LES PROGRÈS DU SOCIALISME
Quand Louis Reybaud, qui a mis à la mode les mots socialisme et socialiste, écrivait l'article qu'il leur consacra dans le Dictionnaire de V économie politique, en 1834, il croyait que c'en était fait de ces hallucinations maladives. Le socialisme est mort, disait-il; « parler de lui, c'est prononcer une oraison funèbre ». Ce qu'affirmait Louis Reybaud était très généralement admis, il y a quelques années. On n'étudiait plus les systèmes socialistes que comme des exemples curieux des égarements de l'esprit humain.
Aujourd'hui, on est tombé dans un excès opposé : on voit le sociahsme partout. Le spectre rouge hante les imaginations, et on se croit à la veille d'un cataclysme social. Ce qui est certain, c'est que le socialisme s'est propagé, sous des formes diverses, d'une façon prodigieuse. Sous sa forme violente, il s'empare de l'esprit de presque tous les
E. DE Laveleye. — Socialisme, 2« éd. '
ti INTRODUCTION
ouvriers engagés dans l'industrie, et, en ce moment même, il envahit les campagnes; le mouvement agraire qui remue l'Irlande, qu'on vient de comprimer en Andalousie, et qui couve ailleurs, est manifestement inspiré par des idées socialistes. Sous une forme scientifique, il transforme l'économie politique et il occupe la plupart des chaires en Allemagne et en Italie. Sous la forme de socialisme d'État, il siège dans le cabinet des souverains. Et enfin, sous une forme chrétienne, il envahit le cœur des pasteurs de l'Église catholique, et plus encore ceux des ministres des divers cultes protestants.
Dans les débats qui ont eu lieu au Parlement allemand, le 23 mai 1878, à l'occasion du projet de loi présenté par le gouvernement de l'Empire contre les socialistes, le député Jœrg, l'un des orateurs les plus distingués de l'Allemagne catholique , a dit avec raison : « Un mouvement presque imperceptible à son début s'est répandu avec une rapidité inouïe. On ne peut se rendre compte du développement si prodigieux de ces doctrines qu'en le considérant comme la conséquence des modifications profondes qui se sont introduites dans les conditions économiques et sociales de la société. Oui, la civilisation moderne a son ombre, et cette ombre c'est le socialisme. Et Fombre ne disparaîtra pas, tant que la civilisation moderne restera ce qu'elle est. Le socialisme n'est pas un fléau spécial à l'Allemagne. Il a établi en Allemagne son quartier général et il a fait chez nous son éducation philosophique et scientifique, mais vous rencontrerez le socialisme partout. C'est un mal universel. »
LES PROGRÈS DU SOCIALISME ni
L'Angleterre seule 'semblait préservée, mais ce qui prouve que cette immunité a disparu, c'est le succès extraordinaire qu'y obtiennent les plans de « nationalisation du sol » elles livres de M. Henri George, Progress and Poverty, et de M. A. Wallace, Nationalisation of Land, qui les préconisent.
Qu'est-ce que le socialisme? Je n'ai jamais rencontré ni une définition claire , ni même une détermination précise de ce mot. On est toujours le socialiste d: quelqu'un. Depuis ses lois agraires pour l'Irlande, M. Gladstone est considéré par les conservateurs irlandais comme an socialiste do la pire espèce. M. de Bismarck, l'ami de Lassalle et de Schaiffle , l'auteur de la proposition abominable de constituer, au moyen du monopole du tabac, une caisse de retraite pour les invalides du a'avail, ne peut guère se défendre d'être socialiste, et, d'ailleurs, il avoue volontiers qu'il l'est. Les ministres, qui récemment, en France, voulaient l'aire reprendre et exploiter tous les chemins de fer par l'État, étaient, à coup sûr, des socialistes. Enfin, depuis les fameuses brochures de Bastiat, il est hors do doute, pour tout libre-échangiste convaincu et pour tout économiste orthodoxe, que quiconque n'admet pas la pleine liberté du commerce, est infecté de socialisme et de communisme. Proudhon, loin de vouloir fortifier l'action de l'État, en réclamait l'abolition sous le nom « d'anarchie. » N'était-il donc pas socialiste? Après les journées de juin 1848, Proudhon dit au président du tribunal ([iii l'interroge, qu'il est allé contempler « les sublimes horreurs de la canonade ». — Mais, dit le président, n'êtes-