‹ Le signe de la croix au dix-neuvième siècleChapitre 11 sur 35 · DOUZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LETTRE

Ce 7 décembre.

Méceaiité perpétuelle do signe de la croix pour obtenir la force. — Recommandations et pratique des chefe de la lutte spirituelle. — Signe de la croix dans les tentations. — Signe de la croix à la mort. — Exemple des martyrs. — Exemple des vrais chrétiens mourant de mort naturelle. — Les mourants se faisant faire le signe de la croix par leurs frères. '

Cher Frédéric,

Le signe de la croix n’a rien ÿerdu de sa puissance, ni de sa nécessité. 11 e6t vrai, les tyrans sont morts et les amphithéâtres en ruines. Le signe de la croix a vaincu les uns, fait écrouler les autres. Si les seconds ne se relèvent pas, les premiers , de temps en temps, sortent de leurs tom-

beaux. La race des Nérons ne sera jamais éteinte : le plus redoutable est encore à venir.

Avec une fureur antique, ceux qui ont paru depuis les Césars ont décimé les chrétiens, cette autre race égalementimmortelle, race vouée à la mort, comme dit Tertullien, expediium morli genus. Ce qu’ils ont fait hier en Occident, ce qu’ils font aujourd’hui en Orient, ils peuvent le refaire demain partout oh ils régneront.

Avis aux combattants : que nul n’oublie où est la source de la force.

En attendant, souviens- toi, cher ami , que la paix a aussi ses martyrs, habet et pax martyres suos. Quel est l’homme qui ne porte en lui-même un ou plusieurs Nérons? Est-il un jour de sa vie raisonnable, et même une heure, où il n’ait à veiller et à combattre? Que dis-je? Vingt fois le jour, des objets séduisants se présentent à ses regards, des pensées mauvaises importunent son esprit, les sens révoltés sol-

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licitent son cœur à de lâches trahisons.

Oh î qu’il a besoin de force !

Où la trouvera-t-il? Dans le signe de la croix. Le témoignage des siècles, l’expérience des vétérans et des conscrits de la vertu, attestent aujourd’hui, comme ils l’attestaient hier, la puissance souveraine du signe divin, pour dissiper les charmes séducteurs, chasser les mauvaises pensées et réprimer les mouvements de la concupiscence.

Écoute le chantre des martyrs, Prudence , qui connut tout à la fois les détails de leurs triomphes et le secret de leurs victoires. « Lorsqu’à l’invitation du sommeil tu gagnes ton chaste lit, fais le signe de la croix sur ton front et sur ton cœur.

La croix te préservera de tout péché : devant elle fuient les puissances de ténèbres ; l’âme, sanctifiée par ce signe, ne saurait vaciller (1). »

(I) Fac, cum vocaote somno üastum petis cubile,

Écoute encore les chefs de Péternel combat. Grands génies et grands saints , consommés dans Part de la guerre spirituelle qu’on appelle Yascétisme , tous n’ont qu’une voix pour recommander aux soldats chrétiens l’usage du signe de la croix.

« Sens-tu ton cœur s’enflammer, dit saint Chrysostôme ? Fais le signe de la croix sur ta poitrine, et à l’instant la colère se dissipera comme la fumée (1). »

Et saint Augustin : « Amalech, votre ennemi, tente-t-il de vous barrer la route et de vous empêcher d’avancer ? Faites le

Frontem locumque cordis Crucis figura signet :

Crux pellet omne crimen,

Fugiunt crucem tenebræ.

Tali dicata signo Mens fluctuare nescit.

ApudS. Greg. Turon ., lib. i, M\racul % c. 106. (1) Si succendi cor tuum senseris , pectus continuo signaculo crucis signato, et ira illieo tanquam pulvis dissipabitur. (In Matth ., Hom. 88.)

signe de la croix, et il sera vaincu {4). h E t le grand serviteur de Dieu, Marc, qui prédit à l’empereur Léon l'heure de sa mort : a J’ai connu par mon expérience que le signe de la croix apaise les troubles intérieurs et procure la santé de Pâme. Aussitôt après le signe de la croix, la grâce opère : tout 6 f apaise, la chair aussi bien que le cœur (2). »

Saint Maxime de Turin : « C’est du signe de la croix que nous devons attendre la guérison de nos blessures. Si le venin de l’avarice se répand dans nos veines , faisons le signe de la croix, et le venin est chassé. Si le scorpion de la volupté nous pique, recourons au même moyen, et nous

(1) Si adversarius Araalecita iter intercludere atque impedire conabitur, pro reverentissima extensione brachiortim ejusdem crucis indieio superetur. (Lib. 50, Bomil., Homil. 20.)

(1) Stafim post signum crucis, gratia sic operatur : sedat omnia, membre pariter et cor. ( Biblioth PP.

sommes guéris. Si les pensées grossièrement terrestres cherchent à nous souiller, faisons encore le signe de la croix, et nous vivons de la vie divine (1). »

Saint Bernard : « Quel est l'homme assez maître de ses pensées pour ne jamais en éprouver d’impures? Mais il faut sur-le-champ réprimer leurs attaques, afin de vaincre l'ennemi là où il espérait triompher. L'infaillible moyen d'y réussir, c’est de faire le signe de la croix (2). »

Saint Pierre Damien : « Si vous sentez une mauvaise pensée naître dans votre esprit, faites aussitôt avec le pouce le signe de la croix, et soyez certain qu’elle disparaîtra (3). »

Le pieux Ecberth : « Rien n'est plus efficace que le signe de la croix pour dissi-

(1) Apud s. Ambr Ser. 55.

(2) De passion . Dont c. xix, n. 65.

(3 ) Cum pravam tibimet cogitalionem esse persenseris, extento pollice protious cor toum signare festïnes, certusetc. {Instit. monast.)

per les tentations, même les plus honteuses (1). »

Résumanttous ces témoignages : «Quelle que soit la tentation qui nous presse, conclut saint Grégoire de Tours , il * faut la repousser. Pour cela, faites, non pas lâchechement, mais courageusement le signe de la croix, ou sur votre front, ou sur votre poitrine (2). »

S’il en était besoin , mille faits viendraient confirmer ce que tu viens d’entendre. Un seul suffira. C’est la révélation dontfut favorisé un saint religieux, nommé Patrocle, et par laquelle Dieu lui fit voir la puissance souveraine du signe de la croix contre les tentations.

Un jour le démon, se transformant en ange de lumière , se montra au vénérable abbé. Il commença , par des paroles plei-

(1) Signo crucis nihil efficacius ad turpes effugandas tentationes. (Ltb. viar . Domin c. xxi.)

(2) Viriliter et non tepide signum, vel fronti, vel pectori salutare superponas, Übi supra .

nés d’astuce, à lui conseiller de quitter la solitude et de retourner dans le monde.

Mais l’homme de Dieu, sentant tout aussitôt courir dans ses veines un feu pestilentiel, se prosterna en oraison, priant le Seigneur de lui faire accomplir sa volonté.

Sa prière est exaucée, « Un ange lui apparaît et lui dit : Si tu veux connaître le monde, monte sur cette colonne et tu verras ce qu’il est. »

Ravi en extase , le pieux solitaire croit avoir devant lui une colonne d’une hauteur prodigieuse : il y monte. Du sommet, il voit des homicides, des vols, des massacres, des fornications et tous les plus grands crimes de l’univers. Hélas 1 s’écrie-t-il en descendant, hélas î Seigneur, ne permettez pas que je retourne jamais au milieu de tant d’abominations.

Alors l’ange lui dit : « Cesse donc de regretter le monde; de peur que tu De périsses avec lui. Va-t-en plutôt dans ton oratoire prier le Seigneur de te faire trou-

ver un soutien, au milieu des épreuves de ton pèlerinage. » Il s’y rendit; et trouva le signe de la croix sculpté sur une brique.

Il comprit le don de Dieu et connut que ce signe était une forteresse inexpugnable contre les tentations (1).

Martyr de la guerre ou martyr de la paix : voilà l’homme pendant la vie.

Qu’estril à la mort? Vois-tu ce malade en proie à la douleur, délaissé de tout le monde, ou entouré de parents et d’amis impuissants? Derrière lui, le temps qui fuit; devant lui, l’éternité qui s’avance et dans laquelle il se sent couler, sans que désormais aucune puissance humaine puisse retarder le moment du départ, ou adoucir les angoisses du voyage. *

Ce malade, c’est toi, cher ami, c’est moi, c’est tout homme, riche ou pauvre, sujet ou monarque. Si, pendant les combats de la vie, nous avons besoin de lu-

( 1 ) Greg. Turoft., Vit. Part., c. 9 .

mière , de force, de consolation et d’espérance , dis-moi , si nous n’en avons pas un besoin mille fois plus grand, dans les luttes décisives de la mort? Eh bien ! le signe de la croix est tout cela. Sous ce nouveau rapport, qu’il fut cher à nos aïeux, et qu’il doit nous être cher à nousmêmes !

Gomme les martyrs, en marchant au dernier combat, ne manquaient pas de se fortifier par le signe de la croix; ainsi les vrais chrétiens des siècles passés recouraient sans cesse au même signe, pour adoucir leurs douleurs et sanctifier leur mort; citons quelques exemples.

Parlant de sa sœur bien-aimée , sainte Macrine , que lui-même assista dans ses derniers moments , saint Grégoire de Nysse s’exprime ainsi : «Elle disait : Seigneur, pour mettre l’ennemi en fuite et protéger leur vie, vous avez donné à ceux qui vous craignent le signe de la croix. En prononçant ces paroles , elle formait le

signe adorable sur ses yeux, sur ses lèvres et sur son cœur (1). »

Au lieu de le faire avec la main, souvent les premiers chrétiens , sur le point de mourir, faisaient le signe de la croix en étendant les bras. C'est ce qu'ils appelaient le sacrifice du soir, sacrificium vespertinum . A cette manière de faire le signe de la croix dans les derniers moments, Arnobe applique les paroles duPsalmiste :

L 'élévation de mes mains , c'est mon sacrifice du soir . Il dit : « Que tel soit notre sacrifice du soir, je veux dire du soir de la vie , alors nous sommes réellement au sacrifice du soir, et toute notre attention doit être d'élever nos mains en croix, afin de nous réjouir dans le Sauveur Jésus, au moment où nous allons à lui (2). »

(1) Tu ad hoslis perniciem et vitæ nostræ securitatem dedisti signum metuentibus te, notant) sanctæ crucis, æterne Deus. Hæcdicensoculiset oriet cordi, crucis signum apposuit. (Vit. s. Macr .)

(2) Tune enim in sacrificio vespertino surnus. Ibi

C’est dans une pareille attitude que mourut Paul , le patriarche du désert, et qu’il fut trouvé par saint Antoine (1).

Même spectacle donné par saint Pacôme : « Étant sur le point de mourir, dit l’auteur de sa vie, il s’arma du signe de la croix, vit avec une grande joie un ange de lumière venir à lui, et rendit sa sainte âme à Dieu (2). »

De la même manière mourut saint Ambroise : « Le dernier jour de sa vie, écrit le prêtre Paulin, depuis la onzième heure environ, jusqu’au moment où il rendit l’âme, il pria les mains étendues en croix (3). »

est tota nostræ cogilationis ponenda intentio, ut levantes ma nu s nostras, in siuno crucis, dum ad Dominum pergimus, gratuleraur in Christo Jesu. (In ps. 140.)

(1) Introgressus speiuncam , vidit genibus complicatis , erecta ceroce, extensisque in altunr manibus, corpus exanime. (S. Hier., De vit . S. Paul.)

(2) Vie de S. Pacôme, c. 53.

(3) Eodem terapore quo migravit ad Dominum, ab

De Milan passons à Constantinople.

Voici un autre évêque qui va mourir.

« Saint Eutychius, dit son historien , fut pris vers le milieu de la nuit d’une fièvre violente. Il resta sept jours dans cet état, ne tessant de prier et de se fortifier par

Achevons notre voyage par la France et assistons à la mort de quelques-uns de nos rois. Un instant arrêtons-nous à Aixla-Chapelle, pour voir mourir le grand empereur. « Le lendemain étant venu, dit un évêque, témoin oculaire, Charlemagne, sachant ce qu’il devait faire, étendit sa main droite et autant qu’il put, il fit le signe de la croix sur son front, sur sa poi-

hora circiter undecima diei , usque ad illam horam qua emisit spiritum, expansis manibus in modum cracis oravit. (Paulin., in Vit. S. Ambr.)

(1) Veheraenti febre ci rca médian) noclem correptus est : atque ita mansit septem dies, assidue precibus incumbens. Seque signo crucis muniens. ( Apud Sur . 2 Jul .)

trine et sur tout sou corps (1). » Ainsi devait mourir ce grand homme.

Voici son fils, Louis le Pieux. « Ayant mis ordre aux affaires et fait ses recommandations, il ordonna de réciter près de lui l’office de la nuit et de lui placer sur la poitrine une relique de la vraie croix.

Pendant ce temps, lui-même, autant que ses forces le lui permirent, faisait le signe de la croix sur son front et sur son cœur.

Quand il était trop fatigué , il priait son frère de continuer (2). »

(1) In crastinum vero luce adveniente, sciens quod facturas erat, extensa manu dextra, virtute, qua poterat , signum sanctæ crucis fronti impressit, et super pectus etomne corpus consignavit. (Thegan. De Gestis Ludov. Imper.)

(2) His peractis et dictis, præcepit ut ante se celebrarentur vigiliæ nocturnæ , et ligno sanctæ crucis pectus muniretur ; et quamdiu valebat manu propria tam frontem quam pectus eodem signaculo insignibat. Si quando lassabatur per manus fratris sui nutu id fieii poscebat. ( Apud Gretzer , lib. iv, c. 26, p. 618.)

Venons, à Pun de ses successeurs les plus dignes du trône, le bon roi Robert.

Dans les derniers jours de sa vie , il ne cessait d’appeler à son aide , du geste et de la voix, les saints du paradis, se fortifiant continuellement par le signe de la croix sur le front, sur les yeux, sur les narines et sur les lèvres, sur la gorge et sur les oreilles, en mémoire de l’Incarnation du Seigneur, de la Nativité, de la Passion, de la Résurrection , de l’Ascension et du Saint-Esprit. Telle avait été pendant toute sa vie l’habitude de ce prince, qui volontairement ne fut jamais sans avoir de l’eau bénite avec lui (1).

Citons encore Louis le Gros. Se voyant

(1) Dei sanctis in auxiliam suum venire, voce, signis, indesinenter orabafc f muniens se semper in ironie et oculis, naribus et labiis, gutfure et auribns, per signum sanctæ crucis, memoria Dominic» incarnalionis , nativitatis, passionis , resurrectionis, et ascensionis et Spiritus sancti. Habnit hoc ex môro invita; cui nuoquam defuit voluntate aqua benedicta. (Helgald., in Epitom. vit. Robert.)

près de mourir, il fit étendre un tapis par terre, et sur ce tapis répandre de la cendre en forme de croix. Déposé par ses officiers sur ce lit qui rappelait celui du roi du Calvaire, le vertueux monarque ne cessa de faire le signe de la croix, jusqu’au dernier soupir (1). Pour un roi, mourir comme un Dieu : y a-t-il rien qui déroge? Ce qui déroge , c’est de mourir sans comprendre la mort, avec l’insensibilité de la bête.

Tu as vu que les martyrs, dans la crainte de ne pouvoir faire eux-mêmes avant de mourir le signe de la force, se le faisaient faire par les chrétiens leurs frères. îl en était de même de nos aïeux, mourant de mort naturelle. Outre l’exemple de Louis le Débonnaire que tu viens de lire, je vais t’en rappeler quelques autres. Pris dans les premiers siècles, ils montrent la perpétuité de la tradition.

(i) Gretzer, p. 617.

Saint Zénobe, l'ami intime de saint Ambroise, sur le point de terminer sa belle vie par une mort précieuse, éleva la main et fit le signe de la croix sur toutes les personnes qui l’entouraient. Ensuite il pria les évêques de faire sur lui de leurs mains consacrées le signe de la force, de l’espérance et du salut (1).

Du lit d’un prêtre , passons près de la couche d’un simple fidèle. Voici une fille dévouée qui assiste sa tendre, son illustre mère. Aujourd’hui la plupart se contentent de donner à leurs plus chers malades des soins matériel» Ils se reprocheraient de manquer aux moindres prescriptions du médecin. Mais l’assistance chrétienne?

Mais les prescriptions du divin médecin et de l’Église notre mère : quelle est leur sollicitude à les remplir? Aux soins les

(1) Elevata aliquantulum manu omues benedixit, rogavitque adstantes episcopos , ut sanctissimis suis manibus eum crucis signo copununirent. (Apud Sur. 25 maii.)

plus dévoués, nos aïeux, plus intelligents et meilleurs que nous, ajoutaient les remèdes de l’âme.

Donc , à Bethléem , l’illustre fille des Fabius, sainte Paule, va mourir. Près de son lit est Eustochium , digne fille de sa mère. Que fait cet ange de tendresse?

« Elle ne cessait, dit saint Jérôme, de former le signe de la croix sur les lèvres et sur la poitrine de sa mère, s’efforçant d’adpucir ses souffrances par l’impression du signe consolateur (I). »

Tu le vois : à la vie et à la mort, le signe de la croix était, chez nos aïeux, le moyen constamment employé pour obtenir à soimême et aux autres, lumière, force, résignation, courage, espérance. Que le signe de la croix est donc une grande chose ! s’écriait avec raison un témoin de ses admirables effets : Magna res signum

(i) Eustochium Paulæ matris os stomachumque signabat , et matris dolorem crucis impressione nitebatur lenire. (In Epitaph . Paulæ.)

crucis (1) ! Demain nous verrons son efficacité dans un nouvel ordre de choses.

(1) S. Elig., De rectitud. catech etc.> inter opp. S. Aug ., t. VI.

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