CHAPITRE II
Lorsqu'il s'agit d'envisager les exigences théoriques du parti socialiste, l'embarras n'est pas faible; autant les critiques qu'il accumule contre la société contemporaine sont claires, et ses griefs abondants, autant ses programmes sont confus et contradictoires.
Ce qui importe à l'ouvrier, semble-t-il, c'est de voir son travail s'alléger, les salaires augmenter, les impôts diminuer, et cela grâce à une intervention souveraine et régulière de l'État, d'obtenir, en un mot, une amélioration essentielle de sa condition précaire. Mais ce serait une vue incomplète du socialisme allemand que de le réduire exclusivement à une question « de ventre » et de salaires, à un combat pour conquérir la puissance politique et procurer aux classes les moins fortunées les biens matériels. C'est en réalité le courant intellectuel moderne, qui, de la philosophie et de la science officielle des universités, est descendu de couche en couche dans les masses populaires, grâce à la demiculture, à l'instruction propagée chez ce peuple raisonneur, et qui s'est puissamment emparé des esprits. Ce qu'on appelle la question sociale embrasse main-
62 l'esprit et la doctrine
tenant tous les domaines de la science et de la vie. Si Ton parcourt, dans les journaux socialistes, les comptes rendus des douzaines de réunions publiques, qui se tiennent chaque soir à Berlin, où l'activité politique est très intense, réunions de Vereine, d'associations de corps de métiers, socialistes pour la plupart, on constate que les orateurs ne se bornent pas à y traiter les intérêts spéciaux de la corporation ou du parti, ils abordent des questions d'histoire, de sociologie, d'économie politique, de morale, d'exégèse, dont nous devrons nous occuper au cours de cette étude. Les chefs du parti viennent de fonder à Berlin, le 12 janvier, une sorte d'université ouvrière (Arbeiterbildungsschule) sur le modèle d'une institution analogue établie à Leipzig, sans caractère politique, destinée à fournir aux ouvriers des armes intellectuelles, à les rompre à la polémique, à dresser des agitateurs par un enseignement méthodique et doctrinal de l'économie politique, des sciences naturelles et de l'histoire. Cette sorte d'école des hautes études socialistes, organisée par des ouvriers pour des ouvriers, compte déjà près de quatre mille adeptes. Les meneurs attribuent à cette discipline une grande importance : l'éducation scientifique n'était jusqu'à présent que le privilège de quelquesuns, elle doit être accessible à tous... « La simple passion ne conduit qu'aux barricades, mais la science est invincible. » — « La théorie elle-même, écrivait Marx, devient une puissance matérielle, aussitôt qu'elle s'est emparée des masses », elle est le lien qui les unit en faisceau. Elle fournit aux ouvriers l'arme la plus importante, la bonne conscience de leur droit.
Avant d'examiner cette théorie, notons une contradiction singulière. Le parti socialiste à ses débuts, lorsqu'il n'était qu'une secte, avait des programmes définis. Aujourd'hui qu'il est parvenu à former un grand parti