Cité par Gide, Précis d'économie politique
3. Lorsque nous parlons des grands hommes, nous entendons ce mot au sens de l'élite célèbre ou anonyme Les célébrités historiques peuvent être contestées; ce qui ne peut l'être, croyons-nous, c'est que les perfectionnements les plus importants s'accomplissent par les races et les individus d'élite, c'est-à-dire par des minorités supérieures. Les socialistes prétendent établir que la civilisation est le résultat du travail collectif et que dès lors la répartition devrait être aussi collective. Il convient de tempérer cette assertion en ajoutant que l'œuvre collective n'a progressé que par le travail intellectuel de cette élite qui a créé la science et ses applications.
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Darwin lui-même, que le darwinisme conduit logiquement au socialisme, et voici comment ils déduisent leur thèse originale *. Le capitalisme, disent-ils, le monopole de la terre et des instruments de travail, nuisent, comme le reconnaît Darwin, au libre jeu de la concurrence vitale, car il en résulte des empêchements et des faveurs qui placent les capitalistes dans une condition plus avantageuse : les prolétaires, quelles que soient la force, l'intelligence, la hauteur d'âme de certains d'entre eux, ne peuvent lutter. Or, quoi qu'on dise, ce n'est pas là un bienfait; car, dans la société capitaliste, les plus puissants, c'est-à-dire les plus riches, sont souvent les plus incapables. Les lois civiles sur l'hérilage donnent à des familles épuisées, dégénérées, un avantage artificiel sur les mieux doués, et vont contre la sélection naturelle et la sélection sexuelle. Le fils idiot ou scrofuleux d'un duc millionnaire voit s'ouvrir devant lui de meilleures perspectives, dans le combat pour l'existence, que tel fils d'ouvrier sain, robuste, intelligent. La société, avec ses monopoles, fait donc échec à la survivance du plus apte 2 . — Gela ne veut pas dire que le socialisme aspire à rétablir le libre jeu de la
1. Neue Zeit< n° 6. Résumé d'une conférence faite en Angleterre par M. Grant Allen.
2. La Volkstribùne de Berlin publie, d'après la Fortnightly Review, les dernières conversations de Darwin, recueillies par Alfred Russel Wallace. Darwin dans les derniers temps de sa vie, dit Wallace, s'est exprimé avec une profonde inquiétude sur l'avenir de l'humanité, « par cette raison que dans notre civilisation moderne la sélection naturelle ne peut s'exercer, et que ce n'est pas le plus capable qui survit. Ceux qui réussissent dans leur effort pour conquérir la richesse ne sont pas les meilleurs ni les plus intelligents, et c'est un fait généralement connu que notre population, à chaque génération, se renouvelle infiniment plus dans les basses classes que dans les classes moyennes et supérieures ». Le journal socialiste en tire un argument en faveur de sa cause, et contre la société actuelle.
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concurrence vitale dans sa rudesse et sa bestialité primitives, bien loin de là : comme la civilisation, il prétend entraver la lutte pour l'existence, mais pour l'adoucir et la transformer. Elle ne sévit avec toute sa cruauté que dans les espèces inférieures, et dans l'humanité parmi les races sauvages et barbares. De même que, chez les insectes sociaux, tels que les abeilles, cette lutte s'exerce non d'individu à individu, mais d'essaim à essaim, dans l'humanité elle ne s'exerce pas d'homme à homme, — car il n'est pas permis de tuer son semblable, — mais de tribu à tribu, de nation à nation. Dans toute société organisée, la loi, Tordre, la moralité, lui donnent une forme supérieure; il y a effort continuel pour redresser les inégalités de la nature. Pourtant cette lutte se continue encore chez les civilisés, sous forme de concurrence acharnée. Il appartiendra au socialisme de faire disparaître cette dernière forme du combat pour l'existence individuelle, de tirer l'homme de ces conditions animales pour le faire entrer dans l'humanité, de le délivrer de la nécessité qui l'oppresse « pour l'introduire dans le monde de la liberté ». Quand la famille humaine aura atteint le stade le plus élevé de son développement, la lutte pour l'existence deviendra lutte pour la prééminence et favorisera ainsi le progrès indéfini...
Quel abus de cette idée confuse, de ce mot si vague de progrès! théorie qui n'est strictement exacte que dans le sens de l'accumulation des connaissances humaines, des moyens d'action de l'homme sur la nature, mais qui, transportée dans le monde moral et appliquée aux individus, doit nous faire songer à tant de siècles nécessaires, à tant d'avortements et d'échecs, pour qu'une petite parcelle de bien s'ajoute au patrimoine de l'humanité. Erreur grossière, si l'on peut J. Bourdeau. 7
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croire que le progrès de la volonté morale suive pas à pas celui de l'intelligence et de la science! Les bonnes et belles maximes ont été formulées dès l'origine de la civilisation : « Il ne manque, dit Pascal, que de les appliquer. » Ce n'est pas l'idée de progrès indéfini qui est vraiment scientifique, conforme à la réalité, c'est l'idée d'évolution, qui implique aussi décadence *.
Considérez maintenant la superstition populaire du progrès chez les socialistes, par laquelle ils concilient Marx, Darwin et Condorcet.
Avant d'appliquer à la société humaine les lois économiques de Karl Marx, Bebel commence logiquement par l'améliorer suivant les lois de la sélection, déjà pratiquées à Lacédémone, bien que les termes darwiniens ne fussent pas inventés. Il crée une race d'hommes pur sang. Dans l'état socialiste, le vil intérêt d'argent ne présidant plus au mariage, les enfants naîtront doués comme le sont d'ordinaire les enfants de l'amour. Une fausse pudeur n'empêchera plus d'étudier les lois scientifiques de la génération. Le point capital de la question sociale, c'est le rapport de la population et des moyens de subsistance. Selon Malthus et Darwin, si l'accroissement de la population ne se restreint pas, il n'en résultera que lutte et misère; tous les efforts pour la prospérité sociale resteront sans résultat. Mais il y a encore bien des territoires à défricher, la chimie rendra assimilables de nouvelles substances nutritives. Enfin, la loi de Malthus est réfutée par ce fait que les peuples les plus riches, ceux où abondent les éléments
1. « Le progrès graduel vers la perfection, dit Huxley, dans ses Sermons laïques, p. 433, est si loin de faire nécessairement partie de la doctrine darwinienne, que cette doctrine nous semble parfaitement compatible avec la persistance indéfinie de l'être organique dans un même état, ou avec son recul graduel. »