LE MENDIANT-CAPITALISTE
A cette époque, en la basse-ville et entassées au pied de la falaise sous les canons du Fort Saint-Louis se trouvait une agglomération de baraques curieuses par leurs formes diverses et souvent pittoresques, et par la physionomie misérable qu'elles présentaient. Ces baraques, une trentaine, abritaient les gueux de la cité. C'était comme une "Cité des Pauvres", et dans les huttes et bicoques de cette cité, dans ces masures branlantes et sordides gîtait la gueuserie. Cette gueuserie faisait tous les métiers pour vivre, métiers qui dépendaient de la demande et des circonstances. Il y avait là de bons artisans, experts en leur métier; mais dès que manquait le travail ou quand la rétribution ne paraissait pas suffisante, l'artisan se croisait les bras, ou bien il se livrait à d'autres besognes. Il y vivait des pêcheurs habiles, des bateliers aux bras vigoureux et à l'oeil sûr; mais, comme les artisans, ils abandonnaient souvent pour un autre travail plus rémunérateur leur métier. Or, il semble que la mendicité était devenue l'état le plus payant, car tous ces gens finissaient pas se faire mendiants. Du jour au lendemain on déposait les outils pour prendre la besace. Un jour, les grands bourgeois de la cité haute s'étaient inquiétés vivement en voyant les "Chevaliers de la Besace" augmenter avec une proportion rapide et prodigieuse. Ces bourgeois ne pouvaient plus ouvrir leurs portes sans une voix chevrotante, sans voir une main sèche et crasseuse se tendre vers eux pour implorer l'aumône. Sur les rues et ruelles, sous le clocher des églises, à la porte des auberges de bon ton, aux abords des boutiques bourgeoises, c'étaient mendiants et mendiantes. On se heurtait sans cesse à leurs guenilles et à leurs besaces, et ces guenilles et besaces devenaient si opiniâtres qu'il fallait ouvrir son gousset si on ne voulait pas voir ces haillons s'attacher à soi. La campagne, pas plus que la ville, n'était exempte de cette population sordide : durant ces années de misères et de famine qu'avaient été les années de la guerre de Sept Ans, les routes avaient été parcourues par des nuées de "quêteux". Et ces quêteux, s'ils étaient quelque peu rebutés, devenaient d'une audace et d'une arrogance qui effrayaient à la fin les paisibles paysans.
Tous ces mendiants, porteurs de besaces, quémandeurs de deniers, larmoyeurs et fureteurs indiscrets, avaient leur siège principal au pied du cap, sous le Fort Saint-Louis. On eût dit qu'ils avaient placé sous la protection des canons du Fort leurs misères et leur faiblesse. Les canons anglais allaient, en cette année 1759, réduire en miettes cette "Cité des Pauvres" et disperser ses habitants. Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur ce
sujet, pourtant très Intéressant, parce que nous aurons le plaisir d'y ramener plus tard le lecteur.
Pénétrons dans l'une de ces baraques. Celle •ci, un peu à l'écart des autres, s'appuyait contre la falaise même et paraissait s'aplatir misérablement sous la masse grise et puissante du Fort qui la dominait de cent coudées.
C'était ce jour même où les Anglais étaient apparus en face de l'Ile d'Orléans, et c'était un P'vHi après la tombée de la nuit.
L'unique et basse pièce de l'intérieur était éclairé" par une bougie de cire jaune collée sur l'extrémité d'un morceau de bois taillé un peu en forme (le bougeoir. Ce bougeoir était placé vers le centre d'une table basse et sale. De chaque côté de cette table et assis sur des escabeaux se trouvaient deux vieillards, un homme et une femme. L'homme avait à sa gauche le bougeoir, à sa droite un coffre de bois de chêne bien lamé de fer et devant lui un tas de pièces d'or et de pièces d'argent. Un peu à l'écart de l'or et de l'argent était un autre tas, mais plus petit, de la monnaie de papier de ce temps.
Autour d'eux et autant que la faible clarté de la bougie pouvait suffire, on réussissait à découvrir l'ameublement misérable de la masure et tout un amoncellement de choses et d'objets de rebut, tels que vieux ustensiles, vieilles ferrailles, outils hors de service, des guenilles et des haillons, bref un peu de tout ce que ramasse de nos jours le chiffonnier.
L'homme, avec ses longs cheveux blancs et sa grande barbe blanche, par la décrépitude de tous ses membres, paraissait avoir atteint quatre-vingt-dix ans pour le moins. La femme, bien que très grisonnante et très ridée, avait un air plus jeune : on ne lui aurait pas donné plus de soixante-dix ans. Lui, comptait une à une les pièces d'or qu'il disposait en rouleaux de vingt pièces; elle, recomptait méticuleusement les vingt pièces, les roulait dans un morceau d'étoffe, puis les plaçait précieusement dans le coffre.
Et tous deux, à voix basse et geignante, faisaient le compte après que chaque rouleau avait été déposé dans le coffre.
Après les pièces d'or, ce fut le tour aux pièces d'argent. Ces deux êtres paraissaient prendre un plaisir puissant à faire ces additions, à remuer de leurs doigts grêles et crochus ces pièces de métal qui rendaient un son divin à leurs oreilles. Toute leur existence passée et à venir, toute leur- joie, tout leur bonheur étaient là dans cette fortune qu'ils avaient amassée sou à sou à quémander pendant quarante ou cinquante ans. Ils n'avaient vécu, en se privant de tous biens et de tous plaisirs, que pour amasser cet or, comme si cet or pouvait les nourrir, comme s'ils allaient pouvoir l'emporter dans l'autre monde pour en jouir!
Nous ne saurions dire combien de temps ces deux avares avaient dépensé à compter cette fortune, à la tripoter de leurs doigts, à s'en réjouir la vue et l'esprit; mais enfin le dernier rouleau fut additionné et placé dans le coffre qui se trouva presque plein.
Il était passé huit heures du soir.
— Eh ben! ma vieille, fit le vieux en soupirant avec contentement, nous avons tout ce qu'il faut pour s'en retourner en France et y vivre tranquilles comme de bons bourgeois!
Ah! voilà donc quel avait été le but de ces deux miséreux : vivre comme de bons bourgeois! Quelle affreuse moquerie! Ils oubliaient qu'ils avaient vécu en gueux et qu'ils allaient mourir de même! Ils oubliaient que la mort, à l'âge où ils étaient arrivés, leur tendait les bras! Ils demeuraient tellement fascinés par la vue de l'or et par le sentiment des jouissances qu'il pouvait leur procurer, qu'ils s'égaraient dans la chimère!
Et la femme de répliquer avec un sourire atroce :
— Oui, vieux, nous possédons trente-deux mille louis!
Les yeux de la vieille étaient encore tout jaunes de la couleur des louis d'or.
— Tu oublies, vieille, reprit le vieillard les mille louis que nous a promis le capitaine Vaucourt pour les bons soins que nous avons donnés à son enfant, ce qui fera bien les trente-trois mille!
— On ne les a pas encore, vieux.
— On les aura, puisqu'il les a promis.
— Eh ben, puisque tu le veux... N'empêche que je trouve drôle qu'il nous ait donné seulement cent livres de suite; quand on veut donner mille louis, on les donne, on ne les promet pas!
— Mais tu sais bien, pauvre vieille, qu'on ne porte pas comme ça mille louis sur soi! Est-ce qu'on les porte nous?
— Tu as peut-être raison, soupira la femme. Tout de même ce capitaine Vaucourt ne me revient pas, et l'on aurait dû exiger de suite les mille louis.
— Je ne dis pas le contraire. Mais à présent que la chose est faite, il faudra bien attendre qu'il revienne, demain comme il a dit. Et, en attendant, il faut mettre notre fortune à l'abri des voleurs et des Anglais surtout.
— Ah! oui, des Anglais surtout! répéta la vieille femme, avec un regard farouche dans une direction qui pouvait être l'Ile d'Orléans.
Le vieux se leva.
— Tu vas m'éclairer, dit-il à sa femme. Elle prit le bougeoir.
Lui, alla dans un coin choisir une bêche dans un tas de vieux outils, revint à la table, prit le coffre et dit encore :
— Ouvre la trappe!
La femme obéit.
Chose curieuse, ce vieillard décrépit manifestait encore une force prodigieuse à le voir porter presque sans effort ce coffre lourd de pièces d'or et d'argent.
Il jeta la bêche dans le trou de la cave et avec le coffre il s'engagea dans l'escalier vermoulu et craquant qui y conduisait. La femme suivait élevant la bougie pour éclairer la descente.
En bas, sur un sol humide, le vieillard déposa son coffre et commanda à la femme.
— Referme la trappe!
Elle obéit encore docilement. Elle laissa retomber doucement le panneau, puis elle vint
s'asseoir, avec la bougie en ses mains, sur la dernière marche de l'escalier.
Le vieillard saisit la bêche et commença à creuser un trou.
Ce travail dura vingt minutes environ. Le coffre fut enveloppé dans une pièce de grosse „ toile fortement goudronnée, puis déposé dans le trou. L'homme, un peu essoufflé, se mit à rejetter la terre dans le trou et sur le coffre.
Alors seulement la femme parut soupirer avec soulagement, la bougie trembla dans ses mains : c'était la joie et la tranquillité qui revenaient après l'inquiétude. Maintenant que la petite fortune était sous terre, à l'abri de tous les regards cupides, elle respirait librement.
Mais le vieillard n'avait pas jeté trois pelletées de terre pas-dessus le coffret que, là-haut, un poing rude frappa soudain dans la porte de la masure.
La femme bondit d'effroi.
L'homme tressaillit, interrompit son travail et écouta.
Le silence planait partout.
— On a frappé, dit-il.
— Oui, répondit la femme.
— Si c'était le capitaine Vaucourt qui revenait?. . .
— Si s'étaient des voleurs!... fit la femme avec épouvante.
— Ou si c'étaient des Anglais!
Le même poing rude frappa encore, mais plus longuement et plus durement.
L'homme échappa sa pelle et grimpa rapidement et lestement l'escalier. Il appliqua sa bouche à un interstice de la trappe et demanda, en exagérant le tremblotement de sa voix cassée :
— Qui frappe ainsi à ma porte?
Du dehors une voix nasillarde et forte commanda :
— Ouvrez, père Raymond!
Le vieux se tourna vers sa femme qui demeurait toute tremblante au bas de l'escalier.
— Qui ça peut bien être, je m'demande? ditil à voix étouffée.
— C'est un personnage qui nous connaît, puisqu'il a dit "père Raymond".
— Alors, ça doit être un ami . . . une connaissance. . .
— Demande-lui son nom, vieux.
Le vieillard éleva la voix et demanda :
— Qui êtes-vous, vous qui prononcez mon nom?
— Je suis un compère du bon vieux père Croquelin!
— Ah! . . . vous avez dit le père Croquelin! . . . Le vieillard se pencha vers sa femme et demanda :
— Que penses-tu? Faut-il aller ouvrir et savoir ce que c'est?. . .
— Ben sûr, du moment qu'il s'agit du père Croquelin. Mais faudra pas laisser la trappe ouverte, parce qu'on pourrait avoir des soupçons qu'on possède quelque chose!
— T'as raison. Montons!
Le vieux gagna l'avant-dernière marche et souleva doucement et sans bruit le panneau de la trappe. Sa femme monta après lui et
alla s'asseoir à la table après y avoir déposé le bougeoir.
La trappe ayant été refermée, le vieillard alla ouvrir sa porte.
Une terrible silhouette humaine se dessina à ses yeux... si terrible que le maître de la baraque ébaucha un geste d'épouvante, jeta un cri d'effroi et se recula avec horreur. La vieille, à son tour, se dressait de frayeur et lançait une clameur perçante.
Un sourd ricanement répondit à ces cris. Puis un étrange individu pénétra dans la bicoque et referma doucement la porte.
— Etrange!... avons-nous dit?
En effet.
D'abord c'était une sorte de colosse par la taille géante, car pour entrer dans la masure il vait dû dans la porte ployer cette taille énorme. Son visage et ses mains étaient tout noirs de fumée ou de charbon. Etait-ce un charbonnier?... Sa tête n'était pas couverte, que par de longs cheveux ébourriffés, mouillés, à demi brûlés. Les vêtements du géant n'étaient plus que des lambeaux déchirés, roussis et dégouttants d'eau, comme si ces vêtements ou ces lambeaux avaient été placés dans un brasier ardent pour être ensuite retirés du brasier et trempés dans une cuve d'eau. Et cet être bizarre ricanait...
L'apparition était si effrayante, si fantastique, que le vieux mendiant s'écria après la première crise d'effroi :
— Etes-vous le diable et sortez-vous de l'enfer?
■ — Je ne suis pas le diable, père Raymond, se mit à rire le visiteur, rassurez-vous ainsi que votre fidèle compagne; mais, tout de même, je sors bien de l'enfer!
— Vous sortez de l'enfer! fit comme un écho assourdi la voix du vieux mendiant, qui jeta un regard éperdu vers sa femme.
Celle-ci venait de faire un rapide signe de croix pour murmurer en joignant les mains :
— Bonne Vierge du ciel, protégez-nous!
— Mais comment se fait-il que vous me connaissez? interrogea le mendiant en maîtrisant un peu sa frayeur.
— Je vous l'ai dit : par le père Croquelin qui vous connaît. Or, je suis un ami du père Croquelin.
— Etes-vous un mendiant aussi?
— Pas toujours. Mais ce soir, oui : je viens mendier un enfant!
— Un enfant! s'écria la mère Raymond étourdie.
— Qui s'appelait, répliqua le personnage, Adélard Vaucourt.
— Adélard Vau. . .
La voix manqua tout à fait au vieux mendiant qui, tremblant, se laissa choir sur un siège près de la table.
— Et moi, continua le visiteur, je m'appelle Laurent-Martin Flambard.
— Flambard! . . . (1)
Avec ce nom à peine balbutié le mendiant bondit, se dressa, fit entendre un cri terrible
(1) Voir "La Besace d'Amour" et "La Besace de Haine" parus dans la même collection, envoyés chacun franco par la poste contre 30c.
et B6 Jeta à plat ventre sur le plancher, face dans la poussière et demeura frissonnant.
A ce nom de Flambard, la vieille femme s'étail hâtivement accroupie sous la table.
Le spadassin partit d'un grand éclat de rire. Eh bien! demanda-t-il quelque peu étonné des gestes de ces gens, me direz-vous quelle brousse vous prend?
Le père Raymond releva un peu la tête et bégaya :
An! si vous n'êtes pas le diable, comme vous te dites vous-même, tout de même le père Croquelin nous a assurés que vous étiez sorcier, ce qui revient pas mal au même!
— Le père Croquelin m'a calomnié, pauvre vieux, sourit Flambard. Vous voyez bien que je suis un homme comme les autres.
l'a homme comme les autres! . . .
Le vieux et la vieille se relevèrent à demi et Be prirent à le considérer avec un air fort douteux.
Ah non! il n'avait pas certes l'air d'un homme comme les autres! . . .
Ils avaient bien entendu parler de ce fameux Flambard et de sa terrible rapière, mais ils ne L'avaient jamais vu. Or, ils le voyaient maintenant... Il est vrai qu'il n'avait pas à ce moment de rapière à son côté ou en sa main, mais il avait un air bien autrement terrible!
— Mais d'où venez-vous tout de même? demanda encore le mendiant en se remettant debout, exemple qu'imita sa femme.
— Je vous l'ai dit, je reviens de l'enfer! Oh! ajouta-t-il en ricanant lugubrement, vous ne saviez pas qu'il existait un enfer, père Raymond? Moi, j'en doutais également malgré le saint Evangile. Eh bien! à présent j'y crois, je l'ai vu, je m'y suis brûlé à mon soûl, j'ai piétiné dans ses flammes ardentes, et, par les deux cornes de satan! je me demande encore comment je m'en suis échappé! Voyez...
Il montrait ses mains brûlées et ses vêtements en lambeaux et roussis par le feu.
— Si nous voyons! . . .
Et le vieux mendiant regarda sa femme avec des yeux pleins de folle épouvante, sa femme qui oscillait d'horreur et ne cessait de se signer chaque fois que parlait Flambard d'enfer, de diable et de feu.
— Et à présent que vous savez mon histoire, père Raymond, reprit Flambard, dites-moi où est l'enfant, car je ne le vois pas ici.
—L'enfant?. . .
Le père Raymond laissait voir une surprise extrême.
— Que signifie cet air surpris? demanda sévèrement le spadassin. Vous gardiez ici un enfant volé, l'enfant du capitaine Jean Vaucourt. Or, le capitaine m'envoie le chercher.
— Il vous envoie le chercher!...
Le vieux regarda encore sa femme avec hébétement. Elle, demeurait muette et stupide : muette de surprise, stupide de terreur.
Flambard marcha au mendiant, lui posa une main lourde sur l'épaule et commanda sur un ton menaçant :
— Répondez : où est l'enfant?
— Mais... bredouilla le vieux qui ployait sous la main pesante de Flambard, l'enfant... il est parti!
— Parti!... cria le spadassin.
— Depuis le crépuscule... trois ou quatre heures au plus!
— Qui est venu le chercher?
— Mais... son père... le capitaine!
Flambard fit entendre un sourd grondement.
— Ah! le capitaine est venu... il y a quatre heures!
Et, pirouettant soudain sur ses talons, il s'élança vers la porte, se jeta contre, l'enfonça, sortit comme une rafale...
— Si c'est pas le diable, ce Flambard, murmura tout ébahi et tout consterné à la fois le père Raymond en considérant sa porte brisée, c'est pour sûr un sorcier! . . .
Et, pour la centième fois peut-être, la vieille mendiante fit le signe de croix.
CHEZ JEAN VAUCOURT
Flambard, comme un fou, sinon comme un démon sorti de l'enfer, courait vers la hauteville. Il bousculait passants, gardes, sentinelles. Il passait comme une ombre fantastique en la ville obscure où l'on ne pouvait se guider sûrement qu'à l'aide d'un falot. Cette nuitià, on ne pouvait découvrir par toute la cité qu'une demi-douzaine de réverbères; et encore ces réverbères qu'on avait allumés répandaient une si faible lumière, que cette lumière ne ressemblait tout au plus qu'à un feu de bougie. Mais Flambard paraissait doué de l'oeil du chat ou du flair de la taupe, il courait par les rues et ruelles aussi sûrement qu'en plein jour.
Il arriva, tout en sueurs, rue Saint-Louis et violemment heurta la porte de Jean Vaucourt.
Ce fut le père Croquelin qui vint ouvrir.
L'ancien mendiant faillit tomber sur le dos en apercevant l'apparition fantastique que présentait l'image de Flambard à cet instant.
Mais vu que le spadassin n'avait pas le temps des explications apparemment, il passa comme un bolide sur le corps du père Croquelin, enfonça une porte et disparut. Le père Croquelin, qui avait cru avoir affaire à une bête fauve, se releva vivement et alla se fourrer sous le divan du vestibule.
La porte que Flambard venait d'enfoncer était celle de ce petit salon que nous connaissons, et dans lequel il trouva Jean Vaucourt en compagnie d'Héloïse de Maubertin, sa femme, et de Marguerite de Loisel.
Les deux femmes avaient jeté un cri d'indicible émoi.
Le capitaine s'était élancé vers le spadassin.
— Vous!... s'écria-t-il stupéfait. Nous vous avions cru mort!
— Je l'étais, capitaine... oui, j'étais bien mort en effet, mais je suis ressuscité!
Héloïse, avec des yeux égarés fixés sur la silhouette affreuse de Flambard, reculait vers la porte du réfectoire en manifestant une grande terreur.
Marguerite essaya de la rassurer.
— N'ayez pas peur, Héloïse, c'est notre ami. . . Flambard!
Le spadassin s'inclina devant la jeune femme, disant :
— Pardon! madame, si je suis entré un peu brusquement.
Il considéra Héloïse avec une nouvelle surprise et, regardant le capitaine, demanda à voix basse :
— Elle ne me reconnaît donc pas?
— Non! répondit par un geste négatif et avec un air découragé le capitaine Vaucourt.
Héloïse, après avoir regardé le spadassin assez longtemps et comme avec horreur, dit à Marguerite d'une voix étouffée :
— Jean ne vient donc pas me retrouver ici?
— Oui, il va venir, répondit Marguerite.
— Et il va ramener mon petit Adélard?
— Oui, Héloïse, il va vous le ramener.
Jean Vaucourt murmura à l'oreille de Flambard, qui esquissait une mimique de profonde stupeur :
— Comme vous le pouvez constater, mon ami, elle est tout à fait folle!
— Oui, en vérité. Et pourtant, chose curieuse, la jeune femme paraissait reconnaître Marguerite de Loisel.
Elle dit avec un air de grande lassitude :
— Chère Marguerite, je suis bien fatiguée... conduisez-moi à ma chambre!
Puis elle jeta encore un regard perçant et effarouché vers Flambard et demanda d'une voix craintive :
— Quel est cet homme? Que vient-il faire ici? Est-ce un mendiant? Voyez ses vêtements, son visage et ses mains! Ne serait-ce pas plutôt un charbonnier?
— Je vous l'ai dit, chère Marguerite, c'est notre ami Flambard!
— Flambard ! . . . murmura la jeune femme en hochant la tête.
Puis, comme le spadassin continuait de la regarder avec persistance, elle détourna les yeux en frissonnant, saisit une main de Marguerite et, l'entraînant, cria :
— Allons-nous-en, Marguerite, cet homme me fait peur! Oui, j'en ai peur... j'en ai peur!
Jean Vaucourt fit un geste à Marguerite de Loisel en lui chuchotant :
— Conduisez-la à sa chambre, mademoiselle, pour qu'elle se repose un peu!
Marguerite quitta le petit salon avec la jeune femme, qui disait encore :
— J'ai peur de cet homme, Marguerite... allons-nous-en!
Après la sortie des deux femmes, le capitaine se laissa choir sur un fauteuil et murmura, accablé :
— Flambard, je suis bien malheureux!
— Malheureux? Je crois bien, répondit Flambard. Mais il importe de chasser les désespoirs et les découragements, mon ami, car plus que jamais il faut lutter. Aujourd'hui, l'heure devient effrayante : nous n'avons plus seulement les ennemis du dedans à combattre, nous avons les Anglais qui, nul doute, se préparent à l'attaque de la ville. Il faut lutter encore, capitaine... il faut lutter toujours!
— Ah! lutter... quel plaisir, quel bonheur j'y trouverais, si j'avais encore ma femme et mon enfant!
— Votre enfant! cria Flambard. Ne l'avezvous pas?
Le capitaine regarda le spadassin avec étonnement.
— N'êtes-vous pas allé le réclamer à ce mendiant de la basse-ville, le père Raymond?
— Non, je n'ai pas eu le temps d'y courir. J'avais ma pauvre Héloïse à garder. Après l'incendie de la maison de Bigot, j'ai emmené ma femme ici et j'ai envoyé le père Croquelin chercher Marguerite de Loisel à l'Hôpital-Général. Marguerite n'a pu venir avant ce soir. Elle est ici depuis une heure à peine. N'avezvous pas vu une voiture à la porte?
— Non, je n'ai pas remarqué.
— Eh bien! Marguerite va emmener Héloïse à l'Hôpital et la soigner. Elle pense que ma pauvre femme reviendra à la raison.
— Je le souhaite, pauvre Héloïse! soupira Flambard. Ainsi donc vous n'êtes pas allé chez le père Raymond?
— J'allais m'y rendre après le départ d'Héloïse pour l'Hôpital.
— Eh bien! n'y allez pas, c'est inutile. J'en reviens, et votre enfant n'est plus là.
— Que dites-vous, Flambard? Mon enfant n'est plus chez ce père Raymond? Ah! allezvous m'apprendre un nouveau malheur?
— Capitaine, répliqua Flambard avec une sourde colère, nous sommes pris dans un terrible complot, et nous sommes en train de jouer une nartie dans laquelle nous ne tenons pas les meilleures cartes. Nos ennemis semblent avoir en mains tout l'atout : car une personne que je ne connais pas et que je ne soupçonne même pas s'est présentée chez le père Raymond en votre nom, et cette personne a réclamé et emporté l'enfant.
— Elle a emporté l'enfant! . . .
— Et, à entendre le père Raymond, il faut croire que cet homme s'est présenté comme étant Jean Vaucourt lui-même.
— Oh! si cet homme était Bigot! s'écria le capitaine en se levant avec une furieuse énergie.
— Non, ce n'est pas Bigot. Car Bigot est trop connu du peuple, car Bigot ne fait pas ces sortes de besognes lui-même, il a des agents pour les exécuter.
— Mais alors que penser et que faire surtout?
— D'abord, je pense qu'il n'y a rien à craindre pour la vie de l'enfant, car personne, pas même nos plus cruels ennemis, n'a d'intérêt à tuer ce petit enfant. Que faire ensuite?... Il n'y a qu'à nous mettre à sa recherche. Je vais retourner chez le père Raymond et me faire donner une description de l'homme qui lui a réclamé votre petit. Avec cet indice, si l'on peut appeler si peu un indice, je pourrai me guider.
— Merci, mon ami, j'ai confiance en vous. Mais dites-moi donc, vous que je croyais mort, dites-moi quelle aventure extraordinaire vous avez passé?
— Une aventure si extraordinaire, sourit Flambard, qu'elle me paraît folle et invraisemblable. Je me demande encore d'où je reviens exactement. J'en suis encore si ahuri que je
ne suis pas certain de ne pas rêver. Jamais en ma vie je n'avais vu la mort me prendre, me saisir, m'étoutïer dans ses bras, m'emportât-: Aujourd'hui... Est-ce bien aujourd'hui, ou hier, ou. . . ?
Oui. c'était aujourd'hui, dans la matinée, sourit Jean Vaucourt.
— Bon. je me rappelle, sourit Flambard à Bon tour. Au t'ait, je n'ai pas eu le temps de rappeler encore tous mes souvenirs. Mais il esl nue chose qui ne me sort pas de l'esprit, une chose gui m'obsède : je ne croyais pas qu'on pouvait échapper à la mort une fois qu'elle nous avait happés à la gorge et au coeur; non. je ne croyais pas que c'était possible! Et encore, je ne croyais pas... il m'était Impossible d'admettre qu'il y eût un enfer, et maintenant je sais, je suis certain que cet enfer existe!
— Vraiment? fit Jean Vaucourt, étonné.
— J'y ai passé... jé m'y suis vu démon moimême... un autre démon m'y accompagnait! Et puis, était-ce réminiscence de ces contes bleus de nos anciens qu'on me narrait dans ma jeunesse?... il me semble que j'ai quelque peu erré sur les bords du Styx, que j'y ai même plongé jusqu'au cou, que j'ai bu un tant soit peu de ses ondes noires et nauséabondes, que j'ai même, avec ce démon qui m'accompagnait. . .
Jean Vaucourt, malgré les malheurs qui le frappaient, ne put s'empêcher de sourire à voir l'image humoristique de Flambard et il l'interrompit pour demander :
— Ce démon. . . n'était-ce pas Caron qui vous accompagnait?
— Hein! ce passeur... ce nocher des enfers? Non... ou, si c'était lui, l'animal, il avait pris pour la circonstance la figure d'un ancien garde de ce gueux de Lardinet que j'ai naguère dépêché à Satan, mais que je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer durant mon séjour dans cet enfer d'où j'arrive.
— Ce garde, dit Jean Vaucourt, n'était-ce pas Verdelet?
— Tiens! dit Flambard avec un air surpris, vous l'avez donc rencontré aussi?
— J'étais là quand il vous a attaqué de sa rapière, et lorsque...
— Par les deux cornes de Lucifer! s'écria le spadassin en se frappant le front, ai-je perdu une moitié de ma cervelle et prêté l'autre à ce chien de Verdelet?
Il se mit à tâter sa tête et s'aperçut qu'une partie de ses cheveux manquait.
— Par le diable! qu'est-ce cela?
Marguerite de Loisel, après avoir fait coucher Héloïse, rentrait dans le salon à cet instant.
— En vérité il me manque une partie de ma tête! reprit-il.
Et la figure de Flambard présentait un étonnement si drolatique, que Jean Vaucourt et Marguerite ne purent comprimer un éclat de rire.
— Hein!... fit le spadassin peut-être plus étonné encore par ce rire soudain du capitaine et de Marguerite.
La jeune fille indiqua une glace à Flambard, disant dans un hoquet de rire :
— Voyez-vous . . .
Flambard s'approcha de la glace. Durant quelques secondes il n'eut pas l'air de se reconnaître. Puis, tout à coup et tel un coup de tonnerre qui retentit, il poussa un terrible éclat de rire.
— Ha! ah! ah!... je comprends bien à présent l'épouvante qui a failli assassiner le père Raymond et sa moitié. Ils m'ont demandé si j'étais le diable?. . . J'en ai bien l'air! A moins que je ne sois l'un des chauffeurs de ce Lucifer que le diable étripe et écorne! Par mon âme! je ne suis plus Flambard! Et mon vêtement... est-il un peu déchiqueté? Du diable! si j'y comprends la moindre chose!...
— Faites-nous le récit de votre aventure, dit le capitaine pendant qu'Héloïse se repose; car bientôt elle partira pour l'hôpital avec mademoiselle Marguerite.
— Si vous permettez, j'irai auparavant me débarbouiller un peu et mettre un autre vêtement.
— Je vous conduis à votre chambre, dit Vaucourt, si mademoiselle Marguerite veut bien nous excuser.
Marguerite se borna à sourire avec un geste d'assentiment, et les deux hommes sortirent du salon.
Au bout d'une demi-heure le spadassin reparut, lavé, nettoyé, les cheveux coupés, et vêtu d'un costume tout neuf de grenadier. Disons-le ici encore une fois, durant longtemps en France, Flambard avait fait partie d'un régiment de grenadiers du roi que commandait le comte de Maubertin.
Et pour finir la toilette du spadassin, Jean Vaucourt lui avait prêté une longue et solide rapière.
Et voici la narration qu'il fit de son aventure.