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CHAPITRE IV

Karl Marx est, ^ans contredit, récrivain socialiste le plus influent de TÂllemagne, et son œuvre principale, Das KapUalf est considérée, même par ses adversaires, comme un livre original et remarquable. Cependant ce n'est pas à cet ouvrage que Marx doit son influence, car iln'est pas fait pour être lu par le peuple. Il est aussi abstrait qu'un traité de mathématiques, et il est d'une lecture bien plus fatigante. C'est un vrai ^casse-téte, parce qu'il se sert de termes pris dans un sens particulier, et qu'il construit, de déduction en déduction, tout un système, sur des définitions et sur des hypothèses. Il faut une tension constante de l'esprit pour suivre des raisonnements où les mots sont toujours détournés de leur signification habituelle.

Comme l'a très bien fait remarquer M. Cliffe Leslie, le livre Das Kapilal est un exemple frappant de l'abus de la méthode déductive, trop souvent employée par beaucoup d'économistes. Il part de certains axiomes et de certaines formules qu'il considère comme rigoureusement vrais. Il en déduit les conséquences qu'elles lui semblent renfermer, et ainsi il arrive à des conclusions qu'il donne comme aussi irréfutables que celles des sciences exactes. Rien n'est plus trompeur que cette méthode, qui a séduit de bons esprits. Dans les sciences morales et politiques,

les termes n'arrivent jamais à rendre avec précision les nuances infinies de la réalité ; les mathématiques seules le peuvent, parce qu'elles ne spéculent que sur des données abstraites et rigoureusement déterminées.

En économie politique comme en morale et en politique, les définitions servent à donner une idée des choses dont on parie ; elles ne peuvent les décrire assez exactement pour qu'on en tire des conséquences qui s'imposent. Ainsi que l'a dit très 'justement M. H. Passy, trop brèves elles sont fausses parce qu'elles ne tiennent pas compte des exceptions ; trop longues elles embrouillent et ne servent à rien. Le mieux est de prendre les mots dans leur sens habituel, de se servir de termes concrets que tout le monde comprend et d'éviter autant que possible les expressions abstraites et générales qui donnent lieu à de fréquentes méprises et à d'inutiles discussions. Ainsi chaque jour les débats recommencent pour savoir ce qu'il faut entendre par capital et rente. Ne pourrait-on dire tout simplement : les vivres, les machines, les outils et le numéraire ou le revenu et le produit des terres ? Ce serait Qn peu plus long, mais bien plus clair. Bossuet et Pascal n'employaient pas ces mots vagues et abstraits; ils disaient tout pourtant d'une façon toujours forte et intelligible. Il suflSrait de se servir de la langue du xvn« siècle, pour mettre fin à la plupart des malentendus et des discussions oiseuses qui encombrent l'économie politique, et pour rendre impossibles certaines erreurs, comme celles qu'on rencontre dans le livre Da$ Kapital.

Ce qui a fait de Karl Marx l'un des chefs du socialisme européen, c'est qu'il est le fondateur et l'organisateur de ^'Internationale. Il n'a rien, ni dans ses écrits, ni dans s? ^^ère, de l'agitateur révolutionnaire. Ses livres ont la prétention d'être absolument scientifiques, et sa vie, après ^^^Iques incidents orageux, a été celle d'un érudit, pour-

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suivant ses études favorites, au sein d'une modeste et paisible retraite.

Marx est né à Trêves, le 2 mai 1818; son père, israélite baptisé, était conseiller des mines. Karl fit à Bonn des études de droit brillantes, et, revenu à Trêves, épousa, en 1843, Jenni von Westphalen, sœur du Westphalen qui fit partie du ministère Manteuffel et qui vient de mourir récemment. Il renonça aux places avantageuses que lui offrait le service de l'État pour s'adonner entièrement à 1 étude de l'économie politique et surtout de la question sociale. Poursuivi par le gouvernement prussien pour ses opinions extrêmes et réfugié à Paris, il y publia avec Arnold Ruge, les Deutsch-Franzœsisehe Jahrbûcher, et avec Henri Heine le journal Vorwœrts (eti avant). Expulsé de France en 1844, puis de Bruxelles en 1848, il rentra en Allemagne et profita de la liberté, que la révolution de mars y avait conquise, pour faire paraître, avec son ami M. WolfiF, un journal où il malmenait rudement « la bourgeoisie ». Poursuivi de nouveau, il se réfugia a Londres, où il \it depuis lors , partageant son temps entre ses études économiques et la direction occulte de Y Internationale.

Déjà, en 1847, dans un manifeste rédigé avec son ami Fr. Engels, au nom des communistes allemands de Londres, il avait formulé les deux principes qui guident encore aujourd'hui le socialisme allemand et européen ; il y soutient d'abord que l'intérêt des ouvriers dans leur lutte contre les capitalistes, étant partout le même, s'élève au-dessus des distinctions de nationalité, et, en second lieu, que les travailleurs doivent conquérir les droits politiques pour briser le joug des capitalistes. Nous ne suivrons pas Marx dans sa carrière active: ce serait faire l'histoire de V Internationale, que nous aborderons plus loin. Ce sont ses idées seulement que nous voulons faire connaître. Ses écrits sont peu nombreux. En 1847, il fit paraître une

critique très piquante et très souvent juste des Contradictions écononâques de Proudhon, sous ce titre: Misère de la Philosophie, Réponse à la Philosophie de la Misère^ par M. Proudhon. Marx n'aime pas Proudhon, quoiqu'il s'en rapproche en bien des points. En 1859, il publia Une critique de VÉconomie politique qui est reproduite en grande partie dans son dernier ouvrage Das Kapital, paru en 1867 *.

Tout le système de Marx et les 830 pages de petit texte que contient son volume ont pour but de démontrer que le capital est nécessairement le résultat de la spoliation. La conclusion est, au fond, la même que celle résumée dans le fameux aphorisme de Brissot et de Proudhon : « La propriété, c'est le vol. » Cependant, quoi qu'il ait, de temps à autre, des mots amers à l'adresse des fabricants et des financiers, Marx n'en veut pas aux individus: ce qu'il attaque, c'est le système. Comme il le dit dans sa préface, « il ne s'agit des personnes qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques; mon point de vue, d'après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut, moins que tout autre, rendre l'individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s'en éloigner ». On le voit, Marx se fait ici l'organe de ces doctrines matérialistes, si répandues aujourd'hui, qui suppriment la liberté et la responsabilité des individus et des sociétés. Tous les événements, tous les actes individuels, ne sont que le « processus » de forces fatales. L'influence que l'écrivain peut espérer exercer est, dès lors, très modeste, car « lors même qu'une société est arrivée à découvrir la

* La deuxième édition est de 1873. La traduction française de M. J. Roy est de 1875. Elle a paru par livraison i et a été revue et complétée par Fauteur. L'ouvrage a été traduit en russe.

E. ftB LiviLiTB. — SoeûUisme, 2« Mit. 2

voie de la loi naturelle qui préside à son mouvement, elle ne peut ni dépasser d*un saut, ni abolir par décrets les phases de son développement naturel, mais elle peut abréger la période de gestation et adoucir les maux de leur enfantement ». Quoiqu'il y ait bien des réserves à faire au sujet de ce fatalisme, qui n'est même pas logique jusqu'au bout, il donne cependant un avertissement très sensé à ces utopistes révolutionnaires et enthousiastes qui, comme ceux du xviiP siècle, s'imaginent qu'il suffirait de quelques lois pour supprimer tous les maux dont souffre la société et d'un bon décret^pour faire régner l'âge d'or sur la terre.

Nous exposerons d'abord les idées développées dans ce livre étrange, Dus Kapital, sans les discuter en détail. C'est seulement quand on aura saisi la théorie dans son ensemble qu'on pourra comprendre les sophismes sur lesquels elle repose. Marx fonde son système sur des principes formulés par les économistes de la plus grande autorité, Adam Smith, Ricardo, de Tracy, Bastiat et la légion de leurs adhérents. Comme on le sait, par réaction contre les physiocrates, qui font dériver toute richesse de la nature, Smith prétend que la source unique de la valeur est le travail. Il veut même faire du travail la commune mesure des valeurs. « Le seul travail, dit-il, est la mesure réelle à l'aide de laquelle la valeur de toutes les marchandises peut toujours s'estimer et se comparer. Des quantités de travail doivent nécessairement, dans tous les temps et dans tous les lieux, être d'une valeur égale pour celui qui travaille.» C'est exactement l'idée de Bastiat, quand il affirme que dans la société on échange toujours service contre service. Presque tous les économistes et M. Thiers, qui se fait en ce point l'organe de l'opinion aujourd'hui généralement reçue, soutiennent que l'origine légitime de la propriété est le travail. Si Ton admet ces prémisses, Marx prouvera

avec une logique irréfutable, que le capital est le produit de la spoliation. En effet, si toute valeur vient uniquement du travail, la richesse produite doit appartenir entièrement aux travailleurs, et si le travail est la seule source légitime de la propriété, les ouvriers doivent être seuls propriétaires. Les économistes qui considèrent le travail comme source de la valeur et de la propriété ne peuvent qu'admettre le raisonnement de Marx. Comme Proudhon, il échafaude ses déductions sur une définition de la valeur. Suivons l'enchaînement de ses syllogismes où Ton reconnaît un disciple d'Hegel. On peut bien faire quelque effort pour les comprendre quand on songe que ces abstractions à l'allure mathématique, traduites en langage vulgaire dans les petits journaux socialistes, sont devenues le catéchisme des ouvriers en Allemagne.

La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une immense accumulation dB marchandises. La marchandise, c'est-àdire le produit destiné à l'échange, est la forme élémentaire de la richesse dans les sociétés modernes. Tout objet qui a une utilité quelconque possède deux sortes de valeur, n a de la valeur en tant que, par ses propriétés, il répond à un besoin de l'homme. C'est la valeur d'usage qui aboutit à la consommation des biens. Il a encore de la valeur en tant qu'il permet à son possesseur de se procurer, en le livrant, un autre objet qu'il désire. C'est la valeur d'échange. Ces deux valeurs sont loin de toujours correspondre. La valeur en usage dépend uniquement de l'intensité du besoin. Un pain qui peut me nourrir un jour conserve sa valeur comme objet de consommation, mais comme objet d'échange il vaudra plus ou moins d'après l'abondance du blé récolté et le prix du grain. Des lunettes qui vont à ma vue auront pour moi une grande valeur, tandis qu'à l'échange elles n'en auront peut-être

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aucune, parce qu'elles ne conviendront pas à d'autres yeux que les miens.

Si Ton considère la valeur d'usage, tous les objets diffèrent les uns des autres en raison de leurs caractères et des besoins qu'ils doivent satisfaire. Si l'on considère la valeur d'échange, tous les objets ont en commun cette propriété de pouvoir être troqués les uns contre les autres ou pour ime certaine somme d'argent. Sous le rapport de l'usage, il est difficile d'établir un rapport entre un mou* ton, qu'on mange, et un cheval, qu'on monte; sous le rapport de l'échange, on peutjdire qu'un cheval vaut vingt moutons, si pour un cheval on obtient 800 francs et pour un mouton 40 francs.

Dans les sociétés primitives, comme dans l'Inde, suivant sir Henry Maine, ou au moyen âge, c'est la valeur en usage que l'on considère principalement, parce que, chaque groupe de familles produisant à peu près tout ce qu'il consomme, il y a très peu de ventes et d'achats. Voyez une villa de Charlemagne ou une communauté de village en Russie et en Serbie : les hommes récoltent les denrées alimentaires et les matières textiles, fabriquent les outils, les instruments aratoires et les meubles, tandis que les femmes préparent les aliments et les vêtements, filent la laine, le chanvre, le lin, et font même les chaussures. Il ne se fait presque pas d'échanges. Dans les sociétés où règne la division du travail et des métiers, c'est la valeur en échange qui est la chose principale, parce que, personne ne produisant ce qu'il consomme, chacun doit vendre pour acheter. Tout produit devient marchandise, et le point important est alors de savoir ce qui fait la valeur de ces objets destinés à l'échange. A cette question, Marx n'hésite pas à répondre, avec Smith et Ricardo : c'est uniquement le travail *.

' Pour l'analyse des idées de Karl Marx, on peut consulter Heinrich

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Comme valeur, dit Marx, les marchandises destinées à réchange ne sont autre chose que du travail cristallisé. L'unité de mesure du travail, c'est la journée moyenne de travail ordinaire, qui varie dans les différents pays et aux différentes époques, mais qu'on peut considérer comme une quantité fixe dans une société déterminée. Le travail plus compliqué ou qui exige des facultés plus relevées doit être considéré comme du travail simple élevé à une plus haute puissance. Un objet utile n'a donc de valeur que parce qu'il représente du travail. Les choses les plus nécessaires à l'existence, l'air et l'eau, n'ont, en général, aucune valeur parce qu'on les obtient sans travail.

Maintenant comment mesurer la quantité de valeurs que représente un objet? Par la quantité de « substance créatrice de valeur », c'est-à-dire de travail qu'il contient. La quantité de travail est mesurée elle-même par sa durée, par jour et heure. Ici Marx introduit une rectification dans la théorie de Smith et de Ricardo, en prévenant une objection. On pourrait dire-, en effet : si c'est la durée du travail qui crée la valeur des produits, un habit fait par un tailleur qui y aurait mis deux fois plus de temps qu'il ne faudrait aurait donc double valeur. Non, répond Marx, ce qui sert à mesurer la valeur des choses, c'est le temps de travail nécessaire, en moyenne, et exécuté avec le degré moyen d'habileté et d'intensité, et dans les conditions normales de l'industrie, à un moment donné. Si, avec la machine à coudre, on peut faire une chemise en un jour, ce sera un jour, qui sera la mesure de la valeur d'une chemise, et non les deux ou trois jours qu'il fallait aupa-

Ton Sybel, Die Lehreu des beutîgen Socialismus ; — Eugen Jaeger, Oer moderne Socialismus ; — Schseffle, Der 'Socialismus und der KapitaJiswus; — Rud. Meyer, Der Emancipationskampf des vierten SlaDdeSy et en français l'étude brève, mais très substantielle, de M. Mau- T^ceBlock, les Théoriciens du socialisme en Allemagne*

E. OE Laveleye. ^ Socialisme, 2« édit. 2.

ravant. Même ainsi rectifiée, la théorie qui fait du travail la source de la valeur est une erreur complète, comme je le montrerai bientôt. On peut déjà affirmer que, comme toutes les abstractions, ces moyennes manquent de rigueur scientifique. En réalité, chaque genre de travail a sa valeur propre, son caractère particulier. Une journée de travail d'un maçon vaut-elle exactement autant que celle d'un menuisier, d'un peintre, d'un ciseleur, d'un plombier, ou d'un simple manœuvre ? Évidemment non. Et comment les comparer, à moins que ce ne soit par le salaire que chacun de ces ouvriers reçoit ? Alors il faut admettre que tout salaire est exactement proportionnel à la valeur du travail effectué. Or, c'est précisément ce que Marx conteste.

De ces prémisses, notre auteur conclut que le travail a beau devenir plus productif et créer plus d'utilités, il ne produit pas plus de valeurs. En effet, si le travail mesur<^ par sa durée est l'unique source de la valeur, les objets fabriqués en plus grande quantité dans un même laps de temps, tous réunis, ne représenteront pas plus de valeur parce que chaque objet en particulier vaudra moins. Par l'enchaînement rigoureureusement logique de ces abstractions, on arrive ainsi à ce singulier résultat, que toutes les inventions de [la science, tous les perfectionnements de l'industrie produisent plus d'utilités, sans augmenter la somme des valeurs. Bastiat avait émis une idée semblable.

Voyons maintenant comment naît le capital. Suivant Marx, ce n'est point par l'épargne et par le renoncement, comme le prétend « l'économie politique vulgaire ». Ce n'est pas non plus par l'échange, comme se l'imaginent les badauds, en voyant des négociants faire rapidement fortune. En effet, normalement l'échange se fait sur le pied de l'égalité, valeurs contre valeurs, et si, par ruse ou par habilité, Paul vend à Pierre pour 50 francs une marchan-

dise qui n'en vaut que 40, Paul gagne, il est vrai, 10 francs; mais comme Pierre les perd, la société ne se trouve pas enrichie, aucune valeur nouvelle n'est créée, aucun capital nouveau formé. Cette opinion, développée avec une grande précision par J.-B. Say, est celle de la plupart des économistes. Je pense néanmoins qu'elle n'est pas fondée. Condillac a raison quand il prétend que, dans tout échange, les deux parties gagnent, parce que chacune d'elles obtint l'objet qui lui convient le mieux*. Une dame, dit-il, avait vendu q[uelques arpents de terre pour s'acheter un cachemire, et s'étonnait d'avoir obtenu un si magnifique chàle en échange d'un si vilain lopin de pré. Chacun avait ce qu'il désirait et se trouvait ainsi plus satisfait. Marx et l.-B. Say ne voient que la valeur en usage, qui peut-être n'augmente pas dans l'échange, quoique ordinairement l'objet, en se rapprochant de ceux qui en ont besoin, acquière déjà plus de valeur; mais, ce qu'il faut surtout considérer d'après moi, c'est la valeur d'usage, l'utilité, parce qu'en définitive tout revient à cela. La consommation est le but final de la production et de la circulation des richesses. L'échange fait arriver chaque chose là où elle répond aux besoins les plus intenses : the right ware in therightplaeey et ainsi il crée des utilités qui sont les véritables valeurs. Mais revenons au système de Marx. Voici conunent, d'après lui, naît le capital. Celui qui est destiné à devenir capitaliste se présente sur le marché des marchandises muni d'argent. Il achète d'abord des machines, des outils, des matières premières, puis, pour les mettre en œuvre, la force de travail de l'ouvrier, VArbeitskraft, l'unique source de toute valeur. Il met l'ouvrier à la besogne, lui

' Voyez le Commerce et Je gouvernement, par GondiUac, édition GoiUaumin, p. 267. U y a dans ce petit écrit, comme dans la plupart |le ceox du xviu* siècle, beaucoup de remarques justes, exprimées avec û^fiaiment de clarté et d'esprit.

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fait transformer, au moyen des outils et des machines, les matières premières en produits fabriqués, qu'il vend plus cher qu'elles ne lui ont coûté à fabriquer. Il obtient ainsi une valeur plus grande, une plus-value {Mehrwerth). L'argent, momentanément transformé en salaires et en marchandises, reparaît sous sa forme primitive, mais plus ou moins accru; il a fait des petits : le capital est né.

Gela semble contraire au principe posé plus haut, que l'échange ne crée pas de valeur nouvelle. Le fabricant n'a fait que des échanges, et pourtant il se trouve avoir acquis une valeur plus grande. Voici l'explication du mystère. L'homme à l'argent paie au travail sa valeur d'échange et obtient ainsi sa valeur d'usage. La force du travail a ce caractère unique de produire plus qu'elle ne coûte à être produite. Celui qui l'achète^et qui la met en œuvre à son profit jouit donc de la source de toutes richesses. Le capitaliste paie le travail à sa valeur. Quelle est la valeur du travail? Il vaut, comme toute autre marchandise, ce qu'il a coûté de temps et d'efforts pour être produit, c'està-dire ses frais de production. Les frais de production du travail sont ce qu'il faut de vivres et de denrées diverses pour entretenir l'ouvrier et ses enfants appelés à lui succéder. La valeur de toutes ces denrées se mesure, à son tour, par le temps qu'il faut pour les produire. Donc, en résumé, d'après Marx, la valeur du travail est égale à la somme des heures nécessaires pour créer ce qu'exige l'entretien du travailleur. C'est là ce que le capitaliste doit payer, d'après les principes de l'échange.

Au fond, Marx ne fait qu'exposer ici, en d'autres termes, la loi de Ricardo coacemant les salaires. D'après l'économiste anglais, les salaires tendent toujours à se rapprocher, en moyenne, de ce qui est indispensable aux travailleurs pour vivre et maintenir leur nombre. Si les salaires tombent au-dessous de ce niveau, les ouvriers les moins favorisés

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meurent de privations, et alors la demande des bras fait remonter les salaires au taux normal. S'ils le dépassent, le nombre des ouvriers augmente, et VoSre plus grande des bras le fait baisser. Le coût moyen de l'entretien de l'ouvrier varie d'après les pays et le degré de civilisation, mais tel qu'il est, il constitue le prix naturel du travail, son coût de production.

Voici maintenant le mystère d'iniquité d'où, d'après le socialiste allemand, dérive le contraste de la misère et de l'opulence, le paupérisme gagnant du terrain à mesure que le capital s'accumule. Pour produire les denrées nécessaires à l'existence de l'ouvrier et de sa famille pendant une journée, il ne faut pas tout un jour de travail. Marx suppose que cinq ou six heures suffisent. Si donc l'ouvrier travaillait pour lui-même, il se procurerait tout ce qu'il lui faut en un demi-jour, et le reste du temps il se donnerait du loisir ou du surplus; mais l'esclave antique, le serf du moyen âge en conquérant la liberté dans la société actuelle n'a pas acquis du même coupla propriété. Il est donc forcé de se mettre au service de ceux qui possèdent la terre et les instruments de production. Ceux-ci exigent naturellement qu'il travaille pour eux la journée pleine de douze heures ou plus. En six heures l'ouvrier produit l'équivalent de sa subsistance; c'est ce que Marx nomme « le travail nécessaire » ; pendant les six autres heures il produit de la plus-value, du Mehrwerth^ au profit de ceux qui l'emploient. Le capitaliste paie à l'ouvrier la puissance de travail à sa valeur, c'estrà-dire en donnant la quantité d'or qui, représentant six heures de travail, lui permet d'acheter de quoi vivre. Mais comme il obtient ainsi la libre disposition de cette force de production qu'il a payée, il acquiert tout ce qu'elle fait naître pendant la journée pleine. Il échange ainsi le produit de six heures contre le travail de douze heures. 11 met donc dans sa poche, comme profit net, le

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produit des six heures au delà du travail nécessaire. De ce surplus empoché par le maître naît le capital.

Le capitaliste a différents moyens d'augmenter son bénéfice. Le premier consiste à multiplier le nombre de ses ouvriers. En effet, autant il a d'ouvriers, autant de fois il encaisse le produit des six heures de travail supplémen- ^taires. S'il n'avait qu'un ouvrier, en prélevant pour lui le produit de la moitié de la journée, il obtiendrait seulement de quoi vivre comme l'ouvrier lui-même. S'il en a deux, il aura de quoi consommer l'équivalent de ce que consomment deux ouvriers, et ainsi de suite. Le second moyen est de prolonger la journée. Plus longtemps l'ouvrier travaille au delà du temps nécessaire qui représente son salaire, plus grand est le bénéfice qu'il rapporte à son maître. Marx montre ici par des exemples très détaillés empruntés à l'histoire de l'industrie et de la législation industrielle en Angleterre, que le capital et la machine tendent nécessairement à prolonger la durée de la journée et que pour les an'êter dans cette voie, il a fallu l'intervention de l'État et des bills successifs limitant les heures de travail. Le troisième moyen consiste à diminuer la la durée du « travail nécessaire ». Si l'ouvrier pouvait produire en trois heures|ce qu'il lui faut pour subsister, le coût de sa puissance de travail diminuerait de moitié. Le capitaliste obtiendrait donc la pleine valeur de la journée de douze heures, en donnant la quantité d'argent qui équivaut à trois heures de travail, c'est-à-dire un salaire moitié moindre. Ceci paraît encore conforme à la loi Ricardo : si le coût de l'entretien de l'ouvrier diminue , le salaire baissera en proportion. Mais comment arriver à cette réduction des frais d'entretien ? En rendant plus productif le travail qui crée les objets de consommation du travaUleur. Comme les heures de travail se paient le même prix n'importe ce qu'elles produisent, si en une heure on fait deux

fois plus d'objets, chaque objet coûtera moitié moins et l'ouvrier aura moitié moins à dépenser pour vivre ; donc il pourra vendre sa force de travail pour une rémunération réduite de moitié.

Toutes ces déductions paraissent irréfutables, et Ton arrive ainsi à cette singulière conclusion, que plus l'emploi des machines et des méthodes perfectionnées augmente la productivité du travail, plus le salaire diminue, plus le bénéfice du capitaliste augmente.

Le capital par lui-même ne crée pas de valeur, dit Marx. L'œuvre de la fabrication ne fait que reproduire la valeur consommée. Si, pour faire 100 kilogrammes de coton filé, il faut 115 kilogrammes, parce que 15 kilogrammes se perdent en déchets, dans le prix de revient les 100 kilogrammes seront portés au même prix que les 115 kilogranunes. S'il y a pour 5 francs d'usure des machines et 10 francs de combustible, ces sommes seront encore ajoutées, et le prix de vente devra être tel qu'il les couvre complètement. « La machine ne produit pas de valeur; elle transmet seulement la sienne aux objets qu'elle sert à fabriquer. » Le bénéfice viendra donc unicpiement du travail, seule source de toute valeur.

Si, après une mauvaise récolte, le prix du coton ou du blé augmente, quoique le travail employé à la culture soit resté le même, c'est parce que les frais de ce même travail, divisés par un moindre nombre de kilogrammes, donnent, pour chaque kilogramme, une dépense de travail plus considérable. Si, par exemple, moyennant 10 millions de journées de travail, j'obtiens 1 million d'hectolitres de blé, chaque hectolitre vaudra l'équivalent de 10 journées de travail; si je ne récolte que la moitié, chaque hectolitre vaudra le double ou l'équivalent de deux journées.

En résumé, « toute plus-value » [Mehrwerth)^ sous quelque forme qu'elle se cristallise, intérêt, rente, profit,

n'est que la « matérialisation'')) 'd'une certaine durée de travail non payé. « Le mystère du travail productif se résout en ce fait, qu'il dispose d'une certaine quantité de travail qu'il ne paie pas. » — « Par lui-même le capital est inerte: c'est du ti'avail mort qui ne peut se revivifier qu'en suçant, comme le vampire, du travail vivant, et qui vit et s'engraisse d'autant plus vigoureusement qu'il en absorbe davantage. »

D'après Marx, le régime capitaliste est d'origine récente, n commence au xvi® siècle, quand les grands propriétaires, envahissant peu à peu les domaines des petits cultivateurs, envoient dans les villes une population surabondante, libre, mais privée des moyens de travail et forcée, par conséquent, de se mettre au service de ceux qui en disposent. La suppression des métiers et l'invention des machines ont favorisé le développement de la grande industrie, oii quelques capitalistes, de plus en plus puissants, emploient un nombre sans cesse croissant de prolétaires. Chaque augmentation du capital appelle un accroissement proportionnel du nombre des travailleurs. « L'accumulation de la richesse à l'un des pôles de la société marche du même pas que l'accumulation, à l'autre pôle, de la misère, de l'asservissement et de la dégradation morale de la classe qui, de son produit, fait naître le capital. ))

Quand on lit le livre de Marx et qu'on se sent enserré dans les engrenages de sa logique d'acier, on est comme en proie au cauchemar, parce qu'étant admises les prémisses qui sont empruntées aux autorités les moins contestées, on ne sait comment échapper aux conséquences, et parce qu'en même temps son érudition, aussi vaste que sûre, lui permet de citer à l'appui de ses thèses des extraits très frappants d'une foule d'auteurs et des faits aussi nombreux que poignants, tirés des enquêtes . parlementaires et de l'histoire industrielle et agricole de

l'Angleterre. Et cependant, quand on va au fond des choses et qu'on regarde autour de soi, on s'aperçoit qu'on a été enveloppé d'un habile tissu d'erreurs et de subtilités, entremêlées de quelques vérités. Toutefois, il n'est pas facile de s'en dégager, et si l'on admet la théorie de la valeur si répandue de Smith, de Ricardo, de Bastiat et de Carey, on ne le peut, à moins de se contredire.

M. Maurice Block a essayé de réfuter la base principale du système de Marx, qui consiste à dire que l'ouvrier, en travaillant seulement une partie de la journée, produit sa subsistance, tandis que l'autre partie est accaparée par le patron, lequel s'en réserve les fruits sans compensation. Le fait invoqué par Marx est cependant incontestable. Il est parfaitement exact que le maître ne donne pas et ne peut pas donner à celui qu'il emploie la pleine valeur du produit, car où prendrait'-il, s'il le faisait, de quoi payer l'intérêt du capital, la rente du fonds et le profit ou la rémunération de ses risques et de son activité? Proudhon soutenait comme Marx, et bien avant lui, que le dénûment des classes inférieures provient de ce que l'ouvrier, avec son salaire, ne peut racheter son produit. La remarque est juste, mais il n'en peut être autrement, à m'oins que le travailleur ne soit, comme le petit cultivateur, exploitant son propre bien, en même temps propriétaire de la terre, des machines, des subsistances et des matières nécessaires à la production. S'il doit emprunter ces différents agents, il faut qu'il prélève sur son produit de quoi les payer, car on ne les lui prêtera pas gratuitement. Si c'est le fabricant qui les fournit, il faut qu'il prenne sur le produit total du travail de l'ouvrier de quoi payer l'intérêt de ces avances. Qui donc accumulerait du capital et qui emploierait un seul ouvrier s'il n'en tirait un certain profit?

Gomme Proudhon, Marx arrive donc, mais sans le dire, à la chimère tant de fois réfutée du crédit gratuit.

E. 01 Layblbtb. — Socialisme, 2« édit. 3

d8 LE SOGIAUSUE CONTEMPORAIN

L'histoire des organisations sociales des différentes époques prouve que le prélèvement d'une partie des fruits du travail par celui qui dispose des choses indispensables pour produire, a toujours eu lieu, sous une forme ou sous une autre. Avec le régime de l'esclavage, le maître recueille tout le produit du travail. U donne à l'esclave ce qu'il faut pour l'entretenir et lui permettre de se perpétuer, et garde le reste pour lui. C'est donc comme si l'esclave travaillait une partie de son temps pour lui et ensuite pour son maître. Sous le régime de la corvée, le paysan travaille deux ou trois jours sur la terre du seigneur et le reste du temps sur la sienne. 11 est à moitié affranchi, mais une partie de ce qu'il produit est prélevée par le domaine seigneurial. Avec le métayage, ce n'est plus le temps du travail qui se partage entre le maître et le travailleur; ce sont les produits du travail, ce qui, au fond, revient au même. Le fermage, à son tour, n'est que la transformation du métayage, avec cette différence que le fermier paie la part du propriétaire en argent. Mais toujours il travaille une partie du temps pour sa subsistance, et le reste pour celle du maître qui lui a livré le sol. Dans le salariat, le même fait se reproduit. Une partie de la journée, l'ouvner travaille pour obtenir l'équivalent de sa subsistance, c'estrà-dire son salaire, le reste du temps pour le capitaliste. Le fait constaté par Marx est donc bien réel; mais ce n'est point par des subtilités économiques sur la plus-value qu'on peut attaquer un partage du produit qui résulte des lois civiles et de toute l'organisation sociale actuelle. Vous pourrez dépouiller un homme de son bien, mais vous ne ferez jamais qu'il en cède la jouissance sans recevoir en édiange des services, des produits ou de l'argent. Voulez-vous comme le désirait Pioudhon que le producteur puisse racheter son produit ou qu'il le conserve en entier, faites-en un capitaliste. En France déjà et plus encore en Suisse, à l'inverse

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de rAngleterre, un grand nombre, d'hommes, possédant la teire et les outils, peuvent ainsi s'asseoir sous leur vigne et garder pour eux-mêmes tous les fruits de leur travaU appliqué à un sol qui ne doit rien à personne. Favorises ce mouvement en répandant Tinstruction et l'habitude de l'épargne, et le moment viendra où tous auront une part de la propriété soit foncière, soit industrielle, et où tous seront ainsi affiranchis de la dîme payée au capital, parce que celui-ci leur appartiendra.

La rente est un fait naturel et l'intérêt un fait nécessaire. Vous ne pouvez donc les supprimer, mais le travailleur peut se les voir attribuer en conquérant la propriété.

Au moyen-âge, dans les corporations, Tartisan travaillant de ses mains était propriétaire du capital industriel de rinstrument de travail. Aussi, il conservait tout le produit. C'est une organisation semblable qu'il faut faire renaître, mais sous une autre forme juridique.

L'erreur fondamentale de Marx réside dans l'idée qu'il se fait de la valeur qui est toujours, d'après lui, en raison du travail. Il a sans doute rendu la théorie de Smith et de Ricardo beaucoup plus plausible en disant : La valeur d'un objet dépend de la quantité de travail « socialement nécessaire » pour le produire. Ainsi, une chaise vous a coûté trois jours de travail ; mais, en moyenne, on peut la faire en deux jours. Elle ne vaudra que l'équivalent du salaire de deux jours. Même ainsi amendée, la notion est {ausse. Qu'on nous permette d'insister sur ce point : il est essentiel. On voudra bien s'armer d'un peu de patience pour suivre ces discussions parfois assez arides, quand on songera qu'il s'agit des bases mêmes de l'ordre social et àià questions ardemment débattues dans tous les rangs du peuple et dans les ateliers des deux mondes.

Voici des faits qui prouvent que la valeur n'est pas en proportion du travail. En un jour de chasse, j'abats un

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chevreuil et vous un lièvre. Ils sont le produit des mêmes efforts pendant le même temps ; auront-ils même valeur ? Non ; le chevreuil me nourrit pendant cinq jours, le lièvre pendantun. La valeur de Tun sera cinq fois plus grande que celle de l'autre. Le vin du Château-Laffitevautl5 francs la bouteille, et celui du vignoble voisin 1 franc. Et cependant, le premier n'a pas exigé deux fois plus de travail que l'autre. Le blé récolté sur une terre fertile a plus de valeur que celui qui vient d'une terre ingrate, et, cependant, il a coûté (( socialement », c'est-à-dire régulièrement et toujours, moins de travail. Le beurre se vend 4 francs le kilogramme, et pourtant il est le produit presque spontané des herbages où la vache se nourrit. Ainsi on obtient tantôt, pour une même somme d'efforts, des valeurs très inégales, et tantôt des valeurs égales, pour des quantités de travail inégales. La valeur n'est donc pas en proportion du travail.

Sans doute, le travail est un élément essentiel de la valeur, mais partout où la rareté, c'est-à-dire le monopole naturel ou social intervient, — et où n'agit-il pas ? — il n'en est pas le seul. ^

En réalité, la valeur vient de l'utilité. Nous estimons les choses d'après les avantages qu'elles nous procurent. Un individu bon à rien est un vaurien. Valeur est synonyme de courage, parce qu'il fut un temps où les hommes valaient en raison de leur bravoure. A l'utilité, U faut ajouter comme condition de valeur, la rareté. Le blé est très utile, mais il n'a pas grande valeur, parce qu'il est très abondant. Toutefois, si l'on y regarde de près, on voit que la rareté n'est qu'une forme de l'utilité. Plus un objet est rare, s'il m'est nécessaire, plus sa possession me sera utile. Si, au contraire, je le remplace sans peine, parce qu'il se trouve partout, l'utilité de le posséder sera minime; elle sera égale à la peine que j'aurais dû prendre pour m'en procurer un pareil.

L'eau, dit-on, est de la plus grande utilité, et cependant elle n'a pas de valeur; donc, ce n'est pas l'utilité qui fait la valeur. Cette objection, toujours répétée, repose sur une amphibologie qu'on n'a jamais réfutée, parce qu'elle est très spécieuse. Voici où est la méprise : par eau, dans le premier sens, on entend l'eau en général, l'élément, et dans ce sens elle est de la plus grande utilité, mais elle est aussi de la plus grande valeur, car un individu perdu dans le désert, une ville assiégée, un pays ruiné par la sécheresse, donneraient tout pour«e procurer de l'eau. Quand on dit que l'eau n'a pas de valeur, on entend une certaine quantité d'eau, et dans ce sens elle a aussi très peu d'uti- Kté. Que vaut un seau d'eau au bord de la rivière ? Rien, la peine de le prendre ; à un quatrième étage, il vaudra quelques centimes représentant le salaire du porteur qui l'aura monté; au milieu du Sahara, pour le voyageur qui ue peut à aucun prix en obtenir d'autre, il vaudra tous les millions de la terre; la valeur croîtra ainsi dans la mesure de la rareté ou en proportion de la difficulté de remplacer. On peut donc dire, en conservant aux mots leur sens habituel, qu'un objet a d'autant plus de valeur qu'il est plus utile, soit parce qu'il répond au besoin existant, soit parce qu'il dispense du sacrifice d'argent ou d'efforts qu'il faudrait s'imposer pour s'en procurer un pareil.

Dans toute valeur, il y a du travail, parce que l'homme doit au moins cueillir le fruit que la nature lui ofifre, mais la valeur n'est pas en proportion du travail, parce que, s'il cueille une noisette, il aura une valeur bien moindre que s'il détache un régime de bananes.

Marx prétend que la valeur de la force de travail (arbeitsiraft) du salarié est égale à ses frais de production, c'est-àdire à l'entretien de l'ouvrier, et, par conséquent, aux heures detravail « socialement » nécessaire pour reproduire cet entretien. S'il en est ainsi, on ne voit pas pourquoi Marx fait

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le procès au capital, qui paie le travail à sa juste valeur en lui donnant le ce salaire nécessaire » de Ricardo. La vérité est que la valeur du travail est comme celle de toutes choses, en proportion de son utilité. Dans une verrerie, le chauffeur recevra 4 francs par jour, le souffleur de verre, 6, 8, 10 francs, le graveur habile 13 et 14 francs ; les tailleura de diamant à Amsterdam en touchent 25 à 30. Les frais d'entretien de ces diverses catégories d'ouvriers sont à peu près les mêmes ; mais la valeur de leur travail et, par conséquent, de leup produit diffère beaucoup, et elle est d'autant plus grande que leurs aptitudes sont plus rares et plus recherchées. Je veux retirer du fond de l'eau un cofire renfermant 1,000 kilogrammes d'argent. Seul, je ne le puis. Quelqu'un se présente, mais il ne veut m'aider à le faire qu'à condition de partager le contenu du coffire. Si je ne puis trouver aide ailleurs, j'y consentirai, car j'y trouve encore im grand avantage. Dans ce cas, le produit d'un jour de travail aura été pour chacun des deux associés de 500 kilogrammes d'argent. La valeur du travail pour le maître est donc égale au profit qu'il en tire, et s'il y est contraint par la rareté des bras, c'est cela même qu'il peut donner comme salaire; mais, d'autre part, si l'ouvrier est poussé par la concurrence de ses semblables à céder son travail à tout prix, il pourra se contenter de ce qui suiBt pour l'entretenir. La rémunération du travail flottera donc entre un maximum qui sera égal à la valeur de ce qu'il crée, intérêt et rente déduits, et un minimum correspondant aux frais d'entretien nécessaires. C'est la loi de l'ofire et de la demande qui déterminera les oscillations entre les deux extrêmes. De ce qui précède, il résulte que, plus le travail devient productif, plus sa rémunération pourra être élevée, si l'offire des bras ne réduit pas le salaire. Quand cette plus-value résultant d'un accroissement de la production ne reste pas aux mains du salarié, ce n'est pas,

comme le dit Marx, le capitaliste qui « l'empoche ». La concurrence réduit bientôt ses profits en amenant la baisse des prix à son extrême limite, et, en dernière analyse, ce sont les consommateurs qui recueillent les avantages des améliorations industrielles.

Une des bizarreries du livre Dos Kapital, c'est qu'il n'y est jamais question de l'influence exercée par la concurrence, cet agent toujours actif de nivellement pour les profits, les ssJaires, la rente et l'intérêt. Cela est réservé, paraît-il, pour le tome second, non encore publié; mais ce procédé d'analyses successives, admissible en mathématiques, où l'on spécule sur des données abstraites, donne les résultats les plus faux quand on l'applique à l'économie politique, qui s'occupe de la réalité. Prétendre donner une idée juste des phénomènes économiques, sans parler delà concurrence, qui en est généralement le ressort, c'est vouloir exposer le système du monde en faisant abstraction de la gravitation, qui en est le moteur.

Une autre erreur de Marx consiste à prétendre que le capital est du travail mort qui ne se vivifie et ne s'engraisse qu'aux dépens du capital vivant. Sans doute, les produits d'un travail antérieur affectés à une production nouvelle, les machines, par exemple, ne sont pas doués de vie. En eux-mêmes, ils sont inertes ; mais si, grâce à eux, les mêmes efforts musculaires de l'homme livrent plus de choses utiles, ne peut-on pas dire qu'ils sont productifs? Un homme muni d'une hache d'acier fera dix fois plus de besogne qu'un sauvage avec sa hache de silex. Les deux outils sont inertes, c'est trop évident; mais si avec l'un on obtient beaucoup plus de produits qu'avec l'autre, Q'est-ce pas à la supériorité de l'outil d'acier qu'il faut l'attribuer?

Pour prouver que le capital ne produit pas de valeur, Marx montre que si, au moyen d'une machine nouvelle.

on fabrique deux fois plus d'objets, chacun de ces objets ne valant plus que la moitié, la valeur reste la même. C'est spécieux, mais c'est faux, parce que le but à atteindre, c'est de multiplier les objets utiles sans considérer leur estimation en numéraire. La valeur en usage est celle qui importe. Si avec un meilleur outil j'obtiens deux fois plus de biens, je suis véritablement deux fois plus riche : car mes satisfactions étant doublées, j'ai produit double valeur réelle.

Comme l'a très bien dit Bastiat, chaque fois qu'on transforme des valeurs onéreuses en valeurs gratuites, l'humanité s'enrichit. Si toutes les choses nécessaires à l'existence étaient aussi abondantes que l'air et l'eau, leur valeur intrinsèque, c'est-à-dire leur qualité de satifaire nos besoins, ne serait nullement diminuée. Elles s'échangeraient, il est vrai, contre beaucoup moins d'argent, et leur valeur en numéraire aurait presque totalement disparu ; mais qu'importe? Le capital, les machines, agissent en ce sens. Celles-ci multiplient les objets utiles et en diminuent les frais de production. Elles contribuent ainsi prodigieusement à augmenter le bien-être; elles sont donc essentiellement productives de richesses, car, comme le dit très bien Voltaire, « la richesse consiste dans l'abondance des choses utiles ou agréables ».

Ce qui a affranchi l'homme du besoin et l'a rendu le maître du globe, ce n'est pas la force musculaire, car le sauvage qui croupit dans le dénûment le plus dégradant en déploie autant que l'homme civilisé. Non, c'est la force intellectuelle qui, s'incamant dans les machines, dans tous les procédés scientifiques, crée vingt fois plus d'utilités pour la même somme d'effort. Marx, mesurant toutes les valeurs d'après le travail moyen, ordinaire, qu'elles ont coûté, semble vouloir réserver pour l'ouvrier tout le produit, et celui qui a apporté à l'œuvre commune le capital

et Fintelligence, c'est-à-dire le principal producteur, n'aurait droit à rien. Voilà comment une analyse imparfaite conduit à la plus, criante iniquité et à une impossibilité démontrée. Si vous ne rétribuez pas exceptionnellement le chef d'industrie, vous en aurez un qui sera malhonnête ou incapable, et vous perdrez votre avoir. Quand les sociétés coopératives ont échoué, c'a toujours été par la faute des gérants.

En résumé, on peut dire que la puissante et spécieuse tentative de Marx, de renverser les bases de la société actuelle, en s'appuyant sur les principes mêmes de l'économie politique, a échoué, parce qu'il n'a entassé que des formules abstraites, sans aller jamais au fond des choses. Toutefois, tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui admettent les théories de Rîcardo et de Bastiat sur le travail, n'échapperont aux conclusions du socialiste allemand que par des inconséquences. Ses déductions sont d'une logique irréprochable; ce qui est faux, ce sont les points de départ de ses raisonnements, qu'il a empruntés aux économistes les plus orthodoxes.

Si maintenant oMcompare les théoriciens du socialisme en Allemagne à ceux de la France, on trouve un grand contraste. Les premiers sont incomparablement plus instruits. Comme le disait Lassalle en parlant de lui-même, ils sont armés de toute la science de notre époque, mais ils l'emploient pour démontrer sèchement des abstractions. Il leur manque le grand souffle spiritualiste dn xvn« et du xvnp siècle. Jamais ils n'invoquent, comme les héros de la Réforme ou de la Révolution française, ces grands principes de vérité, de droit, de justice qui vont au cœur des hommes. Ce n'est pas en fendant des cheveux au moyen de la dialectique, fût-elle acérée comme un rasoir, que l'on prépare une transformation sociale.

Attachés à la terre par leurs doctrines matérialistes, ils

E. DK Lateleyb. — Socialisme, 2« édit. 3.

ne nous présentent point un idéal à réaliser; car, pour eux, tout ce qui existe est le résultat de lois nécessaires qni gouvernent les sociétés humaines comme les corps célestes. Les sodalistes français sont très souvent ignorants, naïfs et dupes de leurs propres chimères. Proudhon luimême, malgré la vigueur de son esprit, n'avait qu'une instruction incomplète et mal assimilée. Mais tous sont humains; ils ré vent à leur façon le bonheur universel. Ce sont, au fond, des philanthropes égarés. Malgré leurs erreurs ou même leurs insanités, ils ont un noble but: faire régner la fraternité parmi les hommes. Ce sont des rêveurs et des utopistes qui ont toujours condamné ks violences des jacobins, tandis que les socialistes allemands, secs et durs comme un syllogisme, sont prêts à les recom^ mèncer.

Combien le christianisme, considéré seulement au point de vue d'une réforme sociale, est supérieur à tous ces systèmes, où manque tantôt l'appréciation juste de la réalité, tantôt la véritable charité ! Dans l'Évangile règne partout une tendresse infinie pour les déshérités, en même temps qu'un sentiment sublime de justice ^iale. La vérité essentielle qui ressort de tous les enseignements du Christ, c'est que nulle amélioration n'est possible si vous n'avez d'abord rendu l'homme lui-même meilleur. La rénovation morale, voilà la source de tout progrès véritable. Ce n'est ni par la critique des doctrines économiques, quelque subtile qu'elle soit, ni par une forme nouvelle d'association, fût-ce le phalanstère ou la société coopérative, que l'on guérira les maux de la société actuelle.

C'est en répandant dans toutes les classes de la société plus de lumières et plus de moralité que le christianisme a brisé les chaînes de l'esclavage. C'est par les mêmes influences morales que pourra cesser la misère. « Il y aura sans doute toujours des pauvres parmi nous, » parce qu'il

y aura toujours des paresseux incorrigibles et que, comme le dit saint Paul, « celui qui ne travaille pas ne doit pas manger » ; mais que les classes supérieures apprennent à mieux connaître et à mieux remplir leurs obligations, que les ouvriers, plus instruits, plus moraux, moins esclaves des sens, arrivent à la propriété par le travail et l'épargne, que la science continue à accroître la productivité de l'agriculture et de l'industrie, et le paupérisme, l'extrême dénûment disparaîtront en tant qu'ils atteignent toute une catégorie de familles et qu'ils constituent une des plaies de notre ordre social.

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