X INTRODUCTION
tout socialiste, quelque puisse être sa haine contre toute religion, porte en lui un christianisme inconscient. Les darwinistes et les économistes qui prétendent que les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles auxquelles il faut laisser libre cours, sont les vrais et seuls adversaires logiques à la fois et du socialisme et du christianisme. D'après Darwin, parmi les êtres vivants leprogrès s'accomplit, parce que les espèces les mieux adaptées aux circonstances l'emportent dans la lutte pour l'existence. Les plus forts, les plus braves, les mieux armés éliminent peu à peu des plus faibles et ainsi se développent des races de plus en plus parfaites. Cet optimisme naturaliste est au fond de toute l'économie politique orthodoxe. Dans les sociétés humaines, dit-elle, le but est le plus grand bien général, mais on y arrive en laissant agir les lois naturelles, et non en poursuivant des plans de réforme qu'inventent les hommes. Laissez faire, laissez passer. Au sein de la libre concurrence les plus habiles triompheront. Et c'est ce qu'il faut désirer. Rien de plus absurde que de vouloir, par une charité mal entendue, sauver ceux que la nature condamne à disparaître; c'est faire obstacle à la loi du progrès. Place aux forts, car la force est le droit. — Le christianisme et le socialisme tiennent un tout autre langage. Ils déclarent la guerre aux forts, c'est-à-dire aux riches, et ils prétendent relever les pauvres et les déshérités. Ils soumettent les prétendues lois naturelles à la loi de justice. Pleine liberté, soit ; mais sous l'empire du droit. Gomme le dit le Sermon sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassassiés. » On ne peut comprendre
LES PROGRÉS DU SOCIALISME . xi
par quel étrange aveuglement les socialistes adoptent les théories darwiniennes qui condamnent leurs revendications égalitaires et repoussent le christianisme d'où elles sont issues et qui les légitime. En tout cas, ce que Ton peut affirmer, c'est que la religion qui nous a tous formés, adeptes comme adversaires, a formulé dans les termes les plus nets, les principes du socialisme, et que c'est précisément dans les pays chrétiens que les doctrines socialistes ont pris le plus grand essor.
Voici maintenant comment le socialisme religieux est devenu le socialisme politique de notre temps. Quand la Déclaration des droits aux États-Unis et la révolution française ont proclamé la souveraineté du peuple et inscrit l'égalité des'hommes parmi les articles de la constitution, ils ont fait descendre le principe de la fraternité humaine des hauteurs de l'idéal et des rêves de l'utopie, pour en faire désormais le mot d'ordre du parti radical dans tous les pays où se répandent les idées qui avaient triomphé en Amérique et à Paris. L'égalité des droits politiques mène inévitablement à réclamer l'égalité des conditions, c'est-à-dire le bien-être réparti en proportion du travail effectué. Le suffrage universel veut comme complément le bien-être universel. Il est contradictoire que le peuple soit à la fois misérable et souverain. Ainsi que le disent avec tant d'insistance Aristote et Montesquieu, des institutions démocratiques supposent une grande égalité des conditions, car, sinon, l'électeur pauvre fera usage de son vote pour faire passer des lois qui augmentent sa part des biens aux dépens des privilégiés.