AVANT-PROPOS. XXXI
dique point dans son Manuel du libraire et de V amateur
Liberge d'ailleurs se plaignant ^ dans Tavertissement de la seconde édition, de ce qu'on avait imprimé son livre sans son consentement, aurait-il manqué , si cela eût été ainsi , de dire qu'il l'avait été à Rouen aussi bien qu*à Paris? Non, assurément.
Il nous sera donc permis de persister dans notre croyance jusqu'à ce que l'apparition d'un exemplaire de cette édition contestée vienne nous obliger à en changer.
Nous attendrons la même preuve pour demeurer convaincus de l'existence d'une autre édition de Rouen ^ 1625, in-12, que citent la Biographie universelle et la Bibliographie du Maine.
L'un des plus vaillants défenseurs de la cité poitevine, François Le Poulchre, seigneur de la Motte-Messemé, a consacré tout le VP livre du volume qu'il a laissé, sous le iiiVQ à' Honnestes Loisirs (1), à raconter en vers, avec exactitude, quoique d'une façon parfois peu poétique, les événements que la prose de Liberge avait déjà fait connaître.
Il ne faut pas croire cependant que la narration du poète demeure sans intérêt à côté de celle du professeur. Tant s'en faut : les extraits qui font partie des notes de notre volume le prouvent suffisamment. Et, si les sacrifices que nous nous sommes déjà imposés pour contenter nos souscripteurs en leur donnant au delà de nos promesses (2) nous l'eussent permis, nous l'aurions réimprimée en entier.
Les deux récits se complètent l'un par l'autre. Le courageux capitaine raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a fait. Aussi bien que Liberge, il mérite d'être cru sur parole. La franchise de son langage, son impartialité , ne permettent pas de douter lorsqu'il a avancé quelque chose. La vérité , voilà ce qu'il affectionne ; mais de passer
(i) Les Honnestcs Loisirs de meftsire François Le Poulchre, Cheualier de l'Ordre du Roy, Cappltalne de cinquante hommes d'armes de ses Ordonnances, Seigneur de la Motte Mesaemé. — A Paris, cher- Marc Orry, rue Salnct-Jacqucs , à l'enseigne du Lyon-Rampant, ibbt, petit In-ia. — La bibliothèque de Poitiers possède ce volume.
(«) Nous n'avions pas prorois le Discours du succès des armures passez au Siège de Poictiers , qui forme l'appendice de notre volume.
XXXI V AVANT-PBOPOS.
))our poète élégaiit il n'a cure. Il avoue que Ronsard, Des Portes ou Du Bartas, tnaistres foueurs de lyre^ auraient écrit mille fois mieux que lui ;
Mais ils n'eussent parlé sinon par ouy dire.
Ils eussent faict vaillant un qui n*y eust pensé Et si eussent obmis quelqu'un qui terrasé Entre les ennemis couvert de sang et poudre Eust esté des assauts Tespouvantable foudre (1).
Ce que lui ne fera point , parce qu'il sait la pure vérité , et qu'il préfère la raconter même grossièrement plutôt
Que d'un art plus poly à la postérité
Faire fluidement le blanc pour noir acroire (2).
Il n'apprit point de ses maitres tTécolte combien ilfalioit de syllabes pour faire un vers , mais bien
Comme il falloit de Mars exercer le mestier (3).
L'assault de nos citez , la deffence d'icelles , Et le discours au vray des civilles querelles (4) ,
Voilà le sujet de ses Honnestes Loisirs. Us embrassent une période de dix années (de 1560 à 1570). C'est une mine inexploitée jusqu'à ce jour, où sont enfouis de précieux détails sur les honmies et sur les choses de ces temps de discordes sanglantes. Que nos futurs historiens en prennent note.
Nous regrettons que les bornes dans lesquelles doivent se renfermer ces observations préliminaires ne nous permettent pas de citer, et surtout de faire connaître plus longuement que ne l'ont fait jusqu'ici les biographes, la vie de ce fidèle et intrépide gentilhomme qui défendit pendant vingt -cinq ans, au détriment
(0 Voir l'Epitre dédlcatotre à Henry Ul , p. s. (s) Sonnet à U fin de radvertissement au lecteur. (s) Epttre dédicat., p. e.
(4) Feuillet fis» , verso.
▲VANT-mOPOS. XXXV
de sa santé ruinée et de sa fortune compromise (1), la cause de la royauté et de sa foi.
L'abbé Goujet (2) , Dreux-Duradier (S) et la Biographie universelle ont tiré ce qu'ils en ont dit des Honnestes Loisirs; mais il est à croire qu'ils n'ont fait que parcourir le livre sans le lire en entier : autrement il n'y aurait pas eu désaccord entre eux sur le nom de l'épouse du seigneur de la Motte-Messemé.
L'abbé Goujet la nomme Philippe de Ludre, dame de Bouzemont près Saint-Nicolas, en Lorraine ; Dreux-Duradier s'en étonne, et lui demande compte de cette assertion, qu'il croit démentie par le passage du VU* livre du poëme, où Fauteur raconte , en termes passionnés ,^ la mort de sa femme :
que
Emee Savary, de Sache rhéritiere ,
Du Pont dit de Roiian et la haute chevrierc ,
Geste Fee qui tient le cizeau dans ses mains Pour trencher le filet de la vie aux humains,
lui enleva à peine au bout du huitième mois de leur union , et à l'âge de vingt-deux ans.
Ils n'avaient tous tes deux ni complètement tort ni complètement raison : seulement l'un n'avait lu que le passage de VAdoertissement au lecteur, oùLe Poulchre dit que ce fut à Bouzemonf, l'une des malsons de Philippe de Ludre, sa femme , près de Sainct Nicolas en Lorraine , où il s'était retiré en quittant la cour, qu'il commença à écrire son livre ; et l'autre n'avait lu que le passage qu'il rapporte.
Emée Savary et Philippe de Ludre furent successivement épouses du seigneur de la Motte-Messemé , qui , malgré la vive douleur qu'il montra de la perte de la première , ne tarda pas à s'unir à la seconde.
La Biographie universelle s'en est rapportée sur ce point à
(i) En plusieurs endroits de ses ouvrages. Le l'oulchre parle des souffrances que lui < éprouver la gouUe , et du dérangement que les guerres ont apporté dans sa fortune.
(«) OibUolhèque françobie , t. xdi. p. su.
(») Biblioth. bbt. et critique du Poitou, t. m, p. is.
XXXM A V A MT-PROPOS .
Dreux-Duradicr; mais ce n'est pas chez lui qu elle a pris que la terre de la Mutto-Messcmé était située près de Luçoa , car Tauteur de la Bibliothèque historique du Poitou indique sa véritable |K>hitiun , désignée d'ailleurs par Le Poulchre lui-même dans ce
verrt :
A la Motte m'en vins voisine de Loudun (1) ^
(•n marge duquel , pour éviter sans doute toute équivoque , il écrivit : La MoUe-Messemé distante de dix lieues de PùyUers et d'une de Loudun.
Après avoir signalé ces deux erreurs aux futurs biographes du seigneur de la Multo-Messemé , nous les prions de nous permettre de h*ur indiquer un de ses ouvrages qu'aucun de leurs devanciers n'a connu. En voici le texte :
Continuation des honnestes loysirs de Monsieur de la Motte- Messemé , chevalier de l'Ordre du roy , et capitaine de cinquante hommes d'armes des Ordonnances de Sa Majesté, qui sont les neuf, dix et onzième livres , tendans à faire cognoistre la misérable condition do rhomme. Plus un mellange de divers poesmes imitez en partie de l'Arioste , en partie de l'invention de l'autheur : avec un Paradoxe, et autres Poésies dédiées à l'autheur. A Angers^ par Jean de la Rose , imprimeur et libraire , demeurant à la rue Sainctr Aulbin,MDXCI. in-8«.
Notre auteur , on le voit , n'a conservé que le titre de son premier ouvrage. Ce sont encore des Loisirs , mais consacrés à un autre sujet.
Il ne faut point , dit-il, dans l'avant-propos qu'il intitule VAme de l'œuvre, il ne faut point s'étonner de ce qu'il change de matière.
Retenu au logis par le mauvais état de sa santé , il n'a pu être témoin des choses de la guerre ; aussi n'entreprendra-t-il pas de les raconter. Ce qu'il a pu dérober d'heures filles du temps à ses douleurs , il Ta employé en la contemplation de la misère commune des hommes brûlez d'ambition, d'avarice et insatiable
(i) Verso da f. iss des Honnestes Loisirs. C'est après la levée du siège de PoUlers que Le l'oulchre, pensant se reposer quelques Jours chez lui. se rendit A la Motte oà , à peine arriviS lllul fallut montera chcyal pour repousser l'cnncml qui était ù sa porte.
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cupidité. Ce sont donc les rêveries quHl a ratapetassées sur ce fâcheux sujet qu'il présente à son lecteur.
Tout en rêvant de cupidité, d^ avarice^ etc., le capitaine la Motte se souvient de son ancien métier , et il frappe d'estoc et de taille sur ceux qui tombent sous sa plume , non moins tranchante que son épée.
Cette Continuation des- Honnestes Loysirs est un livre d'une rareté excessive, et que les bibliographes n'ont jamais cité à côté des autres œuvres de Le Poulchre. Ils ignoraient apparemment son existence.* Il s'en trouvait cependant un exemplaire dans la bibliothèque de M. Aimé Martin , vendue en 1825 (n* 769 du catalogue). Un second , si ce n'est le même qui aurait changé de robe , vient d'être récemment acquis par la bibliothèque de cette ville.
On n'a nulle connaissance de deux autres productions de notre gentilhomme, quoiqu'il soit certain qu'elles ont vu le jour. La première est un huitième livre des Honnestes Loisirs , bref recueil des sept précédents , dans lequel il avait fait voir le dommage que nous avons reçeu de nos guerres civiles , afin que par la connoîssance de notre perte nous cessions désormais , omvrant la porte à P étranger pour venir triompher de nostre calamité , de brusler au feu de noz diiHsions (1).
La seconde est le premier livre de son Passe-Temps , imprimé seul d'abord , comme on n'en peut douter d'après le titre de la deuxième édition revue..., et augmentée d'un nouveau livre, en 1597 (2).
Ces deux volumes ne peuvent avoir entièrement disparu ; quelque heureux hasard les fera peut-être découvrir.
La prose du Passe-Temps ne vaut pas mieux que les vers des Honnestes Loisirs, prétend la Biographie universelle. Ce jugement est trop absolu ; nous en appelons. Dépouillée de la rime, la pensée du seigneur de la Motte se fait jour sans contrainte ; son allure est
(i) Avertissement de la Continaation des Honnestes Loyslrs.
(s) Le Passe-Temps de Blessire François le Poulcbre, seigneur de la Motte Messemé. Chevalier des Ordres du Roy. Seconde édition reveue , corrigée et augmentée pur luy mesme d'un second liure outre la précédente. — A Paris , pour Jean le Blanc , et se vendent au bont du pont Sainct Michel , vis-à-vis le Marché neuf, MD. XCVII. in-so. — Deox parties avec pagination différente. Livre encore plus rare que les Honnestes Loisirs. Un exemplaire se trouve à la bibliothèque de cette ville.
XXXVIIl ÀVANT-mOPOS.
plus naturelle, ot son style y gagne en clarté ot en précision. Ici l'auteur est tout à fait en déshabillé ; il cause avec vous au coin de sa cheminée, cherchant à tromper les douleurs de la goutle... Il discourt un peu de tout ; mais ses propos sont assaisonnés de si judicieuses réflexions , d'anecdotes si intéressantes , que vous ne vous ennuyez point à l'entendre , qu'au contraire il voua charme. Vous êtes fâché de le voir finir si tôt , et vous regrettez vivement qu'il n'ait pas poussé plus loin ses agréables Passe-Temps. Hélas ! la mort y mit fin (1).
Le Discours du succès des affaires passez au siège de PoiC" tiers ^ despuis le dix net^esme iour (de) juillet 1569 iusquesau vingt uniesme de septembre audict an , est une pièce d'une grande rareté (2) qu'on verra avec plaisir, même après avoir lu la Relation de Liberge et les Extraits de Le Poulchre. On n'en connaît point l'auteur.
Les huguenots, obligés de décamper de devant Poitiers , après sept semaines de vains efiforts pour s'emparer d'une place si difficile à défendre , ne pouvaient manquer d'être poursuivis des railleries de leurs ennemis. On ne les leur épargna pas en effet dans la chanson Do sege mis deuont Poeters pre VJmiro.
(i) On ne Mit pas l'époqac précise de sa mort ; mais on voit, par l'Avertissement au lecteur qui est à la tète du Passe-Temps, qu'il ne vWaitpIus en ik»?.
(a) EHe a été Imprimée deux fois immédiatement après le siège , à Lyon , par Mlcbel JoTe ; ft Parii , au mont St-8ilalre. ttl'enteêçne du Pélican (chez Hlérosme de Marnef ). Ce qu'il y a d'4itonnant pour l'époqac , oà les moyens de communication ne pouvaient être aussi rapides qu'aujourd'hui , c'est que , dans l'espaoe de motos d'an mois , on avait trouvé le temps d'envoyer le manuscrit ft Lyon , de l'y Imprimer et d'en faire parvenir des exemplaires à Paris. La chose est pourtant certaine ; car, dès le 2t octobre , privilège pour »ix mois est accordé an libraire de Parts. Et l'on ne peut admettre que les deux édilions aient été faites simulUnément ; la plus simple inspection démontre que celle de Paris est une copie, page pour page, ligne pour ligne, de ccUc de Lyon , dont elle ne diffère que par les caractères , les chiffres des signatures, la forme du titre et les noms du lieu et du libraire. — Un CKcmptelre , édittoB de Lyon , a été vendu en laia v fr., n'^ 49» du catalogue de Curtotttés bibliograpUqiies du BibUopbUe Voyageur. C'est ceUi qui a servi i notre réhnpresaion. — Un de l'édition de Paris, « fr. 2u c, vente Le TaUand , en décembre de l'anaée demiére, n« »•» du catalogue.
AVANT-PBOPOS. XXXIX
Ces malins couplets nous ont été conservés au milieu d'autres poésies poitevines recueillies en un petit volume qui , bien qu'imprimé plusieurs fois, est pourtant peu commun (1). Ils renferment des particularités curieuses, et même un fait important (3) , que Liberge ne mentionne point.
On nous saura gré , nous le pensons , d'avoir reproduit ces couplets, que la mémoire du peuple n'a pas entièrement oubliés; car nous nous rappelons d'avoir entendu fuddonner, il n*y a pas fort longtemps, dans la boutique d'un ouvrier de cette ville, celui
Quo brut ô fat alidon
Deux cent seize ans plus tard, le Siège de Poitiers fournit à un comédien homme de lettres le sujet d'un drame lyrique (3).
L'auteur, Plancher dit Valcour, affirme qu'il ne passa que quinze jours à cet ouvrage (4). Il réclame, pour cette raison, l'indulgence du public. Sa pièce n'est pas le chef-d'œuvre du genre
(l) La GENTE POCTEVIir'RIE,
Tôt de Donuea rencontrie , Ou Talbot bain et bea , Fat réponse à Robinea.
Oaeeque le precez de loi^t et de san vesin , et chonsons Jeouses compousie in bea Poiteuin. Et le procès criminel d'inMarcacin. —APoeters, Pre Ion Fievrea Ampri mour 1660. pet. in-is. Deux parties; la première de los pages, et la seconde de iss. — Cette édition de i6«o est la dernière de ce livre.
(a) Couplet A Vhoure qu'ils sen alliant
(s) Le Siège de PolUers , drame lyrique en troi» actes, en vers , à grand spectacle , représenté pour la première fois ft Poitiers le 14 Janvier rnts.—A Poitiers , de l'imprimerie de Mlcbel-Vincent Chevrier, MCC. LXXXV. In-ao.
Valcour ne mit point son nom à cette pièce , il se fit connaître seulement par les initiales Pl... D., dont il signa l'épltre dédlcatoire à MM. les Maire et Échevin» de la TlUe de Poitiers.
Plancber dit Valcour , comédien , auteur dramaUque et romancier , a composé une grande quantité d'ouvrages dont on peut voir les titres dans la France littéraire de Qnérard et dans la Biographie universelle ( supplément }. U était né à Caen ver» 1781 , et est mort à BelleviUe, près Paris, le ae février ibis.
(4) f'. r Avertissement du drame.
X L A V ANT-PBOPOS .
sans doute : ou y trouve néanmoins des situations touchantes et quelques beaux verd^, parmi un plus grand nombre de médiocres. Il est demeuré fidèle à la vérité historique : c^est un mérite quMl faut lui compter. Son but était de plaire « instruire et toucher : nous croyons qu'il y réussit.
Poitiers, le 23 février 1846.