XIV INTRODUCTION
plus de 300 livres de rente.» (Robespierre.) « Utredeat misens, àbeat fortuna superbis. » (Épigraphe du journal de Marat.) Le philosophe Joubert a parfaitement résumé l'idée de la Révolution française à ce sujet, dégagée des violences de la lutte. « Les hommes, dit-il, naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l'éducation et les secours. » {Pensées, xiv. Du gouvernement et des constitutions, xxxviii.)
Dans le même temps où l'on accorde à tous les hommes des droits égaux, le changement dans les modes de production fait subir au sort de ceux qui travaillent une transformation profonde : ils perdent leurs garanties séculaires et deviennent plus dépendants ; tandis qu'ils sont élevés à la dignité de souverain dans Tordre politique, ils tombent, dans l'ordre économicpie, à l'état de salariés. Ceci doit être bien compris, car c'est de cette situation nouvelle qu'est né le socialisme contemporain.
A partir de la fin du siècle dernier, les conditions économiques des sociétés civilisées se sont complètement modifiées. Le régime « capitalistique » s'est introduit. Le capital , s'accumulant sans cesse , a décuplé la puissance des moyens de production et la masse des produits, mais en s'asservissant le travail. La machine multiplie ses merveilles, mais elle n'appartient pas au travailleur : celui-ci en est l'esclave, non le maître. Il n'en était pas ainsi autrefois. Grâce aux privilèges des corporations fermées, le travail était jadis une propriété. Il est devenu, maintenant, une marchandise, dont le prix s'élève ou s'abaisse.
LES PROGRÈS DU SOCIALISME xv
suivant la demande, et qui, parfois, ne trouve pas d'acheteur. Le salaire est souvent plus élevé qu'autrefois, mais il est toujours incertain et variable. Quand le chômage, résultant des crises que l'ouvrier ne peut ni prévenir ni prévoir, lui enlève tout moyen de subsister, nul n'est tenu de lui en fournir. Il est libre ; il a reçu son salaire ; c'est à lui à se tirer de peine.
Le sort du cultivateur et la part des fruits de son labeur qu'il peut conserver pour lui étaient aussi. Jadis, réglés par la coutume ; le métayage, les baux héréditaires, les prestations en nature ne se modifiaient point. 11 y avait sécurité pour l'avenir. Son existence ne dépendait pas de la dure loi de la concurrence. Aujourd'hui, le fermage est déterminé par la loi de l'offre et de la demande, comme le salaire. Sans doute le serf était attaché à la glèbe ; mais sur cette terre à laquelle il était rivé, il avait le droit de vivre et de mourir. Aujourd'hui, aucun lien juridique n'attache plus le tenancier au sol qu'il fait valoir. Le propriétaire- peut le renvoyer à chaque échéance, ou élever le taux du fermage, chaque fois que le revenu de la terre augmente.
Jadis, le campagnard trouvait, dans la commune, comme une alvéole protectrice : elle lui fournissait le bois pour bâtir, réparer et chauffer la maison, le pâturage pour le bétail et souvent la terre pour en tirer sa nourriture. Chaque famille ou chaque communauté de famille avait sa part du sol, moyennant certaines prestations invariables. La commune était bien autre chose qu'une division politique du territoire. Elle était une institution économique