TENDANCES INTERNATIONALES
à Yollmar, leur délégué, en présence de continuelles menaces de guerre, des armements gigantesques et des odieuses excitations nationales, de condamner hautement la politique d'alarme et de provocation qui a sa source dans l'intérêt dynastique et l'ambition nationale. » Bebel faisait ressortir de même, dans un récent discours, la contradiction des gouvernements qui donnent un caractère national à toutes les questions, et les aspirations des peuples qui tondent à la paix et à la fraternité. Conflit « des masses contre les classes », le socialisme exclut la lutte des nationalités. Nous avons vu, en 1870, Bebel et Liebknecht jeter à la face de leurs compatriotes, ivres de la victoire, la protestation de leurs principes contre l'annexion de l'AIsace- Lorraine et expier dans les forteresses prussiennes le courage de leurs opinions. Les journaux du parti en Allemagne suivent les intérêts du socialisme dans tous les pays du monde, une élection socialiste dans un département français est saluée à Berlin comme un succès pour le parti. Le congrès de Paris, le récent congrès des mineurs *, auquel en Allemagne on attribue une grande importance, la démonstration du 1 er mai, sont la consécration la plus éclatante des principes internationaux.
Cependant, il convient d'indiquer ici quelques tempéraments. Le programme de Gotha disait : — « Bien qu'agissant dans les cadres nationaux, le parti a conscience de ses buts internationaux. » — Liebknecht à Halle s'est exprimé à peu près dans les mêmes termes, mais avec une nuance, en déclarant « que les buts internationaux ne leur faisaient pas oublier leurs devoirs
1. Ce congrès a pourtant montré la difficulté de l'accord, par suite des intérêts antagonistes, entre ouvriers animés de l'esprit international.
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d'Allemands ». Ils se défendent d'avoir jamais été des traîtres à la patrie, et comme la république, l'internationalisme flotte vers les lointaines régions de l'idéal. Ils prêchent la fraternité des peuples, mais ils partagent avec leurs compatriotes l'horreur et la crainte des Moscovites, qu'ils présentent, il est vrai, comme une haine de principes, non comme une aversion de races. Déclamer contre l'autocrate russe a toujours été un des thèmes favoris de la démocratie allemande. « Nous avons deux ennemis mortels, disent les socia- « listes, le pape, au point de vue spirituel, et le tzar, « au point de vue temporel, les deux représentants de « l'absolutisme antidémocratique. » Liebknecht a déclaré solennellement au Reichstag que son parti combattrait avec enthousiasme dans une guerre contre la Russie :
Je hais le jeu du soldat, La guerre et les clameurs guerrières, Mais s'il faut marcher contre les Russes, J'en suis, j'en suis!
dit une de leurs chansons. Nos sympathies pour la Russie sont un de leurs principaux griefs contre la république française.
A l'égard de la France, leur attitude est devenue légèrement ambiguë. Certes, ils protestent hautement contre la haine des Français : ils rappellent les sympathies françaises des grands Allemands, Goethe, Schiller, Humboldt, ils les citent comme modèles : « Qu'on ne se laisse pas aveugler, disent-ils, par le jeu des diplomates et les excitations des journalistes : c'est leur œuvre et leur artifice si la France et la Russie se sont rapprochées. » Ils prêchent, au contraire, l'apaisement entre deux grands peuples « appelés à défendre
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la civilisation de l'Ouest contre la barbarie de l'Est 1 ». — Oui, mais ils ne songent pas plus que les autres partis en Allemagne à effacer la vraie cause de la discorde des deux peuples, l'annexion de l'Alsace-Lorraine, dont ils déplorent assurément le principe et les conséquences, mais qu'ils considèrent comme un fait accompli. Dans leur inquiétude de froisser le sentiment patriotique de cette partie considérable de leur clientèle qui n'est pas positivement socialiste, ils insinuent que leur internationalisme, en effaçant toute distinction entre Allemands et Français, profite mieux que toute autre méthode à la germanisation des provinces conquises. Les délégués alsaciens-lorrains, au congrès de Paris en 1889, déclaraient que leurs doctrines les obligeaient à répudier une guerre de revanche. Le député socialiste de Mulhouse, Karl Hickel, ancien mobile de 1870, s'est de même défendu d'être protestataire; il n'a cure de son ancienne qualité de Français : — « Là où l'on prospère, là est la patrie. » — Il ne s'agit plus, disent les socialistes, de nationalités rivales, mais de classes rivales : entrepreneurs, exploiteurs, réactionnaires, voilà nos seuls ennemis! Un épisode significatif, rapporté par l'abbé Winterer, achève de préciser cette tactique. Lors de l'Exposition, Vaillant présentait Liebknecht au président du conseil municipal de Paris : — « Vous voyez devant vous, ajoutait-il avec emphase, l'Allemagne et la France se donner le bras. » — Liebknecht rapportant le mol, dans le journal le Volksblalt, le corrigeait d'une manière significative, « l'Allemagne et la France de
1. Lors des derniers incidents, à la suite du voyage de l'impératrice Frédéric, le Vorwaerts a flétri les articles de la Gazette de Cologne, si injurieux pour la France, protesté contre les représailles dont les Alsaciens-Lorrains ont été les innocentes victimes.
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l'avenir ». En cas de guerre défensive, ils se battraient avec la dernière énergie pour l'indépendance de l'Allemagne : ils sont unanimes à le proclamer. Ils votent contre l'accroissement des crédits militaires, mais de leur aveu même, leurs fréquentes invocations en faveur du désarmement ont un carartère platonique. Ils proclament ainsi la liberté universelle et acceptent tacitement la violence faite à des populations conquises; ces frontières qu'ils prétendent renverser, ils se déclarent prêts à verser leur sang pour les défendre. Dans ces contradictions et ces inconséquences, il y a peut-être plus de politique que de conviction.
D'autre part, pour briller dans toute sa splendeur, Tidéal socialiste exige qu'un même système, qu'une même organisation embrassent le globe entier, que l'égoïsme, la jalousie,' les rivalités, le désir de dominer et de dépouiller cessent entre les nations comme entre les individus, que les différences de climat, de tempérament, de mœurs, de caractère, s'effacent et disparaissent, qu'il n'y ait plus de nations, qu'il n'y ait même plus de races, mais une fraternité universelle. Gomme l'Église catholique, ils poursuivent l'unité de foi et de discipline dans le monde entier : c'est un rêve. Imagine-t-on la belle occupation d'un seul État centralisé, s'il devait régler la vie de 1,500 millions d'êtres humains, dispenser leurs tâches, répartir leur consommation, les médicamenter, les amuser. D'après Bebel, ce sera une fédération des peuples, mais alors des Etats distincts poursuivront nécessairement des intérêts antagonistes, comme on en voit se manifester dans un même État entre régions industriel les et régions agricoles, celles qui se suffisent et celles qui ont besoin d'importer ou d'exporter.
Les socialistes comptent néanmoins sur la lente évolution de l'avenir, sur l'atténuation manifeste de