‹ Le sixième acte du Ruy-BlasChapitre 15 sur 16 · PÉREZ · texte numérisé non relu

PÉREZ

Un mélange anodin De divers ingrédients somnifères.

Don César.

Gredin!

Il échappe à la mort!

La Reine, à part.

Ce Ruy-Blas ressuscite!

Tout va recommencer.,.

Le Roi.

Voyons la réussite

De ta cure, Ferez...

Pérez.

Je lui fais respirer Ce flacon, simplement...

Le Roi. .

Il vient de soupirer...

La Reine.

11 baille... étend les bras... ouvre les yeux!...

Ruy-Blas.

Où suis-je?

Quoi, je respire encor... Comment? par quel prodige? La reine I... Ah ! je suis mort et c'est le paradis... La reine ! . . . Zafari ! . . .

Matalobos, bas à César.

Pas un maravédis A donner de sa peau, le roi pâlit et fronce Son auguste sourcil...

Ruy-Blas, à César.

Cher ami, que m'annonce

Cet air sévère et froid?

Don César.

Vous le saurez, Ruy-Blas!

Ruy-Blas, commp, en un rêve.

Ruy-Blas ! . . .oiuV,c'est mon nom ! — Le marquis de Finlas , Un jour, m'avait fait prendre un plus beau nom, un Mais j'ai tout dépouillé... Ce costume de pitre [titre... Est le mien... Je l'ai dit, dans mes derniers hoquets: « Je m'appelle Ruy-Blas et je suis un laquais ! » Je suis heureux pourtant, car, en mourant, l'haleine De celle que j'aimais, d'un ange, de ma reine, A caressé ma lèvre... {Se soulevant.)

Oh I je ne suis pas mort I Malheur ! trois fois malheur 1... Mais don Salluste dort De son dernier sommeil... là-bas... dans la cassine... Où tantôt j'ai puni sa fureur assassine... Le monstre a rendu l'âme !

Don Salluste, un des for leurs ^ s'avance et se découvre.

En es-tu sûr, Ruy-Blas?

RuY Blas.

Lui!

Don César.

Mon affreux cousin !

Ruy-Blas.

Lui!

La Reine.

Don Salluste! hélas!

Voilà bien le bouquet !

Le Roi.

J'exige qu'on m'explique Tout cet imbroglio...

Don Salluste.

Sire, au roi catholique Je vais tout révéler. — Je conviens de mon tort ! Je voulais me venger de la reine. — Un butor, Un pédant, — un poète! — était à mon service. J'en fis un grand seigneur. — Il monta, de l'office Aux degrés du trône — âne affublé de la peau Du lion, et portant ainsi qu'un oripeau Le nom de mon parent César dont les scrupules M'auraient un peu gêné... Les pudeurs ridicules Du pleutre ont égayé les cancans du palais... Attiré dans un piège hier, car je voulais Le compromettre avec la reine et m'en défaire, Il a su s'en tirer...

Epouvantable affaire !

Quel scandale et quel bruit tout cela va causer! Continuez, monsieur...

Don Salluste.

On vit Ruy-Blas oser Au travers de mon corps, passer ma propre épée! Dans les (lots de mon sang croyant l'avoir trempée Il absorhn presto sa fiole de poison...

Ruy-Blas.

Roi! le laisserez- vous vanter sa traliison, Ce reptile sauNré par un noir maléfice?...

Don Salluste.

Maléfice? non pas!.,, mais j'ai quelque malice...

Et je ne voulais pas, si j'étais découvert

Un jour, devant le roi me trouver pris sans vert.

Je songeais à finir d'une façon tragique,

Feindre de me tuer à la manière antique

Et plonger dans mon sein le fer de mon épée...

La bonne foi de tous eût été bien trompée

Si l'on m'eut cru défunt. — Ce glaive est à ressort.

La lame à volonté dans la garde entre et sort.

Tels on voit les poignards des scènes de banlieue.

Avant que d'être pris j'eusse mis une lieue

Entre Madrid et moi...

C'est très intelligent, Mais canaille à l'excès... Terminez...

Don Salluste.

Ne bougeant.

Ni parlant, de mes sens ne gardant que l'ouïe... J'attendis... Ruy-Blas mort, la reine évaaouie Prenant tout bonnement le meilleur des partis... Je tirai le verrou de la porte — et sortis —

A mon aise, riant tout bas de ce Gribouille Qui, pour emprisonner son monde, le verrouille Quand il est avec lui du côté du verrou.

Le Roi.

Abrégez !

Don Salluste.

Supposant que j'allais trouver où Terminer cette nuit dans un logis tout contre, J'allais m'en enquérir quand je fis la rencontre De vos sbires qui m'ont réquisitionné Pour porter un vieillard au teint congestionné...

Le Roi.

Tiens! j'avais oublié celui-là! — Voyons, frère, Le second mort. Sur lui ton art d'apothicaire Peut aussi s'exercer?

Pérez.

Sire, je suis resté Tout confus de l'honneur que Votre Majesté M'a déjà fait. — Je vais examiner cet autre... Quoi... c'est stupéfiant!... Comment ce bon apôtre Veut se faire passer pour mort!...

Pas de transport, Dis-nous ton diagnostic.

Pérez.

Ivre, comme un vieux porc, Ivre-mort I

Le Roi.

Se peut-il? Ne te trompes point, homme!

Pérez.

Non, Sire. Je dis vrai.

Don César.

Le pauvre majordome 1

La Reine.

Ivre, don Guritan!

Le Roi.

S'être à ce point sali I

Pérez.

Heureusement, j'ai là mon flacon d'alcali.

(// iplacp, un flacon sous le nez de don fiuritan).

Don Guritan, s'éveillant.

A.tcham 1 Aichim! Atchoum !... Ça je fais un sot rêve !

Le Roi.

Non, tu ne rêves pas.

Don Guritan^

Le Roi ! Majesté !

Le Roi.

Trêve Aux démonstrations. Dites-nous maintenant Comment vous avez pris Tétat inconvenant D'ivrogne.

Don César.

Allons, parlez !

Don Guritan.

Tiens, mon bel adversaire 1 Vous m'avez bien touché. Mon compliment sincère.

Don César.

Sans ombre de rancune?

Don Guritan,

Oh! non, prenez ma main.

Qaand vous m'avez laissé couché sur le chemin, Je n'étais pas blessé. — Vous voyez cette boucle Ornant mon baudrier, où brille une escarboucle? Elle m'a préservé. Par un bon coup d'estoc Vous avez frappé là cette plaque. Le choc Violent me fit tomber tout roide à la renverse, Mon crâne ayant sonné sur le sol... Une averse Survint qui ranima mes sens abasourdis.

Je me traînai plus loin... Mes membres engourdis

Ne pouvaient me servir qu'à peine... Tout en nage,

Je geignais... Je jurais... En m'armant de courage

Je partis à tâtons dans la nuit. — Tout à coup,

Un soupirail béant... une gueule de loup...

M'engloutit... Je tombai dans une cave noire

Et perdis derechef connaissance... 0 l'histoire

Oue je conte est navrante .. En revenant à moi

J'avais soif... Une soif ardente... Avec émoi

Je demandais au ciel sa goutte de rosée,

Tel Ismaël perdu dans le désert... Posée

Sur un chantier poudreux une tonne apparut

Ames regards ravis... Enragé, comme en rut,

Je me précipitai, collant à la canelle

Ma bouche avec amour... et. . je ne me rappelle

Plus rien... Sire, j'ai dit la triste vérité.

Puisse mon souverain n'être pas irrité

Contre son serviteur...

Le Roi.

Ainsi que le Calife Haroun al Raschid qui, dans le Généralife, Impassible et serein, laissait dire aux conteurs Leurs fabuleux récils; ainsi tous les acteurs De ce drame étonnant ont pu, devant leur juge, Mensonge ou vérité, tout dire....

La Reine.

Le refuge Du pécheur n'est-il pas en la bonté du roi. Sire, espoir et pardon!

Don César.

La justice pour moi!

Don Salluste.

Oubli, Sire!

Matalobos.

Amnistie!

Ruy-Blas.

0 Majestf^, clémence!

Le Roi.

Par où dois-je finir? Par où? — Par l'indulgence !

Ecoutez : Tout ceci doit rester un secret

Pour le commun du peuple... Un courtisan discret

Doit cacher de son mieux les fêlures du trône,

Les taches de la pourpre.... Un manteau long d'une

Fut jeté sur Noé, qui montrait trop crûment [aune

Son lamentable état, par un fils vivement

Affligé de ce manque inouï de tenue...

Comme sur un récif dont le chef dans la nue

Monte et se perd voilé par la brume des mers.

Vos rois doivent siéger très haut... Les flots amers

Des accusations basses et venimeuses,

Des bruits calomnieux, des lâches et baveuses

Insinuations peuvent battre ce roc...

Impavide et superbe il reste sous le choc

Des vagues déferlant leur eau vaseuse et sale. L'écume tourbillonne au gré de la rafale. Ses jaillissants efforts n'éclaboussent jamais Que les pieds du colosse. — Or, voici désormais Ce qu'en mon droit divin, moi, voire roi, j'ordonne A la reine, égarée un moment^, je pardonne; Le mal étant moins grand qu'on l'avait supposé.

La Reine, Sire, soyez béni!

Le Roi.

Bien loin d'être opposé Au choix judicieux que naguère vous fîtes D'un ministre d'Etat, je le maintiens,

La Reine.

Vous dites Que Ruy-Blas restera?

Le Roi.

Qui parle de cela ?

Le ministre a pour nom don César^ — le voilà Le seul vrai don César de Bazan, j'imagine.

La Reine.

Quoi, sire, il se pourrait...

Don César, à la reine.

Oh! volupté divine!

Rester toujours auprès de vous !

La Reine.

Toujours, toujours!

(Z.e 7^oi écrit quelques mots sur un parchemin )

Le comte d'Albe, qui vient d'entrer avec le marquis de Santa-Cruz pendant le discours du roi.

Marquis de Santa-Cruz, parlez-moi sans détours, Suis-je dans mon bon sens? — Mais ce n'estpaslemême Don César qu'autrefois?

Le marquis de Santa-Cruz.

Comte d'Albe, je n'aime Pas les mauvais plaisants. — J'y vois clair, Dieu merci ! J'ai connu don César pas plus haut que ceci... En grandissant il a très peu changé.

Le Roi, tendant le parchemin à don César.

La Reine Vous fit duc d'Olmedo, restez duc. Avec peine Je me séparerais d'un loyal serviteur... Titres et dignités, gardez tout.

Don César.

Peu flatteur, Je ne veux pas non plus outrer mon importance, Mais pour le suppléer en toute circonstance Le roi me trouvera.

Le Roi.

Merci. — Le bon larron Matalobos a plus de troupes qu'un baron. Avec fruit nous avons employé ses services; Aussi le nommons-nous colonel des milices Bourgeoises de la ville, et chargé du maintien De Tordre dans Madrid.

Matalobos.

Je serai le soutien La plus ferme du roi; le plus beau des gendarmes.

Ruy-Blas.

Mon rêve est bien fini. Coulez, coulez, mes larmes! Visions qui berciez mon cœur ensommeillé... Fuyez, disparaissez, car je suis éveillé !

Le Roi.

A nous deux maintenant, seigneur comte d'OFiate, Je suis fort peu content de vous. — Pour prendre date, A partir de ce jour vous êtes remplacé.

Don Guritan.

C'est ce que je craignais 1

Le Roi.

Messieurs, je suis glacé, Cette nuit sans sommeil et pleine de surprises M'a beaucoup fatigué. (À Salluale) Vos sottes entreprises

Ont causé tout le mal, Finlas, mais vos aveux Intercèdent pour vous. — Allez, quittez ces lieux Et gagnez au plus tut votre marquisat.

Don Salluste.

Sire, J'obéis. (A part) Après tout, mettons la chose au pire, Je laisse encore ici César avec l'emploi Que je lui destinais d'abord.

Matalobos.

Quelle est la loi De Votre Majesté;, quant à'Ruy-Blas? — Le pendre?

L'exiler seulement.

Ruy-Blas, à part.

La reine vient d'entendre Ma sentence et n'a pas daigné me regarder ! Elle n'a d'yeux que pour César.

Don Guritan, à Riiy-Blas.

Veux-tu garder Avec moi son doux culte, à l'ingrate sirène? Viens, tu seras mon fils; en parlant de la reine Nous nous consolerons tous les deux.

— ol —

RuY Blas.

Oui, merci, Vous êtes bon.

Le Roi.

N'ayant plus rien à faire ici, Je vais dormir. Seigneurs, Dieu vous tienne en sa garde ! Je vous baise les mains, Madame. {A Ruy-Blas) Et vous,

[beau barde, Bon voyage, Monsieur! Adieu, priez pour moi.

Don Césah.

Vive le Roi I

Don Salluste.

Vive le Roil

Matalobos.

Vive le Roi!

[Le roi sort^ précédé d'un porte-flanihcau et de ses pages', suiol de Vécuyer et du confesseur).

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