SCÈNE III
MARTINEAU, sent.
J’arrive de Juvisy !... Je ne comptais pas aller aussi loin... Hier, dimanche, j’avais offert à l’adorable Louise et à sa jeune tante, madame Delaunay, de les conduire à l’Hippodrome, pour voir partir un ‘ballon... Ces dames avaient accepte... Nous arrivons... le ballon élait là, commençant à se gonfler... Tout autour des cordes qui frétillaient... On demande pour tenir ces cordes une quarantaine de gaillards solides... A ce mot, un éclair passa devant mes yeux; l’idée de montrer à l’adorable Louise que si j’avais un cœur pour la chérir, j’avais également un bras ’ pour la... je bondis dans l’enceinte, je saisis une des cordes
‘ Annette, Martineau.
” Annette, Casimir, Martineau.
et je m’are-boulni. Cela me fut d’autant plus facile, qu’il y avait au bout de la corde une sorte de nœud coulant... Je me sentais fort et posé d’une façon qui n’était pas vulgaire... le pied passé dans le nœud coulant, les deux mains serrant la corde, la tête renversée avec une certaine grâce et les yeux attachés sur Louise, qui me souriait... En ce moment, une voix aigrelette cria : Lâchez tout !... Moi, je continuais à contempler l’adorable Louise; tout à coup, je m’aperçus que je la contemplais à vol d’oiseau. J’étais déjà à une hauteur prodigieuse... Alors, il me vint une idée excellente... il me vint ndée de ne pas lâcher la corde!... Je m’y cramponnai, au contraire !... Au-dessous de moi, bien audessous... les populations, avec de grands gestes et des clameurs immenses, me désignaient... Moi, je criais, j’appelais l’aéronaute... Il ne m’entendait pas, tout occupé qu’il était de saluer et d’agiter un polit drapeau de ci et de là... Enfin, au bout d’un temps qui me parut long, il m’aperçut... nous étions au-dessus des nuages... Qu’est-ce que vous faites là ? me dit-il d’un air mécontent... J’avoue qu’à cette question ma surprise fut telle que les bras faillirent m’en tomber... Heureusement, je réfléchis que, si mes bras tombaient, il était plus que probable que le reste du corps suivrait... je me contins... Pendant cette conversation, le ballon descendait... nous retraversâmes les nuages... je revis la terre... je tombai au milieu d’un champ... Des agriculteurs accoururent... on me transporta... J’étais à Juvisy!... J’y passai la nuit... dans un hôtel... une nuit abominable... non pas à cause de ma chute, j’en avais été quitte pour quelques foulures... mais j’avais peur d’être grotesque... Ce matin, j’ai pris le chemin de 1er, et pour rentrer chez moi, je me suis caché au fond d’un fiacre... Mais j’ai été reconnu... on a couru après mon fiacre... pour me voir... Ce que je craignais est arrivé... je suis passé à l’état de bête curieuse!...