‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 69 sur 203 · PORTÉE DU MOUVEMENT SOCIALISTE · texte numérisé non relu

PORTÉE DU MOUVEMENT SOCIALISTE

de préparer enfin la classe ouvrière pour le moment fatal, selon eux, où l'évolution ploutocratique, qui divise de plus en plus la société en deux classes, une infime minorité de riches toujours plus riches et une masse toujours croissante de prolétaires, sera près d'arriver à son terme, où il faudra bien à la fin exproprier les expropriateurs et élever la société collective sur les ruines de la société privée...

Quelle est maintenant la portée du mouvement socialiste en Allemagne? La force élémentaire des intérêts économiques passe aujourd'hui au premier plan, et relègue dans l'ombre toutes les querelles politiques, parlementaires, libérales, des autres partis. Les intérêts divergents des classes, le conflit entre ceux qui possèdent et ne possèdent pas prend de plus en plus d'importance. La question est de savoir si le socialisme révolutionnaire sera enrayé par la réforme sociale, par le socialisme d'État, si les violents parviendront à l'emporter sur les modérés, si ce mal chronique, où certains affectent de ne voir qu'une maladie de jeunesse et de croissance pour l'empire allemand, aboutira à la crise aiguë, comme en France aux journées de Juin et à la Commune. L'abcès étant mûr, il n'y aurait plus qu'à enfoncer d'une main hardie le fer dans la plaie... C'était la politique du prince de Bismarck.

D'autres signalent ce mouvement qui dépasse les frontières de l'Allemagne, va au cœur des ouvriers de tous les pays et refond leur esprit, comme l'avènement d'une ère nouvelle. Nous nous trouvons, penèent-ils, à un des grands tournants de l'histoire * : —

1. C'est l'opinion de M. Gabriel Monod, exprimée dans le même sens par M. Hinzpeter. « Il est évident, écrit M. Monod, même aux yeux des moins clairvoyants, que nous sommes a la veille de changements politiques et sociaux aussi graves

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« N'oubliez pas, écrivait M. Hinzpeter, en tête d'un ouvrage destiné à son royal élève Guillaume II, que nous vivons à une époque de crise et de transition comme a été la réforme, ou même avant, le christianisme, c'est-à-dire à une époque où les bases du sentiment, de la pensée et de l'action sont ébranlées; entre la science d'une part et la foi ancienne perdue, et la foi nouvelle qui n'est pas née, les hommes restent sans réponse sur le sens de la vie : il faut en trouver une. » C'est cette réponse que le socialisme, unissant les basses classes en une foi commune, prétend avoir trouvée dans le combat contre la misère et l'ignorance, et qu'il se fait fort d'imposer au monde.

Les pessimistes enfin, comme épilogue à la gigantesque lutte que préparent les armements immenses, nous annoncent pour le xx° siècle la bataille sociale des masses contre les classes, la dernière guerre, selon Bebel, mais telle que le monde n'en aura jamais vu de semblable; puis une organisation de la société où l'individu sera absorbé par l'État, soumis à Yesclavage futur que prédit M. Herbert Spencer. Entre la société du passé et celle de l'avenir, nous aurons joui d'une liberté que nos pères ne possédaient pas, que nos descendants ne connaîtront plus.

Si obscures que paraissent les destinées, et si incertaines les prophéties, cet avenir, on peut l'affirmer, ne

que ceux qui se sont produits au v e siècle après Jésus-Christ, et que le xx e siècle marquera dans l'histoire non seulement une période, mais une ère nouvelle. » D'après lui, les transformations qui se préparent ont un aspect infiniment redoutable. Qui nous dit que la monarchie moderne, que nous voyons disparaître sous nos yeux, ne fera pas place à un état d'anarchie et que l'humanité civilisée n'aura pas à entreprendre un cycle analogue à celui qui a succédé aux monarchies antiques, lesquelles ont fini également par l'anarchie? — Revue historique, mai, juin 1890.

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