autres supportoient patiemment, pour les affaires d'une guerre, dont les seuls Huguenots sont la principale cause. Et encore qu'ils se plaignissent, le peuple disoit qu'ils dévoient endurer le mesme droit qu'ils font observer aux autres es villes qu'ils ont occupées , ésquelles tout le monde sçait assez quels sont leurs deportemens, touchant les impositions et cuillette de deniers. Telles estoient les affaires et propos de ceste ville desja environnée par les ennemis, despuis les prinses de Chasteleraud et de Lusignan. Plusieurs des Huguenots, qui estoient tousjours demeurez, s'alloient tous les jours rendre à eux , pour l'espérance que bien tost elle
2fi DiicouTi du Siège
scroit prinso, al'fin d'avoir part en la gloire de oesl eiqploiel,
et pour se mieux vanger de ceux aosquels ils en Tenknt, éi
pour sauver leurs maisons du pillage , quand se viendnHt
/ nwirh Ofi au sac. Les Galholiques , pour le peu d'hommes de mem
nui firl'uirlitn 1 » r r o
iVfiir,' usiirun. q^i estoicnt dedans pour défendre une si grande ville, encores qu'ils les veissent merveilleusement resolnz d'y demeurer jusques à l'extrémité, n'estoient trop assenrez, et ne se pouvoient tenir de déclarer es lieux poblicqs, les difflcultez et dangers qu'ils craignoient advenir si les omemis y faisoicnt grand effort : car comme dit Pindare,
.... Une N9f tur te iabU D'une mer» tient tueez » ruOt^m tempe ofogmt , QuanA elle eet tur la mer , il luff en Mut bien deux.
On ne pouvoit espérer de sec^ours de Monsieur, qni estoit encore sur les marches de Lymosin et Berry, attendu que les enncmys (lesquels on dit avoir prompts adverttssements et intelligences de toutes parts ) y mettroyent empeschement , estant desja saisis des places d'autour ceste ville, et logez es environs. On adjoustoit le temps auqud ceste affaire se presentoit, qui estoit la saison de cueillir les foings et bleds, desquels on estoit mal garni en la ville, pour avoir porté le faix de la guerre toute l'umée : Chose fa* cheuse au peuple de Poictiers, assez ou trop amateur de son aise et bien particulier, et qui n'avoit jamais craint, pour une grande partie , tel mal luy pouvoir advenir par ceux de la Religion prétendue reformée. Mais lors que telles paroles et craintes tourmentoient quelques uns, par une singulière grâce de Dieu, et grande providence de Monsieur, f^uise s'en vient arriva à la bonne heure Monsieur le duc de Guise **, accom-
à Poictim.
pagné de Monsieur le Marquis de Mayenne ** son frère, et en-
de PoieUers. 2T
viron de Hoict cens bons hommes de guerre, tant Italiens
que François : mais plosieors et infinis serviteurs tons de
cheyal **, Car maintenant il n'est plus de gens de pied, et n'y
a si chetif qui ne soit à cheval; qui est un mauvais ordre
pour le pauvre peuple , qui en est plus mangé et pUlé , et
les compagnies allans aux champs , pour courir les villages,
les enseignes demeurent abandonnées. Ce Seigneur donc
ainsi accompagné , avoit pris congé de Monsieur pour s'en
venir en ceste ville sans que p^^onne en sceust rien , ny des
nostres, ny des ennemys : et disoient ceux qui l'accompa-
gnoient, que lors qu'ils partirent, qu'ils ne pensoient
qu'aller à la guerre , pour donner quelque charge à l'ennemy
en quelque endroit advantageux. L'entreprise s'exécuta si
dextrement et diligemment par ledit Seigneur, qu'ayant fait
d'une traictelS. ou 46. lieiies, cheminé toute lanuict en
armes , à cause que les ennemis estoient desja sur nos bras ,
il entra par le Pont à Joubert ** , avec toutes ses compagnies
dedans la ville le Yendredy matin 4 2. de juillet, jour et feste
de la Magdaleine. Monsieur de Montpezac *" avec assez bonne
trouppe de GentUs-honmies François et quelque cornette de
Reistres , estant party du Camp pour s'en aller dedans Chas-
telleraud, et ayant entendu par les chemins que les ennemis
estoient dedans, se vint joindre à Monseigneur de Guise,
et entra arec luy en la ville avec la compagnie qu'il avoit ,
pour encourir la fortune et yssuë de ce siège. Il est difficile
d'exprimer la joye et asseurance que ceste venue apporta à j^^^ ^^ ^^
tous ces gens de bien , non seulement pour le grand secours ^<^,^^
de tant de bons et vaillants Chevaliers, que ledit sieur de simn-de g^^
Guise avoit amené avec luy , mais aussi pour la grande
réputation et renommée des rares vertus de son feu Père ,
28 Discours du Siège
desquelles on le voit trop plus vray héritier, que des principautez et biens temporels qu'il luy a laissez : Et qu'en luy est vray le dire de deux grands Poètes.
Fortet ereantur fortibus et bonis. Et Çttempater j£neas et avunculus excitât Hector.
Ceux qui consideroient ceste venue , disoient que l'on ne devoit plus avoir peur de l'ennemy, et qu'en ce fait il avoit esté mal adverty par ses espions et partisans secrets, de n'avoir rien sceu de tel secours qui estoit ainsi entré en la ville desja environnée par quelques jours précédents : Et que tels secours si heureusement conduicts à port, veu le danger qui sembloit les devoir contraindre de prendre route ailleurs, pour la dificulté d'y abborder, estoient menez et poussez par un vent autre que des conseils humains, si qu'en ce jeune Prince on pouvoit desja remarquer la félicité et heur que Ciceron met la quatriesme partie entre les qualitez nécessaires en un chef et conducteur d'armée. Brief , disoit quelque honune docte, que les ennemis encontre luy seroient comme le démon d'Antonius, qui se sentoit vaincu à la rencontre de celuy du jeune Gesar. Les autres disoient que luy, son frère, et autres seigneurs qui estoient en la ville, estoient des gages de grand prix, et que le Roy et Monsieur ne faudroient à les desgager incontinent qu'il en seroit besoin, contraignant l'ennemy de loyer le siège: et partant qu'il n'y avoit plus que craindre, ains failloit avec une allégresse louer Dieu, et luy rendre grâces : et au reste employer tous les moyens qu'on pourroit à soustenir et défendre ce siège. Je vey quelque bon Gentil-homme qui disoit encore à ce propos , qu'il failloit espérer bonne yssue
de Poietiers, 29
de ce siège, croyant que Dieu continuroit sa divine fareur et boû-heur en Monseigneur de Guise, duquel le père, foudre de la guerre , avoit avec si grande gloire soustenu celuy de Mets, contre un grand Empereur : et en monsieur du Lude nostre Gouverneur, duquel Tayeul ^* avoit (par une vertu et constance indicible ) soustenu par l'espace d'unze mois celuy de Fontai*abie, contre les forces de toutes les Espaignes : qui fut le plus grand, et le plus recommendable siège dont on eust pour lors mémoire , comme il disoit avoir ouy de ceux de ce temps là, et avoir leu es mémoires du sieur de Langey. En tels propos le peuple passa ce Vendredy et tout le Sabmedy, esquels monsieur de Guise accompaigné de monsieur le Comte du Lude, et d'autres Seigneurs, alla visiter et recognoistre les murailles, places et forteresses de la ville, et donner ordre à ce qui estoit pour rheure le plus nécessaire.
Le Dimanche 24. dudit mois de Juillet, la Cavalerie des commanc^ «nnemis , et principalement leurs Reistres , se présenta en ïSct S*!**^* *** deux gros hosts, sur la coste qui est au dessus de l'Abbaye de S. Cyprian *', jusques près de S. Benoist ^•. Quelquesuns des nostres , et mesmes des Italiens, sortirent de la ville par la porte du Pont à Joubert, ayans leurs cuirasses sur le dos, et la lance en l'arrest, prests et diUberez de faire cognoistre par une gaillarde rencontre de lances, avec les pistoUes des Reistres ennemis , quelle différence il y a entre les armes et proiiesses des uns et des autres, et que Tancienne gloire des armes de leur nation n'estoit apoltronnée, comme les ennemis leur reprochoient ordinairement. Il estoit aussi sorti par la porte S. Cyprian quelque nombre xl'harquebusiers qui s'estoient mis derrière la baye et fossé
30 DitcouT» du Siège
d'une vigne, et d'une coline qui est sur le ebemin par lequel ca^i^e de on va de S. Cyprian à sainct Benoist. Ils attendoient là le
cavalerie. , . i « . . • . ^
ventre contre terre, si les Reistres ennemis, estant escar* mouchez par nos Italiens (qui n'estoient en grand nombre) approcheroient point de ceste part ou ils les vouloient attirer : mais se deffians de ce qui estoit s'en donnèrent bira de garde. Les nostres donnèrent coups de lances, et passèrent tout au travers de l'bosts desdits Reistres. On veit un Reistre qui récent si grand coup , qu'il fut par la lance enlevé fort haut en rah*, et rué par terre, et quelques autres tuez. Tous ne sceurent empescher que les Italiens ne s'en retournassent sans rien perdre, fors un qui y demeura, et un autre qui voulant abrever son cheval en retournant en la ville, ne cognoissant la profondité de la rivière, se noya, avec un incredible regret de ceux de sa nation, et des François qui l'avoient cogneu et veu si bien faire **. ^llTg^de Le Lundy 25. dudit mois, les gens de pied des ennemis a!^/^^x^S^2!^ voulurent faire cognoistre quels ils estoient, et s'ils espou-
de la Cueille et , . ^ , ^ ., , ^ » .,, ».
de S. Ladre. veutcroient pomt davantage ceux de la ville, que navoit fait la grosse masse de leurs Reistres , et sur le midy, ayans de tous costez force Cavallerie, vindrent donner d'une grande furie dedans le faux-bourg de la Cueille Mirebalaise ^*, ou s'estoit logé derrière une petite tranchée, le capitaine Bois verd"*, avec sa compagnie. Ses gens ne faiâsins assez bon guet, furent surprins par les ennemis , si qu'en peu d'heure (après en avoir perdu 25. ou 50.) le reste fat contrainct de se retirer en bas, au faux-bourg de S. Ladre. Là fut attachée une escarmouche bien chaude , qui dura près de cinq henres, ou nos Italiens feirent fort bien. Les ainemis poursuivirent si vivement leurs premiers coups , qu'ib gaignerent tout
de Poietiers. 31
jusques à la Poste '^'y et les autres maisons qui estoienl joignant la porte dudit faux-bourg. Ceux qui estoient dedans le Ghasteau, et dessus la platteforme qui est entre S. L4idre et le Ghasteau, et es offices d'iceluy, ausquels commandoit le sieur de Ruffec , tirèrent force coups de Mousquets et de harquebuzes contre eux. Hais Monseigneur de Guise , Monsieur le Comte du Lude, avec quelques Seigneurs et Capitaines , ayans conclud de desloger les ennemis de ce faux-bourg, feu le sieur de Brianson, plus jeune dç la maison du Lude, autant vaillant et asseuré qu'un Gentil-homme peut estre, sortit, assisté de bons Capitaines et soldats, et entre autres du sieur de saincte Soline **' (qui monstra , comme il a faict plusieurs fois en plus grands exploicts d'aiines , devant les yeux de la ville de sa nativité , qu'il n'espargne ny ses biens , qui sont fort grands , ny sa propre vie, pour repousser l'ennemy du Roy et de son pays) du Capitaine Luce, Italien, du Capitaine Bord, qui fut prins, et plusieurs autres, qui f eire&t la meslée si aspre, qu'ils repoussèrent vertueusement les ennemis , les contraignans d'abandonner ladicte Poste , et ^^J^^f*"*^ les maisons et lieux forts qu'ils avoient gaignez, et de s'en- ^""^^''^'^ ^ fuir tout à mont de la Cueille : d'où, comme gens estonnez '^ ^^*"'' et ayans peur, après avoir perdu en cette escarmouche de 40. à 50. hommes, et des meUleurs , se retirèrent en haste jusques à plus de deux lieues de là ^, sans faire halle ny repou^ sade quelconque, de sorte que le l'endemain je vey des paysans de la parroisse de Vouneuil , qui disoient que lesdits ennemis de peur qu'ils avoient , laissèrent le pain que leurs boulangers avoient mis au four pour leur donner à souper au retour de l'escarmouche , et quittèrent tout là , pour se retirer plus loing, pensans et craigoans que ceux de la ville
32 Discours du Siège
les poursuivissent : et avoient si grand faim , que les (ayers et fermiers de ces quartiers là , disent avoir vea à quelques uns d'entr'eux une brebis , de laquelle incontinent qu'ils l'eurent escorchée, mangèrent la chair toute crue, et qu'encores n'en avoient ils pas à demy de telle. De pain et vin ils en trouvèrent peu pour lors, et y eut quelques soldats (comme il s'en trouve tousjours de barbares et inhumains) qui de despit de n'avoir que manger, tuèrent le Musnier dudit Vouneuil , aagé de soixante et dix ans , et tout hebeté de ses sens. Or c'est chose certaine qu'à plus de six licuës au tour de la ville, il n'y avoit que bien fort peu de vin, pour avoir esté amené en la ville , et pillé et beu toute Tannée par les compagnies qui sans cesse y ont logé et passé. Chose bien fascheuse aux Reistres , lesquels addonnez à l'yvronperie, semblent vendre leur vie aux mutins François, pom* y venir boire et engouffrer tout le vin, s'ils pouvoient, et remplir leurs chariotz de sacrilèges et pilleries qu'ils font pour la troisiesme fois en ce tant riche Royaume. Qui ne peut tourner qu'à un grand des-honneur et infamie de nos »imt!!^chânt*u» François , lesquels par tant de siècles avoient acquis cette
fttrangcrt qu'on , -, „ i ^' ^ a»ï
/ait venir en rcputatiou par tout Ic mondc , d aymer leur patne , et d ho-
l-ranre à eauie
de cet guerres, j^q^q^ ^ sus tout , apros la Diviuité, Icurs Roys Tres-Chrestiens , jusques à s'estimer tres-heureux d'émploier tous leurs biens et propre vie en leur faisant quelque bon service.
Cette Métamorphose advenue de nostre temps, soubz les masques et prétextes de Religion, sembleroit plus estrange aux gens de bien, s'ils ne regardoient plus haut, et ne consideroient les justes et admirables jugements de Dieu , qui s'ayde aucunes-fois de la meschanceté des autres hommes , abusans de la puissance qu'il a mise entre leurs mains , pour punir
de Poietierê. 33
les misérables mortels , lors qu'ils se laissent tomber en tonte impieté et injustice : et permet, selon les sainctes Prophéties, qu'il vienne sur leurs terres , gens barbares et estrangers , desquels ils n'entendent les langues, et moins peuvent supporter les violences , luxures , excez et inhumanitez , si qu'ils demeurent en périls et dangers, comme estans en une mer agitée de tous vents, prestz à estre abysmez , s'ils ne se convertissent, et ne redressent leur vie à la reigle delà Loy saincte qu'il leur a baillée.
Je ne puis en cette disgression me contenir de vous ramentevoir le discours qui se faisoit un jour en noz présences chez feuMonsieur de Bayonne, touchant l'yvrognerie des Reistres. Quelques uns disoient, qu'ils faisoient comme le peuple que Moyse et Josué menèrent en la terre saincte, lequel fut fort incité, quant à la partie animale et sensuelle , à y vouloir aller, ayant entendu et veu par les grandes grappes de raisins qui en furent apportées en l'armée par les explorateurs , qu'il y avoit grande abondance de tous bons fruicts , et spécialement de très-bons vins et délicieux. Ils adjoustoient qu'anciennement nos Gaulois, n'ayans encores le Ciel de ce climat jette les semances et plantz des bons vins en ce païs , estoient passez à force d'armes en Italie, laquelle en estoit fort bien garnie, et soubs la conduicte de Brennus, avoient donné jusques à Rome, et l'avoient mesmes prise. La reddition estoit , que les Reistres et Septentrionaux estoient incitez à venir pardeçà poar semblables affections, y estans principalement appeliez et introduits par les nostres mesmes, qui nous font, pour satis-faire à leurs passions, tant souvent récidiver en si grandes et dangereuses maladies , et si souvent espuiser nos tonneaux par telles sensuës et esponges.
iii Discours du Siège
Mais pour retourner à ce qui se faisoit ce Lundy 25. Juillet, j'estois sur un coustau de vignes , qui est entre S. Hilaire et la maison du feu Docteur Escossois, d'où on voyoit aiseâient les troupes de chevaux des ennemis qui estoient ça et là , ce pendant que leur infanterie estoit à Fescarmouche, et couroient sans cesse le long de Testang S. Hilaire, disants mille injures à ceux de la ville , indignes d'estre recitées , ce qu'ils ont continué à faire durant tout le siège , les nostres les payans de mesme monnoye le plus souvent, encore qu'on leur defendist de ne les injurier. Il y avoit en ce lieu ou j'estois deux pièces de campagne, qui empeschoient que les ennemis n'aprochassent trop près : Car au commencement de leur arrivée , il fut tiré quelques coups qui donnèrent au travers de leurs troupes de chevaux, non sans les endommager. Quelques harquebuziers estoient sortis par le pont à Ghard ^^, qui faisoient leur devoir de tirer à ces coureurs qui approchoient un peu près de Testang, et causoient si honnestement. Quelques chevaux forent tuez, et les autres reculez, tant que Fescarmoucbe dura.
Ceux de poic' Qn meit ceste après disnée le feu en tous les faux-bourgs
tiers mettent /« * °^
^bourg"!* "^""^ d® S- La<lre , S. Cyprian , et autres ou on pouvoit aller : Ce qui devoit , comme disoient les g^s de guerre, avoir esté fait auparavant, à fin que Tenhemy ne s'ea fust pas couvert et prévalu coïome il a fait, pour s'accommoder de logis et de ramparts; et venir jusques au pied de la mùraUle. Cela à la vérité a faict grand tort à la ville , et a empesché que l'on n'ait peu tant endommager les ennemis à coups d'harquebus et d'artillerie comme on eost bien peu s'il n'y eust eu aucun faux*-bourg. Mais la bonté dequelques Sdgneurs, qui esstôus par les pleurs du pauvre peuple, empescboit de faire le degast
de Poieiiers. 35
que la guerre contrainctà la fin mettre à exécution, avoit tousjours différé à y faire mettre le feu, et abattre tant de beaux édifices, et une si belle et grande Abbaye comme estoit celle de S. Cyprian : Car on avait des le commencement de ces guerres plusieurs fois mis en délibération de les brtisler; mesme en la présence du sieur de Sarion , maistre de Camp du régiment de Blonsieur d'Estrosse , qui estoit d'advis de le différer. Et puis estant de rechef proposé à Monsieur du Lude , il delayoit à Fordonner, pour les raisons dictes, et esperoit tousjours eyiter ceste perte incroyable, parce que voyant l-armée du Roy à la suittd de l'ennemi , une bataille gûgnée, ville et chasteaux prins, il n'estimoit point tel siège, que cehiy que nous avons veu y devoir advenir. En fin toutesfois tout a esté bruslé et perdu, et si avons esté
Le peuple non acooustumé à oûyr telle escouppeterie, veoir telle tuerie et tel embrasepient de lieux sainetz et prophanes, et ceux ausquels appartenoient les maisons, meubles et biens qu'on brusloit , furent merveilleusement estonnez de ce commencement de siège. Les cris des femmes et enfans estoient communs par les rues accompagnez de souhaitz de mort, et autres tels que le menu péttple faict ordinairemôBt, quand il se voit privé de ses fortunes, tant petites qu'elles soient. En telle pitié (laquelle on dict n'avoir point de lieu en la guerre] encore je ne me peux tenir de rire , oyant conter à un notable personnage de S. Maixant,que lors que semblable tragédie se joiioit en leur ville, un païsant de la auprès alloit disant par les rues en son ramage :
y rement o nous in faM d'yqualé MmUtres, pre nous f ère ansi mangy et tuy lé
•Hi Diteoun du SUgt
un* le autre Cncn aran ouff goule* de pu qu'ih imt en ir&u pois, qu'o ne noms f cmiâtf met de chaquin in éru .
Voila donc le coup dessay. tant de la Caralerie. que de l'Infiaterlc des raaeaiK.
!ntZfn!VT''rni ApFcs IcuF retfaitc, Ton eut adTertissement qu'il y avoU //'r»m.' '"" ''deux ou trois Cornettes en un village nommé S Maire'*, distant de reste ville de deux à trois lieiies. Le sieur de saincte Jaille **' maistre de Camp des bandes de monsieur de Guise et par son commandement, après avoir sur ce délibéré avec monsieur du Lude, entreprit de les faire reoognoistrc et combatre si Toccasion s'y presentoit. La sortie se feit, ou les sieurs de Boisjourdain^ et de saincte Jaille allèrent, qui furent si bien guidez qu'ils arrivèrent jusques auprès du village sans estre descouverts : mais là tout contre le lieu , en un petit taillis y avoit cinq ou six bommes de cheval en sentinelle, lesquels apperceuz furent poursuivis à course de cheval et coups de lance , si vivement qu'ils ne furent pas plustost retournez pour reveiller leurs gens, et crier alarme , que les nostres ne les talonnassent et n'y fussent aussi tost qu'eux : Lesquels entrez la dedans donnèrent un grand eflroy et reveille-matin aux compagnons , qui lassez de l'escarmouche du jour précèdent, estoient couchez espars çà et là, et (conune on parle maintenant) dormoient à la Françoise, ie ne sçay le nombre au vray de ceux qui y furent tuez, mais j'ay ouy dire à un Gentil-honune qui y estoit, et un des guides, homme d'entendement, que toute la rue du village estoit pavée de corps morts. Il en fut bien amené soixante chevaux , et apporté quelques armes , et prins sept ou huict prisonniers sans perte d'un seul des nostres. Geste bastonnade fascha merveilleusement les ennemis , lesquels
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assaillans, tant s'en faut qu'ils estonnassent en isorte quelconque les défendeurs, que ceux-cy les alloient reveiller et assaillir jusques en leurs quartiers et logis.
Le lendemain ils n'essayèrent aucune chose , sinon que leurs chefs venoient recognoistre la ville de tous costez : Et le Mercrédy ils amenèrent à la Cueille deux ou trois coule vrines et moyennes et en tirèrent quelques coups contre le Ghasteau : Ils apperceurent que ces coups qu'ils tiroient contre les tours d'iceluy ne l'endommageoient en rien. Tout Duponnon du
Camp des enne-
le reste de la semaine se passa à dresser leurs cabions , faire »»»* «"'<»«'• ***
*^ ° ' Poictiers.
quartiers , disposer leur Camp , planter tentes, et faire tranchées, fossez et levées de terre , tout autour de cette gi-and' ville, pour couvrir leurs harquebuziers , et faire toutes autres choses nécessaires à si grande entreprinse. Ils dressèrent la plus grande partie de leurs tentes en la prairie qui est au dessoubs de l'hostel-Dieu *^, près d'un moulin, qu'on appelle le moulin à Parent : et la feirent un pont sur la rivière pour aller plus facilement les uns aux autres des deux costez de la ville, selon la nécessité qui se pourroit présenter. Ils demonstroient à les voir autant d'affection sur un costé que sur l'autre , cuidans oster le jugement que l'on prendroit du lieu par lequel ils nous voudroient assiéger. On voyoit aisément comment ils separoient les Alemands , Reistres, et Lansquenets d'une part, et les François de l'autre , et recognoissoit on toute leur armée en grande multitude d'hommes, et plus que plusieurs n'eussent pensé. Ondict qu'ils furent assez long temps à se résoudre de ce qu'ils avoientàfaire, pour les difûcultez qui se presentoient en cette entreprinse. Car la guerre estant une chose en toutes les humaines actions, la plus laborieuse et la plus difficile,.
38 Discours du Siège
et de laquelle Tyssuë est plus incertaine , cette-cy par sus toutes autres Testoit aux assaillans , qui consideroient les bons hommes qui estoient dedans la ville, et qu'il failloit diviser leur armée en trois parties pour bien l'attaquer, avec difficile moyen de se secourir les uns les autres. Description de Vous sçavoz commeut la ville de Poictiers est située sur
la ville dn Poic^
tiers. un lieu haut eslevé, et presque sur une montaigne , qui est
fort large, et de toutes parts, excepté le quartier de la Tranchée, s'esteudant en bas, en baissant petit à p^t, jusques au pied et racine de ladite montaigne. Aux coostaux et plus bas lieux , il y a en plusieurs endroits , des vignes, grands jardms , et force prez jusques contre la muraille de la ville, qui est au plus bas. La ceinture de laquelle est aussi grande que d'aucune autre ville de ce Royaume, excepté Paris. Du costé du levant et de Midy, est la rivière , nommée le Clain , peu large de canal , mais assez profonde , et gayable, comme j'ay entendu, en bien peu d'endroits ; encore est-ce au temps des plus grandes seicb^esses. Elle environne tout un grand costé de la ville assez près de la muraille , despuis le quartier de la Tranchée , tournoyant selon la forme de la muraille jusques au Cbasteau , et faisant presque une figure de demy cercle. Elle se divise au dessoubsde ladite Ttanehée, près de S. Cyprien en deux. La moindre part coule auprez de ladite muraille par d^ors , et l'autre s'esloigne plus loin, y ayant entp'deux comme une isie de prez jusques au pont à Joubert , ou elle se rassemble prévue toute en un canal derrière et contre la muraille de la ville. Il y a de tout ce costé là en venant de la Tranchée jusques au €hasteau et suivant ladicte muraille, premièrement une fauce porte nonmiée la porte de Tizon ,
de Poieliers. 39
et sur laquelle j'ay dit qu'on avoit fait faire une réparation de platte forme. 11 y a puis après en descendant, la porte et pont de S. Gyprian , aux deux bouts duquel y a à chascun une tour et porte. Outre ce pont , hors la ville est l'Abbaye et faux-bourg de Sainct Cyprian. Depuis ce lieu jusques au pont à Joubert, qui en est assez loing, entre la muraille de la ville et partie moindre de la rivière qui coule tout contre , jusques à l'autre , y a des prez qui ont environ cent ou six vingz pas de largeur : desquels l'un est nommé le pré de S. Cyprian '*®, et l'autre le pré l'Evesque ***. Le pont à Joubert qui est puis après, est quasi de mesme forme et longeur que le précédant. Outre lequel des deux costez y a des faux-bourgs, desquels l'un s'appelle Pinpaneau ^* et l'autre Maubrenage **. Entre ces deux portes et ponts presqu'au meillieu , de l'autre costé de la rivière plus esloignée de la muraille , il y a un fauxi^bourg fort bas entre deux coustaux, que l'on appelle Sainct Sornin •*. Depuis ce pont à Joubert, derrière la muraille se rejoinct toute la rivière, fors un petit ruisseau, qui arrousant les j.ardins, et passant contre les tanneries et teinctnres , va environnant le pré l'Abbesse *^, en se courbant jusques à demy chemin qui va dndit pont à Joubert jusques à Rochereiiil *^ , et là se rassemble avec la rivière. A la porte de Bochereuil qui suit après, y a un pont quasi de semblable forme et façon que les precedens, sinon qu'il est plus court et plus estroict, outre lequel y a pareillement une rue de faux-bourg assez longue et estroicte, pour les rochers et coustaux contre lesquels il est basty. Depuis cette porte jusques au Ghasteau il n'y a pas loing, de sorte qu'on se tire bien coups de harquebuzades de l'un à l'autre. Apres le Ghasteau^ est la porte-
Mi Discours du Siège
et faux-bourg de S. Ladre , qui est au plus bas lieu de la ville. Entre Rochereûil et le Ghasteau, la rivière commence en laissant ledit Chasteau, et approchant assez près da fauxbourg S. Ladre , à s'en aller vers Chastelleraud : et à un demy quart de lietie sur icelle est le moulin à Parent, auprès duquel en la prairie j*ay dict que les ennemis avoient mis leurs tantes , et au droict faict un pcmt sur la rivière. Despuis S. Ladre jusques à S. Hilaire, et le coing de la maraille qui vient de la Tranchée, tout Fautre costé de la ville est vers le Septentrion et le couchant, presque aussi long que Tautreque j'ay descrit. Auquel tout contre la muraille de la ville par le dehors , est un grand et large marais, qu'on appelle l'estang de S. Hilaire, en lieu fort bas. Sur l'estang y a un pont et porte nommé le pont à Chard, auquel y a une tour seulement. Et de là en montant un peu plus haut suivant la muraille, est le coin duquel laissant l'estang à droicte, on tourne vers la porte de la Tranchée, et va on quasi en droicte ligne, passant outre ceste porte jusques à l'autre com de la muraille qui est vers la rivière , et duquel on retourne de l'autre costé de la ville, au moyen de telle forme et estenduë, conunandée de toutes parts, fors le quartier de ladicte Tranchée , de colines, coustaux et rochers, si bien qu'on ne sçauroit par aucune part approcher de ladite muraille par dedans la ville, qu'on ne soit dêscouvert et apperceu de ceux qui sont dessus les coustaux, et comme ils appellent, sur les dubes *^ et rochers de dehors , si ce n'est par quelques lieux ausquels les maisons sont joignant la muraille, desquelles on est aucunement couvert , mais en peu d'endroicts. Et pour ceste cause disoient les gens de guerre, que ceste ville
de PoicHers. 41
estoit fort meurtrière. J'ay esté un peu long en ceste description, parce que Testât et effects du siège , d'une part et d'autre, ne se peuvent bien entendre sans icelle, non que vous ne Tentendissiez bien, pour y avoir faict heureuse demeure, par l'espace de trois ans, mais parce que vous pourrez communiquer le présent Discours , encore qu'il soit familièrement escrit, à quelques-uns de vos amis, qui n'y auront jamais esté, ou qui ne s'en souviendroient pas bien.
Or pour retourner à nostre narration, les approches et diligences des ennemis estans telles , on n'estoit moins diligens en la ville à faire fortifûer les endroicts qui sembloyent estre les plus foibles, à dresser platte formes es lieux vers lesquels on prevoyoit que les ennemis pourroient dreser leurs batteries. Il y avoit pour cest effect une commodité en la vUle, parce qu'en plusieurs lieux avec peu d'artifflce et d'industrie adjoustée à ce qui y est de nature, se trouvèrent incontinent force platte formes et presque de tous coustez bien propres à dresser contrebatteries es lieux ou les ennemis voudroyent gabionner et bracqner l'artillerie. Messieurs de Guise et du Lude, quelque travail qu'ils eussent en la ville, ne voulurent toutesfois rien obmeltre de ce qui estoit dehors. Et sachans bien qu'il n'y a point de meilleur moyen à soustenir un siège, que de faire cognoistre à celuy qui pense nuire et vaincre, qu'on est délibéré de n'oublier chose aucune qui puisse servir à sa deffence , feirent une entreprinse fort heureusement exécutée la nuict d'entre le Samedy et le Dimanche derniers jours de ce mois de Juillet : laquelle est une des plus notables qui ayt esté faicte durant le siège , pour ne succéder souvent ainsy en faict de guerre , conmie
42 Discours du Siège
j'ay ouy dii*o aux plus expérimentez. La chose est telle : noui et ses ban- Le sieuF d'Auuoux, Diaistre de Camp du régiment du feu
(tes demevres a * «
siunct viuxant. gig^f ^jg Bnssj^c ^ estoit ( comme j'ay dict cy dessus ) dedans Sainct Maixant, des le retour de Niort, ayant avec luy les Capitaines Bourg, Calverac, Prunay *', et autres bons et vaiilans Capitaines du mesme régiment , et leurs compagnies. Il estoient la dedans environnez de toutes parts des villes , chasteaux et fortes places que tenoyent les ennemis , et si avant au pays de leur prétendue conqueste, qu'au plus court chemin pour leur eschapper , il faiUoii faire dix lieues sur le pays qu'ils occupoient. Ils faisoient dedans ceste petite ville, tout ce qui se pouvoit faire pour la fortifier, estans résolus (encores qu'ils ne fussent que mille ou douze cents hommes de guerre) d'y mourir si les ennemis les y assailloient, lesquels estimans cela en leur disposition et dévotion , pour les tenir ainsi renfermez, les gardoient pour la fin du siège. Messieurs de Guise , et du Lude eussent bien voulu que les Capitaines et compagnies eussent esté dedans Poictiers, tant pour leur suffisance et vaillantise, que pour ce qu'il y en avoit fort peu pour la garde d'une si grande ville : ou pour les sauver, qu'ils se fussent retirez à Saumur. A ceste fin et pour faciliter ce desseing"', ils trouvèrent moyen de faire sortir par la porte de la Tranchée quelques honmies qui oognoissoient bien le pays et toutes les advenues, ausquels ils donnèrent charge de bien observer quelle garde faisoyent les ennemis de ce costé là , et à Luzignan *• , iazeniietl '®, et autres lieux sur le chemin, jusques à Sainct Afaixent '*. Et qu'ils rapportassent le tout au sieur d'Aunoux avec un petit brevet de Monsieur de Guise , portant ces motz : choyez ce porteur , qui estoit une lettre sans
de PoicHers. 43
réplique. Laleltre'receue,ledict sieur d'Aunoux, pour resouldresur cest affaire , envoya un sien sergent, nommé Verac, qui passa par Tannée des ennemis et après avoir communiqué arec Monsieur de Guy se et Monsieur du Lude , retourna sur les mesmes erres en gi*and diligence, et rapporta audiet sieur d*Aunoux Testât qu*il avoit veu au Camp et affaires des ennemis, avec mandement desdlcts sieurs de choisir des meilleurs et mieux esquippés de ses bandes , et en une nuict (selon qu'il verroit la commodité par ce rapport) s'en venir en ceste ville, envoyant tout le reste è Parlcnay, ou estoit le Capitaine Allard '* , et de là à Saumur. Cela fut exécuté par lesdicts Capitaines , si dextrcment et secrètement, et d'allée et de retour de ceux qu'on y avoit envoyez, que jamais les ennemis n'en ouyrent le vent que ce ne fust faict. Car après avoir jecté dans un puis ce qu'ils avoyent d'artUlerie , departy de leurs poudres aux soldats, et les farines de leur magazin aux habitans , et ayans choisi de qufitre à cinq-cens des meilleurs de leurs hommes , et envoyé sur le soir tout le reste avec le bagage et goujats à Partenay , faisant faire bon guet aux portes , de peur que quelqu'un ne sortist pour aller advertirles ennenûs de telz remuements : ils partirent entre sept et huict heures du soir : et passans par Jazenueil , ou il y avoit bien trois cens des ennemis logez, ne furent jamais descouverts , et veir^t seulement quelque feu vers Luzignan , et rencontrer^t quelque paysant qui leur dist ce qui estoit dedans iazenueil , et^approchants de ceste ville , adviserent des deux costez des corps de garde assez loing du chemin , desquels quelqu'un demandant , qui passoit, luy futrespondu, que c'estoyent Messieurs les Princes qui faisoyent la ronde ,
44 Diicours du Siège
comme quelqu'un avoit advisé de respondre avant que se mettre en chemin. Il leur faschoit bien fort de perdre en passant la belle occasion qu'ils avoyent de deffaire ces trois cents dormeurs de Jazeneiiil : mais estants partis de suw**d\!éunow^ ^^^^^ Maixent à autre fin, ne voulurent interrompre ny retarder aucunement le cours de leur entreprise. En ceste sorte ils arrivèrent à la porte de la Tranchée que les Capitaines la Rivière et Jarrie , advertis de Tentreprise , leur ouvrirent, et les feirent entrer. Ils avoyent avecq eux le sieur Donat Macrodore '*, Lieutenant dudict S. Maixent, affectionné ser^'iteur du Roy, et orné, comme sçavez, de pieté, vertu et science, et toutes bonnes qnalitez nécessaires en tel estât, le Procureur du Roy, et huict ou neuf autres de ladicte ville. Us firent cette retraicte de dix lieues, passans à travers des ennemis , et par les places qu'ils tenoient , jusques en cette ville, assiégée et environnée de toutes parts^ en quatre heures et demie : car ils arrivèrent un peu après minuict '^. Les sieurs d'Aunoux, Bourg et autres Capitaines descendirent chez le sieur de la Haye "* , Lieutenant General en la Seneschaussée de Poictou, pour se refraischir, et le reste s'alla loger au quartier qu'on leur avoit assigné. Dieu sçait s'ils estoient bien aises d'estre ainsi eschappez, et de quelle joye ils furent receuz de Messieurs de Guise, du Lude et de tous autres , tant gens de guerre, que citoyens. En ce faict tant loiiable, on voit la dextérité et hardiesse de ce brave sieur d'Aunoux, et de ses Capitaines, qui pouvans suivre la commodité du chemin qu'ils avoient faict prendre, au surplus de leurs bandes, aymerent mieux en si grande difficulté et danger, venir au lieu où le service du Roy se presentoit. Et faut sur ce noter , comment une infinité d'occasions se
de Poicliers, 45
perdent es gaerres, à cause que les Capitaines n'ont pas tousjours cognoissances des desordres et négligences des ennemis, ou font trop de doutes et difficultez, à eslire un conseil et entreprise hardie et qui semble un peu périlleuse. Cela despleut tant aux Chefs de l'armée des ennemis (à ce que l'on a dit depuis) qu'U s'est semé un bruit, que les Capitaines Huguenots , qui estoient dedans Luzignan et aux autres advenues de S. Maixent , en cette ville , en ont esté reprins rigoreusement, jusques à les menacer de punition.
Le penultiesme de Juillet, les ennemis firent semblant de nous venir assaillir , et vouloir continuer leur batterie vers S. Ladre, et tirèrent aux deffences du Chasteau tout ce jour là, et quelques coups au pont de Rochereiiil, ou le sieur de Boisseguin '*, Gouverneur de la ville en absence de Monsieur le Comte du Lude , vieil et sage Capitaine , commandant vertueusement et en grand soing, fit prudemment et en diligence couvru' ce ou on le pouvoit offenser, ayant avec luy la compagnie du Capitaine Nouzieres, fils du sieur de la Riche. On meit des corps de garde en douze ou treize lieux , et départit on les quartiers et portes aux Seigneurs et Capitaines qui estoient en la ville , et dedans ce faux-bourg de Rochereuil , on mit deux compagnies en garde , après avoir prins resolution de le garder jusques à l'extrémité, ou tous les jours on estoit aux mains avecq' les ennemis, qui vouloient gaigner une vigne qui est au dessus de ce faux-bourg , pour puis après y descendre, et le prendre plus aisément.
Il y avoit dedans la ville de trois à quatre mil hommes por- ^ '«"»*'•« *»
^ ^ * gens de guerre,
tans armes , tant de pied que de cheval , et estrangers que 2tote?"*Xteï! habitans. Qui sembloit à tout le monde trop petit nombre, '^**^'**^* pour deffendre une si grande ville contre telle multitude
Mi Diieourt du Siège
d'ennemis , si désireux de remporter pour plusieurs raisons : et principallement pour assurer le reste de leurs usurpa* tiens , qu'ils appellent conquestes : Et les maisons et biens des Gentils-hommes de Guyenne qui snyvoient leur party . 11 y avoit aussi seulement six jÂeces d'artillerie, qui y avoient esté amenées, avec six autres qui furent laissées à Luaîgnaii au tetour de Niort , et deux autres moyennes, et quelques autres qui estoient dedans le Ghasteau. Les munitions de poudres n'y estoient pas trop grandes, lesquelles toutesfois ont foumy jusques à la fin , par le bon mesnagemant dont Ton a usé , et la diligence qu'on à mise a en faire battre tous les jours le plus qu'il a esté possible. Les ennemis au contraire avoient 20. ou 22. pièces de canon ", et force munitions de poudres et boulets, comme vous pourrez juger des coups qu'ils nous ont tirez. Ils s'aydoient bien de ce qu'ils avoient prins dedans Luzignan, de sorte qu'ils nous ont battus de nos propres bastons. Ce que prévoyant quelqu'un , un soir en se pourmenant au Marché vieil , et considérant les douze grosses pièces d'artillerie qu'on y avoit amenées, desquelles estoient celles que les ennemis ont prinses à Luzignan, prononça un vers de Virgile, en compagnie de gens qui devisoient de Tusage de ces machines, et de ce qu'on en feroit.
Jut hae in nottrot /abrieata est maekimi muroi.
i/evenement Ta faict Prophète. On preparoit aussi en la ville plusieurs choses , desquelles les gens de guerre font souvent provision pour s'ayder à deffendre et débattre la rt 'iHîm! *'^** brèche , quand on vient à l'assault. Comme de potz , de grenades à feu , de cercles enveloppez de banderoUes , de linge , trempées en huylle , ^couvertz de paille , toute poissée et
de PoicHeri, 47
graissée de Gouldron , et poudrée de souffre, pour Jetter tels artifices enflammez, sur et entre les assaillans, quand ils approchent de la brèche. On dressa aussi quelque nombre d'aiz ou quarreonx de bois, assez longs et larges, tous percez de doux fort longs et poinctus, et grande quantité de chausse-trappes, pour coucher et jetter es lieux par lesquels il fauldroit venir aux mams pour entrer en la ville.
Il advint un petit desastre qui ne fist tel dommage qu'on craignoit du commencement. Car ainsi que Ton dressoit les cercles que j'ay dict, en la ctiisine du logis dudict sieur de la Haye Lieuieiiani, lieu mal propre pour tel affaire, et y en ayant desja qdèlque nombre de prestz, le Dimanche dernier jour de Juillet à une heure après midy, le feu s*y print , lequel trouvant matière fort propre à prendre, donna tel etfroy, qu'on pensoit que difficilement il seroit estaint, et que tout le logis (l'un des plus grands et beaux de la ville ) seroit tout embrasé. Toutesfois avec l'abondance d'eauc qu'on y apporta de toutes parts , et le diligent secours de tout le monde qui s'y trouva, le feu fut incontinent esteint.
Le Lundy premier jour d'Aoust, jour fatal, ce craignoient les superstitieux, à ceste pauvre ville , pour avoir esté à tel jour (il y a sept ans) prinse et pillée, les ennemis ayans dressé leurs gabions et batteries sur le rocher '* et coustau qui est devant le pont à Joubert, au dessus et entre les faulx-bourgs de Pimpaneau et de sainct Sornin , commancerent à battre de huict ou dû néUf pièces , la tour du pont , et de la muraille qui est auprès , et continuèrent cette batterie diligemment et Furieuse bat-
. ,, , , . , terle au pont à
furieusement lespace de trois jours. Les nostres tenoyent joubert. encores tous les faulx bourgs , qui sont outre le pont , que les ennemis leur vouloyent oster, et pour je ordinairement
48 Diicourt du Siegê
s'entre escarmoachoyent la bien chaudement. Les Capitaines Arsac '* Gascon , et la Salle '^ Gentil-homme de Poictou du costé de Mont-morillon , estoyent aTec leurs compagnies à garder et deffendre ces faulx-bourgs. Et parce que la batterie des ennemis rompoit la première tour du pont , et en ce faisant couppoit le chemin, en sorte que ces deux compagnies s'y en alloyent bien fort engaigées : on fut d'advis de les retirer, affln de ne bazarder de si bons hommes à la deffense de chose qui n'estoit de grande conséquence. Apres qu'ils en furent deslogez, les ennemis dressèrent la nnict un pont droict au lieu de la brèche, qu'ils faisoient, si mal ordonné toutesfois qu'il tourna soubs Teau, et leur demeura inutile. Ils descendirent aussi deux de leurs Canons en bas, et les logèrent en une maison droict la bouche soubs le rasteau de ce pont à Joubert. Pour à quoy remédier, les nostres dressèrent une contre batterie d'une platte-forme qui estoit aux Carmes , où un brave Gentil-homme , qui estoit venu avec monsieur de Guise, nommé Delbene '*, et le sieur de sainct Remy, Gentil-homme de Normandie, digne de grande recommandation, commandoient. De là ils firent tirer quelques coups contre la maison dedans laquelle estoyent ces deux Canons, dont les ruynes et bris engagèrent si bien lesdicts Canons , que ce fut tout ce que peurent faire les ennemis le jour suyvant et la nuict , que de les retirer.
Les coups d'artillerie que tiroyent les ennemis, offençoient plusieurs ça et là, et les harquebuzades qu'ils tiroyent droict en la rue , du haut des rochers , contre ceux qui venoyent pour reparer ce qu'ils ruinoyent de la muraille.
Monsieur de Guise estoit logé assez près de la porte, et voyoit ordinairement l'exploict qui se faisoit , tant que quel*
de Poictiert. 49
qiies uns fort près de luy furent tuez, mesmement un GentU-
honune nommé de Launay, deBretaigne, vaillant et asseuré
autant qu'il estoit possible. Pour éviter une partie de ce
danger, et empescher que les ennemis ne veissent si clair
jusqnes au fond de la rue, pour tirer quasi à plomb ceux
qui y passoient , Il f eit tendre des cordes au travers de la
rue, et dessus icelles mettre et estendre force linceux. On ne
veid jamais telle diligence qu'on mettoit à remparer les
brécbes que les ennemis faisoient , mesmement toutes les
nuicts monsieur de Guise en personne , monsieur le Marquis
son frère, monsieur le Gouverneur et ses frères, messieurs
de Morthemar ", deMontpezac, de Ruffec, d'Aunoux, les
Italiens, tres-diligens en tout et partout, et plusieurs autres,
faisoient tellement tout redresser et fortiffier, qu'en une nuict
les ennemis voyoient tout ce qu'il avoient abbatu, faict plus
fort que jamais. L'une des nuicts qu'on remparoit en ceste
sorte, le sieur de Boisjourdain , alla, nonobstant tout danger,
sur le pont, en faire rompre deux arches, affin d'empescher
les ennemis d'approcher et passer par là. Pour fournir et
travailler à ces remparts (comme en toute autre chose qui a
esté nécessaire en ce siège) l'incredible diligence dudict sieur
de la Haye, Lieutenant General de Poictou, a tant servy, miigenee «e
deportement du
que j'ay ouy dire à plusieurs Capitaines notables qui estoient «»«*'• %eJtêen la ville durant le siège, qu'il semble estre impossible ^^^s^hM^ de trouver homme qui peust prendre les charges et peines : ** ^**^^^^et les exécuter si promptement et si dextrement qu'il a faict. C'est un personnage du tout voué au service de son Prince, et qui ayme merveilleusement son pays. Ce qui se cognoist par tous ses deportements et propos. Car toutes peines, charges, despenses et dangers de sa vie, ne luy sont
60 Discourt du Siège
rieu , pourveu qu'il face quelques bons services , desquels depuis ces troubles le nombre et si grand , tant en sa charge de Lieutenant , et faict de justice et police , qu'au faict de la guerre , que mesmes les gens suivans les armes , et qui n'ont autre profession , qui Font veu pourvoir à toutes choses y nécessaires, avec telle industrie et travail assidu, et mettre la main à Toeuvre , se présentant en bon équipage à deffendre la brèche , et aux dangers et assaulx , quand il en a esté question , disoient qu'U ne leur sembloit pas moins propre et excellent en Fun qu'en l'autre exercice et estât. ctofo/r^d^^M*. La diligence donc dudict sieur Lieutenant, des sieurs le 'ten! * ^ ^' Maire , de la Riche , Assesseur, Conseillers, Advocat , et Procureur du Roy, qui ont tous faict très bien leur devoir, ensemble tous les notables Bourgeois , Eschevins et Marchands, a esté telle, à fournir tout ce qu'ont demandé les Seigneurs qui commandoient , qu'ils n'ont eu faute d'aucune chose possible à la ville. Jour et nuict ils ont eu tant de personnes, sans espargner ny aage ny sexe, qu'U leur a pieu , pour remparer, faire gahions , remuer terre , charpenter, massonner, mener chariotz, encores que plusieurs de ceux qui travailloient à telles choses fussent blessez et tuez de coups de canon et harquebuzes devant les yeux du peuple. Ils ont esté fournis en tous lieux , où ils ont voulu faire plattes-formes , tranchées , ravelins et bastions, remparts, traverses aux brèches, de pics, pâlies, bêches, hottes, et de toutes matières y nécessaires, tant qu'il a esté employé plus de six vingts mille fagots et faiscines, vingt mille sacs remplis de terre, un nombre infiny de licts , pipes, draps, linceux , balles de laine , cordes et cables, quarreaux , ais, bois à dresser les ceps, flasques
<le Poictiers. 51
et attelage d'artillerie, fer, charbon, pouldre, plomb,
mèche, de laquelle on ne sçauroit dire la quantité qu'on
a foumy aux soldats , que les Dames d'honneur mesmes , ^^^^^ ^
alloient par les maisons demander, en amassant première- ^Sî!* * ^^^
ment le fillet , et puis le portant aux lieux où la corde s'en
faisoit. Elles s'employant à faire et coudre sacs , linceux
pour pendre au devant des lieux où les harquebuziers des
ennemie tiroient , et à amasser du vin les jours des assaulx ,
qu'elles envoyoiait à plains couterets sus des Mullets et
Asnes, ai|x Soldats qui estoient à la muraille. J'ay oùy dire
à des Capitaines du régiment du feu sieur de Brissac , qu'il
n'estoit possible que les habitans de la viUe fissent mieux
leur devoir , desquels la plus part estans des compagnies
que j'ay dict avoir esté dressées en la ville , estoient jour et
nuict à la garde, et sur la muraille, et si avoient les
gens de guerres et soldats en leurs maisons , faisans tout
ce que la licence du siège , et la malheureté de ce temps , et
siècle tant desbordé peuvent permettre. En cette sorte,
jamais les ennemis n'ont fait brèche qu'elle n'ait esté tout
incontin^t , au moins en une nuict, bien reparée et faicte
plus forte qu'auparavant.
Ce di33seing donques du pont à Joubert, n'ayant point avancé les affaires des ennemis , après y avoir faict si grande despense, feirent cesser leur batterie, des le Jeudy 4. du mois d'Aoust. La guerre se faisoit sans intermission en ceste viguB qu'on gardoit près Rochereiiil, et non sans perte d'hommes d'une part et d'autre, toutesfois que la place demeuroit tousjours aux nostres , qui s'y portoient tres-vsûllamment. Mais le Vendredy matin cinquiesme dudict mois , le Capitaine Vacherie", l'un de ceux qui giardoient ce faux- /^ capitaine
yacherit tué.
52 Discourt du Siège
bourg , estant homme asseoré et hardy , allant par U vigne tout desarmé avec quelques soldats, récent d'une barquebuzade par le front , qui lui transpoça la teste , dont il mourut sur le champ devant ses soldats , lesqods empescherent que les ennemis n'eussent le corps, et depuis Font faict honorablement ensepulturer en l'E^^ nostre Dame** la grand, avec Tableau et Epitaphes Latins et François. Plusieurs autres y ont esté inhumez aveoque mesme cérémonie, desquels je vous envoie les Epitaphes ayant entendu qtio desirez les voir. Ledict sieur Vacherie Gentil-lMHnme Picard, avoit autres-fois «sté en ceste ville compaignon d'estudo du sauvage du Roy, et eust monstre, si Dieu luy eust donné plus longue vie, combien la guerre se fait mieux par Capitaines qui ont quelques lettres , et qui ont une vertu et prouesse réglée, et formée par la cognoissance des bonnes disciplines , que par ceux qui n'ont le discours affiné hy espuré par aucune science , et suyvent seulement quelque sens naturel, le plus souvent assez bestial, barbare et grossier, et ne font estât que d'expérience : laquelle encores qu'elle puisse beaucoup à rendre les hommes prompts et expcditifs nux affaires , si est elle , à bon droict, estant toute seule la guyde de noz actions, appellée par les Sages, la maistrcsse des Fols. Les soldats du feu capitaine Vacherie ont tousjours depuis voulu demeurer au mesme lieu, où ils ont très bien faict.
Le lendemain , qui fut le Sabmedy 6. jour dudit mois, les •nnemis ne feirent aucun effort. Mais le Dimanche ensuivant ils changèrent le lieu de leur batterie, et ayans amené trois pièces au dessus de S. Gyprien , battirent tout ce jour, la tour du Pont qui est plus prochaine de l'Abbaye, parce
de Poictieri, 5S
que les soldats du capitaine Jean Renault , Provençal , et vieil capitaine, qui gardoient ce quartier là, et y faisoient incessamment fortifier la muraille par dedans la ville, offençoient beaucoup ceux des ennemis qui estoient logez en ladite Abbaye. Les nostres voyans qu'il n'y avoit plus de remède, btautu^^ descendirent du haut de la tour, et à Tinstant y entra une %j^Hm! ^ ^' enseigne des ennemis , avec nombre de soldats , et les nostres demeurèrent sur le pont , où ils se couvrirent de baricades, et y tindrent tousjours bon. On dressa ce pendant deux canons sur une platte-forme près de Tizon qui commandoit à ceste tour et portai , desquels il fut tiré quelques coups, y estant monsieur de Guise, qui emportèrent renseigne et les soldats, en sorte qu'ils n'y demeurent pas un moment, et ne peurent empescher que l'on ne gardast désormais ceste tour (de laquelle ils avoient abbatu tout le haut) et le pont et portai. Monsieur de Guise de sa libéralité accoustumée, feit donner six escuz au Ganonnier qu'il avoit veu si bien faire son devoir.
Les ennemis voyans qu'ils ne faisoient point grand pro- ^^^^^ mnemu grez, tournèrent leurs pensers ailleurs, et dressèrent force j5*p^,^^2SS! gabions , et plus grand nombre d'artillerie qu'ils n' avoient encore faict, contre la muraiUe du pré l'Abbesse, et en disposèrent en trois ou quatre lieux, de sorte qu'ils battoient d'un costé et d'autre en flanc, et au long de la courtine de la muraille, ne pouvant se monstrer par dedans le pré aucun lequel ils ne peussent aisément offencer, parce que les coustaux et dubes, qu'ils appellent, commandent à ce grand pré. Ils y eurent faict en peu de temps une grande brèche, et abbatu toutes les defences, et une tour et moulin qui leur eust peu nuire venant à l'assaut.
54 Diêcaun du Si9ge
Le Mercredy feste de S. Laurent 40. dadit mois d'Aoast, qaeiques-iins des nostres oommeDcerent à douter de rissaë du siège, considerans l'endroit tant ineomtnode pour les assiégez^ par lequel ils assailloient la ville. A la Tenté il sembloit impossible de s'aller présenter en ce lien là , pour debatre la brèche : et disoient plusieurs qu'il f audroit combatre dedans le pré , après que les ennemis y seroient entrez , qui eust desja esté un grand adyantage pour eux , si on les laissoit entrer si avant. Et sur ce poinct, quelques-uns disoient, que c'estoit trop bazarder, de vouloir combatre avec si peu d'bommes , contre trente, ou trente cinq mil. Tant d'autres difficultez se prescntoient, qu'il y en eut trois ou quatre qui conseiUoient nmkiet et pif- h mousieur de Guise de regarder un moyen de se sauver : comme de sortur la nmct par la porte moms environnée des ennemis, avec le plus de bons bommes de cheval qu'il pourroit, et s'en aller. Ils luy remonstroient que sa personne , celle de monsieur son Frère, et autres Seigneurs qui estoient en la ville, estoient de plus grand prix, et plus considérable que tout le pays, et la ville, par ce qu'elle se pourroit bien reprendre, estant gaignée par les ^nemis, et non pas luy et les autres se sauver ^e danger, et recouvrer facilement. 11 y en eut qui estoient diserts à luy remonstrer, ce qu'ils dévoient avoir faict du commencement (car on doit es affaires publiques, diligemment considérer les cdmmaicemens, pour n'estre puis après en la puissance des honmies, sans un très- grand deshonneur et danger, de s'en départir) que la ville n'estoit pas tenable, et que c'estoit folie de s'y amuser. Ils luy disoient tantost qu'ils n'avoient ne pics, ne pâlies, ne hottes, deqnoy on a cogneu le contraire. Une antre-fois que les poudres seroient courtes, encore que l'Ar-
de PoicHeri, 55
tasie. Sergent de bataille (autant digne de sa charge qu'il estoit possible) les assevrast , jaçoit qu'il n'eust tout veu , qu'il en sçavoit bien pour soustenir cinq ou six assaulx. Bref, ils essaioient par tous moyens de mettre en fantaisie à ce jeune Prince de s'en aller et quitter tout là. Conseil certainement ires-dangereux pour la pauvre ville , desja tant déclarée et beaucoup plus que par le passé faicte adversaire aux ennemis du Roy, et affectionnée à la deff^ce de la Religion Catholique, et conservation du pays. Msds Dieu qui a tousjours soin des siens , feit que ce vertueux Seigneur ne s'esmeut aucunement de telles persuasions , pernicieux et timides conseils : ains comme un sage et prudent luge , et comme tresvaillant et asseuré chef de guerre , dedans le cœur duquel la peur n'a point d'entrée, et ne perdant, pour la grandeur du péril, ny le courage , ny le conseil, après avoir oûy les opinions des Seigneurs du Lude, de Ruffec, d'Âunoux, Bourg, et autres» qui remonstroient qu'il ne failloit si laschement abandonner la ville , et laisser là tous les pauvres habitans et soldats, qui demeureroient à la mercy des ennemis : sceui très-bien choisir le meilleur et plus noble et loiiable party, si qu'à la fin il fut résolu que tous demeu- j„^„,,^„^ ^ reroient, n'espargnans ny bien ny vie pour la drffense de l^^Jlîirï?.'''" ^ ville, et qu'enfin ils esperoient, quelque difficulté qui se proposast, que les ennemis n'en remporteroient que la honte. En prenant cette resolution , digne de sa grandeur, il s'asseuroit des bons et fidelles serviteurs du Roy qu'il voyoit en la ville. Les siens mesmes, tant domestiques, que de sa compagnie, le sieur de Sessac " son Lieutenant, les sieurs de Chaillé •*, l'un son Enseigne, l'autre son maistre d'hostel, le sieur de Seurre son Secrétaire (qui paroist bien
:,r, Discourt dm Siège
autre que simple Secrétaire quand il en esl besoîo et autres rabattoicnt à leur pouvoir les coups de ceox ^ le Touloient ainsi esbranler , et remonitroient que rien ne mancqeoit. Toutes-fois ces propos se remettans en a?ant de rtAti, le sieur de Brianson fut contraint de dire à Monsieor de Gnyse (^s mots , O qu*une paroU afléctée et afilée mrimu àe Im bouche d'un poltron , peut aupree d*un gremd Primée coÊmm voue. Propos, à mon jugement, que les grands Scignems, environnez de tant de sortes de personnes , et tentez bien souvent en diverses façons, doivent bien ronarqner, et se souvenir que ce qu'ils voyent de plus apparent, plus affecté, et plus luisant , n'est le meilleur payement qn'ils doivent choisir. Autant doncques qu'il fut faict de remonstrances à ce Seigneur de Guise, race de Mars, autant de fois fnt-il résolu de demeurer et mourir à la garde de la ville. Les Seigneurs et Capitaines de ce salutaire conseil et advis, n'avoient faute d'esguillons de l'honneur et réputation qn'ils acqoeroient on ce siège. Car vous eussiez veu par les tables, et les cnmparaiion corps de garde , et les autres lieux , comparer les sièges qu'on u»rl^^ ^ ^^^ ^ ^^^ ^^ ^^ Royaume depuis longtemps , et principalement celui do Metz, *' avec cestuycy. Ils disoient qu'iceluy ne seroit de moindre recommendation par toute la Chrestienté. Premièrement pour la pieté et justice, du party des assiégez , tfUr lesquels toute l'Eglise Catholique avoit les yeux, attradant l'yssuë, en continuelles prières et supplications , qui se faisoient par toutes les villes de ce Royaume, comme la vérité est. Qu'il n'y alloit pas moins du service du Roy, qu'à l'autre, pour la conséquence du païs, qui par cette prinse viendroit, jusques à la rivière de Loire, en la possession des ennemis. Et pour les bons serviteurs du Roy qui estoient
d» Poictiers. 57
dedans, qui mourroieut, ou seroient prias en celte conqueste, lesquels, avec le pillage, fourniroient de grande somme de deniers à Tarmée ennemie : et pour la réputation des armées des adversaires, qui seroit si grande, que de toutes parts infinis se toumans (comme la fortune) se joindroyent à eux , et les autres pourroient délaisser le service du Roy) attirez par la conmiodité de leurs biens , situez es Provinces qu'occupent lesdicts ennemis , ou pour le moins se pourroient refroidir : Et quant aux difficultez , qu'elles estoient en ce siège plus grandes, qu'à celuy de Metz. Car en cestuy-cy, tout y estoit gasté et mangé auparavant le siège, pour les armées qui n'ont party des environs toute l'année : qu'il y avoit fort peu de munitions de guerre. Que la famine, tant des hommes que des chevaux y seroit fort grande : que la ville estoit fort vaste et ample , commandée de toutes partz, et environnée de meschantes murailles, garnie de petit nombre de gens de gnerre, et encores ayans parmy eux gens tenans tacitement le party contraire, qui ne cessoient de donner advis à ceux de dehors : lesquels estoient en très-grand nombre, et bien garnis de toutes munitions , fourrages et vivres, pour estre venus à l'heure que tous les fruicts estoient meurs, et encores tous sur la terre. Toutes lesquelles choses estoient autrement à Metz : les assiégez y ayans toutes les commoditez et moyens pour tenu*. Et combien que les Impériaux y fussent en très-grand nombre, menez par un deï plus grands Empereurs qui ayt esté depuis Charlemagne, si sembloit il avoir esté aussi aisé de leur résister, qu'aux assaillans de cette ville, pour avoir eu la rigueur de l'hyvcr contre eux, et les maladies qui les combattoient assez.
68 Discours du Siège
Je serois trop long à vous raconter tous les poincts des comparaisons qui s'en faisoient. Et parce que la vertu est plus grande es choses plus difficiles , consequemment Thonneui* qui raccompagne , et suit tous faicts généreux , comme l'ombre le corps, plus illustre, ledit sieur de Guise et tous les autres prindrent (comme j'ay dict) la resolution plus vertueuse : et le jour S. Laurens après midy, la brèche du pré estant faicte, se préparèrent pour la deffendre par tous moyens , et combattre jusques à la mort, si les ennemis se presentoient , et faisoient si grand effort. On voyoit tous les ennemis , tant de cheval que de pied , en ordre et armez sur les costaux , faisans mine et contenance de vouloir descendre à la brèche. La plus grande partie avoit des cazaques blanches : et pour plus grand' monstre, ceux qui n'en avoient point, vestirent des chemises par dessus leurs antres habits. Us avoient descendu quelques pièces en bas près de Contenance 1» rivicrc SOUS dcs noycrs qui sont là auprès , d'où ils ti- 8 ennem . ^^^^^^ ^^^^^^ dodaus ladite brèche. On dit qu'ils faisoient ainsi des mauvais et si grande ostentation , pour estonnér ceux de la ville qui les regardoient, et pour les induire, par la démonstration de leur armée en si belle ordonnance , et la foudre de leurs Canons, à venir parlementer de quelque composition. Ce que tant s'en faut , qu'il se feist , que tous ceux de dedans estoientprestz, les attendans à la brèche, ou auprès , afin de voir lesquels joiieroient les mieux de mains ••.
L A journée se passa en telles mines et monstres, et croyoit on que la cause qui les avoit gardez de venir à l'assaut, estoit qu'ils dévoient passer la rivière avant que arriver à la brèche, sur laquelle ioutesfois incontinent ils dressèrent un
de Poidiers, 59
pont de pippes et aiz, liez arecque gros cables : qui fut la nuict ensayvant rompu par les nostres, desquels cinq ou six, partie Italiens, partie François, sur les unze à douze heures de nuict, cependant que leurs compaignons faisoient une grand scoppeterie contre le corps de garde des ennemis, qui estoyent au bas près l'artillerie , qui y estoit descendue , se jecterent en la rivière, où ils coupèrent les cotdes, et rompirent tout le pont : mais le lendemain ils en rebastirent un autre , qui n'estoit possible de rompre. C'est chose digne Pmt aru^-
' ^ '^ r D ciellement fait
de mémoire , car je croy qu'il est trop difficile d'en bastir un j»«»" '« ««««»<«. tel et en si peu de temps. Ce pont portoit plus de cent pieds de long, et douze ou quinze de large, fort solide, et assez puissant pour passer deux Canons. On l'a veu et recogneu depuis le siège levé, et y a eu grande peine à le rompre.
Ce Mercredy, le Capitaine Calverac estant en une loxxx ^^^^ ^a£îpres de la brèche, et allant veoir ce qui estoit rompu, en- ^^' ooîirageant les soldats de faire leur devoir, et leur y monstrant le chemin , fut tué : homme de bien et vaillant selon le jugement de tout le monde. On avoit dressé une platteforme près des Carmes "*, ou l'on avoit logé quatre ou cinq pièces d'artillerie qui donnoient droict dedans la brèche dudict pré, et endommageoyent bien fort les ennemis. Ces te contrebatterie leur desplaisoit si fort, qu'il tiroient là bien souvent, et en blessoient plusieurs qui travailloyent aux gabions, et à l'achèvement de ladicte platle-forme. En ce lieu fut tué, d'un coup de Canon, le Capitaine Anthoine Mort de sar-
roson ingénieur
Sarrason ••, Romam, mgemeur de Monsieur, qui depuis quelques mois , estoit .employé à inventer et dresser les forteresses de la ville.
L E Vendrcdy les noslrcs feirent une sortie* oiï il y ont
CK) Diseoun du Siège
quelque escarmouche sans grande execntion ny d'une part ny d'autre : toutesfois les nostres en toutes les saillies qui ont esté faictes , ont tousjours en du meQleur , on s'il y en a eu quelques unes peu advantageuses , elles n'ont pas pour le moins esté meilleures pour les autres. Geste brèche du pré, estant si difficile à deffendre, et les ennemis ayant gaigné contre le pied de la muraille avec l'ayde de leur pont, d'où ils se monstroient et pouvoient fort aisément passer dedans le pré ,^ et ayants mesmement gaigné une tour qui estoit joignant, effrayèrent quelques uns, tant que le bruict courut qu'ils avoyent desja gaigné le pré l'Abbesse : dedans lequel à la vérité aucuns d'eux passèrent par la brèche : mais les coups de harquebuzes et pièces qui estoient dressées , comme j'ay dict, ne leur manquoyent point.
Tout le monde regardoit à remédier à l'incommodité et inconveniant de ce lieu : d'y retrancher il estoit fort di^ ficile à raison de l'eau, laquelle y sourd incontinent qu'on a bêché un pied ou deux en terre; Toutesfois on y feit le mieux qu'on peut quelques petites tranchées, fossez et traverses, mais cela n'estoit grand cas pour empescher les ennemis. Et voyans les Seigneurs et Capitaines qu'il n'y avoit autre remède, ils se résolurent tous de combatre de-dans le pré, si les ennemis y entroient, et s'y preparoient de tel courage qu'il sembloit qu'ils ne désirassent autre chose : et en ceste resolution se sont tousjours opiniastrez , quand les ennemis ont faict semblant de vouloir essayer à entrer par là.
Mais sur ces dificultcz , il se meit en avant un conseil et advis trcs-bon et tres-salutaire pour la ville et défense de
de Poietiers, 61
tout le pré, duquel le sieur de Brianson fut comme autheur, et le poursuivit si diligemment , qu'on luy en a donné la meilleure part de Thonneur , comme il meritoit. Le sieur de la Bidoliere ** [ainsi que j'ay entendu de gens de bien) en ayoit pareillement fait quelque ouverture, et eu propos quelquesfois , mesmement des pâlies, dont sera parlé cyaprès : de sorte qu'il est de ceux qui ont bien servi en ce faict dont est question, qui est tel.
11 y avoit deux canaux et souspiraux, par lesquels ce ruisseau et petite portion de la rivière qui passe contre des teintures et jardins de la ville , environnant le pré TAbbesse, va par dessoubs terre retomber en la grande rivière. Ce sieur de Brianson se délibéra de les fermer , et le feit en une nuict. Le lendemain ceste eau ayant trouvé son chemin bouché, se retint et s'enfla si haut par tout le pré, qu'elle submergea en peu de temps toute la brèche.
Ce strategeme de s'ayder de l'eau , fut trouvé fort bon , et a tant dépieu et ennuyé les ennemis, qu'ils ont plusieurs fois essayé par divers moyens à la faire escouler, lesquels nous déclarerons chacun en leur lieu cy après, et comment on y a tousjours remédié. En quoy vous verrez ( ce que l'expérience donnaàcognoistre) que la force etaydede l'eau peut davantage, que ny le travail des hommes , ny l'industrie des ingénieurs : Et que l'entreprise des ennemis (ainsi que dit le proverbe des Latins ) hic in aqtia hœsit. Us cessèrent pour lors leur batterie , et nous donnèrent presque huict jours de patience , excepté qu'ils se prindrent à quelques Moulins , et mesmement à ceux de Tizon , comme nous dirons peu après.
Ce pendant les nostres ne se reposoient pas, ains tous
62 Discours du Siège
Jours alloieot à la guerre, et faisoientde belles sorties : et ^;^^'^^* *'"'** entr'autres , le Vendredy ^2. d'Aoust, ayants descouyert deux cornettes de François, et une de fleistres, fort cornplectes , d'une part : et une autre trouppe d'autre part : Le sieur de Sessac fut ordonné pour y aller y et ^yec luy le sieur de Boisjourdain , et autres, avec bon nombre d'Italiens menez par le sieur Jean des Ursins. La sortie se feit par la porte de la Tranchée, et alla on trouver les ennemis jusques à un quart de lieiie , près un village nonmié Feu-clairet. Le sieur de Guitinière ** alla bravement attirer ces cornettes au combat, qui feirent assez bonne contenance du commencement : mais nos Italiens approcbans et donnans dedans, 1^ troupe du sieur de Sessac les suivant de près , la peur les prit, et les cornettes Françoises se retirans petit à petit, laissèrent là leurs Allemands, qui furent bien battue par les nostres, tant qu'il en demeura bon nombre sur la place , et quelquesuns, mesme une cornette et un trompette furent prins, sans perte des nostres , qui se retirèrent après cest exploict sans passer outre. Voila comment on les traictoit et aux champs et en la ville. Plusieurs furent esmerveillez quand ils virent ceux qui furent prins en cette saillie , avoir des Croix, tant en leur cornette qu'en leurs casaques, attendu le plaisir quQ ceux de leur party ont monstre prendre en ce sainct signe et sacré imag^, jusques à présent, et que ceste livrée et marque des Ghrestiens n'espouvantera jamais, ains esjQuyra tousjom*s les bons Catholiques ®'.
Ce mesme jpur quelques gens d^ pied estoient sortis par le pont à Chard> qui tiroient sur le coustau de l'estang barquebazades aux ennemis qui en approchoient. Il y eut un Reistre qui voulut poursuyvre un des nostres qui l'avoit tiré , et ne
de Poietiers, 63
doublant rien, s'engaigea si avant , qu'il vint jusques au val du chemin, par lequel les nostres se retiroient, ou il n'eut faute de coups de plomb, et fut tué. J'ay escrit ce faict parce qu'on trouva à ce Reistre deux petites bourses de taffetas qu'il avoit pendues au col , qui depuis sont venues entre mes mains , dedans lesquelles il y avoit mi parchemin en quarré , escrit en lettres Hébraïques, partie en lignes circulaires et quadrangulaires, etparlie semy-circulaires , opposées les unes aux autres. En cet escrit Hebrieu ainsi couché , presenau/
contre tous dan-
estoit tout le Psalme, Deus misereatur nosiri, et auelaues 9^* qw portait
' ^ ^ unReiitre.
versets du Psalme , Qui habitat in adjutorio aîtissimi , comme, Angelis suis mandavit de te. Et Super aspidem et hasiliscum athbulabis, etc. Il y avoit encore en ces boursettes de petits paquets de je ne sçay quelles racines et osselets : Je ne puis sçavoir dequoy cela luy servoit , si ce n'estoit quelque préservatif contre tous dangers, que les Latins (comme Pline) appellent, Amuletum, ou quelque chose de Magie, et d'occulte PhOosophie. En l'un vous voyez si ces gens ne sont point superstitieux qui toutesfois troublent tout le monde de leurs armes, pour oster la superstition, de laquelle ils disent par cy devant le peuple avoir esté ensorcelé : en l'autre se reconnoist je ne sçay quoy, qui ne sent pas trop son bon Ghrestien; Toutesfois pour ne sçavoir au vray à quel usage cela luy pouvoit servir, je me deporteray d'en juger autrement.
Le Samedy, les ennemis regardent comment ils nous pourront oster un moulin de Tizon , lequel estoit bien nécessaire à la ville , pour le peu de farines qu'il y avoit. Ce moulin est tout au bas dedans le pré devant ladicte porte de Tizon , assez loing de la muraille. Ils amenèrent une pièce d'artil-
Gi Discours du Siège
lerie pour le rompre , laquelle estant desconverte par nos Canonniers , qui avoyent quelque pièce sur la Platte-fonne qui est an dessns dudict Tizon, fnt biai test deslogée de là : car après en avoir tiré quelques coups , voyant le dommage qu'ils y pourroient recevoir par les nostres , ils se retirèrent, et la remenerent ailleurs.
Depuis TAssumption nostre Dame , jusques au Yendredy d'après, les ennemis n'entreprindrent aucune chose par force, et ne tirèrent point, parce que (ainsi que l'on disoit) ils n'avoyent plus de pouldres ny de boulets, pour nous en avoir faict trop grand'liberalité, et qu'ils en attendoient grande quantité de la Rochelle. Ces jours là, quelques espions desdicts ennemis furent pris. On les voyoit des tours de la ville , amasser les gerbes de bled, et mettre le feu dedans , de peur qu'aux saillies qu'on faisoit, les goujats de noz soldats n'en allassent quérir, et en apportassent en la vOle, comme souvent aux sorties ils ont faict, et durant les escarmouches, ont mesmes quelquesfois couppé de l'herbe et rouches auprès de l'estang qu'ils apportoient à la veue desdicts ennemis dedans la ville.
viiuiSidJtaw! ^N ^ temps quelque soldats et bdistres de la ville, se ennemis. toumercnt du costé des ennemis , et les asseurerent que bien
tost on seroit contraict de se rendre, tant pour la nécessité des pastures et avoines pour nourrir les chevaux , qu'aussi pour les vivres des honames. A la vérité on commençoit à ne trouver plus de foings , parce qu'où n'en avoit recuilly que bien peu auparavant le siège , tant à cause qu'il avoit esté mis devant la ville sur le poinct de la saison des fenaisons , que par le cault et rusé (toutesfois en fin dommageable, tant à eux en particulier, qu'au public) et mauvais mesnagement
(i9 pQictiers» 6&
d'aucuns des citoyens , qui n'avoient voulu faire diligence, comme ils avoient accoustumé les autres années , d'amasser leurs provisions , disans que tandis que la guerre dureroit ce ne leur seroit qu'un artraict des gens-d'annes et soldats en leurs maisons.
Il y avoit d'autre part un nombre infini de meschans petits chevaux et juments , mules , mulets, et asnes en la ville, qui ne servoyent qu'à manger ce qui devoit estre réservé à nourir les chevaux de service. Car despuis que ce malheureux Duwun de la
neceitité de$ v<-
siecle, ou plustost nostre malice et mesehanseté, nous ont ^^ 9«<'on< ^
*^ tef^ assiégea,
faict eslev^ et armer les uns contre les autres, toute discipline militaire estant estaincte, on a tant lasché la bride aux soldats, qu'ils ont pris et prennent par les champs tous chevaux et bestes de labeur qu'a le pauvre peuple , outre un monde d'autres maux qu'ils font par tout. Chose fort difficile à supporter, principalement des nostres , qui se disent nos deffenseurs, tant paixe que le mal qu'on endure de l'amy est plus fascheux à supporter, que celuy que fait l'ennemy, duquel on n'attend aucune grâce ny plaisir, et que par tels excès ils rendent la juste cause , et bon parly odieux à ceux qui ne jugent que de ce qui touche à leurs sens. Et parce que l'imitation du mal surmonte tousjours l'exemple, comme au contraire, l'imitation du bien est tousjours moindre, depuis que l'on a commencé à vivre de ceste sorte , les biens des amis n'ont point esté plus asseurez de la meschanceté des soldats , que ceux des ennemis. Doncque , cette inutile multitudes de bestes cavalines, devoit estre mise hors la ville des le commencement du siège : mais n'ayant esté faict, après avoir consommé beaucoup de bien s'est entretenue quelque temps à manger le pampre des vignes et des feiieilles des arbres,
C6 Discours du Siège
desquelles choses on s'est aussi à la fin aydé à nourrir les
grands chevaux. Et cela deifaillant, plusieurs sont morts par
les rués, qui ont bien aydé à infecter Tair, pour n'estre
incontinent enterrez, et les autres ont esté à la fin jettez
dehors.
On s'est aussi aydé jusques à la fin, pour la nourriture des chevaulx des gensd'armes, de toutes sortes de 'grains, si bien qu'ils ont esté tousjours entretenuz tellement quellement , et faict service quand il en a esté besoing. Quand au vivre des hommes , le Magazin de farines estant failly, les moulins de la ville, qui estoyent en tout sept ou huict, ne mouloient gueres davantage de bled, qu'il en failloit pour le pain de Tamunition, et ne demoura qu'un moulin ou deux pour tous les citoyens, encores mal mesnagez par quelques-uns, qui par faveur ou force ou autre moyen, y faitcn«HM*A5 d!" s^y^^*> moudre le bled de ceux qui leur plaisoit. Voila la ^^ûr rt^d^Tà première crainte que le peuple eut de mourir de faim : mais /atre farines. ^^ ncccssité, invcntricc ct maistrcssc des arts, et ce grand aumosnier et libéral donneur d'esprit et d'entendement, le ventre , meit en avant incontinent et produisit diverses sortes et moyens de faire farines. Car les uns f cirent accoustrer des moulins à moustarde, qu'ils avoyent en leurs maisons, et s'en ayderent à mouldre du bled pour leur mesnage : les autres feirent faire des moulins à bras , les autres faisoyent couper et rondir de grandes pierres, et la pluspart des tombes des cimetières, et les ayants faict pier et accoustrer aux musniers, et mis quelques cercles autour, en faisoint des licts de moulin, et les accommodoyent si industrieusement à autres pierres, qu'ils s'en servoient fort bien. 11 y en avoit qui piloient le bled en des mortiers, ou le faisoyent bouillir
de Poicders. 67
avec du lard, affin que leur potage servist de pain et de pitance à leur famille:
O N fut sur le poinct de mettre hors la ville un tresgrand nombre de personnes inutiles , de tout sexe et aage , tant Deuberatum
. ^ ' de mettre let
habituez de tout temps en icelle , qu'estrangers et gens de f^'^J^ ^% village, qui s'y estoient retirez en si grand nombre, que *"'''' tout en regorgeoit, et la pluspart desquels ne demandoient qu'à sortir. Mais en ayant mis quelque nombre dehors par la porte de la Tranchée, dignes certes de commisération, pour leur eage, condition et misérable estât auquel ils estoient : Les ennemis qui vouloient par tous moyens affamer la ville, les ramenèrent battans jusques à la porte, les menaçans à tuer s'ils ne rentroient lesquelz ne sachants quelle élection ils dévoient faire , après avoir demeuré dehors quelques jours , à mourir de faim , furent à la fin remis et receuz au dedans, tous defaicts et élangouris de la longue faim qu'ils avoient endurée, et y ont esté tous nourris le mieux qu'on a peu jusques à la fin du siège : Enquoy Dieu a monstre miraculeusement sa providence , car encores que sur la fin du siège , durant le temps de quinze jours ou trois sepmaines, plusieurs ne mangeassent que chair d'Asnes , de Chevaux, et d'autres bestes, si est-ce que nul ne se plaignoit de ne pouvoir trouver à manger, ains enduroit patiemment le mieux qu'il pouvoit, chascim s'estant résolu de plustost mourir de faim, que de se rendre. Brief, il y a eu telle nécessité (combien qu'en aucunes bonnes maisons il y ait tousjours eu quelque peu de chair sallée) que les œufs ont vallu jusques à dix, douze, et 45. sols la pièce •• une cherté de vivres, poule 60. sols, quatre livres, et plus : les Chappons, un angelot, deux escuz et sur la fin 4. escuz : la livre de Beure ,
^9 Diteaurt du Siège
quarante , et 50. sols : les Poires, deux et trois sols : le boisseau de Febves et Pois, desquels on vivoit, mesmes es meilleures maisons les jours du Yendredy et Sabmedy (gardans plus religieusement que jamais, en tels jours, les constitutions de l'Eglise) cinquante ets oixante sols **. Toutes fois en telle pénurie de viandes friandes , personnes ne perdoit cœur, et ne s'ensoucioit aucunement, sinon pour les malades et blecez, ausquelz on reseiToit et bailloit on ce peu qu'on en avoit. La sauce de Socrates faisoit trouver bon tout ce qui se pouvoit manger, si bien que , grâces à Dieu, il n'y a point eu de famine, et eust on encor' peu tenir quelque temps, quand les ennemis levèrent le siège. Et si y avoit dedans la ville (comme je le sçay à la venté) trente deux ou trente trois mil bommes , et environ de quatre mil chevaux , en bons et en mauvais. J'ay veu user d'une singulière prudence à mesnager et distribuer les vivres qu'on y pouvoit avoir.
Cette opinion doncques que les ennemis avoient conceuë de nostre nécessité, leur donnoit grande espérance de bien tost avoir la ville sans difficulté, et dict on qu'Os estoient âeN^w^wM. entretenus en telle attente , par les Prognostications de Nostradamus le jeune, lequel en ses prédictions de ce mois d'Aoust, au quartier commençant ledix-huictiesme, disoit que les assiégez ne pourroient plus tenir, et que la négligence des grands leur toumeroit à confusion. Il vous souvient des propos que nous avons autres fois tenu ensemble de^tels^Prognostiqueurs, et de ceux qui y adjoustent foy : esquelz devis, les lieux de l'Escriture saincte, les Loix des Empereurs qui sont en nostre Gode, et les discours du Comte de la Mirandolle , et de Vives au deuxiesme de la
de Pûictiers. 69*
vérité Chrestienne, nous fournissoient assez d'argumentz, poar nous résoudre avec David, qui dit : Nm ambulavi in magnis, neqw m mirabilibus super me. Aucuns mesmes de la ville, devisans de ces Prognostiques remeitoient en avant que la nuict d'entre le Samedy et Dimanche du dixseptiesme de Juillet, que Monsieur le Comte du Lude commença à faire battre Niort, on avoit veu sur le (Quartier de S. Ladre , 6t du Chasteau, un fort grand signe de feu, tout tel que s'il fust sorty de plusieurs gros Canons, estant meslé de grosses fumées, et divisé en plusieurs partz longues comme chevrons, et toutes ensemble, ayants la forme deseOlons d'un champ labouré : et que cela par deux fois estoit apparu, et avoit duré assez long-temps. Hz disoient que deslots le Ciel nous donnoit advertissement de noz malheurs. Car Dieu ne laisse jamais les meschansetez d'un peuple impunies :
Mais iKvaia ia vmlU en cent mille Pre$aget , „ .
^^ Ronsard en
Le Ciel nous fait certains de nos futurs domtna§es, ^n Poëstne de la
paix.
Et ainsi entre craincte et espérance , plusieurs estoient agitez et passionnez, incertains de Tadvenir, comme sont presque tousjours les misérables mortels.
La ville ce pendant (ensuyvant Judich) ne mettoit point de termes à Dieu , et ne bomoit sa puissance , et vivoit-on en bonne espérance d'eschapper de ce danger. Il tonna ces jours là, et pleut qui recréa les nostres, pour l'augmentation des eaux, qui nous servoient d'un tel boulevert, et mieux (comme reprochoient les ennemiz à noz soldats) que nostre vin, duquel les nostres disoyent en leur respondant , qu'ils avoyent plus grande abondance qu'eux.
70 Discours du Siège
Le Vcndredy dixûeuûsme dudict mois, leurs munitions estans arrivées ils reconunencerent à renouveller batterie au mesme pré l'Abbesse *. et affin que Feau ne les empeschast, ils s'adviserent de venir par sur leur pont jusques au pied de la muraille (ce qu'ils faisoient sans danger^ ayants abbatu tous les flancs) et par une forme de sappe, ils feirent des troux par lesquels l'eau s'en retoumoit en la grande rivière, et se diminuoit bien fort, encores qu'il en demeura tousjours dedans le pré. Et ce jour là fut publié par la ville que tous ceux de la prétendue Religion, de quelque estât, qualité et condition et sexe qu'ils feussent, se trouvassent environ midy aux cloistres des Gordeliers. Ils pensoient que c'estoit pour leur faire quelque grand mal (car on disoit que c'estoit pour les mettre dehors) mais on les advertit seulement de se contenir sans favoriser en sorte quelconque les ennemis et de ne s'émouvoir **. Seconde brèche Lc Samcdy vingticsmc dudict mois , ils continuèrent à faire
faicte au pré J o
rabbei»e. j Quer leur artillerie contre les murailles dudict pré l'Abbesse , et y feirent nouvelle brèche. Les nostres se preparoient pour soustenir l'assaut, lequel ne fut point donné tout ce jour, fors que sur le soir les ennemis envoyèrent quelques-^uns recognoistre les brèches, lesquels voyants que les nostres les gardoient un peu négligemment, entrèrent jusques à quinze ou seize dedans le pré. Il y avoit au haut de la Tour de l'horloge ** (de laquelle on descouvre de toutes parts ce qui approche de la ville, pour estrefort haute, et au plus haut lieu de la ville) et semblablement au clocher de S. Pierre •' , Eglise Cathédrale de cette ville , tousjours quelques-uns en sentinelle, qui avoient charge de sonner l'alarme par tocquesain, quand ils verroient les ennemis.
de Poietiert. 71
Du se préparer, ou descendre et venir à Tassaut. Et durant tout le siège, ny horloge, ny cloche a sonné, pour oster tous moyens qa'on a peu ans aguets secrets des ennemis , et aux partisantz qu'ilz pouvoient à Fadventure avoir au dedans, de leur donner quelques assignations à certaines heures y pour exécuter quelque trahison ou surprinse *'. Les sentinelles qui estoient tousjours à Teschauguette **, advisans ceux qui entroient ainsi dedans le pré , ne faillirent Aianueaupre à sonner Talanne, où tout le monde se trouva promptement en bon équipage, et en telle diligence et ordre, qu'incontinent chascun allant à son quartier toute la muraOle fut bien garnie et bordée d'hommes, et les autres destinez pour combatre à la brèche , en peu d'heure à coups d'artillerie et d'harquebuzades , feirent retirer les ennemis , desquels la pluspart de ceux qui estoient entrez demeurèrent sur la place. On regardoit ce pendant par quel moyen on arreste- pJH^l^p^t roit et feroit on revenir l'eau qui s'écouloit par les troux ^^ **^Î!^«r qu'flz avoient faictz au pied de la muraille, et nous affoiblis- iTnvi^^* soit fort. On se soubvint d'avoir observé soubz les arches du pont de Rocheretul (sonz lequel toute la rivière estant r'assemblée^ va passer assez loing après avoir laissé les prez ) des vestiges d'écluses et pâlies qui y avoient autres fois esté mises, et des fondements de murailles qui y avoient esté faictes pour fermer ces arches , par lesquelles la rivière passe, afin d'arrester parce moyen le cours de l'eau, et la faire regorger et restagner à mont son canal. 11 y avoit plus d'un an qu'on avoit proposé la construction de ces pâlies , avoit on mesmes monstre et déclaré cet advis à Monsieur le Mareschal de Vieilleville *•* estant en cette ville, et à d'autres Seigneurs. Plusieurs refroidissoient cette entreprise, aile-
72 Discours du Siège
guans les inconveniens et iucominoditez , tant en la longueur de Touvrage, qu'à recouvrer le nombre des ouvriers qui y estoit requis. Et sur tout se remonstroit que Tabondance des eaux venans d'enhaut , on empescheroit Tasdette de ces pâlies, ou faisant pis emporteroit tout le pont. Nonobstant toutes ces remonstrances, suivant la raison qui dict, que pour la doubte et craincte d'un inconvénient advenir, il ne faut différer à faire un œuvre, duquel on voit à Toeil le profict estre présent. Les pâlies qui avoient esté commaicéesà mettre à ses arches, contre Fadvis de Fingenieur Sarrasson, au paravant le siège, furent avec admirable diligence achevées et haussées , si bien qu'elles arresterent toute Teau de la rivière : laquelle remontant contre-mont, et desbordant de sonlict et canal noz assaillans furent tous esbahis que ce que la grande rivière avoit receu de nostre ruisseau par les travaux de leurs sappes , se rendoit au quadruple par les mesmes troux et autres endroicts, si qu'en peu de temps le pré fut plus couvert d'eau qu'il n'avoit oncques esté, et comme si c'eust esté un grand estang, de sorte qu'il n'y avoit lieu depuis la muraille jusques au haut du pré, ou il n'y eust tant d'eau , qu'au moins profond endroict, un homme y eust esté jusques à la ceinture. Geste invention recula les ennemis loing de l'espérance qu'ils avoient de nous tenir desja pour la conmiodité de leurs brèches , et se fascherent tant de voir ceste petite mer soudainement là surgie, et sur laquelle noz soldats leur reprochoient que l'Admirauté n' avoit point de pouvoir "*, que pour nous en priver, ils dressèrent quelques pièces d'artillerie contre ces pâlies (comme ils avoyent desja faict tirer, contre le commencement qu'ils y avoient advisé, se defûans qu'on les parachevroit pour ceste fin qui en est
de Poietiers. 73
ensuy vie ) et après y avoir tiré quelques coups , les percèrent, tant que Teau s'escouloit , et nosire pré s'en retoumoit à sec, qui n'y eust trouvé remède. Lequel fut, que la ûuict on rem- ^Jl^^ J^^ plit derriare les pdles pour fermer ses arches de tout ce qu'il ^^^ÎJ '"*/«? fut possible, comme de planches qu'on feist coudre à force pJSÎ/''^''^* ^ grands clous contre les troux qu'ils avoyent faits , die fiants , de pierres et de terre : et attacha-on audevant des pâlies , de grosses balles de laine en suspend jusques à l'eau, de manière que les coups donnans contre, n'avoyent autre effect que de faire danser les balles ainsi pendues. Tout cela arresta mieux l'eau qu'auparavant, et leur osla presque toute l'espérance de nous pouvoir priver de nostre marée par artillerie.
La nuict d'entre le Sabmedy et Dimanche 24 . d' Aoust , ils ne cessèrent de tirer harquebuzades , et avec grandes contumelies de paroles contre les Princes et Seigneurs Catholiques, dire une infinité d'injures aux nostres. Ils faisoient tel bruict et tintamarre, affin que les nostres qui estoient en garde entre le pont à Joubert et S. Gyprian n'entendissent comme ils dressoient un pont sur le Glain , au droict du faux-bourg de S. Somin, pour passer au pré l'Ëvesqne, qui est au droict des Temples de saincte Radegonde *^* et de S. Sulpicien *^*, quasi au milieu du chemin qui est entre lesdits deux ponts. Ils avoient faict ce pont fort artificielle- Deux pmtt
dressez par les
ment d'aiz et planchons de bois, de cleiz, de pipes , de terre, ennemis sur la
'^ ^ r r > rivière au droict
et le tout bien lié à force de gros doux, cables et cordages. ^ ^ faux-bourg
^^ ' ^ de s. Somin.
Il n'estoit si fort ne si solide que celuy dû pré l'Abbesse , mais assez large pour passer neuf ou dix honunes de front. Ils en feirent encores un autre de semblable artifice , qui ne peut estre si tost dressé, mais peu de jours après fut mis à vingt ou trente pas de l'autre sur la mesme rivière. Ils
74 Discourt du Siège
dressèrent des deux costez du premier tout joignant k rivière, grand nombre de gabions, et mesmement par dessus lesdits ponts, ils en passèrent quelques-uns qu'Os dressèrent dedans le pré , afiin de pouvoir nuire à couvert, et se sauver des coups que les nostres leur tiroient incessanunent de dessus la muraille : entre laquelle et les ponts et gabions , n'y avoit que celle moindre partie de la rivière , que j'ay dict cy dessus, couler tout contre la muraille, et le pré large en cet endroict de quatre vingt ou cent pas , et après l'autre plus grosse partie de la rivière sur laquelle estoient lesdits ponts audroict dudit faux-bourg de S. Sornin.
Le Dimanche au matin, il vint de la part du Roy, deux messagers en habits de Reistres, et comme j'ay entendu Allemands de nation, pour le moins un, qui ayant esté nourry chez monsieur de Guise, luy feit tout le service qu'il peut. En cest habit, et avecq moyens de langage et façons Allemandes, il avoit passé et repassé (comme il a fait depuis encores quelquefois) par le Camp des ennemis, et sans estre descouvert , allé et venu jusques au Roy. Il apporta lettres à monsieur de Guise, par lesquelles le Roy l'asseuroit d'envoyer secours pour faire lever le siège sur la fin du mois, ou bien tost après, et que ce pendant on tint le mieux qu'on pourroit , et comme mondict sieur de Guise avoit si bien commencé. On eust bien voulu trouver moyen de rompre les ponts qu'avoient dressé les ennemis, conmie l'on avoit faict celuy qu'ils avoient faict premièrement contre le pré l'Abbesse : Et de fait on y tira quelques coups d'artillerie, mais ce fut sans aucun effect.
Entreprise Uu bclistre sur le soir dist qu'il sçavoit bien nager , et
pour rompre ^« . , ,, « , . , , .^
pojus des enne- se teuir soubs 1 cau tort long-temps, et que si on luy vouloit
de Poieiiers, 76
donner quelque argent qu'il se feroit descendre dedans le pré, et s'iroit mettre dedans la rivière, en laquelle estant venu soubs Teau jusques aux ponts , il romproit facilement tous les cordages, et quelques bois qui tenoient ses ponts. On luy promist ce qu'il demandoit, et lui bailla^on deux grands cousteaux fort bien affilez et aiguisez : et entre neuf et dix heures, tandis que nos soldats faisoient une grande scoupeterie contre les gabions et Corps de garde des ennemis qui estoient près leurs ponts , on le descendit pour renvoyer exécuter son entreprise : mais estant dedans le pré, et ayant passé Feau, qui est contre la muraille, se voyant descouvert, incontinent s'en courut vers les ponts , et cria aux ennemis qu'ils ne luy tirassent, et qu'ils s'en alloit à eux, leur porter des nouvelles de la ville. Mais estant pris et interrogé pourquoyilestoitallélàencet équipage, leui* en dist la vérité. Qui fut cause que luy ayants fait son procez (qu'on à veu despuis ) le feirent pendre et estrangler.
Le Lundy 22. dudit mois, ils amenèrent une partie de leur artillerie en ce faux-bourg de S. Somin , près lesdits ponts, et commencèrent à battre de ce lieu la muraille qui est au devant, et au droict des Temples que j'ay dict. Ils abbatirent ce jour là les deffences de la muraOle, au^ quel lieu Puzé , Chanoine honneste et gaillard, de nostre Dame la grand' que vous cognoissiez, eut une cuisse emportée d'un coup de canon , dont il mourut fort Chrestiennement environ une heure ou deux après. Les ennemis ne pouvoient encores laisser leurs batteries du pré l'Abbesse, jaçoit qu'ils veissent tant d'eau dedans, et avoient si bonne espérance d'entrer par là, pour le grand moyen qu'ils avoient d'empescher qu'on approchast *^* des brèches pour
76 Discourt du Siège
les repousser, que le Mardy ils nous battirent encores par ce pré, nonobstant qu'ils tirassent aussi du lieu ou estoient leurs ponts. II failloit donner ordre que toutes ces brécbes, et tant de lieux de batteries fussent bien gardez et defTenduz (car celle du pont à Joubert estoit encore ta aussi, jaçoit qu'elle fust reparée ). Ce qu'on faisoit soigneusement : et sur l'apresdinée quelques - uns des nostres feirent une petite saillie sur les ennemis , où le sieur de Brianson trouva occasion de parler quelque peu avec le sieur d'Acier *^* le jeune, l'un des principaux Gentils - hommes et chefK de l'armée ennemye, et luy dire, pour la familiarité qu'ils avoyent autresfois eue ensemble, qu'il estoit fort desplaisant de quoy il estoit là : et qu'aussi bien à la fltt tout basteroit mal pour eux, et qu'il ne failloit pas qu'ils s'attendissent de jamais prendre la ville , et tout plain d'autres honnestes propos.
Mort du sieur Estaut rentré au dedans , il voulut aller voir les brèches
de Brianson.
du pré l'Abbesse, ou les ennemis tiroyent incessamment , affin de voir comment tout s'y portoit. Et comme il y ordonnoit et commandoit quelque chose , un boulet vmt qui lui emporta la teste, et la meist en tant de pièces qu'on n'en sceut après rien trouver. G'estoit un Gentil-homme autant accomply et vaillant qu'il estoit possible de voir : il avoit tant de fois donné tesmoignage de sa vertu, et mesmes près de sainct Denis lors que (peu après qu'on essaya à donner au Roy, entre Meaux et Paris, eschec et mat ) les camps y estoient , que tous ceux qui le cognoissent , et en avoyent ouy parler, en faisoyent une merveilleuse estime. On ne voyoit point en luy ce grand nombre de vices et meschansetez, desquelles plusieurs font aujourd'huy estât, et presque
(U PoioHers. 77
l^estiment veitu : car les blaspbesmes, luxures , violanees , excès, orgueil, insolence, ambition, ignorance de bonne doctrine, mespris de pieté , justice , et des autres bommes, estoyent autant esloignées de luy et les abborroit aussi fort, que les vertus contraires à tais vices en estoyent près , et que ceux desquels la raison est supplantée embrassent toutes telles pestes d'hommes et de republieques. 11 fut tant r^etté de toutes sortes de personnes, que je serois trop long à rom Tescrire.
Ce mesme jour ( certes malencontreux pour nous ) le sieur ^ort du sieur d'Aimoux, voulant chasser les ennemis d'une mesdiante Tour qu'ils oecupoient près les brèches dudict pré F Abbesse , et pour donner courage à ses soldats , y allant luy mesmes, quelque danger qui s'y presentast comme il estoit un des plus vaUlans Capitaines du monde , reoeu en son casquet un coup de mousquetade, lequel luy ayant enfoncé quelque peu l'os de la teste, fut quelques jours ai»res par l'advis des Chirurgiens trépané , dont à la fin il est mort, avec un incredible regret de tous les gens de guerre et bons serviteurs de Dieu et du Roy, pour la grande expérience en l'art militaire , auctorité et prudence à commander, et plusieurs rares vertus qui estoyent en luy. 11 fut accompaigné en cest infortune du sieur de Prunay, l'un des Capitaines du feu sieur de Brissac, lequel plain de pieté, n'ayant au cœur que son Dieu et s<m ta^p^^f*' Roy , estant avec ses soldats tresdiligent à garder et def fendre les brèches , quelque gresle de plomb, et tonnerre d'artillerie qui y peust estre , eut la jambe senestre percée d'un coup d'harquebuze , dont sept ou huict jours après il mourut. 11 estoit de la noble famille de Billy, et maison de Prunay : maison en plusieurs choses recommendable , et en
78 Diêeourê du Siège
(;ela mesmes , que le frère aisné de ce vaillant Capitaine , Chevalier de rordre, et Capitaine d'une compagnie d'hommes d'amie&, Iny avoit monstre à la journée d'entre larnac et Chasteauneuf (où il fut prins par les ennemis, poursuivant après la mort et deffaite du feu Prince de Condé , la victoire sur eux , et depuis par sang froid , comme Ton a rapporté , tué) qu'il ne failloit espargner sa propre vie, pour le service de Dieu et du Roy, et deux autres aussi ses frères, qui mour rurent en combatant vaillamment à la journée de Dreux : Heureuse encores d'avoir outre ces braves Capitaines , les sieurs de Sainct Michel en l'air, de S. Vincent de Laon , et un autre leurs frères *®*, tant recommandez pour leur saincte vie, accompagnée d'une recognoissance de toute exquise literature , de laquelle peu et presque nuls de leur profession approchent pour le jourd'huy, comme leur vie et actions, et leurs saincts et doctes escrits ne laissent douter à personne. J'ay escrit quelques vers Latins desdicts sieurs Capitaines , lesquels , encores qu'ils ne ressente aucun enthousiasme , et qu'ils soient faicts sans grande faveur des Muses, si les vous envoiray-je, s'il plaist à Dieu, à la première commodité que j'en auray.
Le sieur de la Roussiere '*', que cognoissez. Gentilhomme vaillant , Chevalier de l'ordre , et Guidon de la compagnie de monsieur le Comte du Lude, se trouvant aux lieux où les gens de bien se monstrent pour y faire son devoir, fut blessé de l'esclat d'un chevron , rompu d'un coup d'artillerie , au costé, mais (grâces à Dieu) on a bonne espe- Petit fort au ^^nce de sa guerison. En ce pré l'Abbesse quelques Capitaines %ict par . ift avoient fait un petit fort , dont ils tiroient sans cesse les
(usinez.
ennemis , et avoient réciproquement besoin de se couvrir,
de Poietiert, 79
ce qu'ils faisoient yaillamment et très-bien. Les affaires de ce costé ayaus ainsi succédé, et voyans les ennemis que c'estoit perdre temps de s'amuser là davantage, ils assemblèrent toute leur artillerie aux gabions et ponts qu'ils ayoient dressez à S. Sornin , fors deux ou trois pièces moyennes qu'ils meirent des deux costez sur les coustaux , pour tirer en flanc deyers le pont à Joubert, et sainct Gyprian, etempescher qu'on vint à la muraille, derrière laquelle ils yoyoientet tiroient aisément tous ceux de dedans la ville qui en approchoient.
Le Mercredy matin 24. dudictmois, feste de S. Barthe- ^JJJ^**^*^^ lemy, ils commencèrent de bonne heure à canonner et battre T^'sâiJ^ê^R^ de ce lieu là avec vingt et deux pièces , desquelles il y avoit piden^ unze gros canons , et le surplus longues coulevrines bastardes, et toute la journée jusques au soir sans aucune intermission ils tirèrent d'une telle furie , que toute la ville en trembloit. 11 sembloit qu'ils vouloient ce jour là tout foudroyer par une si brave et furieuse batterie. Car ils n'avoyent point encores tempesté de la façon, et disoit-on que c'estoit leur dernier effort, duquel si on se pouvoit sauver, il ne faudroit plus avoir de craincte. Ils feirent telle »uict cens
* coups de Oman
diligence , qu'ils tirèrent environ huict cens coups de canon *{j;*^^ .^^ ^^^^
ce jour là, tant qu'il y avoit beaucoup de gens de guerre •^***"*-
qui disoient, que pourle nombre d'artillerie qu'ils avoyent ,
il n'estoit possible de battre plus furieusement. On s'attendoit
d'avoir l'assaut sur les deux ou trois heures après midy,
que la brèche pourroit estre fort grande et raisonnable. Et de
faict des environ une heure après midy , elle fut telle , que
plus de cent pas de long , un homme à cheval armé de toutes
pièces y eust entré sans difficulté , et parce environ ceste
80 Discours du Siège
heure , ils se mirent en ordre et bataille au dessus des deux coustaux dudict faulx -bourg et derrière le long d'une muraille , qui va depuis sainct Gyprian jusques au fanlx-bourg. Ils s'estoyent tous habillez de leurs robes d'innocence conmie auxautresfois, etvoyoit-on comment les Capitaines et chefz couroient des uns aux autres par les escadrons , e^ par les rangs , les admonestant et encourageant de biea faire. Ils vouloient en mesme instant donner aussi l'assaut par le pré l'Abbesse, et pont à Joubert, par lesquels nonobstant Teau, ils speroient aussi bien entrer que par aucun autre lieu , et partant avoient aussi de ce costé là autre partie de leurs gens , tous préparez pour venir souper ca yille, ainsi qu'ils crioyent aux nostres^ qu'on leur apprestast. Us tiroient de toutes les parts qu'ils pouToient, et principallement en ces lieux par lesquels ils vouloient venir à l'assaut.
Devoir et mi- Le pauvrc peuple de la ville n'avoit jamais ouy tel tongenee « j»««j» . ^^^^ ^ ^^ toutcsfois uc ccssoit dc porter licts , fagots , pii^ies^ et autres choses pour jetter en ceste grande brèche, qui avoit esté faicte ce jour là. Aucune sorte de devoir n'estoit oubliée, sans qu'on s'effroyast pour la mort de son compaignoii. On ne voyoit personne despourveu de courage, et avoir faute, selon les occurrences, de provision d'esprit. On voioit emporter d'un coup de canon , trois , quatre et cinq bons et vaillants soldats et beaucoup de pauvres gens de la ville , maneuvres et autres qui estoient à reparer incessanmient, estoient tuez : et les Seigneurs y estants couverts de sang des morts, toutesfois n'en bougeoient pour soliciter on chacun à faire son devoir. C'est chose certaine qu'entre l«s jambes des sieurs du Lude, et de Ruffcc plusieurs estoient
de Poictiers. 8t
tuez , de sorte que tous leurs habillemens estoient teincts de sang, et neantmoins n'abandonnèrent jamais la brèche, ains se presentoient dessus , monstrans aux ennemis qu'ils avoient bonne envie de les recevoir au combat. Le seigneur Paule Sforce, frère du Comte de S. Fleur, sage et grand Capitaine, y eut le visage, chapeau, et vestement tous couverts de la cervelle d'un pauvre soldat , et nullement esmeu de cela, y demeura tousjours : mais le lendemain il s'en alla en l'Eglise nostre Dame faire ses prières , et s'y faire représenter, y laissans les vestements qu'il avoit vestus lors du coup de canon. Quand on veit la contenance des en- ^"*""'' *^'**^' nemis , on sonna l'Horloge pour signifier l'assaut , et messeigneurs de Guise , et du Lude ayant faict commandement que chacun allast à la muraille à son quartier, prindrent chascun une des brèches à deffendre. L'un celle du prè l'Abbesse, et tout ce costè là, et l'autre celle qui estoit faite ce jour entre Ste. fiadegonde et S. Sulpicien, toutes deux grandes et difficUes à deffendre. Chacun desdicts Seigneurs estoit accompagné d'un bon nombre de Chevaliers, Seigneurs , Gentils-hommes et Soldats, tous lesquels d'un cœur gay et hardy, alloient au devant de l'ennemy, l'appellant au combat, et prians Dieu qu'il voulust venir essayer à faire son entrée. Chacun desdicts Seigneurs encouragea les siens ^ fêJ^fs^^t de bien faire, leur remonstrans que c'estoit ce jour qu'ils praH^u^u^t^devoient faire cognoistre combien ils estoient bons serviteurs JS?. ^^ ^*"" de Dieu et du Roy, et que s'ils repoussoient leurs ennemis , ils anroient préservé la ville et tout le pays de ce grand danger, et faict si grand service qu'ils seroient pleins de gloire et d'honneur, et redoutables aux ennemis, plus que jamais aucuns de leur profession ne furent.
S2 Discours du Siège
Les italiens sestaas préparez pour aller à l'assaut, et au combat , s'assemblèrent tous , et leur fut faicte une remous trance par un de leurs Ghefz, qui leur denumda s'ils n'estoient pas délibérez de monstrer ce jour là , ce qu'ils avoient promis faire en toute cette guerre, d'employer leur vie à la deffense de la Religion Ghrestienne, du Sainct siège Apostolic, et du tres-Ghrestien Roy de France, Et que leur serment estoit d'exposer pour cet effect, leur vie : S'ils ne cognoissoient pas le Roy de France entre tous les Princes Ghrestiens estre le plus travaillé pour l'Eglise de Dieu, et conservation d'icelle, dans laquelle consiste le salut et la remission des péchez, et hors n'y a que mort et condeomation : S'ils ne sçavoient pas bien que cette couronne et estât, n'avoit jamais esté possédé, depuis que les François sont Ghrestiens, par aucun Roy hérétique : Et que ce tiitre si Auguste, de Très Ghrestien, avoit esté acquis par les prédécesseurs de nostre Roy, pour avoir tousjours combatu pour la Ghrestienté contre les infidèles, et maintenu l'Eglise Gatholique et Romaine par sus tous les autres? s'ils ne vouloient pas donc se comporter en cette guerre, non comme estrangers et Italiens, mais comme bons et vrais Ghrestiens, et non comme appelez et adoptez eu ce Royaume, mais 50nneRf et <:». conmie vrais et naturels François? Tous à l'instant lais- /SÎT*** '*" serent leurs gantelets , et tenant la main haute, d'une voix, respondirent et jurèrent qu'oiiy. Et les uns ajures les autres meirent les mains sur l'Image dç la Groix , en faisant protestation et serment de mourir plustost que de faillir eu rien à leur devoir. Et devant que partir, et s'aller mettre où l'on les vouloit ranger, se meirent tous à genoux dedans l'Eglise de Saincte Radegonde , se voiians et recommandans à
de Poictiers. 83
Dieu, avec sainctes prières et humbles submissions , accompagnées de telles démonstrations d'hommes, se preparans à bien combattre, et à la mort, si elle advenoit, que les spectateurs ne pouvoient se contenir qu'il ne leur tombast de grosses larmes des yeux , voyans la dévotion de ce peuple estranger, qui estoit venu secourir la France en ses plus grandes affaires, et s'exposer à la mort pour la défense d'une ville, où ils n'avoient autre gage, que le service de Dieu et du Roy, qui les y deust convier. Telles protestations et dévotions devroient bien vifvement toucher le cœur des naturels François, pour les divertir de leurs ambitieuses entreprises et conspirations turbulentes contre cet estât, estants nez de père en fils , ou habituez , soubz cette ancienne, légitime, et héréditaire Monarchie, et Principauté, et se souvenir du premier office que les hommes (après celuy qu'il faut rendre à Dieu) doivent à leur pays.
Il fut mandé par lesdits seigneurs de Guise et du Lude (qui firent aussi de belles exhortations et remonstrances à ceux qui estoient avec eux , desquelles je ne sçay pas le subject ) au sieur Lieutenant de La Haye, qu'il choisist des six com~ paignies de la ville jusques a cent des meilleurs harquebuziers, et qu'il les menast comme leur chef, à la brèche : €e qui fut aussi tost exécuté : car les ayant demandez aux Capitaines desdictes compaignies, ils s'en vindrent à sa maison eonduicts par les Lieutenants ou Sergens de leurs compaignies, excepté ceux du sieur de Nouzieres, qu'il amena luymesmes, pour s'aller exposer au mesme danger avec eux. Ledit sieur Lieutenant avoit avec luy environ vingt hommes, Fait et re-
manttranee du
tant de sa maison, que de Fontenay, et autres lieux de ce S^S^^î» pays, qui estoient bien armez de bons corps de cuirasse, et p^toî"*"*'^'"'*
84 Discourt du Siège
piests de i'accompaigner avec les cens harquebuziers à la brèche. Et pource qu'on a opinion que gens de ville ne sont pas si asseurez aux dangers que les autres, qui ne font autre mestier, il leur remonstra que c'estoit qu'un assaut, et qu'on y estoit ordinairement au sang jusques aux genoux, et qu'il ne failloit reculer ou perdre cœur pour voir son compaignon, ou maistre tué devant soy, ains que marchant par dessus , il failloit tousjours faire teste à l'ennemy. Que s'il y en avoit quelques-uns lesquels pour ne s'estre jamais trouvez en tel carnage, avoient quelque deffiance d'eux-mesmes, qu'ils s'en allassent autre part sur la muraille, où ils ne seroyent inutiles , et qu'on ne leur en sçauroit point de malgré , parce que tout le monde ne peut pas avoir le cœur aussi sfsseuré les uns que les autres.
Il n'y en eut pas un qui ne dist qu'il y mourroit plustost que telle lascheté luy advint. Adoncques ils n'eurent faute d'advertissemens, tant dudict sieur Lieutenant que d'autres qui estoient présents : conune en cette guerre il n'estoit pas question de combattre pour un petit village de Picardie ou d'Italie, esquels ils n'avoient rien, où neantmoins autres-fois tant de vaillants hommes de ce Royaume estoient morts : mais qu'on combattoit icy pour l'Eglise de Dieu, pour le service du Roy, pour sa ville et patrie, où estoient en danger leurs femmes, enfans, parens et amis. Que ce seroit une pitoyable désolation si les ennemis (lesquels tout le monde disoit avoir juré de mettre tout au fil de l'espée s'ils entroient) venoientà tuer tant de pauvres gens d'Eglise, vieux et innocens en leur endroit, qui estoient tant de cette ville, que de tout le plat pays accouruz icy, comme en un lieu de sauvegarde et franchise, pour éviter l'orage et la
de Poictiert, S5
fureur des Hérétiques, qui les massacroient par tout où ils les pouvoient attraper, comme Ton sçavoit. Que ce seroit chose misérable de voir brusler et abattre tant de beaux Temples , que la pieté et dévotion des premiers Ghrestiens avoient fait bastir en cette ville. Que tant de rançons, pillages, et violences se feroient, que Ton ne les sçauroit imaginer, et que s'il arrivoit que la ville fust prise , ceux qui eschapperoient seroient aussi bien en continuelles guerres, alarmes et frayeurs , parce que Tarmée du Roy bien tost après la viendroit assiéger et la reprendroit. Et partant que le seul moyen d'éviter tous ces malheurs , estoit de s'aller vail- . lamment opposer aux ennemis sans crainte de mort , laquelle encores qu'elle n'advienne ce jourd'huy, si vient-elle à la (in nous prendre tous. Et advenant en ce cas, nous sera (pourveu que nous y allions bien préparez] comme un sainct martyre envers^Dieu, et une vie immortelle en ce monde mortel, pour la mémoire qu'en conserveront à jamais les bons Ghrestiens. Qu'il failloit doncques que chacun s'esvertuast de bien faire, et parce que les guerres se font avec les armes des soldats , et avec le conseil des Capitaines , que chascun eust à obeyr aux commandemens des Seigneurs et Capitaines qui sçavoient mieux comme il failloit faire, et lesquels tous les premiers se presentoient aux dangers. Car comme pour le soustien du corps, ce n'est assez que la teste face son devoir , si les autres membres ne font pareillement leurs offices : Aussi n'estoit assez que monsieur de Guise, monsieur du Lude et les autres feissent ce que peut faire un bon chef d'armée, si tous n'y aydoient à leur pouvoir , et la vertu qui doit estre es ministres ne les secondoit : que quant à luy il marcheroit le premier , et leur monstreioit
86 Discoure du Siège
le chemin de faire leur devoir. Et que s'il arrivoit ( comme il failloit espérer ) que les ennemis . s'en allassent avec leur honte, il faudroit faire faire processions publiques, avec telles solennitez et cérémonies qu'on n'ayoit de longnJS^au^éTpoû:- tcmps veûcs. Car tout ainsi que le lendemain de Pasques !£p«9»esfp^r par chascun an, on en faict une en commémoration de la
ta levée du siège ,, ..^^ j»*. .. ..
des Anglais. levéc et retraicte du Camp des Anglois , qui avoient assiégé Poictiers, aussi en faudroit-il faire autant de ce faict icy, ne doutant que tous les Saincts , et ceux là principalement qui y ont encores de belles Eglises édifiées en Tbonneur de Dieu et mémoire d'eux, ne priassent maintenant nostre Seigneur pour le salut de la ville. Apres que tous furent prests, et que telles remonstranc^s furent faictes et plusieurs propos tenus entre les uns et les autres, pour s'entr'exciter, ils s'en allèrent suivans ledit Lieutenant au lieu où pleut à messieurs de Guise et du Lude les placer, et arrester pour combattre ••*.
iM dames se Ce pcudaut mcs dames du Lude '®', de Ruffec *'^ , des
retirent au
chasteau. Arpcutis *", de Boisseguin et autres "", accompagnées de grand nombre de Damoisselles , s'estoient retirées dedans le Chasteau, pour estre là plus loin du tumulte et danger, et vacquer plus aisément à prier Dieu, comme elles feirent avec leur compaignie jusqu'au soir, en attendant Fissuë de ceste journée.
La compagnie des Reistres qui estoient dedans la ville pour le Roy, venuz avec monsieur de Guise et monsieur de Montpezac conduicts par un ou deux Gentils-hommes François, alloient en bon équipage par toute la ville, pour cercher ceux qui à l'assaut eussent peu faire la canne, et les envoyer à la brèche , comme ils feirent de quelques-uns
de Poittieri, 87
qa^ils trouvèrent es Eglises , es clochers et ailleurs : £t pour empescher qpidqae tumulte, si d'aventure il s'y en eslevoit , et pour estre prest à secourir ceux qui en auroyent besoing. Les choses estant ainsi prestes , Monsieur de Guise et monsieur le Marquis son frère, avec une bonne trouppe de vaillants hommes, gardoyent toutes les brèches du pré rAbbesse, et du pont à Joubert (car les ^nemis pouvoient venir à Tassant en tous ces lieux) et à la grande brèche ordre mu à
la de/ence de la
faicte ce jour, estoit monsieur le Comte du Lude qui tenoit grande brèche
des. Radegonde
le meillien dlcelle : Le sieur de Ruffec , la main droicte et «^ p»** rsvesque,
avec eux le sieur delaMothe Messemin '*', et quelques
G^tils-hommes du sieur Marquis de Boisy ***, le sieur de
Bayers ^" avec ce qu'il avoit de la compaignie du sieur de
Ponts **''. A la main gauche, estoit le sieur de Montpezae, avec
les Gentils-hommes de quelques compaignies qui estoyent
venus avec luy. Ce seroit trop failly d'obmettre le sieur de
Morthemar , le sieur d'Argence du pays d'Angoulmois , le
sieur de Femaques *", du pays de Normandie, tres-vail-
lants et asseurez en ceste deffence, comme en toutes leurs
autres actions.
Les ennemis qui de dessus les coustaux voyoient presque tout ce qui se faîsoiten la ville, appercevans telles contenances d'hommes asseurez, n'osèrent venir à l'assaut par /^tennemune
* viennent a l'as-
aucune part , et si quelques-uns disoyent qu'on voyoit bien '^"^' comment ils n'y pouvoient faire venir leurs soldats , encores que par toutes voyes, et mesmes à grands coups de baston, ils les y contraignissent , ce que je ne voudrois asseurer pour ne l'avoir veu. 11 y en eut un "• lequel suy vi de dix ou douze accourut avec sa rondache par dessus un de leurs ponts
88 Discoure du Siège
dedans le pré l'Cvesque, et vinl jusques près de ce peiit bras de rivière qui jonche la muraille , pour recognoistre la brèche. On les salua de si grand nombre de ballottes , qu'ils ne s'en retournèrent pas tous : toutesfois que celuy qui estoit venu devant , et deux ou trois autres se sauvèrent, et ainsi que quelques-uns qu'on a prins depuis ont asseuré, rapporta aux chefz de leur camp que la brèche n'estoit raisonnable , tant parce que contre leur espérance , toutes les ruynes et briz de la muraille estoyent tombées par dedans la ville, et n'avoyent point comblé n'y emply (comme ils pensoient qu'il se feroit ) la rivière qui est au pied , que pour ce que ceux de dedans avoyent faict de grandes tranchées et traverses, qui nuiroyent merveilleusement auxassaillans, et qu'on avoit préparé grande quantité d'artiffices de feu et autres artz, qu'ils n'eussent aisément évitez. Ce qu'il failloit faire premier que venir aux mains, où estans encores eussent ils trouvé la meslée bien chaude. Chose fascheuse aux ennemis pour avoir voulu monstrer ce jour là ce qu'ils pouvoient, et faict despence de munitions assez grande , et feussent-ils Roys. Ces mesmes prisonniers adjoustoient que celuy qui estoit venu si bravement recognoistre la brèche , estoit un vaillant soldat de leur Camp, qui ayant esté condamné à estre pendu pour quelque homicide qu'il y avoit faict, fut délivré de telle mort, à ceste condition qu'il feroit , ce qu'il feist fort bien et vaillanunent.
Les Soldats du Capitaine Jean Regnault, qui estoyent sur le pont sainct Cyprian en tirèrent et tuèrent qudquesuns , qui venoyent vers eux par dedans le pré et entre autres un qui portoit mine de Capitaine, lequel estant demeuré
de Poictiers, 89
mort dedans le pré, ils descendli'ent de dessus le pont , et luy allèrent mettre une corde au col , et l'attirèrent à eux , à la venë de tous les ennemis.
Monsieur de Guise qui tout le jour avoit esté à ces brèches du pré, après y avoir mis Tordre nécessaire, cherchant le ctSTîSSnow lieu où il estimoit se devoir présenter quelque grande occa- '** ^^^' sion, vint à ceste grande brèche ou la foudre tomboit sans intermission. Il y trouva monsieur le Gouverneur, les sieurs de Montpezac , et de Ruffec , qui luy remonstrerent quel danger il y avoit. Et toutesfois quelque chose qu'on luy peust dire, il print ime rondelle et alla dessus, pour voir tout , et se monstrer et parler aux soldats. Dieu le préserva de mal , et tous ces bons Seigneurs qui n'en avoyent point bougé, se voulant plus long temps servir d'eux , et nous les conserver pour le service du Roy, et salut de cest estât.
A la fin sur le soir, les ennemis n'ayants essayé ce pas , ils se retirèrent sans faire autre chose, contre l'oppinion de tout le monde, et principalement de ceux de leur Religion qui mesmes estoient dedans la ville : car on veid ce jour là en quelques maisons des plus grands de ce party, plusieurs femmes de ceux qui estoient au Camp des ennemis, mieux parées que de coustume, et qui se preparoient pour recevoir de bon cœur les ambrassades qu'elles s'attendoient avoir ce jour là, au retour de leurs maris. 11 fut tué ce jour plusieurs des nostres , entre les autres il mourut un Gentilhomme de la compagnie de monsieur de Ruffec, homme estimé fort vaillant de tous ceux qui le cognoissoient. Le s'ieur Gasconrt "•, Chevalier de Tordre de S. Jean de Jeru- ^^i^c^Sc^t. salem,de la maison des Esselins en Picardie, nepveu du sieur grand Prieui^ d'Aquitaine '*** , fut emporte d'un coup
^ Discourt du Siège
de canon, estant allé par le commandement de monsieur de Guise sur Tune des brèches , pour voir ce qui estoit necessaire d'y faire.
11 y eut un Gentil-homme Picard, nommé Claude de Pehu, de la compaigniedu sieur d'Estrée, lequel 7 ayant esté bien fort blessé en la teste, s'en alla faire penser chez monsieur de Montpezac , où estant retenu par les Chirurgiens volut neantmoins retourner à la brèche , et dist , qu'il ne pleust à Dieu qu'il defaillist en rien au service du Roy poux* si peu de chose. Adoncq tenant un fagot au devant de sa teste se remist contre la brèche , où peu après il fut renversé avec cinq de ses compaignons d'un grand pan de muraille qui tomba et les rua par terre , où son fagot Tempescha d'avoir aucun mal pour ce coup , mais ses compaignons furent tous blecez. Toutes-fois à huict ou neuf jours après il mourut du coup qu'il avoit receu premièrement. Je vous asseure qu'on y voyoit des actes de Gentils-hommes, soldats et autres , qui ne méritent moins d'estre particulièrement escrits et recommandez , que plusieurs qu'on list avec admiration es histoires de ses grands Capitaines Grecs et Romains.
La nuict ensuivant ceux de la ville ne dormirent pas , La grande mais sclon le coumiandemeut qui en fut fait grande multi-
breehe réparée ^ ^
diligemment, tudc dc pcrsonucs de tout scxc pionnerent toute la nuict,
laquelle monsieur de Guise mesmes, monsieur du Lude, et
plusieurs autres Seigneuis et Gentils-hommes y pass^ent à
faire des traverses hautes et longues contre la brèche frai-
• chement faicte, affin de sauver ceux qui là gardoient des
coups que les ennemis tiroient en flanc par dedans , à ceux
qui s'en approchoient, et à faire des rampars et tran-
de Poietiers, 91
chées, et remplif ladite brèche de toute matière , si bien que le lendemain matin les ennemis furent tous esbahis qu'elle fut plus forte qu'auparavant , et qull estoit plus difieile d'entrer par cet endroict, qu'il n'estoit avant ceste grande batterie.
C'est chose notable que personne mesme du simple peuple ne s'estonnoit eif la ville, ains estoit-on si asseuré que le soir de ceste grande batterie et autres jours , comme on rapportoit que les ennemis avoyent designé et faict des roolles de ceux qu'ils devoyent faire mourir à la prinse, et faict estât des rançons , maisons et terres qu'ils y dévoient avoir et départir. Ceux de la ville au contraire gaigeoient à qui vouloit qu'ils ne nous prendroyent point, et les autres contractoient comme de coustume^, et mesmement ven> doient, acheptoient , louoyent les maisons, terres et fruicts qu'ils aVoyent aux champs, et qui leur resteroyent après la levée de camp et retraicte des ennemis. Voyant cela, il me souvenoit de ce que Tit. Livius recite des Romains, lesquels, après avoir perdu une grosse bataille à Cannes contre Annibal, et le voyants aux portes de Rome, vendoyent neantmoins les maisons et terres qu'ils avoyent es lieux qu' Annibal avoit occupez et conquis, et s'en trouvoit des achapteurs. Ce qu'estant rapporté à Annibal , luy osta beaucoup de l'espérance qu'il avoit de prendre et saccager Rome , veu la grande asseurance qu'avoyent ceux qui luy sembloient des^a vaincuz.
Le Jeudy vingt-cinquiesme dudkt mois, ils tirèrent quelques coups , et remuèrent trois jnetes de leur artillerie aux gabions qui estoyent au lieu dont ils avoyent au commencement battu le pont à Joubert. Apres midy, il rassem-
92 Discourt du Siège
blercnt toute leur aimée, et avecque son de trompettes et de tabourins, feirent semblant de se préparer pour livrer un assaut, ayants envoyé au préalable quelques-uns revoir en quel estât estoient les brèches , tant du pré TAbbesse , que de saincte Radegonde. On avoit dressé quelque flanc par dedans la ville, pour donner dedans ceux qui viendroient à ceste brèche de saincte Radegonde, et y avoit-on logé quelque pièce que les ennemis n'avoient point apperceiie, de laquelle on se feut bien aydé s'ils fussent approchez par là, et avoit-on mis dedans FËglise dessus la voûte, bon nombre de harquebuziers qui les attendoyent là en bonne intention de ne leui* faillir, mais ils ne s'y offrirent pas beaucoup, excepté quelques-uns qu'ils envoyèrent recongnoistre le lieu , qui estants repoussez par les nostres n'approchèrent trop près.
mn^^Rocht ^ mesmejour, ils feirent quelque trou auprès du pont 'i^rt^l^'^làe Rochereuil, à coups de Canon, qui feit escouler un peu rtier eau. ^^ nostrc bounc cau : mais la nuict estant racoustré, ne nous feit point de mal : et encores depuis craignant qu'il ne continuassent à y faire effort pour nous oster noz eaux , On y a travaillé bien soigneusement, fait murs contre murs derrière les pâlies, et au pont mis de rechef des sacs pleins do laine , terre, draps , cuirs et tout ce qu'on pensoit servir îi fortifûer ce lieu , si bien qu'à la fin il leur estoit impossible de nous nuire par cet endroict , sinon par force et longues batteries. En ces affaires, qu'on depeschoit ordinairement la nuict, Messieurs de Guise , et du Lude y estoient presque tousjours, nonosbtant les dangers. Le sieur de la Frezeliere "" Chevalier de l'Ordre , Lieutenant dudict sieur du Lude, ne se trouvoit jamais sans action à tontes ses def-
de Poictiers. 93
fences et affaires qui se presentoient. Les ennemis firent ( comme on a sceu après le siège levé) environ un quart de lieuë au dessus de la yille, une grande et forte chaussée au travers de la rivière pour Farrester, affin qu'il ne vint plus d'eau d'amont dedans nostreprê, et essayèrent à détourner la rivière, mais la violence de ce petit fleuve rompit tout ce qu'ils avoient faict, et vint (ce qui s'apperceut bien) comme un petit flux de marine , nous payer les arrérages de la demeure qu'on luy avoit faict faire.
Apres midy ce mesme 25. jour d'Aoust, sortirent quelque soldats par le pont à Ghard, sur la coste de l'estang, qui prindrent trois hommes de pied des ennemis, dont il y en avoit deux qui estoient de cette ville, qui furent menez à Monsieur de Guise, et dirent quelque chose du Camp des ennemis : et entre autres , qu'ils n'avoient délibéré de partir et lever le siège , et comme plusieurs avoient dit au paravant ( quand es saillies , aucuns de noz Gentils-hommes parloient à ceux des ennemis qu'ils cognoissoient, ce qui c'est faict assez souvent , encores que les Seigneurs qui commandoient désirassent bien qu'on ne parlementast ainsi avec eux, et que le Diable, comme dit quelqu'un, parloit par leur bouche) que l'Admirai ne partiroit jamais de devant Poictiers, qu'il Dépeins de
, , . , . Vennemy.
ne pnnst la ville, ou nobtmt la paix du Roy, ou ne se donnast une bataille , ou qu'il n'y mourust, et que ces gens mangeroient plustost l'herbe et les chardons tout autour de la ville. La un a monstre le Proverbe estre véritable , qui dict. Que l'homme propose de l'advenir, et Dieu en dispose , et que les espérances mesurées plus avec le désir ambitieux qu'avec la raison, se trouvent presque tousjours trompeuses et vaines.
04 Discours du Siège
La longueur du siège commençoit bien fort à ennuyer tous ceux qui estoient dedans la ville, tant estrangers qu'habitans, à raison de tant et si long$ travaux, despenses et nécessitez. Et pour ce que les hommes croyant facilement estre prochain ce qu'ils désirent bien fort, et qu'ils tirent tout en argument de l'événement souhaité, conmie le PoëtQ dict, que font les Amoureux qui se forgent mesmes des songes qui les paissent d'une bonne espérance de briefve joiiyssance, il n'y avoit celuy qui ne dist , qu'il avoit oûy dire que le secours estoit tantost à Mirebeau, où le sieur de la Valette estoit desja arrivé, ou auprès de Chastell^aud, que Monsieur de M artigues s'en venoit assiéger , et que d'autres grands Seigneurs et Capitaines seroient bien tost aux trousses des ennemis.
Mais après qu'on voyoit bien qu'il n'en estoit rien, on se mettoit à faire des discours des affaires : les uns disants qu'il n'estoit vray semblable qu'on laissast ces deux jeunes Princes que nous avions , et tant de bons et vaillants Seigneurs et Capitaines ainsi perdre, faute de venir lever le irou sortes siège , cncorcs qu'il y eust { ce disoit-on ) trois sortes de gens
de personnes qut ^ ^ j \ / o
*^r """L 7ï^ fl^^ fussent bien ayses que tout allast mal pour celte heure : '*''''' desquels les uns ayants faict leurs affaires (ainsi que l'on
dict) peschans en eau trouble, durant la minorité du Roy et de Messeigneurs , et pendant ces troubles, seroient bien ayses que les choses prinssent tel traict, qu'à la fin on fist quelque pacification, par laquelle deuxpartys estants entretenus en ce Royaume , on fust contrainet de les tousjours entretenir de peur de révolte, et que les faicts passez ne venans point h s'esclaircir pai* la lumière de justice, on ne vint à les rechercher durant leur vie , afin qu'au moins en
de Poietiers, 95
particulier ils eussent ce que pour eux seuls ilz demandent à Dieu, Da pacem Domine, in diebus nostris.
Les autres sont outrez Huguenotz, qui ne désirent que Tadvancement de leur party : ou polytiques et sages mondains aux faictz de la Religion, lesquelz se plaisent à voir deux Eglises contraires, comme deux corps à un mesme chef, desquelles il faut par nécessité que Tune soit adultère : mais estant si bien fardée, plusieurs font mine d'estre plus empescbez à discerner la vraye Espouse de Jbsus-Ghrist d'avec la paillarde (comme si la diversité et affetterie de paroUes bien agencées devoit suffire à transmuer le naturel et effects des choses) que ne furent onc Messieurs de Thoulose au procez de Martin Guerre '** à juger lequel des deux estoit le vray ou faux mary. Or ceux qui veulent double Religion, et qui suivent tantost le Dieu d'Israël , tantost Baal : maintenant communiquent à la table de nostre Seigneur , mais comme Judas, et maintenant à celle de Jezabd : aujourd'buy boivent au Jourdain, et demain à Mara ou Pharphar en Damas : à cette heure goustent des douces fontaines de Jesus- Ghrist, et tost après se vont plonger et noyer es Cistemes dissipées des Hérétiques, ceux la , dis-je , seroient marris de voir le monde tout reuny en une Eglise , afin de ne perdre le privilège (qu'ils ont] que les Poètes feignent avoir eu Castor et Pollux, de s'en aller, quand ilz veulent et au Ciel et aux Enfers, et ayment mieux durant l'indécision de ce grand procez qui est en la Ghrestienté, joiiyr de ce qu'ilz appellent liberté de conscience ( vraye et dure servitude , car servans aux Loi^ et Constitutions bien establies et les gardans , nous sommes libres ) que les difTerentz vuydez et les abuz corrigez , estre contraintz de rendre obeyssance à ceux ausquelz
dG Discours du Siège
Jesus-Christ mesmes a commandé d'obeyr, et d'observer les constitutions qu'ils hayssent , sans sçavoir, pour la plus grande partie , comment et pourquoy elles sont instituées. Les tiers sont ceux qui par ambition ou inimitié immortelle contre quelques maisons illustres de ce Royaume, yeulent se maintenir et les leurs, aûin de ne tomber jamais s'ils peuvent, en la miséricorde de ceux qu'ils se proposent pour ennemis. Le peuple mesmes par les rues entroit en tels discours , et disoit qu'on faisoit plus la guerre au tiers Estât et a l'Eglise, qu'aux autres, quelques declairez ennemis qu'ils fussent , et qu'on donnoit aux ennemis plus de temps pour prendre Poictiers, qu'ils n'en eussent voulu demander du commencement, sans regarder à ce qui s'en pourroit ensuivre : car on disoit qu'ils esperoient prendre la ville en vingt et quatre heures , ou telle autre petite espace temps , et que les Gentils-hommes de Guienne, par sus les autres , estoient les motifz et autheurs de ce long siège, avec ceux de la ville qui estoient en leurs troupes : lesquels tous n'avoyent aucune occasion de désirer la ruyne de la ville, ou les uns avoyent receu tant de faveurs et courtoisies toute leur vie, et les autres ont prins naissance, ou constitué domicile et demeure et'^^d^coun^ perpétuelle. On tenôit tel devis par les reiies et quantons de ces troubles, j^^ ^^^^ ^^ disoit-ou quc le Roy et Monsieur n'estoyent advertis de la nécessité des assiégez. A la vérité, les plus clairs voyants disoyent que l'yssue de ce siège importoit beaucoup pour la conservation de cest Estât et ruyne de l'ennemy, ou pour son advancement. J'avois cest heur de me trouver quelque fois en compaignie d'hommes d'honneur, et bien doctes, et entendus es matières de gouvernement. Aux attaintes , aucuns disoyent, qu'en telle guerre que ceste-cy, entre clémence et
de PoicHers. 97
rigueur n'y avoit point de moyens, et qu'il falloit estre vràys amys , ou du tout ^oneniis faire à bon escient la guerre, ou ne la faire {xtint , afiln de ne ruynèr ainsi tout de fond en comble : que la loy de Solon y seroit tresbonnë, afJBn que la sédition estajas surrenuë, on fust tout des uns , oti des autres, et que les témporiseurs , qui renient entretenir le monde d'interins , ce j^ndant que le mal s'advaiice et jette plus loing ses racines , à'eusseht si beau temps, ne comUiuniquans rien , par le moyen de je ne sçay quelle neutralité, aux inalheurs de leurs pays : Que c'est une mauvaise loy qui divise un estât en deux, mais la division estant advenue, que c'est un grand beur d'estre du bon party, quelque événement qui puisse s'^ ensuyre : Qu'es exploicts de guerre on devroit considérer les causes des événements affin que les mérites ou fautes d'un chaseun feussent mieux estimées, et qii'on ne s'aydast de tant de desguisements et couvertures comme quelques-uns font aucunesfois : Qil'il ne faut désirer ou aymer changement d'Bstat , ains faut defMdre à son iM)uvoir celuy soubs lequel on est né ou habitué , principalement estant juste et Intime, comme est la inonarchie et Royauté , que tous les hommes de bon sens et jugement ont tousjours estimée la meilleure de toutes les espèces de gouvernement , estant mesmement héréditaire, comme est la Françoise. J'ay veu plnsieursfoië que le peuple craint des peines et pertes excessifves qu'il supportoit les Seigneurs qui commandoyent, respondre, qu'il n'y avoit remède et qu'il falloit perdre une partie pour sauver l'autre, et mesmement la ville, et la vie de ceux qui estoyent dedans : ce qu'ils taschoient à faire. Car tout ainsi qu'un bon pilote de Navire, quand la tempeste est grande, ne tasche qu'à sauver le principal par les moyens
98 Discourt du Siège
qu'il congnoist les meilleurs , et le conduire à port , fusse en jettant partie de ce qui est dedans en la Mer, sans avoir esgard, ou à la peur de ceux qu'il meine, ou à leur mal de cœur, ou aux regrets qu'ils font de voir perdre quelques-uns de leurs pacquets : Aussi en telles affaires que celles qui se presentoyent, les Gouverneurs faisoyent bien de regarder au moyen le plus expédient pour sauver la ville, et faire le devoir de leur charge, sans s'en reculer pour les plainctes qui les eussent peu empescber de parvenir à ceste fin. Un jour j'en vey quelques-uns , et qui ne sont des moindres de la viUe, qui deploroient leur fortune, de s'estre trouvez renfermez à la venue des ennemis , et qu'ils eussent voulu pour beaucoup estre dehors. Le sieur de la Haye Lieutenant, leur disoit, que c'estoit un propos de très-mauvais citoyens, et que quand à luy, s'il en estoit bien loing, il reviendroit en poste, et s'efforcerait de se jetter plustost par dessus les murailles au dedans , s'il pouvoit , qu'il ne vint secourir sa viUe à son pouvoir en ses dangers , et encourir la fortune avec ses citoyens. Plusieurs autres propos se tenoyent ça et là, et se trouvait en telle calamité , encores quelques petits Philosophes.
La nuict ensuivant ce Jeudy, furent mis deux honmies dehors, pour aller vers les Majestez, dire en quel estât tout estoit , pour advancer, s'il estoit possible, le secours qu'on attendoit en grande dévotion , sans toutesfois perdre cœur en sorte du monde, et laisser à faire son devoir. Les ennemu Le Vendredv 26. les ennemis amenèrent de rechef trois
reviennent au ^
mouiindeTiz<m. pigccs d' artillerie , pour abbatre le moulin de Tizon, aflin d'oster à la ville tout le moyen qu'ils pouvoient d'avoir des farines. Ils y tirèrent vingt ou trente coups, et abbatirent
de Poictiert, 99
tout le haut dndict moulin. Les nostres dressèrent 5ur la plate-forme de ce lieu là, une pièce qui les endommagea beaucoup, et fut cause (quelque peine qu'y meissent les Capitaines ) que jamais les soldats n'osèrent venir prendre et occuper ledict moulin , tant qu'à la fin ils perdirent là leur temps , conmie ils avoient desja faict une autrefois.
Le Sabmedy prochain , derrière les brèches qu'ils avoient faictes au pré TAbbesse, ils dressèrent une levée de terre, pour-ce que l'eau regorgeoit là, et n'y pouvoient demeurer. Us avoient aussi fait quelques batteaux pour s'en ayder à passer nostre petit bras de mer, mais cela leur est demeuré inutile.
Ce jour après midy, il sortit environ vingt chevaux Italiens par le pont à Chard, qui combatirent contre une grande compagnie des ennemis, et en tuèrent un qui estoit brave et bien monté, duquel ils amenèrent le cheval en la ville, estimé de deux à trois cens escuz , et y perdirent aussi un de leurs eompaignons qui y fut tué. Après la retraicte on voyoit les natrê^ eimâennemis autour de leur mort, et parce qu'ils sont diligens à ^inKn^uT les enterrer et celer, afûn de n'espouvanter leurs gens pour leurs pertes , mesmement quand ce sont personnes de marque et hommes signalez, on veid comment ils lui couvrirent la face de pouldre, et y meirent le feu, affin que par après on ne le peust recognoistre.
Les jours du Dimanche, Lundy, Mardy, et Mercredy ensuivants , ils tirèrent encores quelques coups contre les pâlies qui arrestoient l'eau , et faisoient demeurer dedans le pré , mais les balles de laine, et la muraille que j'ay dict y avoir esté faictes , les empescha de parvenir à leur dessein. Ces jours là , il se feit encores quelques petites saillies, ésquelles
100 Diicoun du Siège
on print quelques gens de pied des leurs , desquels les uns interrogea , disoieUt qu'ils n'y estoienl allez que pour besongner de leur mestier, et vendre leur marchandise, jaçoit qu'on sçeust bien le contraire. Et enquis sur la commodité des vivres des ennemis , respondirent qu'ils avoient abondance de pain et chair, mais que le pot de vin s'y vendoit six sols, parce qu'il lefailloit aller quérir jusques vers Thoiiars , Niort, et autres lieux , distants de Poictiers de dix, quinze et vingt lieiies. Hs disoient aussi que l'on s'esmerveilloit en leur Camp, comme les assiégez pouvoient fournir à se deffendre si vertueusement, et faire si souvent des saillies, et donner tant d'alarmes à leurs gens.
Le Mardy sur les dix heures du soir, on meit deux hommes dehors potr aller vers le Boy et Monsieur, les supplier de faire advancer le secours, et à mesmes heures furent prins deux sentinelles des enliemis.
Le Mercredy, il se sema uù bruict, duquel l'autheur estoit Bt-uit de mort incertain, de la mort des sièurs deColigny, et d'Acier. Ce qui
du sieur de Co- ' o J > i
'^^"^' s'asseuroit d'avantage, parce que les soldats de ville, l'ob-
jectàns à ceux de dehors , ri'avoient autre response, sinon que le Seigneur leur en susciteroit d'autres. A la fin on sceut par quelques f)risoiinîers qu'à la vérité ilz estoient tous deux malades, et que le sieur d'Acier avoit esté mené à Luzignan, ou à Niort, pour estre traicté d'une dissenterie qui lé tourmentoit bien fort, et l'autre estoit eûcores à son logis au faux-bourg de S. Sômin , auprès duquel estoit logé le sietir de Bricqûemault •".
11 sortoit quèlqttes-fois des Seigneurs et Gentils-honunes delà ville, cofluhe les sieurs deMontpezac, Sessac , Pervacques, Ursay et autres, qui une fois ou deux parlèrent aux
de Poictiers, lOi
sieurs de la Roche-Foucaut "*, Beausdiné, Mouyc, Telligny •*• et autres, ausçpiels propos, quand Uz disoient aux nostres qu'ils desiroient bien la paix, leur fut quelquesfois respondu, que c'estoit un bon désir, et que les Catholiques en estoient plus désireux qu'ils n'eussent sceu estre, mais qu'ils ne voyoient aucun moyen de le faire, si ceux qui . sont rebelles au Roy, mettant les armes bas, ne s'en alloient vers sa M^esté, pour faire et estre ce qu'il luy plairoit. Et ^^g^^^^^' qu'ilz s'asseuroient que jamais (encores que l'on ait par trop ^'1^'^^i?; abusé de sa bonté, et que les choses soient bien fort ulcérées et aygries) qu'il ne se lasseroit de leur tendre le bras, et user de miséricorde et clémence. Que toute autre pacification ne pouYoit estre qu'ignominieuse, parce que mesmes tous feudataires, vassaux et subjects d'un Seigneur, ayants voulu prendre le haut poinct sur luy, et réduire ses forces au petit pied, ne peuvent autrement purger le moindre crime de felonnie, qu'ilz auroient commis contre luy. Qu'ils seroient bien aises que les Princes et Chefs du Camp des Huguenotz , ne se laissassent point tant mener par les Ministres (desquels la plus-part ne sont qu'atise-feux et trompettes de guerre) et à leurs passions , qu'ils ne se rengeassent la part où la raison eàt plus apparente. El qu'à la fin ils cognoistroient tous (comme desjailz pouvoient bien ressentir d'une part et d'autre ) que tout se porte mieux , tant en public qu'en particulier, quand la Justice, conservatrice de tout estât et famille, a lieu, que quand telles violences et troubles régnent, ausquels, outre l'évidente ruyne du pauvre peuple, réversion san» justice, non seulement de Testât est adjoincte et subséquente, mais ieuré. aussi de toutes maisons tant nobles qu'autres , d'autant que plusieurs y demeurent, et que Ton ne sçauroit asseurer ce
102 Discourt du Siège
qui est à soy ou à autruy, n'y d'avoir des successeurs et héritiers, non plus que de pouvoir succéder à ses parents et devanciers. Tous ces propos et autres n'oiit jusques icy eu aucun effect, et par ainsi en sommes encores demeurez là, vivans en toute barbarie et inhumanité, sans aucune équité ne justice.
Voila le cours du mois d'Aoust.
Le premier jour de Septembre, voyâns que de quelque part qu'ils eussent battu la ville il n'y avoient rien gaigné, ils délibèrent de retourner par leurs premières brisées, pouf aller faire sortir l'eau du pré, et mettre nostre petite Mer à sec. Le» ennemi» Et paTco qu'ils ne pouvoicut le faire, si les pales n'estoient toflMcr^^et jg-ïgyées et ostées, ils délibèrent de gaigner le faux-bourg et b^g de Moche- p^^^ ^^ Rocheriicil , sous lequel estoient lesdites pâlies et murailles. Ce faux-bourg estoit de grande importance pour cet effect , tant qu'iceluy prins , et Teau escoulée, ils ne pouvoient faillir à bien estonner ceux de dedans, lesquels avoient là mis forte garde, et mesme gardé les coustaux et vignes qui sont contre le faux-bourg, par où il failloit descendre dedans la rue d'iceluy. Les ennemis braquèrent leur artillerie pour abbatre premièrement la tour qui est sur le pont , affîn que les soldats qui s'en iroient de la ville dedans le faux-bourg, pour secourir ou refraischir ceux qui y estoient en garde, estants dessus le pont , et au chemin par lequel on y arrive, tous descouvers, fussent offencez de ceux qui estoient sur les rochers et coustaux, qui les pouvoient tirer quasi à plomb , et empescher d*y passer : et pensant que ( comme l'on avoit fait au pont à Joubert ) les soldats incontinent abandonneroient ce faux-bourg. Us tirèrent le premier jour de Septembre environ deux cens coups de canon contre
de PoicHers. 103
ceste tour et pont , et en abbatirent la plus grande partie : Et à la fin gaignerent la vigne qui panchoit d'enhaut sur la rué dudit faux-bourg, qui avoit esté despuis le commencement du siège tant débattue par les Capitaines , Vacherie , lequel y a esté tué, et le Capitaine Nouzieres , qui plusieurs fois y ayoit combattu luy-mesmes avec ses soldats , et vaillamment repoussé les ennemis , et autres qui avoient tousjours bien fait. Ayant gaigné ce lieu , ils pouvoient aisément jetter des pierres sur ceux qui gardoient le faux-bourg, et à la porte et muraille qui ferme et clost la rue d'iceluy. Mais la nuict ensuivant les ruines du pont furent nettoyées, et quelques planches mises aux lieux où le pont estoit rompu , si bien que le chemin d'aller et venir en ce faux-bourg fut recouvert, et y mist-on quelque renfort de soldats. On dressa aussi tout le long du pont, et de la rue du faux-bourg force pippes, sur lesquelles on meit de grands aiz de bois pour passer par dessous , en allant jusqu'auprès la dite porte de la rue. Aux lieux tant descouverts par lesquels on arrive de la ville audict pont , on tendit des draps et linceux pour empêcher que les ennemis ne mirassent si oculairement ceux qui y venoient. Comme ledict sieur de la Haye Lieutenant tendoit luy mesmes les cordes et draps , quelques-uns de ses serviteurs furent autour de luy blessez de harquebuzades , dont les ennemis faisoyent largesse en cela au clair de la Lune. Ceste mesme nuict, sur les deux heures, les gardes de la Fauce aiatnm
donnée de nuict
porte sainct Ladre, adviserent du feu es Tanches , qui sont là auprès sur Festang de sainct Hilaire ( en cest endroict assez grand , pour estre le plus bas lieu de tout Testang , et près de la chaussée d'iceluy) et pensoyent que c'estoyent des ennemis qui fussent là descenduz, et venuz par quelque batteau,
loi Diseoun du Siège
(comme le bruit courut incontinent) et qu'ils commençassent desja à entrer en la ville, mais cela estoit {aux. Toutesfois quand on eut apperceu ceste lumière, pensant que l'entreprise fust grande, et qu'ils Toulussent sur lalMane essayer ù donner quelque chamisade aux nostres , L'horloge scmna Talanne sur les trois heures : personne ne fut paresseux de s'en courir en son quartier, et le reste vers oeste part ùk l'on disoit que les ennemis estoient. A la fin on \&d que ce n'estoit rien , et qu'à Tadventure estoyent-ce quelque soldats qui alloient voir si les cuirs estoyent assez bien tannez et accoustrès pour s'en pouvoir servir.
Vous voyez comment il n'y a costé n'y lieu au tour de
ceste grande ville qu'ils n'ayent essayé à prendre ( ce que
toutesfois les gens de guerre trouvoient estie grand erreur
en faict de siège) et comment ils ont tournoyé par tout pour
dJ'Zêgêr tant heXtre, tantost ça, tantost là, disants (ainsi comme le
en changement . . v ,., ,
qu'en intermis- couunun bruict cstoit ) qu US vouloyeut battre ceste pauvre
iion de batterie. ' ^ ^ *^
ville tout autour comme une pippe : esquels remuements et changements de Canons, les grands Capitaines ne reprenoient pas moins les intermissions de batteries qu'ils ont tant de fois faictes durant ce siège, donnans moyens aux assiégez de respirer , et reparer ce qu'ils avoyent abbattu. La cause de ce changement estoit (ce disoient les honunes entenduz au faict des armes ) leur irrésolution , pour n'avoir bien et en vrays hommes de guerre recongneu la ville, et du preinier coup choisi un lieu où il se faiUoit opiniastrer : de ces intervalles de batteries, la vaine esp^ance- qu'ils avoient conceuë de l'emporter du premier coup, après avoir tiré quelques volées de Canon , qui les avoit empeschez d'amener du commencement suffisantes munitions.
de Poiciiers. 106
Or les voicy maintenant du tout contre Rocl^eruqil , où • le Vendredy 2. de ce mois de Septembre, ils avoient diessé quelques barricades, tranchées et gabions sur ceste vigne, qu'ils avoient occupées le jour précèdent, pour se couvrir de ceux du Ghasteau^ qui tiroient inpessamment 1^ 4^$us , et de quelques mousquets et barquçbuzades à crpc^ qu'on leur tiroit de la tour du clocher de TAbbaye d^ Wonstierneuf "•, et semblablement d'une tour et deffence de la muraille, qui est despuis le pont de Rochereuil jusques au Chasteau. Les soldats qu'on avoit mis dedans le faux-bourg a^'ZuSS^ui la nuict , avec ceux qui desja y estoient , par une entreprise /^^^r^ j^ hardie, comme gentils Levners qui veulent recouvra: la beste qui leur est eschappée, sortirent du faux bourg et montèrent sur la vigne malgré les ennemis, et jetterent à bas toutes leurs pippes et gabionnades qu'ils y avoient desja si bien arrangées, et sans rien perdre s'en revindrent en leur faux-bourg. Ce jour ils tirèrent encores quelques coups de Canon contre le pont et Chasteau , et dressèrent une batterie de quatre Canons dessous des Noyers près de la rivière tout au bas , entre le chemin par où l'on va vers l'hostel-Dieu, après qu'on a sorty dudict faux-bourg, et vers la prairie qui est $ur la rivière entre le Chasteau tirant à Chastelleraud. De ce lieu là, ils tiroient droict contre la porte et muraille qui ferme et clost ledit faux-bourg , et despuis les rochers jusques à la rivière. Us dressèrent pareillement en deux ou trois lieux d'enhaut, d'autres pièces pour tirer tout du long de la rue de ce faux-bourg , et contre les tours et gaileries du Chasteau , qui ont leur yeuë tout du long de ce bas lieu où ils avoient préparé ce^te batterie. Car despuis lesdicts Noyers jusques à la porte du faux-bourg on peut
106 Discours du Siège
tirer du Ghasteau aisément en flanc ceux qui vont du lieu où estoient ces pièces , près de deux cens ou six yingt pas. Il y avoit davantage tout contre et dedans les Offices du Ghasteau, au bout de ce costé mesme qui regarde vers ces Noyers et rhostelDieu, une platte-forme, et petits ravelins sur des levées et costez où on avoit dressé force pippes , pour loger et couvrir derrière bon nombre de soldats qui tireroient de ce costé là quand il en seroit besoin : et à l'autre bout au pied du Ghasteau, vers le pont de Rochereiiil, y a une muraille neufve, basse et forte en forme d'esperon, qui clost tout le devant de cest endroict, bien flancquée, pour donner au lieu et chemin par lequel on vient des prez et noyers à la porte et muraille de ce fauxbourg. De là venant au pont, qui n'en est loin, il y a une Tour et la muraille de la ville où se mettent les soldats qui veulent tirer vers ce mesme quartier. Ils dressèrent aussi quelques pièces sur la GueilleMyrebalaise, qui est sur la porte de sainct Ladre , pour battre ceux qui seroyent en ces Offices et ravelins. Je vous descriz et remémore cecy, pour mieux entendre le passe-temps qu'on eut le Sabmedy troisiesme dudict mois , auquel jour seul de tout le temps que les ennemis nous ont tenuz assiégez , ils se sont présentez à Tassant, essayants de gaigner le faux-bourg, et puis après ce que j'ay dict en estre conséquent, ils commencèrent d'assez bon matin la batterie, qui n'estoit nécessaire continuer long temps trop furieusement pour abatre toute la muraille et porte qui est au bout de la rue de ce faux-bourg laquelle estant par terre , et brèche fort compelante , ainsi faicte sur les deux heures après midy , ils meirent tous leurs gens en bataille , dont on voioit un fort
de Poietièri, 107
grand nombre au haut de la Cueille. On voyoit d'autre-part, aes^^^i^tau dessoubsde Thostel-Dieu, près de leurs tentes, ionze ^^/aux^rg
, . •■ 1 . M. de Roehereuil.
OU treze enseignes ge gens de pied, bien accompaignez, et en bonne ordonnance : les autres estoyent sur les coustaux, en trois escadrons près des Noyers , et du lieu où se faisoit la batterie, tous en leurs rangs, et bien serrez, conduicts par Capitaines armez partie à blanc, partie d'autres armeures, et force rondaches. Ils estoyent là un peu couverts desdits Noyers et d'une vieille maison, qui leur servoit grandement, et laquelle abatuë (comme on dict qu'elle debvoit estre des le commencement) ils eussent esté plus à la mercy de nozharquebuziers , qui battoient et tiroient tout le long de ce lieu en flanc des galleries du Chasteau et autres lieux que j'ay dict. Noz soldats qui estoyent en la rue de ce faux-bourg, contre la brèche , se couvroyent le mieux qu'ils pouvoient de barricques, aiz et fossez. Et pour se sauver des pierres que les ennemis leur roulloient d'enhaut jusques contre ceste brèche , ils se couvroient et cachoient soubs le rocher, qui de bonne fortune au lieu de ceste porte et bout de rue, estoit un peu cave et voultè. Et combien qu'ils fussent battus de toutes parts , et offensez des ruynes des maisons, ne bougèrent jamais. Des le soir auparavant, ayant apperceu qu'ils dressoient leur batterie en ceste endroit , on leur avoit préparé deux flancs : l'un à la porte sainct Ladre, et l'autre au bout du pont du Chasteau vers Roehereuil, et en chascun de ses flancs, on avoit logé des Canons bien chargez de lanternes , et quadretz ou detz assez bien disposez. Et des le matin Monsieur de Guise envoya en ce faux-bourg les sieurs de May, de Montai, avecq leurs compagnies (qui estoient chevaux légers) et le sieur de
108 Discours du Siège
pour^^'^'^soustlHir ^' ^^^Y> V^^ Y coiiunandoit : le sieur de Boisjourdain , et chirêaii. ^ ^^ plusieurs autres y alloieut et veuoient, et noa sans danger : le Capitaine Passac **', de Nouzieres avec partie de leurs compagnies y estoient, et des soldats du feu Capitaine Yachehe. Il y avoit d'antre part dedans le C)iasteau, tant es tours qu'es galleries qui battoient en flanc tout au long de l'advenue par laquelle il falloit venir à cet assaut, grand nombre de bons harquebuziers, et beaucoup de Gentils-ho^unes, desquelz les uns dressoient des mousquetz et des barquebnzes à croc, et les autres faisoient force troqx en la muraille, qui n'estoit guère espesse en ces galleries, et y faisoient de petites canonnières. Au pied du Chasteau et offices, y avoit d'autres harquebuziers de la compagnie du sieur de Trizay, tous prests à bien faire, et couverts de petis ravelins qu'ilz y avoient faits. En la platte-forme qui la estoit, estoit aussi le sieur de la Vacherie Procureur du Roy, et ^e Tautre costé plus près du faux-bourg en un flanc et esperon, qui est joignant le Chasteau, et qui regarde tout droict au devant du lieu où estoit cette brèche, on avoit mis quelque soldats, tant de la ville qu'autres, et mesmes s'y trouva le Capitaine S. Martin Rabi, lequel avec quelques-uns de ces soldats servit là, et à refraiscbir ceux du faux>bourg quand il en fut besoing. Messieurs de Guise, le Marquis son frère, et du Lude , alloient au Chasteau et autres endroicts mettre ordre à ce qu'ils voyoient y estre nécessaire , et encourager tout le monde de bien faire son devoir, afin que l'ennemy estant repoussé, eust cette honte de n'avoir peu en si longtemps, par tant de moyens dont il a uié, prendre ny un pauvre moulin de Thizon , qui est hors la ville, uy un meschant petit faux-bourg.
de Poictiers, 109
Tout estant ainsi prest d*une part et d'autre, et Tartillerie des ennemis foudroyant de tous costez , l'assaut fut sonné. Les Ministres des ennemis n'espargnoient aucun traict d'oratoire en leurs Exhortations , pour exciter leurs gens à venir à cet Assaut. J'ay oiiy dire à un des leurs depuis, que la force et Sirène douce de ces harangueurs , est si grande , que les pauvres soldats ne craignent aucun danger de mort après les avoir oiiys, et se persuadent que mourans en telles affaires , ilz s'en iront (comme parloit celuy-là) tout d'une voilée en Paradis. En quoy vous voyez quelle vertu a l'éloquence, et qu'elle peut plus que toutes les forces du monde, comme tesmoignoit ce grand Capitaine Pyrrus , disant que Cyneas, son Ambassadeur, avoit plus prins de villes par son éloquence, ^e luy n'avoit faict par ses grosses armées. Entre deux et trois heures après mldy, les ennemis en fort grand nombre, bon ordre et équipage, vindrent la teste baissée jusques contre la bréchè et porte dxi faux-bourg : lesquelz estants descouvertz eii flaric de tous les lieux que j'ay dit, et ayans en teste rrou assaux
donnez au faulx-
sûr la brèche, les Capitaines, Gentilz hommes et Soldatz, ^^^ ^^**'" dont nous avons parlé, qui les attëndoient bravement , et les appelloient au combat, furent chergez de telle gresle, tout le long des flancs de leurs rangs et des rondachers et armez qui estaient devant, et furent tout contre le fossé foudroyez des quadretz qu'à poinct nommé l'artillerie ï-espandit et vomit sur eux, 4u*ilz furent contraincts de se retirer avec grande Jpeite de leurs hommes : desquels aucuns des premiers vindrent hardiment jusques à la brèche, et donnèrent quelques coups de coutelatz contre les défendants, mais l)ien tost furent niez |Jar terre.
Cette première perte ne les empescha de se reordonner
110 Discours du Siège
pour revenir mieux qu'au parayaut, et ce pendant faisoient tirer leurs Cancmniers contre les tours, galleries, et offices du Chasteau , au lieu d'où on ayoit tiré les cartuches et detz, et aux deffenses des murailles. Ils en tuèrent quelques-uns des nostres, et en blecerent beaucoup de ceux qui estoient dedans le Gliasteau, duquel le Capitaine et garde, quelques jours auparavant estoit mort, pour avoir esté blessé de la cuUace d'une moyenne qu'il faisoit tirer.
Ayans donq reprins haleine, ils revindrent pour la seconde fois avec une longue suitte et bien serrée, et estoient tous presque Capitaines et Gentils-hommes. Us furent receuz comme les premiers : car les balles pluvoient sur eux si dru et menu , que vous eussiez dit que tout ce costé du Chasteau, offices et murailles estoient en feu, tant qu'ils furent contraints, après estre venuz bravement à la lumière de telles estoilles et esclairs jusques à la brèche, se retirer. Ce second assaut fut plus magnifique et advantureux que le premier, à raison de la hardiesse et prouesse naturelle que la Noblesse a plus que les autres , et à cause de l'honneur et degré que les Gentils-hommes et chefs ont par dessus les simples soldats. Les François ayans joué ces deux actes, et quelque autre petit auparavant (qui ne fut grand cas, ains seulement pour recognoistre la brèche) les Lansquenetz avec leurs corselets blancs et leurs picques , voulurent jouer le troisiesme, ou quatriesme, (en comptant le coup d'essay pour un) qui ne leur fut pas Catastrophe de Comédie, mais d'une mortelle et sanglante Tragédie : car venans hardiment pour donner dedans , il tomba tant de balles sur eux , qui pleuvoient plus cspois que jamais , qu'après y avoir eu beaucoup de tuez et blecez, ils se retirèrent en desordre et confusion, et n'en
de Poieiiers, m
voulurent ny eux ny les François plus manger. Les artilleries et harquebuzades cessèrent d'une part et d'autre après ces assaut, et les ennemis se retirent vers leurs tentes et quartiers ne disants mot et ne cryants plus , comme ils avoyent tousjours faict, Macquereaux, Canailles, Poltrons et Papaux, jaçoit que les nostres les aigaissassent et rappellassent à la brèche. 11 y en eu un de ceux qui estoient venuz à l'assaut avecques rondaches, qui s'estoit jette dedans le fossé, et sans dire mot s'estoit tapy contre terre, ce-pendant que ceste gresle et fort temps passoit , et après qu'il veit qu'il ne tonnoit plus, et que le jeu estoit finy, selevasecrettement, et s'en courut , sans dire à-Dieu après ses compaignons, estant escbappé, à mon advis, d'un fort grand danger **". Il mourut ceste apres-disnée plusieurs des nostres, tant dedans le Chasteau de coups de Canon, que dedans le faux-bourg à ceuxjttimou^ la brèche. Entre-autres le Capitaine Passac, faisant tresvaillamment son devoir fut tué, homme qui durant ces guerres a esté deux ou trois fois battu de la fortune, et qui pour s'esquipper et redresser sa compaignie, a despendu la plus-part de son bien au service de l'Eglise Catholique , et du Roy, et à la fin, sa propre vie. Sur la mesme brèche fut tué le sieur de Montai, dit Carbounières, brave et vaillant Gentil-homme, qui dernièrement avoit esté en Hongrie en l'armée des Chrestiens contre les Turcs. Le sieur de sainct Remy fut blessé, et le Capitaine la Renaudie, auquel depuis on a couppé le bras, et en est mort : il estoit autant vaillant Capitaine qu'il y en eut en ces bandes. Un Gentilhomme Italien de la compaignie de monsieur de Nevers, qui a autresfois perdu un œil , y fut aussi blessé des au paravant les assauts. Il y eut plus de vingt bons soldats de la corn-
Ht Discourt du Siège
paignie du sieur de Montai qui y furent ttte« ou bleeez, et deux du sieur de Clermont , qui vouloient relever le sieur de sainct Remy, et quelques autres de la oompaîgnîe du sieur du May. Le trompette de monsieur de Nerer» fut frappé mais il ne s'en faisoit que rire. Quant à la perte des ennemis, parce que c'est chose des plus incertaines qui adriennent au faict de la guerre , que de sçavoir au vray le nombre des morts, je n'en voudroîs asseurément déterminer : mais tant y a qu'ils furent bien battus, et ay oûy dire à ceux qui sur le soir sortirent du faux-bourg, et allèrent visiter le lieu par lequel ils estoient venuz à Tai^saut, qu'il y en avoit {flttà Perte des en- dc trois à quatrc cents de motte suf la plac^. II y eu à qui di-
nemis es assavr.
sent qu'il y en avolt bien davantage. C'est chdi^e certaine qu'ils en remportèrent et tirèrent de ce lieu le plus qu'ils peurent en s'en retoumans , et principalement les chefz et hommes signalez qui y estoyent mortz , comme mesmes on en voyoit qu'ils emportoyent par dessus les costaux bieii accompaignez, et en solennité les uns plus que le^ autres. Et qiiaiid aux blecez, il y en pouvoit avoit autant pour lé moinâ que de morts. On tieiit qu'à l'uh de ses assaut le Capitaine Pille fut blessé en deux lieux , de harquebuzades. Les gèn$ de guerre qui estoient dedans la ville s'esmerveilloient comme les ennemis avoyent donné l'assaut par ce lieu là, si bien flancqué et deffendu du Chasteau et autres lieux, disants qu'on ne doit jamais assaillir brèche avec telles incommoditez, et qu'au preallable toui^ les flanc et tout ce qui peut nuire dei^ deux costez à l'assaillàût, ne soit osté , affln qu'il n'ayt qu'a combattre ceux qu'ils a en teste, et que cèste faute de l'eniiemy estoit si grande , qu'elle meritoit qu'on les renvoyast à l'oscolle de l'art militaire. La nuict se passa en grand silence.
de Poictiers. 113
En ces jours mourut le Capitaine Bourgs des plus anciens du régiment du feu sieur de Brissac, et de grande expérience .^^ ^^ au faict de la guerre. 11 mourut de maladie naturelle , mais qui s'estoit bien augmentée par le continuel travail qu'il avoit supporté en ce siège. Car tout malade qu'il estoit ne failloit jamais à ce trouver aux brèches et lieux dangereux, toutes les fois qu'on pensoit que Tennemy viendroit aux mains. Il estoit en très-grande réputation en toute Tannée d'excellent et vaillant Capitaine.
Le Dimanche, Lundy et Mardy, les ennemis n'essayèrent et n'attentèrent aucune chose. Les nostres feirent tous ses jours quelques saillies par le pont à Chard, et donnèrent quelques-fois jusques dedans le village de Biart ' **, qui est à un quart de lieue de cette ville , où les ennemis avoient un corps de garde : tousjours on en prenoit quelqu'un qu'on amenoit en ville , et en tuoit-on souvent. En ces saillies et escarmouches fut blessé au dessus de la cheville du pied, d'un coup de pistoUe ou harquebuze, le sieur des Roches-Baritault "*, qui n'en est encores guary.
Le Mardy après midy, on descouvrit comment tous les Chariotz des Reistres, qu'ilz ameinent en grand nombre en ce Royaume pour r'emmener leur pillage et butin , s'assembloient au dessoubz de l'hostel Dieu, près de leurs tentes. On voyoit en mesme instant comme ilz faisoient encores amener plusieurs gabions vers la ville, tant qu'on estoit en doute si ces Chariotz signiûoyent point qu'ilz voulussent serrer bagage, et s'en aller, ou bien changer seulement de quartier, après avoir tout mangé ailleurs, et continuer encores le siège, attendu qu'ilz sembloient préparer une autre batterie, afin qu'il feust vray ce qu'un Italien (en son
114 Discoun du Siège
langage toutes-fois) dist, qn'ils fcroient que Poictiers tout autour ne seroit plus que brèche, et plaltes-f ormes. L'événement monstra que ces preparatifz estoient pour desloger. Car le soir il vint un Laquais du Capitaine Jarrie, qui dist que l'armée de Monsieur approcboit de Ghastelleraud, et qu'on en oyroit l'artillerie le l'endemain au matin, comme il advint. Car des environ mie heure devant le jour jusques sus les dix heures, on oyoit les coups de Canon, qu'on tiroit conti-e Chastelleraud assez furieusement. Tous ceux de la ville furent ijes ermemu promptz à ouvr cctte sonucrio, s'asseurans que le secours
lèvent le tiege de *^ ^ "*
devant poic- s'approchoit , et que cela feroit partir les ennemis de devant
tien, ayants oûif ** ' * *
r2"r ^*^'*"** cette ville pour aUer secourir leurs gens qu^ilz avoient audict Chastelleraud, comme ils feirent si soudainement, et conune ayantz crainte et grande peur, que le Mercredy septiesme du mois, un peu après midy, tout leur Camp fut levé, et s'en allèrent en grande haste vers ledict Chastelleraud. Sur le soir plusieurs de noz soldats sortirent pour aller voir ce qu'ilz avoient laissé : il2 en trouvèrent quelques-uns qui languissoient, et plusieurs mortz çà et là. Ils trouvèrent au logis où estoit le sieur de Chastillon 42. ou 15. pipes *'* de vin . Les bonnes gens du lieu leur dirent, qu'il n'y avoit pas long temps qu'il estoit parti, pour aller après les autres, et qu'on l'emportoit en une litière, oubrancart, par ce qu'il estoit fort malade. Us trouvèrent des hallebardes , et autres sortes d'armes en assez bon nombre, qu'ils avoient laissées n'ayans eu le loisir de serrer et emporter tout , et asseuroient qu'ils s'en estoyent allez, comme gens effrayez et ayants peur. Dieu sçait la joye que toute la ville eut de ce deslogement, poMieliTdu% ^^ ^ ^^^^ ^®P* sepmaines jour pour jour, depuis la redditept sepmaines. tion de Luziguau jusques à ce Mercredy, que Poictiers estoit
de Poictiers» 11&
assiégé : car de ceste journée là , ils avoyent faict des coui*ses jusqiies au portes, et occupé toutes les advenues , jaçoit que le Dimanche suyvant, ils avoyent commencé à se monstrer en gros, et camper autour de la ville, depuis lequel jusqués au jour qu'ils s'en sont allez il y a six sepmaines trois jours- Tout le monde par les rues et par les maisons se resjouïssoit et loiioit Dieu d'estre délivré et eschappé de si grand danger, ou il s'estoit presque veu tombé et englouty, entendant dire aux Faisans ou estoyent logez les ennemis, qu'ils disoient ordinairement, que s'il entroyent, qu'ils tueroient tout.
11 fut ordonné que le lendemain , jour tres-solennel entre les Chfestiens pour la feste de la Nativité N. Dame, seroit faicte une procession générale où seroit porté le précieux corps de N. Seigneui^, et qu^on partiront de l'Eglise cathédrale pour aller par celle de N. Dame la grand' au couvent des Cordeliers où il se feroit IPredicalion , poui* exciter tout le peuple à corriger et amender sa vie , estiant tout cei*tain que ces verges qu'on avoit endurées, venoient de Dieu, procession ge-
nerallepour rt-
pour nous punir et advertir de nostre meschante vie : et à mercur mm^i remercier en toute humilité Dieu , d'avoir délivré la ville '•^*de ce siège, et si bien défendue contrôles ennemis. Ce fut une bien solennelle Procession , tant pour les sainctes cérémonies qui y furent gardées et observées, comme à la feste du S. Sacrement, que pour la concurrence d'innumerable peuple de tous estats. Messieurs les Duc de Guise , Marquis de Mayne, Comte du Lude, et le sieur Paule Sforce portoientlepoisle, soubs lequel le grand Vicaire de monsieur l'Evesque de Poictiers "'portôit la saincte Eucharistie, avecq une grande suitte de Chevaliers de l'ordre , Seigneurs, Capitaines, Gentils-hommes, Dames et autres, de tout ordre >
lie Discours eu Siège
sexe, et condition. Devant y avoit quatre Trompettes Italiens, sonnans une Musique propre en si dévote supplication : et Messieurs de la Justice, les premiers , vestuz de leurs robbes rouges, et les autres en leurs robbes de Palais , et les Maire et Eschevins , portoient des Torches suivants les Chanoines et Prestres, qui n'avoyent faute de très-bonne Musique. En l'Eglise nostre Dame la grand' on se reposa, et chanta-on les versets de pénitence, Domine non secundum peccata nostra , etc. et avec un chant accoustumé en TEglise , fort doux et pitoyable, et propre à esmouvoir le peuple à compunction de cœur, et à demander pardon à Dieu. Si on estoit esmen de la fervente dévotion de ces jeunes Princes , Seigneurs, Gentils-hommes et autres , et de ces saincts Cantiques et cérémonies , on ne Festoit moins d*ouir sonner les cloches de toutes parts , lesquelles on n'avoit point ouy depuis le commencement du siège. Incontinent que tout fut arrivé aux Cordeliers, tout ce qui peut entrer aux Cloistres, alla ouyr la prédication, à laquelle tons lesdits Seigneurs assistèrent. Là furent expliquez seulement quelques versets des Psalmes , Levavi oculoe meos m numies : Nisi Dominas eustodierit civiiatem, etc. Les histoires de Goliath, David, et Judich, Tous lieux propres à remonstrer que les victoires, délivrances , heureux succez au faîct de la guerre, viennent et dépendent totalement de Dieu : Et pource luy failloit tous rendre grâces du département des ennemis. Et sur ce propos le Prédicateur feit les exhortations accoustumées , excitant le peuple à prier Dieu pour ceux qui avoient si bien et heureusement conduict cest affaire, sans particulariser autrement les incredibles diligences et vertus dudit sieur de Guise, du Lude , et autres Seigneurs , qui y ont tous si bien
de Poictiers, in
faict, et desquels on a veu tant d*excellens actes, qu'on ne les sçauroit assez louer ny diligemment descrire. Il y eut quelques-uns de Messieurs de la ville et autres qui se ressentens inflniement redevables à ces Princes, Gouverneur, Seigneurs, et Capitaines, Gentils -hommes et Soldats, furent marris que le Cordelier n'en avoit parlé aucunement , et ne les avoit louez ne magnifiez par quelques traicts de recommendation , comme Ton fait coustumierement quand on en a si juste occasion, si ample et véritable subject. Dequoy m'estant enquis, pour Tadvertissement que je sçavois luy en avoir esté faict. Un homme de bien et d'honneur me respondit, qu'on luy avoit dict que mondict seigneur de Guise avoit mandé à ce »iemorabu et
Chrestien dict
Prédicateur qu use donnast bien garde de parlé de luy en son de monsieur de
*■ •• Guise.
discours, en sorte du monde, et qu'il attribuast l'heureuse issue de ce siège du tout à Dieu, auquel seul, toute gloire et honneur en devoit estre référée, sans que les hommes s'en attribuassent aucune part, lesquels n'y ont faict aucun devoir, que par son ayde et sa grâce. Ce qu'on avoit veu tresevidemment en plusieurs choses advenues durant iceluy, comme en son arrivée , et celle du Capitaine d' Aunoux , que les ennemis n'avoient point descouvertes : En l'eau du pré l'Abbesse, es vivres qui estoient en si petite quantité en la ville, en la longueur du siège , es furieuses batteries (qui pius de quatre
mil coup» de
ont esté telles contre les foibles murailles de cette ville, que cmon tirez par
les ennemis con'
les ennemis y ont tiré plus de quatre mil deux cens coups de '»•• ''oictiers. Canon , sans les coups des moyennes pièces et innumerable scoupterie] es assaux, au levement du siège, et beaucoup d'autres choses, qui ne nous ont si bien succédé, que par la providence Divine. Qu'il failloit donc tout référer à icelle , et en toute submission luy en rendre grâces et louanges. Je
118 Discours du Siège
ne sçay si on pourroit trouver advertissement plus Ghrestien , et cœur plus humble et souple devant la Majesté divine , et plus propre à porter sagement une prospérité en aucun jeune Prince, que cestuy-là : Digne à la vérité d'estre descendu par longue succession de Roys, de Princes , et Ducz, de ce grand Capitaine Godefroy de Bouillon, lequel après avoir chassé les infidèles de la terre saincte , estant en l'armée des Chrestiens d'un commun accord esleu Roy de Jérusalem , Quand à son sacre, on luy voulut mettre sur la teste une riche et magnifique Couronne, dist, que toutes leurs conquestes et victoires venoient de Dieu, et que ce ne seroit acte digne de Prince Ghrestien, de porter sur la teste une si précieuse Couronne en la ville où nostre Seigneur en avoit porté une d'espines. La Procession, Prédication, et Divin service finiz, chacun se retira, et passa-on la journée en se consolant et rejoiiyssant les uns les autres.
Le lendemain monsieur de Guise délibéra de s'en aller vers le Roy, avec ceux qu'il avoit amenez, tant pour descharger la ville de chevaux , qu'on n'y pouvoit plus nourrir, que pour aller rafraischir ses gens qui avoyent tant enduré et travaillé. Toutesfois pource que les ennemis n'estoyent pas encores loin, et desquels on eut peu craindre le retour après son département, il ne voulut bouger, (encores que quelques-uns luy voulussent persuader de partir le plus tost qu'il pourroit) jusques à ce que dix ou douze compaignies de gens de pied presque tous Italiens , des régiments des sieurs Petre-Paule '", et don Jan Donat, fussent en la ville, lesquelles le sieur de Sanzay "^, accompaignés de deux cents chevaux , y amena, nonobstant le Camp des ennemis, |t la teste duquel il fcist plus de deux lieues. Il entra avec
de Poietiers. 119
ses compaigoies le Vendredy neufiesme du mois de Septemr bre, un peu après midy : Et sur les trois heures , monsieiir ^^^^'^^ % de Guyse accompaigné de plus de quinze cents chevaux, ^%iuJ!!!^^ sortit pour s'en aller après avok esté salué tres-humblement des Sieurs de la ville, et supplié d'avoir tousjours mémoire d'eux, et que n'ayants eu le moyen de luy faire tels honneurs et traictement, et de luy donner occasion de si bien se contenter d'eux comme il desiroyent , qu'il luy pleust les excuser, et recommader ceste pauvre ville tant désolée à la Majesté du Roy. Que les yeux de tout ce Royaume, et mesmes de toute la Chrestienté estoyent tournez vers ceste Province, où les armées combattoyent pour une si grande querelle de telle animosité. Et qu'attendu que le péril estoit cncores si près, l'ennemy n'estant qu'à cinq ou six lieues, il luy pleust, si le siège revenoit, se souvenir du peu de moyens qui leur restoit pour plus résister. Il print congé d'eux, avec promesses et asseurances dignes d'un tel Prince, et plus que suffisantes pour les contenter, et parlit, estant loué, benist, et poursuyvi de prières et vœuz que tout le monde faisoit pour luy, et ceux qui l'accompaignoyent. Car puisque (comme dict Ciceron après avoir chassé Catilina de Rome) les jours esquels nous sommes délivrez et sauvez de tels dangers ne nous doivent pas estre moins joyeux , illustres , et solemnels , que ceux esquels nous sommez nez, pource que la joye de salut est certaine, et la condition de nostre naissance incertaine , et que nous naissons sans sens et jugement, mais nous sommes conservez avec singulière volupté et contentement : il semble que nous devons bien remarquer ces jours esquels ceste ville a esté si heureusement sauvée, et à tout jamais recommander ces
120 Discourt du Siège
Princes et Seigneurs qui nous ont, avec tels périls , si vai}^
lamment deffendus et conservez. Et si, comme dict le Poëte
François,
Ronsard en ^^ prUonnier qui jour et nuict endure
l'hymne de la j^ motiiclei a«x mafiUi awt piedt la chaîne dure^
mort.
Se doit bien re^oMr à l'heure qu'il te void
Délivré de prison :
Ainsi faut-il croire nostre joye avoir esté fort grande pour estre délivrez de telle captivité. Car nous avons bien veu et voyons toute la France en confusion, presque sans Justice^ Les Misères et i^q\x^ ct Magistrats, parens armez contre parens, voysins ^J*'*j5!jJ^^ contre voysins, François contre François, citoyens contre J^w«tw»w«r! citoyens, nourris en mesmes mœurs, usans de mesmes loix et mesme langage : Nous avons veu batailles et rencontrea données, villes assiégées, prinses et saccagées, maisons pillées, plat-pays fourragé. Temples démolis et bruslez, sépultures ruynées , adultères, incestes, brigandaiges, vo^ leries, rançonnemens , luxures et violences non ouyes, les rivières rougies de sang humain, et champs couverts de personnes cruellement massacrées : mais ceste ville et païs par sus tous les autres païs de ce Royaume, a veu et souffert telles misères despuis deux ans en ça. Ce que considérant les autres Provmces, en feront leur profit, et regarderont aux causes les plus hautes et véritables de tels maux, (qui sont la Religion et la Justice ) lesquelles bien et deuë-. ment observées , nous espérons, que comme Dieu a permis, telle affliction tant cruelle et générale, estre advenue pour corriger nos vices, et nous réduire à plus grande cognoissance et révérence de luy. Aussi qu'en brief , ayant pitié de ce Royaume , qull a tousjours monstre avoir en singulière
de PoicHers, 121
recommendation entre tous les autres, dépuis sa première fondation jusques à présent, il le délivrera des calamitez qui Topriment aujourd'huy, muant la malheureuse discorde où il est tond)é, en concorde amiable^ et Fhorrible orage de guerre et sédition qui le tourmente outre mesure, en tranquilité paisible.
Voyla, Monsieur et amy, ce que j*ay peu escrire de ce qui c'est faict et passé par deçà durant le siège, estant encores tout estonné et esperdu pour les maux et ennuys que nous y avons endurez. Je n'ay peu si bien vous le descrire, que j'eusse volontiers désiré. Il y est mort beaucoup de braves et vaillans hommes de guerre, desquels les noms et nombre seront cy après , et grande multitude de peuple travaillans aux plates^ormes et ramparts. Quand aux ennemis, on tient qu'ils y ont perdu environ de trois à quatre mille hommes, tant tuez de main , que morts de maladie , et en ont emmené grand nombre de blessez. On dit qu'il s'en est beaucoup retiré de leur Camp à ce deslogement , voyants qu'ils departoient sans rien effectuer de ce qu'ils avoient dévoré par vaine espérance. Aucuns dient que le nombre de ceuxcy, est bien de cinq ou six mil hommes. Ceux qui consideroient les entreprises des ennemis, et la suitte de leurs ]nouvemens, disoient, que ce siège seroit à leur grand desadvantage, et preparatif de plus grands mal'heurs (comme peu après la grande victoire que le Roy, par l'heureuse conduicte de Monsieur, a gaigné sur eux près de Montcontour, a monstre) et qu'ils y avoient perdus leurs esprits : ce qui est confirmé par le Proverbe , Que les hommes , quand leurs infortimes s'aprochent, perdent principalement la prudence, avec laquelle ils eussent peu empescher les choses
122 Discmtn du Siège
destinées, ftuoy que ce soit, il est certain que la main de Dieu a combattu pour son Eglise en ce siège et en ceste grande bataille. Deux jours après le siège levé, j'allay autour de la ville pour voir (comme dict Virgile que feisoient ceux de Troye, quand le Camp des Grecs se retira de devant leur ville) les lieux où ils estoient logez, où estoient leurs gabions, tranchées, tantes et pavillons : mais je me suis esmerveillé de voir la terre qu'ils y ont remuée, et des matières qu'ils ont employée à y dresser tout ce dont ils se sont aydez contre nous. Il semble à plusieurs qu'un grand Monarque ou Empereur seroit bien empesché à en faire autant. G'estoit chose hideuse de voir les morts qu'ils ont laissez en l'Eglise et cloistre de l'Abbaye sainct Cyprian *", qui est bruslée, abbatuë et remplie de toutes sortes de lectieres, ordures, vilainies, et infections qu'on sçauroit imaginer. Tous les faux-bourgs ne sont pas en meilleur estât : et toutes les Eglises^ Abayes , plusieurs beaux édifices^ qui estoient à trois et quatre lieiies de ceste ville sont par terre. C'est grande pitié de voir tant de peuple qui y habitoit , puo ahie estât ^* s'entretcuoit , privé de ses biens, et réduit en si grande ?e"sfc^^î«y?f * *"* pauvreté , qu'il ne se présente rien devant leurs yeux qu'un desespoir, s'ils n'estoient soustenus et consolez par quelques gens de bien, qui leur sont autant charitables qu'il est possible : Et vous asseure que despuis le siège levé , il est mort tant en la ville, qu'à trois ^ quatre et cinq lieiies au-^ tour, presque les deux parts du peuple, à cause des maux, ennuys, frayeurs , peines et nécessitez qu'il a enduré, croyez que les yeux augmentent la douleur et tristesse. Entre autres sont morts en ceste ville deux personnages de robbe longue, tous deux recommandez en leur profession', et les*
de Poictiers, 128
quels VOUS cognoissiez : Tun estoit Messire Martin Porteau^ Docteur régent es Droicts , et Doyen en ceste faculté : La vie duquel a esté en ce pays exemple mémorable aux gens d'Eglise (du nombre desquels il estoit) et aux Jurisconsultes , de pieté, charité, justice et toute bonne doctrine : L'autre estoit homme de Palais, mais fort affectionné à la prétendue Religion, qu'on dict qu'après le siège levé , il alla trouver la Royne de Navarre, et aucuns des chefs des ennemis pour leur faire des discours et remonstrances de leur entreprises et de ces gueres. J'ay ouy dire qu'il eut semblable responce à celle que feit Annibal au Philosophe Phormio, quand en Ephese il disputa devant luy comme un clerc d'armes, ou Pilote par livre , de l'office d'un chef d'armée et de tout Tait militaire. 11 mourut bien tost après.
Ceux de la ville craignans qu'on ne fust encores au poinct qu'on peut faire la crise et jugement de ces maux et embrazements, ont esté diligens à faire rompre et brusler tous les gabions, ponts, baricades, et à faire esplanader, toutes les tranchées et fosses que les ennemis avoient faicts : et ont amené en la ville ce dequoy ils se pourroient servir au besoin. Les ennemis avoient laissé à une ou deux lieues de ceste ville de leurs artilleries, et quelques moyennes, ne pouvans les entraîner , qu'on alla quérir incontinent , et les mist on dedans la ville. Ceux qui escriront l'histoire de ce qui c'est faict durant ces guerres de Guyenne, rechercheront plus diligemment les particularitez et tout ce qui se trouvera par moy obmis, ou n'estre venu à macognoissance. Et n'estoit que je n'attends l'heure qu'il me faudra partir, pour quelques miens petits affaires, j'eusse essayé à çn historicr quelque chose, et mesmement en Latin, non en
124 Discours du Siège de Poictiers,
intention de la faire publier ( comme du commencement n'avoye-je escrit ce Discours à ceste fin) mais pour le garder pour moy et mes amis. Ce que je laisseray faire à ceux qui ont plus de loisir, et s'en sçauront mieux acquiter que moy. Et ce pendant voyant ce pays tant afOigé , et quaji hors d'espoir d'estre si tost, que je désire, délivré de tant de maux qu'il supporte depuis la révolte de la Rochelle, J'ay délibéré de faire voile ailleurs , ou bien de me retirer en quelque coin, avec ceste belle et gentille devise : spes et fobtuna, viLETE. Et en ceste resolution je feray fin , pour saluer vos bonnes grâces de mes affectionnées recommandations , avec prières à Dieu de vous donner. Monsieur et amy, en parfaicte santé, très -longue et tres-heureuse vie. De Poictiers, ce premier jour de Décembre.
Vosire obéissant et serviahle amy^^ pour jamais,
Mi. LlBERGE.