SCÈNE PREMIÈRE MATALOBOS, DON CÉSAR
Matalobos, à don César.
Sautez! Nous y voici. — Par saint Paul de Tudèle, C'est faire œuvre de chats que vnguer sans chandelle Eu un réduit plus noir ([ue la gueule d'un four! Qu'en dites-vous, seigneur cavalier?
Don César,
Pour un jour Fertile en accidents terribles ou burlesques, Certes, celui-ci l'est. — Des côtes barbaresques,
D'où j'arrive tantôt, aux pays esquimaux, Vit-on jamais pareille avalanche de maux Fondre sur un pauvre homme en moins de vingt-quatre
[heures !
Matalobos.
Frère, il s'en est fallu de bien peu que tu meures !
DoiN César.
C'est vrai ! mais grâce à vous, à votre estramaçon, Dont vous jouez, corps-Dieu 1 de maîtresse façon, Ils se sont vite enfuis, étrillés d'importance, Ceux qui restaient vivants des valets de potence Qui m'emmenaient coucher dans un cachot bien noir; Et puis, demain matin sans doute, on m'eut pu voir, Entouré de soldats et flanqué d'un bon Père, Marcher vers le gibet. — Atropos, ma commère. Rengaine tes ciseaux! — Bonhomme vit encor! Merci, mon cher sauveur! Hidalgo, régidor, Capitaine ou soldat, car je vous dois ma vie. Elle est à vous. — Disposez-en!
Matalobos.
J'ai bien envie De vous la demander en combat singulier.
Don César.
Quoi!
Matalobos.
Je vais m'expliquer. Ayons pour soin premier De dissiper un peu ces compactes ténèbres.
(// hat un briquet et allume un flambeau.)
Don César fendant ce temps le reconnaît. {A part.) 0 surprise!... Gardons l'incognito !
(// se dissimule dans la partie de la chambre restée obscure.
Matalobos.
Les Guèbres Ou Parsis ont raison d'adorer la clarté De la flamme. Est-il rien de semblable en beauté?
Don César.
Où sommes-nous? Chez vous? Par le ventre d'Hercule, Vous êtes bien logé! Je vous en congratule. Ces meubles précieux, ces marbres, ces orfrois, Ces tapis levantins sont richesses de rois.
Matalobos.
Aussi, sommes-nous bien chez le roi.
Don César.
Le roi Charte !
Vous raillez, cher Monsieur!
Matalobos.
Non pas, homme, je parle Le plus sincèrement du monde. On peut ici Causer tranquillement, sans danger, sans souci Des indiscrets, des sots, des fâcheux,... des alcades; Et nous allons causer — comme deux camarades.
Don César.
Je le veux bien, mais quoi, dans le palais royal Nous sommes bien cachés !
Matalobos.
Foi de brigand loyal !
Il est vide! Le roi, notre excellent monarque. Est à la chasse aux loups. Pendant ce temps la barque De l'État navigue à la diable. Un beau héros, Digne de figurer dans les romanceros, Gouverne sous le nom de notre souveraine. Mais voilà trois grands jours qu'il n'a paru. La reine A découché ce soir. Elle est on ne sait où ! Dans la ville elle court un royal guilledou, Ayant au préalable envoyé majordome Et duègnes au lointain. On peut dire qu'en somme Ce palais est l'endroit de Madrid où chacun Peut être le moins sûr de rencontrer quelqu'un. Donc, seyez-vous d'abord et m'écoutez.
Don César.
J'écoute Et je me sieds. [Ils s'assoient tous deux.)
Matalobos.
M'étant trouvé sur votre route Quand les noirs alguazils vous menaient en prison, Je vous ai délivré. Quelle en est la raison? C'est qu'on se gaudissail, dans la foule accourue Au passage du guet, vous faisant par la rue Une imposante escorte. On criait aux échos Qu'on tenait captif le fameux Matalobos!
Don César.
On le disait, c'est vrai !
Matalobos.
Moi, je vais te dire, homme,, Que ce bandit fameux, ce guerrier qu'on ne nomme Qu'en tremblant dans Léon comme dans Aragon. Ce glorieux filou, ce brigand parangon.
Détesté des maris mais adoré des femmes! Ce proscrit, ce semeur de ruines, de flammes; Ce vainqueur des archers de la Sainte-Hermandad , Ce redresseur de torts qui, quoiqu'on demandât : L'aumône, mendiant, — un baiser, jeune fille, N'a jamais rien voulu refuser. Ce bon drille Qui rend aux miséreux la dîme des moûtiers Et sable avec ses gens dans d'énormes setiers l^e vin des gras abbés aux spleudides prébendes. Matalobos, enfin, qui commanda ses bandes En Castille, en Navarre, à Séville, à Cadix, Qui s'escrimant un jour, lui tout seul, contre dix
Alferez les tua tous les dix, à Grenade ; Qui se rit du bourreau, des fers, de l'estrapade; Qui vingt fois coudoya la Mort sans nul émoi; Matalobos, le grand Matalobos, c'est moi! {Jl se lève.)
Don César.
Hé, parla Sambregoy, je le sais bien, mon maître, Je t'ai bien reconnu. Peux-tu me reconnaître, Toi. Regarde-moi bien. (// se lève.)
Matalobos.
Gomment! c'est Zafari!
Don César.
Lui-même et qui, crois-le, dans sa moustache a ri De te voir enflammé de si noble colère.
Matalobos.
Quoi;, tu n'es pas rameur sur un banc de galère? C'est bien toi que je vois ici, cherZafari?
Don César.
En personne?... eh! tes flots d'éloquence ont tari, Te voilà muet de surprise.
Matalobos.
Oh! que je meure Si je me doutais que c'est toi qui, tout à l'heure,
Échappait par mon aide aux griffes des sergent- ! Mais dis-moi donc comment, pour quels motifs urgents, Tu dus emprunter mon nom?
Cela n'est que juste.
C'est bien contre mon gré; le nommé Don Salluste, Un mien parent, gredin comme il n'est pas permis De l'être, a, sur mon dos noble de comte, mis Les exploits dont tu t'es fait père légitime. Ce marquis me tenait en assez piètre estime Pour croire que j'allais, salissant mon blason^, Prêter mon aide à la plus noire trahison, Au complot le plus vil, à la plus sombre trame Qu'on eût jamais ourdi contre une faible femme. J'ai pu tomber bien bas, mais mon cœur est toujours Haut et fier comme il fut dans les plus heureux jours. — Vrai Dieu! je lui crachai mon mépris à la face Sans barguigner. — Il eut cette vengeance basse De me faire passer pour toi.
Matalobos.
Sango di mi!
Quelle étrange aventure ! Eh ! dis-moi, mon ami, Que font dans ton récit ces termes de noblesse : Ton blason, ton parent le marquis. — La grandesse Se cache-t-elle ici sous un pourpoint à trous?
Don César.
IMatalobos^ je sais que sous tes cheveux roux
La lête est bonne et que sous ta vieille casaque Bat un bon cœur... Tu sais mon secret.
Matalobos.
Par Saint Jacque De Compostelle! ai-je deviné? Zafari.
Don César.
Mon nom de guerre!
Matalobos.
Bon ! j'eusse fait ce pari!
Puis-je apprendre de vous, seigneur, le véritable Nom de Votre Grandeur?
Don César.
Mon nom, railleur du diable!
Don César de Bazan, comte de Garofa !
Matalobos.
Ah! ah! la farce est bonne, ah! ah!
Don César.
Qu'a donc ce fat A se tordre en riant de façon idiote?
MjMALOBOS.
J'en rirai longtemps.
Don César.
Quoi! Judas Iscariote !
Au moment où je fais de toi mon confident Tu te permets... Allons, c'est être outrecuidant!
Matalobos.
Mon cher garçon, vraiment ton idée est bien drôle. Mais pourquoi te fâcher? — Persister dans ce rôle Serait fastidieux. — Tu plaisantais, j'ai ri... Tu le prends maintenant de haut; je suis guéri De ma gaîté, tout prêt, si tu veux, à te rendre Raison, mais, tout de bon, pourquoi t'en vas-tu prendre Entre tant de beaux noms, celui de don César De Bazan. — Sais-tu point, mon ami^ par hasard, Que ce nom est celui du ministre sévère Qui préside aux destins de l'État; qui naguère Comte de Garofa tout court, par un cadeau Royal, fut récemment créé duc d'Olmedo?
Le ministre! César de Bazan! ça, je rêve?
Matalobos.
C'était donc sérieux? Ton regard, ta voix brève Me font voir maintenant que tu ne riais pas.
Don César.
Sortons, Matalobos, sortons. Portons nos pas
Hors d'ici. Sang du Christ! il faut qu'enfin je sache S'il est vrai qu'un faussaire, un intrigant se cache Sous mon nom usurpé. Partons, je veux le voir. Lui faire payer cher cette audace.
Matalobos.
Oh! ce soir!
Il est trop tard ! Demain.
Don César.
Tu ne cessais de geindre Qu'on t'eût volé ton nom. A mon tour de me plaindre Et de vouloir punir.
Matalobos.
Allons, quittons ce lieu...
Ah!
Quoi?
Don César.
Matalobos.
Regarde !
Où donc?
Matalobos.
Sur le mur, au milieu
De ces portraits*
Don César.
Kh bien !
Matalobos.
Ce seigneur à la mine Hautaine, habillé tout de noir, sur la poitrine De qui pend le mouton d'or au bout d'un ruban Cramoisi. C'est bien lui... Tcn voleur, ton forban, Ton Sosie ..
DoiN César.
Est-il possible?
Matalobos.
Oui, celui que cherche Ta vengeance est bien là.
Don César.
Brun, long comme une perche, L'air un peu pleurnichard... 11 semble un chevalier De la Triste-Figure... Eh bien, c'est singulier. Plus je vois ce quidam, plus je crois le connaître. J'ai vu ce faciès quelque part!... Oh! le traître I C'est bien lui, c'est Ruy-BlasI Mais, comment a-t-il su Mon véritable nom? Sans doute à mon insu Il a pu découvrir ce dont je fis mystère.
Matalobos, écoutant.
Silence, compagnon ! Silence 1 II faut nous taire. N'entends-tu pas ces bruits au dehors?
Don César, 7'egarda7it par la fenêtre.
Des chevaux !
Un carosse escorté d'écuyers, des flambeaux, Des gardes, des laquais portant sur leurs épaules Six cadavres de loups suspendus à des gaules.
Matalobos.
Fuyons!
Don César.
Il est trop tard! On vient
Matalobos.
Où nous cacher ?
Là, derrière ce meuble. (//s se cachent derrièreune table.)
Don César.
11 était temps!