MÉCONTENTEMENT DES OUVRIERS
« où, sur l'horizon immense, il n'y aura pas un épi plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuets et des marguerites au milieu des blés jaunissants... »
En attendant que nous ayons atteint cet élat idyllique, ce qui semble hors de conteste, c'est que le sentiment de ce qui reste d'inégalité est, dans les classes inférieures, de plus en plus amer, c'est que l'ouvrier, moins indigent si l'on veut, est de plus en plus mécontent *. On peut même soutenir, avec M. Bamberger, M. Wells, malgré la couleur de paradoxe, que ce mécontentement croissant, chez l'ouvrier, est le résultat non de sa misère, mais d'une situation améliorée, d'un commencement d'affranchissement. L'homme voué à une tâche pénible et monotone, menant une vie simple et dénuée, sans contact avec le monde extérieur, n'a que des besoins limités, une résignation naturelle qui ne semble pas très éloignée du contentement. Qu'il devienne plus intelligent, ou du moins mieux informé, qu'il se déplace, qu'il soit arraché par les machines aux paisibles occupations agricoles, attiré dans les villes, politiquement affranchi, ses exigences croissent indéfiniment, il a des aspirations plus élevées que son intelligence et ses ressources; il ne se borne pas à demander une répartition plus équitable entre le travail et le capital, qui aurait sa raison d'être, il exige une transformation complète de la société.
Quelle est donc la solution qui doit satisfaire ses exigences, comment doit s'opérer cette métamorphose? Il s'agit, dit Engels, de reconnaître la nature sociale des forces productrices modernes; la production est collective, la distribution des richesses doit l'être aussi.
1. Ravaisson, Discussion sur la question ouvrière à l'Académie des sciences morales et politiques.
76 l'esprit et la doctrine
Que le prolétariat s'empare d'abord de la puissance de l'État par le suffrage universel et l'évolution de plus en plus démocratique de la société : cela fait, que l'État s'attribue tous les capitaux privés et concurrents, pour en faire un capital collectif unique, qu'il devienne propriétaire de tous les instruments de travail, y compris le sol et les mines, que tous les moyens de production deviennent possession de la communauté. L'affranchissement du travail exige cette transformation des instruments de travail en bien commun de la société. Il s'agira ensuite de régler socialement le travail d'ensemble, en vue de l'utilité générale. L'État devient seul dispensateur du travail obligatoire pour tous, seul producteur ; il se substitue à l'entrepreneur, il règle la production collective, comme il exploite aujourd'hui les chemins de fer, selon les besoins indiqués par la statistique, par les rapports officiels des surveillants des départements de vente et de produit. Donc plus de surproduction, plus de compétition privée. Après avoir ainsi réuni, accumulé tous les produits du travail social, l'État, comme une vaste société anonyme, devra en établir la juste répartition entre les individus, « en proportion du montant constaté de leur travail social, et conformément à une évaluation des commodités correspondant exactement au coût moyen de production ». Alors il n'y aura plusi, comme aujourd'hui, de distribution indépendante de la production, c'est-à-dire des capitalistes oisifs d'un côté, et des salariés de l'autre : il n'y aura plus que des producteurs qui obtiendront, non pas comme aujourd'hui une faible part, mais le produit intégral de leur travail, sauf la partie retenue pour les frais d'administration, les établissements publics, les hôpitaux, les écoles, les invalides, l'entretien des instruments de travail, les fonds de réserve pour les accidents et les
l'organisation collectiviste 77
troubles résultant des événements naturels l ... retenue qui remplacera les impôts. Ce qui restera sera partagé entre les membres de la société selon le temps de travail, substitué à l'argent comme mesure de la valeur, et qui donnera la mesure de la part individuelle de production au travail commun, constatée par des bons. Chacun retirera avec ces bons des magasins sociaux ce qui sera nécessaire à sa consommation et à son usage, en proportion de son travail.
C'est, on le voit, une transformation radicale de la société actuelle, « qui appartiendrait désormais aux catégories historiques du passé », car il n'y aurait plus ni argent, ni commerce, ni bourse, ni fermage, ni location, en un mot plus de revenus privés sous aucune forme. Par là se trouverait supprimé l'esclavage du salaire, satisfait le fanatisme d'égalité des masses, par là « une existence humaine et non plus bestiale » serait assurée à tous les hommes.
Il s'agirait seulement de démontrer tout d'abord qu'une telle société est non seulement utile, mais qu'elle est possible. Il faudrait pour l'organiser un État centralisé, bureaucratique, exigeant une restriction formidable de la liberté individuelle. Conçoit-on
un Etat chargé de tout diriger, de contrôler l'ensemble des fonctions économiques, d'assigner à chacun sa tâche, de répartir également les profits ou de régler les consommations? Il serait impossible d'imaginer une plus odieuse tyrannie. Les socialistes s'en rendent compte, et voici comment ils répondent à cette objection. Quand l'État, disent-ils, au lieu d'être, comme dans le passé et le présent, l'organisation que s'est donnée une classe oppressive, noblesse ou bourgeoisie,
1. Karl Marx, Zur Kritik des sozialdemokratischen Parteiprogramms. Neue Zeit, n° 18.
78 l'esprit et la doctrine
pour défendre ses privilèges, sera le représentant de la sociélé entière, sans distinction de classes, il deviendra superflu. Le combat pour l'existence individuelle, fondé par l'anarchie de production, ne sera plus à réprimer. Le premier acte de l'État, en s'emparant de la production, sera son dernier acte comme État; il ne sera pas supprimé, il mourra de sa belle mort. Au lieu du gouvernement des personnes, on aura V administration des choses (Engels). « Suppression de l'État sous toutes ses formes, a dit de même Liebknecht au congrès de Halle, comme d'une institution réactionnaire, sera la devise de l'avenir *. » Ainsi au moment où ils donnent le plus à faire à l'Llat, où ils le chargent de contrôler, de diriger la production, les socialistes le suppriment, parce que ce monstre-là paraîtrait trop effroyable, et ils prétendent que les choses iront toutes seules. C'est se moquer.
1. Les anarchistes seuls, de l'école de Krapotkine, comme le remarque Adler, qui veulent dissoudre toute force centrale, ont le droit de parler de la suppression de l'État. Mais ils sont aux antipodes des doctrines marxistes. — « Vous organisez la tyrannie », disent les anarchistes aux marxistes qui leur répondent : « avec vos groupes libres vous rétablissez la concurrence. »
En Allemagne, d'après Engels, la superstition de l'État est venue de la philosophie, et est passée de là dans la conscience générale de la bourgeoisie et de beaucoup d'ouvriers : l'État est présenté par les philosophes comme la « réalisation de l'idée », du royaume de Dieu sur la terre, il doit réaliser l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, dit Engels, l'Etat n'est au fond qu'une machine pour l'oppression d'une classe par une autre, dans la république démocratique non moins que dans la monarchie. 11 appartiendra au prolétariat vainqueur d'empêcher le pillage de l'Etat par les politiciens. Engels cite le remède que la Commune avait cherché à cette exploitation : l°en rendant toutes les places électives et révocables par le suffrage universel; et 2° en limitant les traitements à 6,000 francs. Par là elle était censée mettre obstacle à la chasse aux places, et détruire la classe des politiciens, cette plaie des démocraties.