‹ Le socialisme contemporain (volume 4)Chapitre 12 sur 33 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

en s'écriant : Périssent par les flammes tous les monuments qui rappellent Tinégalité I

En résumé , voici la situation que le progrès économique a faite aux sociétés modernes. Il a émancipé les ouvriers de toute entrave : il les a arrachés à l'étreinte des corporations ; il a augmenté leur salaire et leur bien-être ; mais en même temps il en a fait une classe à part, en les groupant en masses énormes dans de vastes ateliers et dans certains centres ; il leur a donné des besoins nouveaux ; il a surtout éveillé en eux des aspirations illimitées et il les a exposés, sans défense, sans garantie, à toutes les fluctuations de rindùstrie, si souvent bouleversées parles transformations des procédés, par les crises commerciales et par la stagnation de la vente. Le paysan est affranchi de la corvée et de la glèbe, et sa condition est souvent meilleure, mais la hausse des fermages est pour lui une cause d'inquiétudes périodiques et d'inimitiés entre le propriétaire et lui. C'est quand les ouvriers et les petits fermiers de la campagne auront appris, comme les ouvriers de l'industrie, à envier le sort des riches et à maudire le leur, que le péril qui menace nos sociétés démocratiques apparaîtra. Ce péril, le voici en deux mots : Vous donnez le pouvoir de choisir les législateurs et ainsi de faire la loi à celui qui n'a pas la propriété et dont le salaire est fatalement réduit au strict nécessaire. Vous proclamez l'égalité de droit, — et l'inégalité de fait qui continue à subsister cause plus de souffrances et devient plus irritante.

Tocqueville , le théoricien le plus clairvoyant de la démocratie, en l'étudiant aux États-Unis, n'y avait pas

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xxvii

aperçu ce danger qui, en eifet, n'y existait pas alors ; mais un autre écrivain français, qui joint à la profondeur des vues Péclat original du style, M. Dupont-White, Fa bien fait voir en invoquant une lettre de Macaulay, qui est une véritable prophétie.

Dans cette lettre de Macaulay, datée du 23 mars 1857, et adressée à un Américain, on lit :

Votre destinée est écrite, quoique conjurée pour le moment par des canses toutes physiques. Tant que vous aurez une immense étendue de terre fertile et inoccupée, vos travailleurs seront infiniment plus à l'aise que ceux du vieux monde, — et, sous l'empire de cette circonstance, la politique de Jefferson ne produira peut-être pas de désastres. Mais le temps viendra où la nouvelle Angleterre sera aussi peuplée que la vieille Angleterre. Chez vous, le salaire baissera et subira les mêmes fluctuations que chez nous. Vous aurez vos Manchester et vos Birmingham, où les ouvriers, par centaines de mille, auront assurément leurs jours de chômage. Alors se lèvera pour vos institutions le grand jour de lépreuve. La détresse rend partout le travailleur mécontent et mutin, la proie naturelle de Tagitateur, qui lui représente combien est injuste cette répartition où Tun possède des millions, tandis que Tautre est en peine de son repas. Chez nous, dans les mauvaises années, il y a beauconp de murmures et même quelques émeutes ; mais peu importe, cgr la classe souffrante n'est pas la classe gouvernante. Ce suprême pouvoir est dans les mains d'une classe nombreuse, il est vrai, mais choisie» cnitivée d'esprit, qui est et s'estime profondément intéressée au maintien de l'ordre, à la garde des propriétés. Il s'ensuit que les mécontents Mnt réprimés avec mesure, mais avec fermeté, et l'on franchit les ^mps désastreux sans voler le riche pour assister le pauvre ; les sources de la prospérité nationale ne tardent pas à se rouvrir : ' l'ouvrage est abondant, les salaires s'élèvent, tout redevient tranquillité et allégresse. — J'ai vu trois ou quatre fois l'Angleterre traverser de ces épreuves, et les Etats-Unis auront à en affronter de toutes pareilles, dans le cou- ^nt du siècle prochain, peut-être même dans le siècle où nous vivons. Comment vous en tirerez-vous f Je vous souhaite de tout cœur une oenreuse issue. Mais ma raison et mes vœux ont peine à se mettre d'acwitd, et je ne puis m'em pêcher de prévoir ce qu'il y a de pire. Il est clair comme le jour que votre gouvernement ne sera pas capable de contenir une majorité souffrante et irritée. Car chez vous le gouvernement est dans les mains des masses, et les riches qui sont en minorité,

Wnt absolument à leur merci.

^'d jour viendra, dans l'État de New- York, où la multitude, entre une

iQoitié de déjeuner et la perspective d'une moitié de dîner, nommera les

Page 1