QUI AVAIT RECLAME L'ENFANT DU CAPITAINE
Jean Vaucourt et Marguerite de Loisel avaient souvent frémi durant le cours de ce récit que venait de terminer notre héros.
Puis, le capitaine demanda en promenant son regard surpris autour de lui :
— Mais où diable est le père Croquelin?
Le spadassin se rappela aussitôt avoir vu l'ancien mendiant à son entrée. Il gagna rapidement le vestibule, où il ne tarda pas à découvrir le père Croquelin étendu de tout son long sous le divan et immobile.
— Eh là! père Croquelin, que faites-vous? cria Flambard en le secouant rudement.
L'ancien mendiant sursauta, passa sa tête sous le divan et demanda, tremblant :
— Quoi! c'est vous, monsieur Flambard? Le diable noir n'est donc pas entré tout à l'heure?
Le spadassin se mit à rire.
— Non, père Croquelin, le diable noir n'est pas entré; ce n'était que son parent que j'ai prestement exorcisé.
— Au fait, vous êtes sorcier, et vous possédez des pouvoirs . . .
— Justement, père Croquelin, et entre autres celui de renvoyer en enfer tous les diables cornus, intrus et malotrus. Venez donc maintenant et n'ayez crainte : celui-là qui est venu est reparti à belle vitesse.
L'ancien mendiant se releva, et, pour plus de sécurité s'étant signé, il suivit Flambard au salon.
Marguerite était allée chercher Héloïse à sa chambre pour l'emmener sans plus tarder aux Hospitalières.
— Mon ami, dit Jean Vaucourt au spadassin, Marguerite a décidé d'emmener sans plus tarder Héloïse à l'hôpital. Dès que toutes deux seront parties, nous nous rendrons chez le père Raymond pour, de là, nous présenter au Château Saint-Louis où Monsieur de Vaudreuil, qui demain se retirera à Beauport, m'a donné rendez-vous pour dix heures.
— Dix heures... dit Flambard, il reste peu de temps à notre disposition, car il est maintenant neuf heures.
Quelques instants après Marguerite de Loisel partait emmenant Héloïse, et nos deux amis sortirent à leur tour pour aller en la basseville. Avant de partir, le capitaine recommanda au père Croquelin de ne pas s'absenter, afin de se trouver là au cas où M. de Vaudreuil enverrait l'un de ses officiers chargé d'une communication quelconque.
Au moment où le capitaine et le spadassin s'engageaient sur la rue Saint-Louis, un détachement de la garnison s'éclairant de flambeaux passait. En tête marchait M. de Ramezay, et ce détachement était en train de faire une inspection des différents postes de défense de la ville, et aussi pour voir si les derniers édits et règlements relatifs au couvre-feu étaient partout suivis et respectés. La capitale vivait, depuis deux semaines, uniquement sous le régime de la loi militaire. Passé huit heures du soir il était enjoint aux citadins de ne pas sortir de leurs demeures et d'éteindre tous les feux, et ceux-là qui enfreignaient ces édits étaient exposés à subir des peines sévères. Si la capitale avait été à demi dépeuplée, il demeurait encore assez de populace à gouverner et à administrer; et ce gouvernement, que menaçaient les canons anglais, se voyait contraint d'émettre des règlements sévères et d'user de mesures radicales pour assurer le plus possible la protection de la ville et de ses habitants. Donc nulle lumière et nul feu n'étaient autorisés dans l'intérieur des habitations, à moins, toutefois, que ces lumières demeurassent invisibles tout à fait de l'extérieur. Car on redoutait d'attirer l'attention de la flotte anglaise, et l'on voulait laisser croire à l'ennemi que la ville entière avait été abandonnée. Aucun habitant non plus ne devait sortir hors de ses murs, à moins d'un permis spécial du commandant de la place.
Aussi, en apercevant ces deux silhouettes humaines, qu'étaient celles de Vaucourt et de Flambard, qui se glissaient ou semblaient se glisser subrepticement dans l'ombre de la rue, M. de Ramezay arrêta-t-il aussitôt sa troupe pour demander d'une voix rude :
— Qui va là?
Les deux amis s'arrêtèrent net, et le capitaine répondit en assourdissant sa voix sonore :
— Jean Vaucourt!
Et le jeune capitaine, suivi de Flambard, marcha vivement vers M. de Ramezay pour se
taire reconnaître et lui expliquer les motifs de sa Bortie nocturne. Le commandant sourit avec bienveillance, et, comme il se rendait en la basse-ville, il invita Vaucourt et Flambard à se Joindre à son détachement dont les flambeaux éclairaient la marche. Les deux amis acceptèrent L'invitation, et la troupe reprit sa marche dans la direction de la Porte du Palais OÙ avait été aposté un corps de garde important.
A la satisfaction du commandant la place paraissait, cette nuit-là, tout à. fait inhabitée. El pourtant, en dépit des édits rigoureux, on pouvait de temps à autre percevoir à la lueur rougeatre des Qambeaux des ombres furtives (lui. reconnaissant le guet, hâtaient de s'enfouir dans l'obscurité voisine. Car la plus grande noirceur enveloppait toute la ville, à part ça et là en quelques points plus obscurs et. véritables casse-cou où l'on permettait l'allumage de réverbères; mais ces réverbères, engouffrés qu'ils étaient en des amas de baraques et en des ruelles étroites et tortueuses, ne pouvaient être aperçus de la flotte anglaise ou de rôdeurs ennemis.
Chemin faisant M. de Ramezay disait à Jean Vaucourt pour exprimer sa satisfaction :
— La ville est tranquille, capitaine, et je penche à croire que messieurs les Anglais ont la certitude que ces murs ont été tout à fait désertés. Tant mieux, ils ne seront pas tentés d'ouvrir contre nous des feux meurtriers et dévastateurs.
— Ils s'en garderont bien, répondit le capitaine; malgré la multitude de leurs navires, ajouta-t-il, et tout bien chargés que peuvent être ces navires, les Anglais n'ont certes pas, ou je me trompe fort, de munitions et de projectiles à gaspiller. La ville en cette nuit, comme vous le pensez, monsieur, semble un rocher désert.
— Je n'ai nullement à me plaindre de la haute-ville, répliqua M. de Ramezay : ici les règlements sont respectés. Mais je me suis laissé dire qu'en la basse-ville il se trouve certains cabarets et tavernes qui ont l'air de faire fi de nos édits. Entre autres, me dit-on, cette taverne de la mère Rodioux où se rassemblent tous les rapaces de la mendicité et de la gueuserie, et auxquels se mêlent, ajoute-t-on, des soldats de ma garnison. Aussi, vais-je, ce soir, mettre un frein à ces "je-m'en-fichards". Par Notre-Dame! j'entends que nous soyons obéis!
Jean Vaucourt sourit et répliqua, un peu narquois :
— N'allez pas oublier, monsieur le commandant, que la mère Rodioux est une favorite de Monsieur Bigot!
— Au diable Monsieur Bigot! repartit rudement M. de Ramezay qui, comme chef suprême de la ville à cette heure menaçante, n'entendait recevoir d'ordres de personne, hormis peut-être de M. de Vaudreuil. Il n'entendait pas non plus faire de faveurs aux protégés de tel ou tel personnage.
— Au reste, ajouta-t-il goguenard, Monsieur Bigot tient tellement à sa peau et à ses coffres, qu'il n'aurait nulle envie de venir en une ville assiégée, ou pour y dicter des ordres ou
pour voir à la sécurité de ses protégés ou favoris.
Que ces paroles du soldat et du chef échappées dans un moment d'humeur ne nous trompent pas; car M. dè Ramezay — et ses paroles étaient peut-être l'expression de sa rancoeur — avait lui-même et à contre-coeur subi l'influence néfaste de l'intendant-royal. Non, disons-le pour sauvegarder toute la vérité de l'Histoire, M. de Ramezay, brave gentilhomme, courageux soldat et excellent serviteur de la royauté, n'avait pu échapper à cette influence terrible de Bigot, de même qu'il allait la subir encore, lorsque viendrait le moment décisif ou de garder encore la ville contre les Anglais ou de la rendre!
Ajoutons pour l'amour de la vérité, disons-le franchement et sans la moindre pensée de diminuer la gloire des héros français, qui allaient accomplir tant de prodiges pour défendre contre la conquête étrangère cette terre précieuse de la Nouvelle-France, oui, disons-le, Bigot était devenu un maître!... Maître des chefs qui dirigeaient! Maître des soldats qui allaient engager des mêlées sanglantes avec l'ennemi! Maître du peuple qu'il fascinait et qui le redoutait! Maître du pays entier qui, sans le vouloir, ployait comme sous le geste arbitraire du dompteur! Maître?... Oui... et tel il allait demeurer jusqu'à la consommation du dernier sacrifice de laNouvelle-France, jusqu'à la dernière gorgée de larmes d'un petit peuple vaillant et malheureux, jusqu'à la dernière saignée des héros français et canadiens qui allaient rivalisés d'efforts surhumains et de luttes immortelles! Bigot, par l'administration crapuleuse des finances de la colonie, par main basse qu'il fit sur les revenus du commerce intérieur et extérieur du pays, par la formation d'un budget colonial qui était devenu une ruine, par l'accapement de tous les pouvoirs, accrédité et soutenu qu'il était par une bande occulte de courtisans de la Cour de Versailles qui, sur les profits énormes, formidables, réalisés par Bigot dans la transaction des affaires et dans l'exploitation d'un commerce outrancier et malhonnête, touchaient de forts beaux bénéfices sans compter nombre de primes rondelettes, oui Bigot avait découragé finalement le peuple français et le trésor royal. Le roi qui, malheureusement, ne donnait qu'un rare et insignifiant coup d'oeil aux choses des colonies, s'aperçut enfin que cette terre lointaine de la Nouvelle-France devenait un abîm» en lequel s'engouffraient d'années en année, de mois en mois, des sommes d'argent formidables qu'il considérait comme entièrement perdues pour la France et son peuple. Il y voyait périr de braves soldats inutilement, soldats dont il avait un si pressant besoin lui-même pour faire face aux armées ennemies qui, à tout instant, menaçaient ou pouvaient menacer les frontières de la France! Louis XV était à ce point découragé par les difficultés budgétaires de la Nouvelle-France, qu'il ne voyait plus jour de combler les déficits, de rétablir un équilibre et de tendre encore et sans cesse sa main secourable. Oui, à ce point découragé et rebuté que, si, à présent, on lui venait demander secours, il se rebellait, s'indignait, quand
il eût dû encore, toujours, laisser faire sa pitié. De pitié, il n'en avait plus! Bougainville l'avait un moment attendri... mais ça n'avait été qu'un moment. N'ayant pas suffisamment d'énergie pour prendre en sa main personnelle des rênes rendues dévergondées par des mains inhabiles ou malfaisantes, il les remettait encore à ces mêmes mains... ses ministres! Et c'est sur ceux-là que doivent peser toutes les responsabilités, puisque les pouvoirs royaux leur étaient répartis, et non sur les chefs de la colonie. La grande faute de ces ministres à courte vue ou d'une clairvoyance défectueuse, fut de n'avoir pas désigné pour diriger les destinées de la Nouvelle-France un chef unique, un maître capable de mener de front l'administration civile, la guerre et les finances. Or, on avait donné à Vaudreuil le gouvernement civil et la justice, la guerre à Montcalm, et à François Bigot les finances. Mais on avait oublié ou l'on n'avait pas songé à définir les pouvoirs de chacun de ces trois chefs, on n'avait pas tracé le domaine de leurs activités. M. de Vaudreuil croyait devoir se mêler constamment des affaires de la guerre, les ordonner et même les diriger; par revanche le marquis de Montcalm se mêlait volontiers des affaires civiles qu'il ordonnait à l'occasion et dirigeait. De ces empiétements dans les fonctions de l'un et de l'autre de ces deux chefs surgirent les récriminations, la mésentente, la brouille. Mais ni l'un ni l'autre, cependant, ne se mêlaient de finances. Là, dans ce domaine large et aux horizons infinis M. Bigot se posait comme un maître qui ne souffrait aucun contrôle. Il était là tout chez-soi, et nul ne pouvait ou n'osait y pénétrer. Mais ce large champ d'actions ne paraissait pas suffire à l'activité inlassable de François Bigot : il se mêla peu à peu des affaires de l'administration civile et de celles de la guerre. Il s'y mêla si bien, il y prit tellement pied qu'il parut devenir indispensable, et bientôt on s'aperçut qu'il dictait en tout et partout, qu'il était écouté, qu'il était obéi! Montcalm se plaignit hautement auprès du roi et de ses ministres; mais il était trop tard : François Bigot était devenu le maître véritable! . . .
Ceci expliqué, nous reprendrons la suite de notre récit.
Le détachement de ronde conduit par M. de Ramezay descendit à la ville basse. Le commandant y voulait inspecter certains postes qu'on avait établis sur les jetées du fleuve, postes protégés par des palissades garnies de petits canons.
Là, Jean Vaucourt et Flambard, ayant souhaité bonne nuit à M. de Ramezay, laissèrent la troupe à son service et s'engagèrent dans les ruelles qui couraient en zigzag au pied du cap et sous les fortifications. Ils ne s'arrêtèrent que sous le Fort Saint-Louis, devant la masure du père Raymond.
Flambard trouva la porte du mendiant rafistolée et remise tant bien que mal dans son cadre. Mais se rappelait-il seulement de l'avoir défoncée dans une heure auparavant?... Quoi qu'il en soit, il frappa rudement dans cette porte.
La voix craintive du père Raymond se fit entendre :
— Qui, à cette heure de la nuit, vient encore déranger un pauvre mendiant?
— Ouvrez, père Raymond, commanda Flambard; c'est l'ami du père Croquelin qui revient.
— Ah! c'est encore vous, monsieur Flambard? Attendez un moment, j'ouvre.
Durant quelques minutes on perçut tout un remue-ménage à l'intérieur de la baraque; puis suivit un fort bruit de verrous, de barres, de chaînes. . .
— Par mon âme! maugréa Flambard qui s'impatientait, êtes-vous donc barricadé, père Raymond, contre une attaque en masse des Anglais?
— Que voulez-vous, monsieur Flambard, répondit de l'autre côté de la porte le mendiant qui continuait à faire tomber barres et chaînes avec un tintamarre effrayant de fer et d'acier, vous m'avez tellement démantibulé ma porte qu'il faut bien prendre un peu ses précautions, surtout en des temps comme ceux-là que nous traversons.
— C'est juste, père Raymond, et je vous prie d'excuser mon impatience. Quant à votre porte, je veux en payer les dommages.
Notre héros venait de se souvenir des dégâts qu'il avait faits en quittant la baraque la première fois qu'il y était venu.
Le mendiant ouvrit enfin sa porte, et s'effaça respectueusement pour laisser entrer le spadassin et le capitaine.
Ceux-ci, en entrant, avisèrent un tas de chaînes et barres de fer gisant sur le plancher, et, près de ce tas, le rassemblement du pauvre mobilier de la masure, mobilier qui, avec les barres et chaînes, avait servi à barricader la porte. Cette porte, comme Flambard le remarqua cette fois, n'était faite que de planches minces, si bien qu'elle n'avait pu résister au coup d'épaule du spadassin. Les ais en avaient été disjoints et cassés, et l'un des gonds avait été arraché du cadre.
Notre ami tira de sa poche quelques pièces d'or et les mit dans la main du mendiant qui, sous l'effroi que lui avait causé la première venue de Flambard, tremblait encore. La vue des pièces d'or le tranquillisa, leur scintillement parut le réjouir; il sourit, s'inclina et regarda sa femme, qui demeurait renfrognée et méfiante, comme pour l'inciter à se montrer aimable envers un visiteur aussi généreux.
Le spadassin dit aussitôt avec un -sourire ironique :
— Père Raymond, voici le capitaine Jean Vaucourt, celui qui est venu ce soir réclamer son enfant.
Le mendiant et sa femme n'avaient pas paru apercevoir jusqu'à ce moment le capitaine qui se tenait dans l'ombre projeté par la haute silhouette de Flambard. Celui-ci, en présentant son compagnon, s'écarta quelque peu et La lumière de la bougie éclaira suffisamment les traits du capitaine. Le mendiant fit un pas de recul, et l'expression qui se manifesta sur les traits du vieux fut de la surprise et de l'étonnement. La mendiante fit entendre une sorte de grognement qui pouvait marquer aussi la surprise, puis elle saisit le bougeoir, l'éleva
au-dessus de sa tête et regarda attentivement le capitaine. Elle tressaillit et sa surprise se changea en stupeur. A son tour elle regarda son mari comme peur lui demander l'explication d'un mystère qui se présentait à son esprit. De t'ait, ni l'un ni l'autre ne reconnaissaient le capitaine Vaucourt, c'est-à-dire celui qui était venu leur réclamer l'enfant.
Le père Raymond parvint à faire entendre ces paroles qu'il adressa à Flambard :
Mais ce n'est pas le capitaine Vaucourt, ça ! . . .
Comment! s'écria le spadassin en ricanant, voua ae reconnaissez pas l'homme qui est venu chercher son enfant?
Ce n'est pas lui qui est venu chercher l'entant :
— Ah! ah! fit le capitaine en se rapprochant du mendiant. Ainsi donc vous ne me reconnaissez pas comme la personne qui s'est présentée ici en mon nom. Mais alors pouvez-vous me dire comment était cet homme qui est venu?
— Celui qui s'est dit le capitaine Vaucourt, répondit le mendiant, ne vous ressemble guère.
Etait-ce, demanda Flambard, le même personnage qui vous a apporté l'enfant?
Xon, pas le même. D'abord je dois vous dire qu'ils sont venus deux au mois de juillet dernier : l'un vint sur la fin du jour pour nous demander si nous nous chargerions, ma femme et moi. d'un petit enfant. Ce premier personnage, à son costume, me parut faire partie des gardes de monsieur l'Intendant. A la nuit suivante, un second personnage apporta l'enfant; mais celui-ci, je ne pourais le reconnaître, attendu que je n'ai pu voir ses traits. Il ne pénétra pas même dans ma maison. J'ouvris ma porte et il me remit l'enfant sans que je pusse voir son visage. A l'accent de sa voix je compris que ce n'était pas l'individu qui était venu au déclin du jour.
— Cet homme vous a parlé, interrompit Flambard, qu'a-t-il dit?
— Quelques mots seulement comme ceux-ci, je pense : "Voici, père Raymond, l'enfant pour la charge duquel on vous a payé aujourd'hui cent livres!"
— Et c'est tout ce qu'il a dit? interrogea encore Flambard.
— C'est tout.
— On vous avait donc remis cent livres? demanda Jean Vaucourt.
— Oui, répondit le mendiant, celui qui était venu dans l'après-midi m'avait compté cent livres et m'avait dit : "Voici, père Raymond, l'enfant du capitaine Vaucourt. Ayez-en bien soin. Le capitaine est blessé à la frontière où sa femme est allée le soigner. Si on est satisfait de vous, on vous paiera cent autre livres lorsqu'on viendra vous réclamer le petit." Ma femme accepta donc le marché et de suite elle se prit d'une vraie passion pour l'enfant. Les jours se passèrent, les semaines, les mois. On ne venait pas réclamer l'enfant. Nous commencions à penser que les parents du petit étaient morts. Or, ce soir, vers le crépuscule, voilà que se présente un grand et terrible gaillard, vêtu comme un grenadier du roi, le visage affreusement massacré de balafres, et portant
au côté une longue et lourde rapière, une rapière comme vous en avez une là, monsieur Flambard.
— Ah! ah! fit seulement le spadassin, très intéressé par cette histoire, et qui déjà soupçonnait quel était le gaillard vêtu en grenadire du roi.
Puis il demanda :
— Et ce grenadier est venu seul, père Raymond ?
— Seul il est entré, répondit le mendiant. Mais dehors, près de ma porte, j'ai aperçu un autre grenadier non moins terrible d'aspect que le premier.
— Le premier était grand et gros, n'est-ce pas? l'autre grand aussi, mais mince, avec une figure chafouine?
— Tiens! vous les connaissez donc?
— Puisque je suis aussi dans les grenadiers! sourit Flambard.
— C'est vrai.
— Et que vous a dit le premier, celui qui avait une face affreusement massacrée de balafres?
— Il a dit : "Père Raymond, je suis venu chercher mon enfant, mon beau petit Adélard. Je suis le capitaine Vaucourt... vous me reconnaissez?
— "Non, que j'ai dit. Je ne me rappelle pas vos traits."
Il s'est mis à rire.
"N'importe! reprit-il en tirant une bourse. Voici cent livres d'or. Demain, puisque je constate que vous avez pris bien soin de l'enfant, je vous apporterai mille louis."
— Alors, vous comprenez, acheva le mendiant, qu'on ne pouvait pas faire autrement que remettre l'enfant. Et vous dites, ajouta-t-il en regardant Flambard, que ce grenadier n'était pas le capitaine Vaucourt?
— Non. . . puisque le voici!
—En ce cas, repartit le père Raymond, ce grenadier n'est pas venu de la part de monsieur le capitaine?
— Non, de sa part à lui, répliqua Flambard durement, de la part, peut-être, d'autres gredins qui lui ressemblent. Père Raymond, connaissez-vous Pertuluis?
— J'ai entendu parler d'un quelqu'un chevalier de Pertuluis.
— C'est le même personnage, c'est celui qui est venu.
— O mon Dieu! s'écria le mendiant en se mettant tout à coup à pleurer, on a donc été trompés !
— Certainement, assura Flambard.
— Mais alors, monsieur Flambard, larmoya le vieux, vous devez nous en vouloir pas mal à moi et à ma vieille?
La mendiante, sans prononcer une parole, venait de s'asseoir; et de concert avec son mari elle se mit à pleurer et à gémir.
— Mes amis, dit Flambard, tranquillisez-vous, il n'y a pas de votre faute. Tout ce qu'il reste à faire, c'est de rattraper ce démon de Pertuluis et de lui faire rentrer dans le ventre ses impostures; je me charge de cette besogne.
Et le regard du spadassin pétilla terriblement.
— Etes-vous bien certain, demanda Jean Vaucourt en s'adressant à son ami, que ce soit
Pertuluis que ce grenadier qui est venu chercher mon enfant?
— Si j'en suis certain... Mais je n'ai pas le moindre doute. Il ne peut y avoir de méprise possible au portrait qu'en a fait le père Raymond. Et puis j'ai bien reconnu son inséparable, le sire Regaudin. Oh! voilà deux cagnards L qui achèvent de s'ébaudir à nos dépens. Par ma foi! je leurs promets trompettes et lurettes! Ma pitié, à la fin, se lasse! Je leur tordrai les tripes si bien que je leur ferai vomir tout leur venin! Allons, capitaine! je me mets sans plus à leurs trousses, et du diable si, demain, je ne vous rapporte pas votre enfant!
— Mais où trouverez-vous ces deux gredins? demanda Jean Vaucourt qui doutait des promesses de Flambard.
— Où je les trouverai? Mais dans leur compagnie, les grenadiers.
— Cette compagnie a été divisée en deux détachements dont l'un a été mis sous les ordres de Monsieur de Bougainville, l'autre sous ceux de Monsieur de Lévis.
— En ce cas, il fraudra s'adresser à Monsieur de Lévis ou à Monsieur de Bougainville, répliqua Flambard.
— Mais Monsieur de Lévis commande à Montmorency, et Monsieur de Bougainville au Cap Rouge.
— J'irai de l'un à l'autre, dit Flambard résolument.
— Ce jeu pourra vous occasionner de vaines et longues démarches, mon ami, reprit le capitaine. Ne vaut-il pas mieux savoir de quel détachement font partie Pertuluis et Regaudin?
— Si nous avions un moyen de le savoir... — Nous l'avons en s'adressant à Monsieur de Vaudreuil.
— Vraiment?
— J'en suis presque certain. Or, comme j'ai rendez-vous auprès du gouverneur, je profiterai de l'opportunité pour me renseigner. Allons, mon ami, suivez-moi au Château Saint-Louis.
—C'est bien, allons! consentit Flambard.
Le Capitaine, avant de partir, mit dans les mains du mendiant une bourse rondelette et dit :
— Père Raymond, je vous remercie pour avoir donné de bons soins à mon enfant. Si, un jour, vous aviez besoin de ma protection, venez à moi sans crainte, puisque je me réserve à votre égard une dette de reconnaissance.
Les deux amis quittèrent la baraque du mendiant au moment où dix heures sonnaient à un beffroi de la haute-ville.
— Dix heures . . . murmura Jean Vaucourt, je serai en retard à mon rendez-vous. Pourvu que Monsieur de Vaudreuil ne soit pas parti pour Beauport. . .
— Soyez tranquille, répondit Flambard. Si monsieur de Vaudreuil vous a donné rendezvous, il vous attendra.
PAPA REGAUDIN ET PAPA PERTULUIS !
Nous ne rapporterons pas la conversation qu'eut, ce soir-là, Jean Vaucourt avec M. de
Vaudreuil. Il nous suffira de dire que le gouverneur avait mandé le capitaine pour le dépêcher à M. de Montcalm, qui le voulait mettre à la tête d'une compagnie de miliciens de son armée. Flambard profita de l'occasion pour obtenir du gouverneur la permission de quitter les grenadiers et de se battre là où il lui plairait; car notre héros venait de décider de se mêler à tous les régiments dans l'espoir de retrouver Pertuluis et Regaudin. Consulté à ce sujet, M. de Vaudreuil n'avait pu spécifier à quel détachement les deux grenadiers avaient été envoyés.
— C'est bon, avait grommelé Flambard désappointé. Je finirai bien par les dénicher un jour ou l'autre, et alors... gare!
Mais dès le lendemain de ce jour allaient commencer les premières hostilités entre Français et Anglais et les premières escarmouches.
Aussi, avant de transporter notre lecteur sur les champs de bataille, nous lui présenterons un tableau d'un tout autre genre et d'une composition assez bizarre, mais réelle, tableau en lequel deux personnages bien connus se dessinent en évidence : nous voulons parler du "Chevalier de Pertuluis et de son écuyer le sieur de Regaudin."
Le détachement de grenadiers envoyé à M. de Lévis à Montmorency avait reçu contre-ordre du général Montcalm, et avait été attaché à l'armée du centre. On lui avait assigné comme poste un endroit assez élevé au-dessus de la rivière Saint-Charles, où il avait été occupé à faire des ouvrages défensifs. Une dizaine de tentes y avaient été dressées, et leur blancheur se dessinait doucement sous le soleil et sur la verdure claire des jeunes frondaisons qui, au delà, habillaient un tertre sur lequel une équipe de grenadiers bâtissait une sorte de fortin.
C'était le 27 juin, le lendemain de ce jour où la flotte anglaise était venue jeter l'ancre devant l'Ile d'Orléans.
En deçà du tertre, et un peu à l'écart des tentes, l'on pouvait découvrir une baraque ou hutte faite de troncs d'arbres équarris et avec un toit à chaume en pente douce. Par la cheminée qui perçait le toit une forte colonne de fumée s'échappait, et de l'intérieur de cette habitation rudimentaire partaient des bruits d'ustensiles quelconques. A ces bruits se joignait parfois une voix furieuse qui hurlait :
— Biche-de-bois! tu ne veux donc pas faire ton dodo, p'tit bougre!
Un enfant pleurait.
La voix, plus furieuse, reprenait :
— Oh! le p'tit pendard... il braille si fort qu'il ne peut manquer d'attirer l'attention des English! Il va nous faire bombarder pour sûr, le p'tit gueux! Fais dodo, te dis-je, fais dodo! C'est papa Regaudin qui parle!
Aux pleurs d'enfant qui devenaient des sanglots se mêla un rire sonore et narquois. Puis une voix basse et profonde retentit :
— Hé là! papa Regaudin, tu n'as pas le tour de ça d'élever des marmots, ventre-de-grenouille!
Cette voix, on l'aurait pu reconnaître pour celle île ce digne grenadier du roi, "le Chevalier de Pertuluis".
Biche-de-bois ! rétorquait la voix aigre de R< gandin, est-ce ma faute, Pertuluis? M'a-t-on appris à faire ce métier de nourrice? Hé! puisque tu penses t'entendre mieux que moi à la marmaille, que ne lui fais-tu manger sa bouilli,' et que ne l'endors-tu, tandis que je tripote eette sacrée pâte?
Je v ois bien que tu tripotes cette sacrée pâte, se mit à rire plus fort Pertuluis, puisque je t'aperçois tout encuirassé de farine à faire i poire que tu es un bonhomme de neige. Ventre de roi! a-t-on jamais vu s'enfariner de la sorte rien que pour cuire quelques mauvais galetons qui vous mettront le ventre à l'envers?
Hé! biche-de-bois! si ma pétrissure ne fait pas ton affaire, que ne la fais-tu toi-même?
— Allons, va. Regaudin, continue de fariner et de farfouiller, reprit Pertuluis sur un ton de raccommodement; faut pas que tu te gendarmes pour si peu. Tu sais bien que j'aime à rire un peu, que diable!
Regaudin avait, en effet, un air tout à fait colère. 11 enfonçait à tour de force ses poings dans la pâte qui pétait et claquait, et chaque fois un nuage de farine montait à sa face ruisselante de sueur.
Apaisé par les paroles de son compère, il reprit :
— Puisque ce métier de farinage ne te plaît guère, vois donc au marmot!
— Ce n'est pourtant pas moi qui l'ai adopté, se rebella encore Pertuluis.
— Non. . . ricana Regaudin, mais tu partageras bien volontiers dans les bénéfices!
— Et pourquoi pas, sieur Regaudin? fit hautement et dignement Pertuluis. N'ai-je pas fait ma part de la besogne?
— Certes, certes... Mais avoue que tu deviens fîémard. Tu me regardes m'esquinter, et tu ne bouges pas! Tu entends le p'tit geindre et piailler comme coq qu'on déplume tout et tu restes tranquille comme un saint de pierre! Biche-de-bois! le feu prendrait à la caserne, que tu ne démancherais pas de là! Vrai-de-vrai! voilà que tu t'esquiches maintenant en toutes choses. . . c'est écoeurant!
— Ah! tu trouves ça écoeurant, Regaudin? Eh ben! on va le dorloter ton gosse, et je vais te montrer, tout grenadier qu'on est, qu'on peut encore avoir la main à manoeuvrer un bébé comme une grenade, ventre-de-diable!...
Pénétrons dans l'intérieur de cette cabane. Elle avait été transformée, ou mieux arrangée en cuisine, et Pertuluis et Regaudin avaient été désignés, vu qu'ils s'entendaient tous deux à la manipulation des pâtes et des pommes de terre, pour préparer la nourriture du détachement.
On y avait dressé deux foyers de pierres. L'un chauffait à belles et hautes flammes audessus desquelles était suspendu un immense chaudron de fer en lequel cuisaient un morceau de boeuf, du lard et des pommes de terre. L'autre ne flambait pas; il n'y avait que des braises qui servaient à cuire les pains que Regaudin jetait dans des casseroles, après les avoir rudement tripotés et roulés.
Aux poutres qui soutenaient la toiture et qui traversaient de part en part la baraque pendaient des quartiers de boeuf, des flancs de lard fumé, des oiseaux de basse-cour et de forêt déplumés et séchés, des gigots de moutons et de chevreuils. Dans un angle de la bicoque on avait entassé quelques barils de farine et de lard salé, des caisses de poisson séché, des sacs de pommes de terre et de légumes. Dans un autre angle était une table sur laquelle s'accumulait, dans un désordre presque épique, tout un. assortiment de gamelles, de gobelets, de plats, d'ustensiles variés et bizarres mêlés de poignards, de pistolets, de baguettes de fusil... bref, un bazar inouï! Le long du mur qui faisait vis-à-vis aux deux foyers avaient été collés deux grabats mis bout à bout : c'étaient les couches des deux cuisiniers. Enfin, et c'était bien l'objet le plus étrange de cet étrange intérieur, on découvrait, pendu à l'une des poutres, une sorte de panier fait de rameaux de saules entre-croisés, et de ce panier tombait un gémissement d'enfant. Une nuée de mouches voletaient et bourdonnaient autour des quartiers de boeuf, des oiseaux séchés, des gigots et du panier accroché là pour servir de berceau. Les sanglots de l'enfant, le bourdonnement des mouches, le ronronnement de la marmite de fer, le pétillement des flammes et les flic flac de la pâte sous les coups de poing de Regaudin produisaient une musique vraiment abracadabrante.
L'enfant qui pleurait dans le panier était, comme on s'en doute bien, celui de Jean Vaucourt et d'Héloïse de Maubertin; et au moment où nous entrons dans la bicoque, notre ancienne connaissance Pertuluis venait de se mettre à faire balancer le panier. Mais l'enfant continuait de gémir.
— Fais donc dodo, mon p'tit fifiot, reprenait Regaudin qui, bras nus et tout blanc de farine, pétrissait des pains. Ecoute... écoute ton papa Regaudin! achevait-il en jetant un pain dans une casserole.
— Voyons, dit enfin Pertuluis en se levant du grabat où il était assis, il faut voir ce qu'il a!
— S'il ne veut pas faire son dodo, dit Regaudin, c'est qu'il a encore faim, le p'tit crapaud!
— Nous allons bien voir, répondit Pertuluis, qui enleva l'enfant de son panier et le prit dans ses bras.
L'enfant cessa de suite ses gémissements pour sourire au masque balafré du grenadier.
— Ah! ah! mon p'tit diable, se mit à ricaner Pertuluis, tu reconnais donc le papa Pertu? C'est bon, tu vas voir que lui s'y connaît en poupons. . . viens!
Il alla s'asseoir près de la table, mit l'enfant sur ses genoux et attira un pot de pierre où trempait une sorte de bouillie au lait et à la mie de pain.
— Voilà! ajouta-t-il avec satisfaction.
Il se mit à faire manger l'enfant.
Tout en ce faisant, il disait :
— Hein! c'est bonne, fifiot? Cà, vois-tu, c'est de la bouillie de ton papa Pertuluis... il s'y connait, lui! Ce n'est pas comme ce propre-àrien de papa Regaudin qui n'est bon qu'à gueu-
lasser... Tiens! tiens! avale encore de la bonne bouillie de papa Pertuluis!
L'enfant mangeait et riait à cette face affreuse qui se penchait vers lui. Blond comme sa mère, tout blanc et tout rose, joli à croquer, l'enfant, avec ses grands yeux bleus et doux qui considéraient avec une sorte d'étonnement K les deux grenadiers et les choses disparates qui encombraient la baraque, pouvait ressembler à un ange captif dans les bras d'un démon. Et il n'avait pas peur de cet homme qui lui parlait avec une voix de bête fauve, encore que le grenadier essayât d'adoucir le ton de sa voix. Le petit mangeait. . . il mangeait même avec délices la fade bouillie que lui présentait au bout d'une cuiller de bois Pertuluis. Et il riait volontiers aux paroles et aux jurons de l'un ou de l'autre de ses gardiens. Parfois, il bégayait le mot "papa". . .
Pertuluis, sans le vouloir, rougissait, puis sa voix tremblait étrangement, quand il disait :
— Oui, oui, papa. . . Mais dis donc "papa Pertuluis!"
L'enfant souriait, regardait plus attentivement les balafres du grenadier et essayait :
— Papa. . . 'luis! . . .
Pertuluis partait de rire aux éclats.
— Ah! p'tit chien! grommelait Regaudin en glissant une casserole sous les braises, tu oublies déjà ton papa Regaudin!
— Papa... 'din! chantait la voix du petit.
— Mais non... mais non, se récriait Pertuluis. Laisse donc, petit, ce croquant de fouilleau-pot, ce brasseur de marmites, ce frotteur d'ustensiles, ce... Dis encore: c'est "papa Pertuluis"!
Mais l'enfant paraissait tout à coup distrait par quelque nouvel objet qui frappait ses regards et les attirait, et il levait ses yeux vers les viandes accrochées aux poutres de la baraque.
— Ah! ah! le p'tit bougre! s'écria Regaudin. A le voir regarder de ses grands yeux ce quartier de boeuf, on parierait qu'il veut le manger!
A ce moment, Pertuluis fit un brusque mouvement, et sa main renversa par inadvertence le bol de pierre qui roula de la table jusqu'à terre où il se cassa.
— Ventre-de-ventre! petite canaille! jura le grenadier en poussant l'enfant au bout de ses bras.
— Eh! quoi donc? fit Regaudin en se tournant.
— Ce p'tit morpion! grogna Pertuluis, il a fait pipi sur ma culotte neuve!
Regaudin partit de rire.
— Eh ben! quoi? On ne se fait point papa pour rien!
Et comme le petit, effrayé par le juron du grenadier et par le bruit du bol cassé, s'était mis à pleurer, Regaudin reprit :
— Voyons! Pertuluis, si tu as tant la main que ça, recolle-lui une autre couche et refourrele dans son panier. Du reste, il a mangé comme un p'it cochon, ce p'tit gueux-là.
Sans mot dire Pertuluis fit comme le lui recommandait son compère.
L'enfant, cette toilette faite, s'était remis à rire.
Pertuluis l'éleva au bout de ses bras, grommelant avec un air moitié fâché et moitié riant :
— Et dire qu'on aime ça quand même, ce p'tit saligaud-là!
L'enfant riait plus fort.
— Et tu ris encore, p'tite vermine.
Pendant un bon moment le grenadier se mit à dorloter et à caresser l'enfant. Puis, sur la recommandation de Regaudin, qui venait de terminer son pétrissage et de mettre aux braises le dernier pain dans la dernière casserole, Pertuluis reposa l'enfant dans le panier où il ne tarda pas à s'endormir.
Alors, les deux grenadiers, assis côte à côte sur un des grabats, se mirent à causer sérieusement.
— Pertuluis, commença Regaudin, je n'ai pas idée de garder cet enfant tout le temps que durera la campagne. On ne sera pas toujours à faire le cordon-bleu. Il va falloir reprendre flingot et flamberge, frapper et d'estoc et de taille... enfin, bref, qui prendra soin du p'tit?
— Où veux-tu en venir, Regaudin?
— A ceci, qu'il faut s'en défaire!
— Ah! tu n'as pas envie de le tuer, j'imagine?
— Non, tu sais bien.
—Alors?
— C'est tout simple comme pierre sur pierre. .. écoute. Si je m'appelais Pertuluis, j'irais chez le capitaine Vaucourt et je lui bâclerais l'affaire moyennant mille louis. Je te garantis, à moins qu'il n'ait plus le coeur à la bonne place, qu'il les donnera comme un simple maravédis pour ravoir son petit, pas vrai?
— Mais lui, le capitaine, où le trouver?
— Pardieux! à la ville.
— Fait-il donc partie de la garnison?
— Est-ce que je sais seulement? Mais en t'informant, on te dira peut-être quelle compagnie il commande, et ce ne sera plus qu'une affaire de discussion entre toi et lui.
— Oui, mais n'entre pas en la ville qui veut, répliqua Pertuluis songeur. Et puis, si, en supposant que j'entrerais, on ne pouvait me dire où trouver le capitaine?
— En ce cas, moi j'aurais un conseil à émettre.
— Voyons !
— En attendant que les Anglais soient repartis avec leurs navires, je confierais le petit à la mère Rodioux.
— Perds-tu la tête, Regaudin? La mère Rodioux? Cette vieille harpie? Mais elle nous le volerait, la friponne, et par le fait même elle nous volerait nos mille louis! Non, non, Regaudin, pas de tels conseils, ventre-de-biche!
— Ou bien, reprit Regaudin, on pourrait le donner en soins à quelque bonne femme du voisinage, comme certaine paysanne, pas loin d'ici, que je connais bien, et dont le mari est dans les milices. Elle a un enfant à elle, de sorte qu'elle s'y connaît. Elle n'est pas seule à la cambuse, un vieux bonhomme, le père du milicien, demeure avec elle. Je la pense bien honnête et je suis sûr qu'elle veillerait avec tendresse sur notre petit.
— Est-ce la femme du milicien Aubray?
— Juste.
— Eh bien! nous verrons. Ce soir j'irai à la ville et je m'informerai du capitaine. D'ici là, rifii a décider. Kt on attendant, Regaudin, si on Be mouillait la luette un peu.
— Oui, une goutte me remonterait le gigolo, admit Regaudin en pourléchant ses lèvres. Vraiment, il me semble que j'ai tout le sang figé dans les talons!
Pertuluis avait tiré de sous le grabat une cruche à même laquelle il but à longs traits. 11 la passa ensuite à son compère qui la soupesa et dit :
Par ma foi! elle baisse, la gueuse. Il faudra voir à la faire remplir convenablement, si l'on ne veut pas qu'elle sèche!
— Pas chez la mère Rodioux, ventre-de-grenouille, elle me reparlerait de l'enfant, et elle serait capable, la vieille ribaude, de me larder les flancs.
A'i tait, se mit à ricaner Regaudin, elle doit bien nous en vouloir un peu, nous qui devions partager avec elle dans les profits que rapporterait le marmot.
Parce qu'elle nous avait fourni le tuyau? -Tout juste. Et tu te rappelles comment elle nous reçut avant hier, nous offrant carafons sur carafons, nous faisant des façons à faire rougir notre modestie, à ce point qu'elle lit taire la rancune de la Pluchette qui ne nous pardonne pas, la maraude, de l'avoir introduite à cet excellent sieur Deschenaux que satan étripe, mange et vomisse!
Pertuluis se mit à rire. Puis il dit : — Allons bois... et continue ensuite!
Regaudin but avidement et longuement à même la cruche d'eau-de-vie, et la repassa à son c amarade qui, de nouveau, en tira quatre ou cinq fortes lampées avant de la reposer sous le grabat.
— Tu comprends, poursuivit Regaudin que la boisson rendait gai et cocasse et dont le "gigolo" semblait remonter à merveille, que la vieille guenon ne savait trop comment nous proposer ce marché...
Regaudin s'interrompit pour hoqueter.
— D'aller chercher le petit pour en tirer rençon? compléta Pertuluis, que cette histoire paraissait amuser.
— Oui, tout juste. Et ce que ça lui a pris de temps pour nous mettre l'affaire dans l'ouïe! X'a-t-il pas fallu, pour qu'elle se décidât à dégoiser, que nous fussions presque ivres et que nous lui jurassions sur le Christ, sa croix et ses clous. . .
— Et sa couronne d'épines! ajouta sententieusement Pertuluis.
— Tout juste, Pertuluis, et sa couronne d'ép...
Un bruit terrible fit sauter en l'air les deux bravi. . . Ce fut d'abord un craquement sinistre comme si la baraque s'écrasait, puis un long sifflement emplit l'air, et une fumée acre aux senteurs de graisse brûlée se répandit par la bicoque, tant et si bien que Regaudin se mit à éternuer avec fracas.
— Par la mort du diable! cria Pertuluis, regarde, Regaudin, la marmite est au feu!
— Au feu... fit Regaudin avec étonnement. Atchou. . . atch. . .
Il éternuait de plus belle.
— Vite! hurla Pertuluis en se précipitant vers le foyer, la soupe bout!
— Ah! la soupe bout... atch...
Incapable de mettre fin à son éternuement, Regaudin s'élança à son tour vers le foyer.
Réveillé en sursaut par le fracas formidable qui venait d'ébranler la cabane, l'enfant jetait des cris perçants. Puis, étouffé par la fumée épaisse qui envahissait la hutte, ses cris se changèrent en hoquets effrayants.
— Bon! grogna Pertuluis, v'ià le marmot qui étouffe à présent!
— Vite! le marmot! ria Regaudin.
— Vite! le chaudron! clama. Pertuluis.
La marmite de fer gisait avec tout son contenu dans les cendres du foyer presque éteint, et par-dessus s'était écroulée la cheminée.
Pertuluis et Regaudin levèrent un oeil consterné vers la toiture où apparaissait un trou énorme, béant, par lequel pénétraient des rayons de soleil.
Dans le lointain de sourds grondements continuaient de faire trembler l'espace.
— Bon! marmonna Pertuluis, je comprends. . . c'est un boulet anglais qui est venu nous faire ces dégâts!
— Un boulet anglais... fit Regaudin en se remettant à éternuer... Mais où est-il?
- — Dans la marmite, faut croire!
Tandis que les deux amis demeuraient tout désemparés devant cette avarie, le détachement de grenadiers arrivait pour le repas du midi.
Les deux cuisiniers firent un saut.
— Biche-de-bois! exclama Regaudin avec désespoir, v'ià les soupards!
—Hein, les soupards!
— Par tous les marmitons de l'enfer! jura Pertuluis, ils arrivent bien à point... la soupe est trempée! . . .
APPRETS DE BATAILLE
Le soir de ce jour, un conseil militaire avait été tenu aux quartiers généraux du marquis de Montcalm qui, comme nous l'avons dit, commandait l'armée du centre dont les retranchements couvraient le village de Beauport. A ce conseil avaient assisté M. de Vaudreuil, l'intendant François Bigot — car il était de tous les conseils — -et M. de Saint-Onge, commandant des milices de Trois-Rivières, Ramezay, chef de la garnison de la ville, Vauquelin, qui avait la direction des affaires navales et commandait la petite flotte française, les principaux lieutenants de Montcalm, MM. de Lévis, Bougainville, Montreuil, Sénézergues, et plusieurs autres officiers. Il fut décidé à ce conseil que les trois petites armées françaises demeureraient dans leurs retranchements d'où elles surveilleraient les mouvements de la flotte anglaise qui, comme on s'en doutait bien, allait chercher un endroit de la côte nord pour y débarquer des troupes de terre.
Le marquis de Montcalm avait émis la certitude que son camp retranché était imprenable; et il avait assuré que les Anglais n'avaient
aucune chance d'atteindre la ville par un débarquement entre la rivière Montmorency et la rivière Saint-Charles.
L'est de la capitale pouvait donc être regardé comme à l'abri d'un coup de main.
Restait l'ouest. De ce côté Lévis avait manifesté quelque inquiétude, en émettant l'hypothèse que la flotte anglaise pourrait passer devant Québec. Montcalm avait de suite essayé de dissiper cette inquiétude, en affirmant qu'aucune flotte ne pouvait passer sous les murs de la ville, certain qu'il était qu'elle serait foudroyée par les canons de la haute-ville et l'artillerie disséminée sur les jetées du fleuve.
Ce fut Vauquelin qui sema la plus forte inquiétude, en émettant que les Anglais pourraient fort bien opérer un débarquement sur la côte sud, s'emparer des hauteurs de la Pointe-Lévis, que défendait un faible poste de miliciens seulement, et de ce point protéger de leur artillerie le passage de leur flotte.
Le conseil fut violemment ému : on découvrait, trop tard peut-être, qu'on avait commis une grande faute d'imprévoyance en n'assurant pas d'une défense efficace ces hauteurs. Cette faute, naturellement, retombait sur la responsabilité des chefs, et plus particulièrement sur le général Montcalm qui avait établi tous les plans de défense.
Le général voulut de suite rétablir la confiance :
— Messieurs, s'écria-t-il, si jamais les Anglais réussissent à prendre pied sur ces hauteurs, nous irons les déloger!
C'était de la belle confiance qui fit son effet. Puis, tranquillisé, le conseil décida, à la suggestion de Vauquelin que l'intendant Bigot appuya, qu'on tenterait d'inquiéter les Anglais par tous les moyens et qu'on essayerait de décourager leurs projets et leurs tentatives de débarquement. Vauquelin soumit alors son plan de lancer contre la flotte ennemie des brûlots, qui metteraient le feu aux vaisseaux anglais et, finalement, forceraient la flotte à reprendre le chemin de la mer.
Ce plan fut adopté et mis en oeuvre le lendemain soir. Mais ces brûlots n'eurent pas l'effet attendu : ils ne causèrent aucun dommage aux navires anglais. Ayant été allumés trop tôt, ils furent aperçus de l'ennemi qui les prit à la remorque pour aller les échouer sur le rivage de l'Ile d'Orléans, où ils se consumèrent doucement à la plus grande joie des Anglais.
Cette faillite ne parut pas décourager Vauquelin qui, quelques jours plus tard, recommença la même expérience et sans plus de succès. Elle occasionna, toutefois, le chavirement d'une berge montée par vingt-et-un marins que commandait le capitaine James Cook qui, plus tard, comme Bougainville, allait se rendre célèbre par ses voyages sur les mers du monde. Rapportons l'incident : cette berge avait été dépêchée pour prendre à la remorque l'un des brûlots de Vauquelin. Tandis que deux hommes travaillaient, dans une petite embarcation, à appliquer des grappins au brûlot, une autre berge anglaise, par une fausse manoeuvre, vint prendre la berge de Cook en
flanc et la fit chavirer. Cook et les dix-neuf hommes qui lui restaient furent jetés dans le fleuve. Mais grâce aux flammes du brûlot qui éclairaient la scène, Cook et quatre de ses hommes purent être repêchés, mais les seize autres trouvèrent la mort dans cet accident.
Vauquelin se décida à renoncer à ce jeu qui paraissait amuser fort les Anglais.
Le 30, Monckton, l'un des principaux lieutenants du général Wolfe, alla prendre position sur les hauteurs de Lévis où il établit de la grosse artillerie.
C'était précisément la manoeuvre que Montcalm redoutait depuis deux jours. Vauquelin avait donc pensé juste. Mais il faut ajouter que Montcalm y avait aussi songé bien avant Vauquelin; et c'est pourquoi, un mois auparavant, il y avait installé un petit poste de miliciens et de sauvages commandés par le sieur Etienne Charest. Ce poste insuffisant, mal armé et peu défendu fut emporté presque sans coup férir par les hommes de Monckton. Montcalm lui-même avait jugé ce poste insuffisant; mais il avait espéré pouvoir le renforcer quand il serait besoin. C'était une faute de négligence qu'il importe d'attribuer surtout à ce chef militaire. La faute était si grave qu'elle compromettait la sécurité du pays : il est en effet certain que si ces hauteurs avaient été protégées par une grosse artillerie et rendues inabordables, jamais Saunders ou Wolfe lui-même n'auraient eu l'audace de risquer le passage de la flotte anglaise en les feux plongeants de, la capitale et ceux de Lévis. Cette tactique aurait eu pour effet encore d'empêcher la flotte ennemie d'approcher trop avant dans la rade de Québec, et, par le fait, elle aurait diminué de près d'un tiers la trajectoire des projectiles anglais; car des hauteurs de la Pointe-Lévis les canons français auraient commandé une bonne partie de la rade et tenu en respect les vaisseaux ennemis. Pourtant, cette faute se trouve atténuée du fait que Montcalm jugeait ses forces insuffisantes sur le côté nord du fleuve, pour les affaiblir encore en établissant de fortes défenses sur la côte sud. Et puis le mal était fait; il fallait à présent ou en subir toutes les conséquences ou y rémédier, ce à quoi Montcalm songea de suite.
Or Wolfe avait saisi cette faute et il avait su en profiter sans délai. Et prévoyant aussi que Montcalm tenterait de déloger le poste de Monckton, il l'avait de suite renforcé en hommes et en canons de gros calibre.
Montcalm, quelques jours après, avait organisé une expédition dans le but de secourir Charest et ses Canadiens et de rejeter les Anglais dans le fleuve. A la tête de cette expédition il mit le major Dumas qui partit seulement avec mille miliciens, parmi lesquels avaient été enrégimentés cinquante élèves du Séminaire et du collège des Jésuites, élèves qui eux-mêmes avaient réclamé l'honneur d'aller déloger les Anglais. Ils allaient échouer. L'on connaît cet incident que des Historiens ont appelé — était-ce par dérision? — "le coup des Ecoliers". Dumas divisa ses hommes en deux colonnes et les dirigea, par deux voies différentes, vers le poste retranché des Anglais. Il était nuit lorsque, avant d'atteindre
le poste, les deux colonnes durent traverser îles fourrés épais. Elles se rencontrèrent tout a coup et B6 prirent l'une et l'autre pour des ennemis. Il se tit un terrible échange de mous- QUeterie qui ne manqua pas d'attirer l'attention des Anglais. Ceux-ci surgirent en masse, et avant Que les Canadiens n'eussent reconnu leur méprise, ils les attaquèrent vivement. Il y avait eu contusion et désordre avant l'arrivée des Anglais, cette fois il y eut panique.
Cette escarmouche, sans profit aucun pour les Français, eut pour effet de mettre en défiance l'esprit du général Wolfe : il établit sur les hauteurs de Lévis une véritable garnirai! qui pouvait défier toutes les tentatives du général français.
Ce tut de ce moment que les canons anglais commencèrent à bombarder la capitale des hauteurs mêmes de Lévis. On était vers la mi-juillet, et durant un mois entier les batteries anglaises ne cessèrent de faire pleuvoir sur la haute-ville boulets et bombes. Presque tous les grands édifices, à commencer par la cathédrale, furent détruits : les boulets trouaient les toits et défonçaient les murs, les bombes allumaient l'incendie. Peu après, les canons de la flotte anglaise se mirent de la parti.- en s'attaquant surtout à la basse-ville, qui en moins de trois jours fut réduite en débris. Les incendies étaient tellement fréquents que les soldats de la garnison durent se taire sapeurs-pompiers. Une grande partie des citadins dut chercher refuge hors les murs, en arrière des faubourgs et dans la campagne vpisine. Beaucoup, cependant, demeuraient dans l'enceinte, vivant dans les caves ou aidant la garnison à combattre les incendies. Vainement M. de Ramezay tenta de réduire au silence les batteries ennemies placées sur les hauteurs de Lévis; ses canons, de trop petite portée, ne parvenaient pas à lancer leurs projectiles sur La rive opposée, et presque tous plongeaient dans les eaux du fleuve. Même si le commandant de la place eût été pourvu d'une meilleure artillerie, il aurait pu difficilement affecter les batteries anglaises, invisibles qu'elles étaient derrière un rideau de broussailles, et protégées aussi par des abatis d'arbres qui eussent formé un véritable mur d'arrêt aux projectiles venus de la ville.
Les chefs militaires français désespéraient de mettre fin à cette terrible destruction accomplie par les Anglais, destruction aussi barbare qu'inutile. Mais Wolfe avait pensé, par cette tactique, décourager le peuple et l'armée et faire amener pavillon. Mais quand la ville fut en cendres, il comprit combien la résistance de ces Canadiens et de ces Français serait tenace, et il tourna son esprit d'un autre côté.
Il fit cesser le feu de ses batteries et conféra avec ses principaux officiers. De même que Monckton et Saundérs, Wolfe avait remarqué l'inefficacité de l'artillerie de la ville et la portée insignifiante de ses projectiles; et cette constatation lui avait donné l'idée d'envoyer une partie de sa flotte vers l'ouest de la ville pour y localiser un point de descente. Lui-même fut de l'expédition sur le navire de Saundérs; et suivi de sept autres navires portant près de cinq mille hommes, il s'aventura à
passer devant la ville en serrant de près la rive de la côte sud. Il passa sans avarie. Les boulets des canons français tombaient dans l'eau à quelques pieds des navires ennemis; quelques projectiles seulement parvinrent à atteindre des matures qu'ils endommagèrent faiblement.
Cette manoeuvre avait tellement effrayé Montcalm, qu'il envoya de suite de gros renforts à Bougainville. Ces renforts, la vigilance et l'activité de Bougainville eurent le bon effet de décourager les tentatives de Wolfe : il comprit qu'il ne pourrait mettre pied à terre à aucun endroit entre Québec et la rivière Jacques- Cartier. Remonter plus haut que Jacques-Cartier était une imprudence dont il n'eut pas même l'idée.
Que faire? Quoi tenter?
Le jeune général anglais revint à l'Ile d'Orléans pour conférer à nouveau avec ses officiers.
Il ne sembla plus rester qu'un moyen : attirer l'armée française dans un piège et la bri: ser! Et il ne sembla se présenter qu'une entrée dans la place : la prise du rivage et des hauteurs de Beauport. Oui, mais comment faire sortir de ses retranchements l'armée de Montcalm? Il songea à s'attaquer aux campagnes auxquelles, pensait-il, Montcalm ne manquerait pas de porter secours. Il se trompait encore, et il se trompa inutilement. Inutilement il encouragea ses troupes à commettre les pires barbaries; il les jeta, comme une bande de fauves, sur les deux rives du fleuve avec ordre de tout détruire, de tout massacrer. Et durant un mois ces paisibles campagnes devinrent une proie facile : tout fut mis à feu et à sang du Sault Montmorency à la Malbaie sur la côte nord, de Lévis à la Rivière-du-Loup sur la rive sud.
Les habitants, sans défense, prenaient la fuite à travers bois et cherchaient refuge dans les montagnes. Ceux qui ne fuyaient pas étaient impitoyablement tués, fussent-ils enfants, femmes ou vieillards. Les habitations étaient incendiées ainsi que les dépendances, les champs dévastés, les moissons rasées, les fontaines empoisonnées, les bestiaux saisis, les greniers dépouillés du peu qui restait. Près de seize cents habitations furent consumées! Quant au nombre de morts, il demeurera toujours incalculable. Beaucoup furent tués, d'autres moururent d'inanition dans les bois. . . Jamais l'histoire n'avait vu pires actes! Jamais encore un peuple civilisé n'avait déployé tant de vandalisme! Jamais les soldats d'une nation dite "chevaleresque" n'avaient commis tant de forfaits et de crimes! Les anciens barbares n'avaient pas été si inhumains! Aussi, quoi qu'on dise ou pense, la renommée que s'est acquise James Wolfe, comme chef militaire, doit être à jamais ternie! Sa gloire ne peut demeurer pure, car un linceul en couvre l'éclat!
Et lorsqu'il eut tout brisé, détruit, dévasté, il arriva à la fin de juillet avec ce bilan singulier : des cendres, des ruines, des haines semées et... pas de conquête! l'armée française demeurait toujours à Beauport, sur le qui-vive! Il aurait détruit entièrement le reste du pays,
qu'il se fût trouvé encore devant le même objectif insaisissable : une ville juchée sur un rocher inaccessible et une armée inattaquable au pied de cette ville.
Wolfe enragea, il fallit même en faire une maladie mortelle. Quoi! allait-il échouer misérablement et honteusement? Non! Cette ville, il l'atteindrait! Cette armée, il la briserait!
Allons donc! comment allait-il s'y prendre après tous les moyens épuisés en vains efforts?
Eh bien! il avait décidé de pénétrer dans les retranchements mêmes de l'armée et de l'y massacrer. Et pendant que quelques-unes de ses bandes poursuivaient leur oeuvre de destruction dans les campagnes, le général anglais se disposa à jeter une grande partie de ses troupes sur Beauport.
Wolfe, après avoir visité le haut du fleuve au-dessus de Québec où Bougainville s'était apprêté à le recevoir, était revenu à l'Ile d'Orléans, comme nous l'avons dit; puis, ayant ordonné la dévastation des campagnes, il avait établi son quartier général sur la rive gauche de la rivière Montmorency, à un endroit appelé l'Ange-Gardien. Un moment, il avait espéré tromper la vigilance des Français : dans ce but il avait remonté le cours de la rivière pour la franchir à un endroit guéable et essayer de prendre par derrière l'armée de Montcalm. Mais la colonne qu'il avait envoyée avait trouvé sur son chemin le capitaine de Repentigny, qui commandait un fort poste sur la rive droite de la rivière. Avec ses Canadiens et sauvages Repentigny avait brusquement attaqué l'ennemi et l'avait repoussé avec de lourdes pertes.
Il ne restait plus au général anglais que l'alternative d'embarquer son armée sur des berges et de la conduire au rivage de Beauport. Là, s'offrait une vaste plage où il était facile de déployer une armée. Protégée par les canons de la flotte, cette armée pourrait atterrir sans beaucoup de difficultés. Wolfe le pensa ainsi, et il fit partager son avis à ses lieutenants. Il fut décidé qu'on reprendrait le bombardement de la ville pour occuper l'attention des Français de ce côté, qu'en même temps les canons de la flotte et ceux de l'Ange-Gardien feraient pleuvoir sur les retranchements français une grêle de boulets et de bombes, et que Hardy, qui commandait sur la rive gauche de Montmorency, prendrait en flanc l'armée du Chevalier de Lévis et tenterait de la séparer de l'armée du centre. Alors Wolfe, avec Monckton, Townshend et Murray, en profitant de la marée, se jetterait sur le rivage.
Ce plan avait été si bien conçu et il présentait de prime abord de si grandes chances de succès, que Wolfe fut tout rempli d'espoir.
Oui, mais les Français étaient là... ils veillaient!