INFLUENCE DE PROUDHON
de sacrifice, devant la gloire de son ami. Hormis Marx, personne n'a exercé plus d'influence que Engels sur le parti socialiste en Allemagne et sur le socialisme international; et dans leur œuvre théorique aussi bien que dans leur agitation pratique, la part qui revient à chacun d'eux en particulier est malaisée à fixer.
Non moins importants que cette liaison avec Engels ont été les rapports de Marx et de Proudhon durant ce séjour à Paris. « Pendant de longues discussions qui se prolongeaient souvent dans la nuit, raconte Marx, j'infectais Proudhon, à son dommage, d'hégélianisme, qu'il ne pouvait étudier convenablement à cause de sa connaissance imparfaite de la langue allemande; ce que je commençai, M. Karl Griïn le continua, après mon expulsion de Paris, et en sa qualité de professeur de philosophie, il avait sur moi cet avantage qu'il n'y entendait rien lui-même. » C'est en ces termes dédaigneux que Marx s'exprimait sur Proudhon dans le livre qu'il publiait contre lui en 1847, sous ce titre spirituel : la Misère de la Philosophie, réponse à la Philosophie de la Misère de M. Proudhon, Proudhon lui écrivait : « J'attends votre férule critique. » La férule ne fut pas de son goût, car elle mit fin à leur amitié pour toujours. C'est la scène de Gil Blas et de l'archevêque de Séville. Marx reprochait à Proudhon, non pas son socialisme, mais son ignorance de Hegel, sa demi-culture philosophique et son indécision pratique. Proudhon parlait avec la même aversion des théories communistes : « Retirez- vous de moi, communistes, vous me dégoûtez. » Les anarchistes que Marx répudiait, et qui ont invoqué les théories de Proudhon, ne ncrus semblent guère plus attrayants. Le socialiste français n'en a pas moins laissé sur l'espritdu théoricien allemand son empreinte marquée. Dans son ouvrage sur le Collectivisme (2°édi-
tion, p. 277), M. Paul Leroy-Beaulieu cite un passage du Système des contradictions économiques, qui établit, un quart de siècle avant Marx, la théorie de l'augmentation du capital par \& plus-value dérobée au travail de l'ouvrier, thème sur lequel Marx a glosé d'une manière infinie, sans citer Proudhon, et qui est la pierre angulaire de tout son système.
Marx ne s'occupait pas seulement à Paris de travaux théoriques. Il y était mêlé à des organisations politiques, que le gouvernement prussien surveillait; M. Guizot, à la demande d'Alexandre de Humboldt, l'expulsa en 1845. Il se rendit avec sa famille à Bruxelles, où Engels vint le rejoindre : là ils se consacrèrent à la propagande révolutionnaire avec une activité fébrile. Les idées de Marx s'étaient transformées; les deux amis prirent congé définitif de la philosophie de Hegel, de l'idéologie allemande, dans un livre qu'ils publièrent en commun : la Sainte Famille, ou critique de la critique critiquante contre Bruno Bauer et consorts » satire de l'idéalisme que Marx veut remplacer par le réalisme historique. Sur les ruines de cette philosophie dont ils ne retenaient que l'idée d'évolution, ils établissaient les bases du matérialisme évolutionniste. Ils virent clairement qu'il ne s'agissait pas de créer des plans et des systèmes u topiques, mais d'étudier les transformations économiques et sociales, en cours de s'accomplir. L'histoire leur apparaissait comme un combat de classes, pour arriver à la domination économique et à l'exploitation des faibles; et le socialisme comme le produit nécessaire du développement industriel. Le socialisme historique et « scientifique » de Marx se distingue par là des autres écoles. — Il en diffère par la théorie et aussi par la tactique. En même temps qu'ils cherchaient à fixer la doctrine, Marx et Engels songeaient à organiser pra-
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tiqueraient le parti socialiste; ils fondaient à Bruxelles r Association des ouvriers allemands, avec la Deutsche Brûsseler Zeitung pour organe. En 1847, leur autorité était déjà telle, que Y Alliance des communistes, fondée en 1836 à Paris, et composée surtout d'émigrants et d'ouvriers allemands, leur envoyait des délégués, pour leur demander d'en faire partie, en promettant de se conformer à leurs vues. Marx et Engels transformèrent cette société; ils lui ôtèrent tout caractère de conspiration, ils en firent une société de propagande communiste internationale. Ils partaient de ce principe, qu'une agitation qui se sert de tous les moyens d'action publique qu'offre l'État moderne pour exciter le mécontentement et l'antagonisme des classes, promet de plus grands résultats que les conspirations secrètes, les attentats contre les personnages politiques et les insurrections locales. L'essentiel est d'ébranler la foi du peuple dans la justice de l'ordre social établi, de lui donner conscience de l'évolution économique de la société, et de l'avènement nécessaire du prolétariat, appelé à supplanter la bourgeoisie comme celle-ci a supplanté la noblesse. Quand l'esprit révolutionnaire se sera emparé de l'opinion, cette reine du monde, l'État actuel s'écroulera à la moindre poussée. Ils sont bien loin de dédaigner l'emploi de la force et de la violence, mais ils ne veulent pas qu'il soit prématuré, intempestif *. — Voilà dans sa pureté la méthode marxiste, toujours appliquée, comme on Ta vu, par le parti socialiste en Allemagne, et qui répudie absolument les procédés anarchistes. — Enfin Marx et Engels imprimèrent plus profondément à Y Alliance des communistes le caractère international. Ce fut là comme une première ébauche de V Association inler-
i. Mehring, Die Deutsche Sozialdemokratie. Brème, 1879.
nationale des travailleurs qu'ils contribuèrent à fonder plus tard. Le siège de l'autorité centrale de Y Alliance avait été transporté à Londres, où, à la suite d'un congrès qu'on y tint en 1847, Marx et Engels furent chargés de rédiger le manifeste publié à la veille de la révolution de Février, qui fut traduit dans les principales langues et répandu dans tous les pays.
Nous donnons plus loin une analyse de ce document très important, par lequel Marx se posait, à vingtneuf ans, en chef d'un parti prolétaire de grand style, qui n'existait, à vrai dire, que sur le papier; ce manifeste s'adressait au début à de petites associations secrètes de quinze à. vingt membres. Des millions d'ouvriers répondent aujourd'hui à son appel : « Prolétaires, unissez- vous! »
La révolution de Février, qui éclatait quelques mois après, semblait justifier les prévisions de Marx. Expulsé de Bruxelles le 3 mars, il retournait à Paris où le-gouvernement provisoire, par l'intermédiaire de Flocon, l'invitait à revenir. Mais dès que le mouvement révolutionnaire eut gagné l'Allemagne, nous retrouvons Marx à Cologne, où il fondait avec Engels et Freiligrath la Neue Ilheinische Zeitung : ce journal, le plus influent de ces années de révolution, avait pour programme la République allemande, une et indivisible, le rétablissement de la Pologne, la guerre avec la Russie, guerre sainte que prêchent encore les chefs du parti socialiste en Allemagne. C'était le seul journal allemand qui soutint l'opposition irréconciliable des intérêts des ouvriers avec ceux des autres partis et des autres classes de la société moderne, comme aussi des dynasties Habsbourg ou Hohenzollern. La démocratie bourgeoise ne semblait pas à ses rédacteurs moins haïssable que l'aristocratie réactionnaire. « Il n'y a qu'un moyen, écrivait Marx, d'abréger les douleurs