‹ Le socialisme contemporain (volume 4)Chapitre 31 sur 33 · DU NIHILISME · texte numérisé non relu

DU NIHILISME

Lorsque Dante descend les cercles de l'enfer, arrivé au plus profond de la m cité sans espérance », il s'y trouve face à face avec l'efiroyable souverain des anges révoltés :

L'imperàdor del doloroso regno.

Ainsi, quand on pénètre jusqu'aux dernières couches du socialisme révolutionnaire, on y rencontre Bakounine. On ne peut aller au delà, car il est l'apôtre de la destruction imiverselle, de l'anarchisme absolu, ou, comme il a lui-même nommé sa doctrine, de « l'amoiphisme y^. C'est lui qui, empruntant le nom et l'organisation de Vlntemationale^ a répandu le socialisme anarchique dans tous les pays latins. Ce sont ses idées qui, comme nous le prouverons, ont dominé dans la Commune de Paris. Ce sont elles qui forment maintenant le fond des programmes qu'adoptent ia plupart des associations socialistes en Italie, en Suisse, en Belgique, en Espagne et même en France. Quelles sont ces idées, d'où viennent-elles, et qui est Bakounine ? Il importe de le savoir ; car c'est là l'ennemi que longtemps encore l'ordre actuel aura à combattre.

Proudbon est un dialecticien étincelant, mais il n'a eu d'idées nettes sur rien, et, par suite, il est plein de contradictions. D'une part, il supprime la propriété et ne laisse

aux individus que la possession; quelle possession, — viagère, trentenaire ou à chaque instant révocable? — il ne le dit pas ; mais, en tout cas, le propriétaire collectif sera l'État, qui centralisera tous les instruments de travail. D'autre part, poussant à bout l'hostilité des économistes contre l'intervention de l'État, il aboutit à préconiser « l'anarchie», c'est-à-dire la suppression de l'État. Il exalte l'individualisme et la liberté. L'ordre résultera, prétend-il, de l'initiative des individus débarrassés des entraves de toutes sortes qui aujourd'hui les accablent et les ruinent. Bakounine reproduit ces idées,maisil les habille à la russe. Il réclame la propriété collective du sol et des instruments de travail; seulement, il la confère à la commune, comme cela existe pour les terres, dans les villages de la grande Russie, n veut « l'anarchie », mais avec une sorte d'enthousiasme mystique très étranger à Proudhon. Il rêve la destruction totale de toutes les institutions existantes et une société <( amorphe », c'est-à-dire sans forme aucune, ce qui signifie, en réalité, le retour à l'état sauvage. Pour y parvenir, il lui faut une révolution sans pitié, qui, par le fer et le feu, extirpera jusqu'aux dernières traces de l'ancien ordre social. Le but final est donc le collectivisme, ou mieux encore « l'amorphisme », et le moyen d'y parvenir la « pandestruction ».

Ces imaginations, qu'on dirait d'un fou furieux, ne sont cependant pas sans précédents dans l'histoire de la pensée humaine. A certaines époques troublées, les âmes avides d'idéal gémissent et s'indignent des maux et des iniquités qui afSigent l'espèce humaine. Elles entrevoient un ordre meilleur où régnerait la justice, mais elles croient qu'il est impossible d'y arriver par des réformes lentes et successives. Alors elles aspirent à la destruction de l'ordre ancien, afin que de ses ruines sorte la palingénésie. Telle était l'idéedu christianisme primitif. Pour que vint <c le royaume de

Dieu », ce monde pervers devait périr, non il est vrai par une révolution politique ou sociale, mais par un bouleversement cosmique. Tout devait être consumé, non par la torche des incendiaires, comme le veulent certains « anarchistes » aujourd'hui, mais parle feu du ciel.

Dies irœ. dies illa Solvet sœclum in favUla \

Les premiers chrétiens attendirent longtemps la « pandestruction » et la venue du Royaume. Mais la fin du monde

* L*idée palingénésique est née da problème du mal. Le jaste sonffipe, le méchant triomphe, la terre est rebelle : d'où cela vient-il, si Dieu est bon et équitable? La question est traitée à fond dans Fadmirable poème de Job, comme Fa si bien montré M. Renan. L'étemel débat entre Toptimisme et le pessimisme est repris par Voltaire et Rousseau, à propos du fameux poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. La croyance que ce monde, foncièrement maurais, doit périr dans les flammes, pour faire place à de « noureaux cieux et à une nourelle terre » se tronre dans toutes les religions antiques. Dans le mazdéisme, les cycles successifs du déreloppement de l'humanité sur cette terre aboutissent à un embrasement général, suivi d'un renouyellement universel. Dans la Voluspâ de l'Edda, la palingénésie est conçue presque exactement comme dans nos Évangiles, a Le soleU commence à s'assombrir. Les continents s*aflàissentdans l'Océan. Elles disparaissent du ciel, les étoiles brillantes. La fumée tourbillonne autour du feu destructeur du monde. La flamme gigantesque s'élève jusqu'au ciel même. Yala voit surgir de nouveau, de rOcéan, une terre couverte d'une admirable verdure. Les Ases se retrouvent dans la plaine d'Fdi : ils siègent en juges puissants sons Tarbre du monde. Les champs produisent sans ôtre ensemencés. Tout mal disparaîtra. Baldur reviendra pour habiter avec Hodur dans les demeures sacrées des dieux. Les peuples fidèles jouiront d'une paix éternelle. Alors il viendra d'en haut présider aux jugements des grandeurs, le souverain puissant qui gouverne l'univers. Il calmera les dissensions et donnera des lois inviolables à jamais. » Dans les admirables vers de la quatrième églogue de Virgile, on trouve Fécho des aspirations paliogénésiques de toute l'antiquité et surtout des chants sibyllins.

- Magnus ab intègre saeclorum nascîtur ordo.

Jam nova progenies cœlo dimittitur alto.

.... Ac toto to surget gens aurea mundo Omnis feret omnia tellus.

Virgile dépeint le renouvellement de la nature; l'Edda et FËvangile E. DB LàVBUra. — SocialUme, 2* édit. 13.

n'arrivant pas, ceux qui s'obstinèrent dans ces espérances, les millénaires, furent déclarés hérétiques. Les pères du désert et les ascètes fuyaient aussi un inonde définitiyement voué au mal. Enfin, la même pensée inspire Rousseau dans ses fameux Discours sur les lettres et sur l'origine de l'inégalité. Jean-Jacques est frappé des maux et des iniquités de l'ordre social. Les institutions civiles consacrent l'inégalité et la propriété, d'où sortent le servage et la misère du plus grand nombre. Les lettres, les sciences et les arts, dont nous sommes si fiers, ne sont que des agents de démoralisation. La civilisation est la source de tous les maux. Quel remède? Rousseau n'en voit qu'un et il le croit impossible : le retour à la vie primitive. II fallait donc, comme le disait Voltaire, rentrer dans les forêts pour y marcher à quatre pattes.

La même suite de déductions s'est produite, de nos jours, chez les révolutionnaires. Autrefois, ils réclamaient, comme panacée contre le désordre social, le suffrage universel et la république. Ces institutions existent en Amérique en même temps que l'autonomie communale et que toutes les libertés, et néanmoins le progrès de la civilisation y crée la même situation que dans l'Europe monarchique. Les systèmes utopiques d'Owen, deFourier, de Cabet, et de Louis Blanc ont été essayés, et ils ont échoué. La difficulté des réformes économiques est démontrée par la science et par les faits. Faut-il attendre que le développement graduel de l'instruction et de l'égalité amène une situation meilleure? Hais alors ils faudrait donc subir, peut-être encore pendant des

annoncent platôt le renouyellement social et le triomphe de la justice. Fourier a aussi sa palingénésie avec ses anti-lions , ses anti-baleines et son océan de limonade; mais on peut préférer la Voluspâ et rËcritore. Pierre Leroux, dans son livre l'Humanité ^ II, 6, a bien montré comment les idées de palingénésie, répandues dans toute Tantiquité, se rattachaient à Tastrologie et à certaines notions sur les périodes comiqnet.

siècles j l*enfer actuel. Non , c'en est trop. Maudite soit la société! A bas ses institutions et ses lois! Renversons tout ce qui existe et, comme le voulait Rousseau, revenons plutôt à la vie sauvage.

Cette genèse de Fidée révolutionnaire extrême dans notre Occident prend, chez Bakounine, une teinte particulière d'exaltation et de mysticisme qui vient, je crois, du caractère russe. Soit effet de la race, soit influence du milieu social, nous voyons se produire en Russie des phénomènes sociaux qui paraissent impossibles chez les autres peuples. Ainsi on sait qu'il existe une secte assez nombreuse qui, malgré des pénalités sévères, pratique systématiquement la mutilation que s'était infligée Origène. J'ai visité à Saint- Pétersbourg, près de la hadle aux grains, une rue habitée presque exclusivement par des petits banquiers appai*tenant à cette secte bizarre. La persistance, l'abnégation et Taudace des conspirateurs nihilistes, auprès desquelles les complots du carbonarisme ne sont que jeux d'enfant, sont un fait si étranger à nos mœurs que nous pouvons à peine le comprendre. Et cependant ces sentiments, qui semblent contre nature, Bakounine est parvenu à les inspirer à tous ses séides, dans les pays occidentaux comme dans sa patrie. N'est-il pas étrange que ce Moscovite^ dont l'intelligence et l'instruction n'avaient rien de remarquable, ait pu devenir l'initiateur d'un mouvement d'idées qui joue un rôle si important dans la marche des événements contemporains ! Non-seulement il est le père du nihilisme en Russie, mais il a été l'apôtre du socialisme international anarchique dans tout le midi de l'Europe, et c'est le fond de ses doctrines qu'on retrouve dans celles de la révolution de Paris du 18 mars.

llichel Bakounine est né en 1814, dans le gouvernement de Twer, près Moscou. Sa famille appartient à l'aristocratie russe. Un de ses oncles avait été ambassadeur sous Cathe-

rine II. Il était cousin par alliance de ce général Môuravief , que les Polonais ont appelé le bourreau de la Pologne. II fit ses études à Técole d'artillerie de Saint-Pétersbourg et entra au service comme officier. Séjournant dans les provinces polonaises avec sa batterie, la vue du régime de compression à outrance, auquel elles étaient soumises, fit pénétrer dans son cœur la haine du despotisme. Il donna sa démission et vint se fixer à Moscou, où il étudia la philosophie avec Belinsky. Vers 1846 il se rendit en Allemagne. Les idées hégéliennes le séduisirent; il se jeta dans Textréme gauche de cette école où fermentait alors un puissant levain révolutionnaire. En J847, il vint à Paris, où il rencontra George Sand et Proudhon. Mais il fut expulsé, probablement à cause de la violence de ses discours. Hevenu en Allemagne, il prit une part active aux insurrections qui éclatèrent alors de divers côtés, et, au printemps de 1849, il fut l'un des chefs de celle de Dresde qui occupa la ville pendant trois jours. Il fut fait prisonnier et condamné à mort. Cette peine étant commuée en celle delà détention perpétuelle, il la subit d'abord dans une forteresse autrichienne. Réclamé par la Russie, il fut enfermé dans le fort de Petropaulowsk, à Saint-Pétersbourg. n y resta huit ans. La prison produisit sur luilemêmeeffet que surBlanqui. Elle transforma chez lui l'idée révolutionnaire en fanastime et en une sorte de religion. Il se comparait volontiers à Prométhée, le Titan bienfaiteur des nommes, enchaîné sur un rocher du Caucase, parles ordres du tsar de l'Olympe. Il songea même, dit-on, à faire un drame sur ce sujet, et il chantait parfois, plus tard, la plainte des Océanides venant apporter leurs consolations à la victime de la vengeance de Jupiter. Naturellement, Bakounine était le Prométhée moderne, qui apportait aux hommes la lumière et la vérité.

Alexandre II commua la détention perpétuelle en un

exil en Sibérie , où Bakounine arriva en 1887. Il y trouva comme gouverneur Mouriavief-Amourski , cousin de Tautre Mouravief et qui, par suite, était aussi son parent. Il jouit ainsi, paraît-fl, de faveurs exceptionnelles et d'une liberté complète. Le grand journaliste de Moscou, Katkof, ancien ami de Bakounine, a prétendu avoir des lettres de lui prouvant qu'il recevait de l'argent de marchands pour qu'il les recommandât au gouverneur. Il obtint l'autorisation de visiter toute la Sibérie pour en faire connaître les ressources. Arrivé au port de Nikolaiefsk, il parvint à s'embarquer, et, par le Japon et l'Amérique, arriva en Angleterre en 1861. Il écrivit dans le fameux journal le Kohkol , que rédigeaient Herzen et Ogaref. Lors de l'insurrection de la Pologne en 1863, il voulut se rendre en Lithuanie pour y soulever les paysans, mais il ne put aller plus loin que Malmœ, en Suède. Bientôt après, vers 1865, nous le voyons, en Italie, fomenter et organiser le sociaisme. E mit alors , pendant quelque temps , son activité au service de Vlnteimationalej mais il n'admettait pas, comme elle, qu'il fallut attendre un avenir meilleur de la réforme des institutions existantes. Ce qu'il rêvait, c'était leur destruction.

Au congrès de la Ligue de la Paix 'et de la Liberté, réuni à Berne en 1869, sous la présidence de Victor Hugo, il fit, avec quelques-uns de ses amis, une tentative pour faire voter les résolutions communistes. D n'obtint que 30 voix contre 80. Indigné de l'imbécillité et de la lâcheté des démocrates bourgeois, il fonda une société nouvelle qui devait être l'organe de ses idées, V Alliance de la démocratie socialiste.

Un extrait de son programme suffira pour en faire apprécier les tendances: « V Alliance se déclare athée. Elle veut l'abolition définitive et entière des classes, et l'égalisation politique, économique et sociale des deux sexes.

Elle veut que la terre, les instruments de travail , comme tout autre capital, devenant la propriété de la société collective tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire parles associations agricoles et industrielles. Elle reconnaît que tous les États politiques et autoritaires, actuellement existants, devront disparaître dans l'union universelle des associations libres. »

Comment réaliser ce changement radical ? Évidemment par la force employée sans trêve et sans merci. Les bakounistes ne le cachaient point. L'un d'eux, Jaclard, s'écria, dans ce congrès destiné à fonder la paix universelle : (( Vous voulez conserver les institutions actuelles pour es améliorer ? Vaine tentative. Elles ne peuvent être que des instruments de tyrannie et de spoliation. Nous, nous sommes logiques : nous voulons tout détruire. Nous nous séparons de vous, et nous vous le disons : Vous aurez la guerre, et elle sera terrible. Elle se dressera contre tout ce qui existe. Oui, il faut en finir avec la bourgeoisie et s^ institutions. Ce n'est que sur leurs ruines fumantes que s'assoira la république définitive. C'est sur les ruines couvertes, je ne dirai pas de leur sang, — il y a longtemps qu'ils n'en ont plus dans leurs veines, — mais de leurs détritus accumulés, que nous planterons le drapeau delà révolution sociale. »

V Alliance déclara adhérer à Y Internationale, mais le conseil général de celle-ci refusa de l'admettre, disant que V Alliance, qui se proclamait aussi internationale, ne pouvait, comme telle, entrer dans ses cadres. VAllinnee prononça alors sa dissolution et ses sections furent admises isolément dans la grande association. Fixé à Genève, Bakounine y fonda le journal l'Égalité. Par ses articles dans le Progrès du Locle, il poussa les socialistes du Jura à se séparer des radicaux de la Suisse romande. Il y créa ainsi le groupe des « autonomistes », adversaires des «c autori-

taîres » marxistes. Ses idées, apportées en Espagne par les internationaux , s'y répandirent avec une rapidité extraordinaire. Les (( anarchistes » gagnèrent aussi du terrain panni les socialistes français.

Le 28 septembre 1870, Bakounine organisa une insurrection à Lyon, qui échoua par une accumulation d'inepties. Il avait préparé le décret qui prononçait Fabolition de rÉtat. Mais, comme son adversaire Marx le dit, deux compagnies de gardes nationaux bourgeois suffirent pour le remettre vivement sur la route de Genève. Dans une brochure intitulée Lettres à un Français (septembre 1870), il expose le programme d'action qu'il aurait voulu voir adopter par les révolutionnaires en France et que la révolution du 18 mars devait en effet suivre à la lettre. Voici les points principaux de ce programme : « La capitale insurgée se constitue en commune. La fédération des barricades se maintient en permanence. Le conseil communal est formé de délégués, un par barricade ou par quartier; députés responsables et toujours révocables. Le conseil choisit dans son sein des comités exécutifs séparés pour chaque branche de « l'administration révolutionnaire de la commune ». — « La capitale déclare que, tout gouvernement central étant aboli, elle renonce à gouverner les provinces. Elle invitera les autres communes urbaines et rurales à se réorganiser révolutionnairement et à envoyer, dans un endroit désigné, des délégués avec mandat impératif et révocable, pour constituer la fédération des communes autonomes et organiser la force révolutionnaire nécessaire pour triompher de la réaction. Cette organisation ïi'est pas limitée au pays insurgé. D'autres provinces ou d'autres pays peuvent en faire partie. Les communes qui se prononceront pour la réaction en seront exclues. »

Sauf qu'il méconnaît le principe des nationalités, ce facteur des unités eilmographiques , qui loin d'être arrivé

au terme dé ses conséquences , est en pleine activité aujourd'hui, le régime proposé ici par Bakounine n'est autre que celui qui est en vigueur en Suisse et aux États-Unis. Par un singulier retour, les révolutionnaires actuels veulent pousser, jusqu'au morcellement de la patrie, le fédéralisme, ce crime contre « la France une et indivisible », qui a fait envoyer les Girondins à l'échafaud.

En 1872, comme nous l'avons vu, Marx fit expulser Bakounine de V Internationale. L'année d'après , quand la Fédération du Jura eut constitué une nouvelle association universelle, il se retira de la vie militante et vécut près de Locamo, dans une petite villa que lui avait donnée son ancien ami Gafiero. Sa santé était fortement ébranlée. Venu à Berne pour se faire soigner par son ami le docteur Vogt, il y mourut le 2 juillet 1876. Ses écrits sont peu nombreux et peu importants. Les deux principaux sont intitulés : L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale et La Théologie politique de Mazzini et Finternationale. Gomme tous les apôtres, c'est par la propagande orale, par les disciples enthousiastes qu'il a formés et par les institutions cpi'il a créées que son influence s'est fait sentir. Voyons quelles sont ces institutions et quelles doctrines elles devaient répandre.

V Alliance de la démocratie socialiste, que Bakounine a fondée en 1869, était une société à moitié publicpie, comme V Internationale, et à moitié secrète, comme le Carbonarisme. Elle se composait de trois sections. La première est formée des « frères internationaux », au nombre de cent. Ils sont les chefs du mouvement; ils se connaissent entre eux, mais ne se font pas connaître aux profanes. « Ils n'ont d'autre patrie que la révolution universelle et d'autres ennemis que la réaction. » Ils doivent accepter le programme dans toutes ses conséquences théoriques et pratiques, joindre à l'intelligence et à la discrétion la plus

absolue la passion révolutionnaire, et « avoir le diable au corps ». La seconde section est formée des « frères nationaux », désignés par les « frères internationaux », pour préparer larévolution, dans chaque pays, d'une façon indépendante. Ils ne doivent pas soupçonner l'existence d'une organisation internationale. La troisième section comprend les simples adhérents qui s'enrôlent dans les associations socialistes locales, figurent dans les congrès et constituent la grande armée de l'insurrection.

VA lliance part de l'idée « que les révolutions ne sont faites ni par les individus, ni par les sociétés secrètes. Elles se font comme d'elles-mêmes , produites par le mouvement des idées et des faits... Tout ce que peut une société secrète, c'est répandre dans les masses les idées qui les poussent à la révolution, et ensuite constituer un état-major révolutionnaire, capable de diriger le soulèvement quand il éclatera. Pour l'organisation internationale de la révolution, cent hommes dévoués et intimement unis suffisent ». — Par une contradiction flagrante, Bakounine, qui prêchait l'anarchie et qui s'insurgeait contre Marx et son conseil général, parce qu'ils s'attribuaient trop d'autorité, revient ici aux idées de Mazzini et crée une organisation centralisée, sur le modèle de celle des jésuites, ayant, comme celle-ci, la poignée aux mains d'un homme et la pointe partout. Les nominations et l'initiative partent d'en haut.

U Internationale poursuivait la hausse du salaire et la réforme sociale par la discussion, par la propagande, par la presse, en un mot, par la publicité. Bakounine, au contraire, en revient aux vieux procédés de la conspiration. Ce système peut aboutir, dans un gouvernement despotique, auquel on espère substituer un régime politique meilleur; mais dans des pays libres, qui, comme la Suisse et la France, se gouvernent eux-mêmes et où il ne reste plus à accomplir que des réformes économiques, qui donc

voulez-vous renverser ? Les élus du suffrage universel? Au lieu de Tanarchisme, c'est donc la dictature que vous établiriez. Vous auriez découvert Tordre social le plus parfait, par exemple, Famorphisme absolu et le collectivisme sans limites, que vous ne pourriez l'établir ni le faire fonctionner, si les masses qui doivent le pratiquer n'en ont même pas l'idée. Un dictateur, fût-il tout-puissant, y perdrait sa peine. Le programme de Y Alliance n'est autre que celui du nihilisme. Le voici : (( L'association des frères internationaux veut la révolution universelle, sociale, philosophique, économique et politique à la fois, afin que de l'ordre des choses actuel, fondé sur la propriété, sur l'exploitation, sur le principe de l'autorité, soit religieuse , soit métaphysique, bourgeoisement doctrinaire ou même jacobinement révolutionnaire, il ne reste pas pierre sur pierre, dans toute l'Europe d'abord, et ensuite dans le reste du monde. Au cri de : « Paix aux travailleurs ! liberté à tous les opprimés ! » et de « Mort aux dominateurs, exploiteurs et tuteurs de toute sorte I » nous voulons détruire tous les Ëtats et toutes les Églises, avec toutes leurs institutions et leurs lois religieuses, politiques, juridiques, financières, policières, universitaires, économiques et sociales, afin que tous ces millions de pauvres êtres humains, trompés, asservis, tourmentés, exploités, — enfin délivrés de tous leurs directeurs et bienfaiteurs ofiiciels et officieux, associations ou individus, — respirent désormais avec une complète liberté. » Ceci est manifestement l'idée de Rousseau exprimée avec l'emphase de l'Oriental et la violence du Tatar. L'homme, le travailleur surtout, est écrasé par l'immense superstructure de l'édifice social qu'ont élevé les siècles : comment le délivrer ? Il n'y a qu'un moyen : il faut jeter tout bas et tout raser à niveau du sol. Il faut tout détruire c( pour produire l'amorphisme parfait », car si une seule forme ancienne était conservée, <( elle devien-

drait l'embryon d'où renaîtraient toutes les anciennes iniquités sociales ».

Cependant, quelque parfait que soit « l'amorphisme », et si loin que soit poussée la destruction, il restera encore des hommes vivant et travaillant les uns à côté des autres. Quel lien politique les unira? Comment seront réglées et la propriété, et la répartition des produits ? Nous ne trouvons, dans le programme de Y A lliance, que des indications assez vagues à ce sujet. L'idéal .de l'avenir est évidemment emprunté à ce qui existe en Russie. La terre sera la propriété collective de la commune, qui la répartira entre ses habitants. Les travailleurs de l'industrie s'associeront en ce artel », c'est-à-dire en sociétés coopératives. Mais c'est déjà un crime que de chercher à prévoir quelle sera l'organisation de la société future, ce Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution. »

Dans ses Paroles adressées aux étudiants, Bakounine, comme Rousseau, s'élève contre la science et l'instruction, et vante « la sainte et salutaire ignorance ». Le peuple russe, ditril, se trouve actuellement dans les mêmes conditions qu'au temps du tsar Alexis, père de Pierre le Grand, lorsque Stenka Razine,'Cosaque, chef de brigands, se mit à la tête d'une formidable insurrection. La masse des jeunes hommes déclassés, qui vivent déjà de la vie populaire, deviendront le Stenka Razine collectif, et par conséquent invincible, qui accomphra l'émancipation définitive. Mais il faut qu'ils quittent les écoles et les universités et qu'ils vivent avec le peuple, afin de favoriser sa délivrance, ce Ne vous souciez pas de cette vaine science au nom de laquelle on veut vous lier les mains. » — « Le brigand est le vrai héros, le vengeur populaire, l'ennemi irréconciliable de l'État, le véritable révolutionnaire en action, sans phrases et sans rhétorique puisée dans les livres. »

On s'aperçoit ici que Bakounine a lu Schiller et qu'U se souvient de Karl Hoor. Marx, qui se moque de la rhétorique ampoulée de son adversaire, fait remarquer qu'en fait de brigands , il n'y a plus en Russie — en dehors de l'administration — que de pauvres diables qui font le métier de voleurs de chevaux, au profit de certaines entreprises commerciales, donnant du reste d'assez beaux dividendes. Toutefois, il est certain que, quand le mécanisme social réduit les populations au désespoir, les brigands se multiplient et deviennent populaires, comme ils le sont depuis longtemps en Sicile et dans les Galabres. Mais, en Russie, c'est la classe moyenne, et non le peuple, qui se sent opprimée. Or, la bourgeoisie fournit des révolutionnaires, non des brigands.

Dans une autre feuille volante, imprimée à Genève en russe, pour la Russie, et intitulée : les Principes de la Révolution, Bakounine indique les moyens à employer pour tout abattre et fonder l'amorphisme. «N'admettant, dit-il, aucune autre activité que celle de la destruction, nous déclarons que les formes dans lesquelles doit s'exprimer cette activité peuvent êtie extrêmement variées : poison, poignard, nœud coulant. La révolution sanctifie tout sans distinction. 9 Ces moyens paraîtront aujourd'hui un peu surannés, mais, il y a dix ans, le pétrole et la dynamite n'occupaient pas encore, dans l'arsenal révolutionnaire, la place que leur assure aujourd'hui leur efiicacité désormais bien prouvée. Pour arriver à la « pan-destruction », ce qu'il faut d'abord, c'est « une série d'attentats et d'entreprises audacieuses, insensées même, épouvantant les puissants et réveillant le peuple, jusqu'à ce qu'il ait foi dans le triomphe de la Révolution ». Ce programme infernal ne parait-il pas un mauvais rêve ou une gageure? et cependant les divers attentats qui ont lieu presque chaque jour en Russie et ailleurs prouvent qu'Û est exécuté à la lettre. On ne comprend pas que

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cette œuvre effroyable de la paa-destruction puisse inspirer à des personnes appartenant à la classe aisée ce fanatisme farouche qui les porte à sacrifier leur vie pour tuer ceux que la Yehme condamne à mort. En Occident, les régicides ne manquent pas, et ils agissent sous Tempire de cette même haine de Tordre social , mais ils n'ont pas de complices, et lidée du crime naît d'une sorte de fermentation maladive dans des cerveaux mal équilibrés : les deux régidices de Berlin, les deux de Madrid, et celui de Naples présentent le même caractère. En Russie, les assassins sont des gens intelligents, instruits, dévoués, et ils obéissent à une vaste association , partout présente et qui cependant échappe aux recherches les plus persistantes de la police. U faut qu'il y ait, dans le caractère russe, une puissance d'exaltation mystique qui a disparu ailleurs. Pour trouver un phénomène semblable, il faut remonter aux séides du Vieux de la Montagne, au xin* siècle.

L'organisation de la secte n'est pas restée inconnue; elle a été formulée par Bakounine, dans le Catéchisme Révolutionnaire, écrit en chifires, mais dont Paccusateur public a donné lecture dans la séance du procès Netchaïef, 8 juillet i871. En voici quelques extraits :

« Le révolutionnaire est un homme voué. Il ne doit avoir ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni propriété. Il doit s'absorber tout entier dans un seul intérêt exclusif, dans une seule pensée et une seule passion : la Révolution... Il n'a qu'un but, qu'une science : la destruction. Pour cela, et rien que pour cela, il étudie la mécanique, la physique, la chimie et parfois la médecine. Il observe, dans le même dessein, les hommes, les caractères, les positions et toutes les conditions de l'ordre social. Il méprise et hait la morale actuelle. Pour lui, tout est moral qui favorise le triomphe de la Révolution , tout est immoral et criminel qui l'entrave... Entre lui et la société, il y a lutte et

lutte à mort, incessante, irréconciliable. Il doit se préparer à mourir, à supporter la torture et à faire périr, de ses propres mains , tous ceux qui font obstacle à la Révolution. Tant pis pour lui s'il a dans ce monde des liens de parenté, d'amitié ou d*amour ! Il n'est pas un vrai révolutionnaire si ces attachements arrêtent son bras. Cependant, il doit vivre au milieu de la société, feignant d'être ce qu'il n'est pas. Il doit pénétrer partout, dans la haute classe comme dans la moyenne, dans la boutique du marchand, dans l'église, dans les bureaux, dans l'armée, dans le monde littéraire, dans la police secrète et même dans le palais impérial. — Il faut dresser la liste de ceux qui sont condamnés à mort et les expédier d'après l'ordre de leur malfaisance relative. — Un nouveau membre ne peut être reçu dans l'association qu'à l'unanimité et après avoir fait ses preuves, non en paroles, mais en actions. Chaque compagnon doit avoir sous la main plusieurs révolutionnaires du second ou du troisième degré, non entièrement initiés, n doit les considérer comme une partie du capital révolutionnaire mis à sa disposition et il doit les dépenser économiquement et de façon à en tirer tout le profit possible. — L'élément le plus précieux sont les femmes complètement initiées et qui acceptent notre programme tout entier. Sans leur concours, nous ne pouvons rien faire. 9

Les instructions de Bakounine ont été exactement suivies en ce point, en Russie. En effet, dans toutes les conspirations, on trouve des femmes riches et instruites, même des filles de fonctionnaires, de militaires et de nobles. Le secret est si bien gardé que, quand la police met la main sur des nihilistes, elle ne parvient pas à remonter do tronçon qu'elle saisit, au corps même de l'association. Ds pénètrent partout; ils ne reculent devant aucun moyen pour exécuter la sentence du tribunal secret. Quand ils sont fusillés ou pendus, ils meurent sans repentir et en

brayant les juges et les exécuteurs. Hs font peser sur la haute société russe une véritable terreur surtout depuis la terrible mort de l'empereur Alexandre. La vie du souverain actuel est sans cesse en danger. On ne sait vraiment ce qui étonne le plus, l'audace des sectaires ou l'impuissance de la répression.

Dans le procès de Netchaïef, nous voyons aussi comment l'association racole ses séides. Netchaïef était le lieutenant de Bakounine. Ogaref lui avait dédié, dans le Kalokol d'Herzen, une poésie intitulée V Etudiant^ qui a exercé une grande influence sur la jeunesse révolutionnaire russe. Chacun l'apprenait par cœur ; c'est le modèle qu'elle s'efforçait de réaliser. Dans ce petit poème, l'étudiant se voue à la science et à la rédemption du peuple. Il est traqué par la police du tsar et par la haine des boyards. Il adopte la vie pauvre et nomade du vagabond {sUtanie), disant aux paysans, du levant au couchant: « Rassemblez-vous, levezvous courageusement! » Il est condamné aux travaux forcés en Sibérie, et il y meurt en répétant : « Le peuple doit conquérir la terre et la liberté : Zemlia e Volyia ». Ce mot d'ordre est devenu le titre du journal clandestin publié, jusque dans ces derniers temps, par les nihilistes.

En septembre 1868, Netchaïef, que la poésie d'Ogaref entourait d'une auréole d'apôtre et de martyr, arrive à Moscou. Il s'y met en relation avec les élèves de l'académie d'agriculture. Il y fait des recrues et forme un comité qu'il intitule : Branche russe de l'Association internationale des travailleurs. Il leur donne connaissance de l'organisation de la société secrète. La pièce fut saisie et figura au procès. En voici un curieux extrait : « L'organisation est fondée sur la confiance envers l'individu. Aucun membre ne sait à quel degré il se trouve du centre. L'obéissance aux ordres du comité doit être absolue, sans objection et sans hésitation ». — Quatre des jeunes initiés

reçurent Tordre de recruter de nouveaux adhérents et de former chacun une petite section indépendante. Parmi ceux-ci se trouvait un étudiant de l'académie d'agronomie qui mettait, dans Texercice de la charité, Texaltation d'un saint. Il s'appelait Ivanof ; il était très estimé et très influent parmi ses camarades. Il avait organisé des caisses de secours pour les étudiants pauvres, et il consacrait tout son temps libre à instruire les enfants des paysans ; il se privait de tout pour donner aux autres, et ne prenait jamais d'aliments chauds. Il croyait que la révolution sociale peut seule mettre un terme à la misère, parce que la bienfaisance individuelle ne peut que venir en aide à quelques malheureux.

Netchaïef et Ivanof ne marchèrent pas longtemps d'accord. Netchaïef fit afficher des proclamations révolutionnaires dans les pensions à bon marché qu'Ivanof avait organisées pour les étudiants pauvres. Celles-ci furent fermées, et les délégués qui les administraient, exilés. Ivanof, au désespoir,annonça l'intention de quitter l'Association. Alors, de crainte qu'il ne trahit le secret , Netchaïef et deux autres initiés, Pryof et Nicolaïef , amis cependant d'Ivanof, l'attirèrent, le soir, dans un jardin écarté, sous prétexte d'y déterrer une imprimerie clandestine. Ils le tuèrent à coups de revolver et jetèrent le cadavre dans un étang.

Autre fait du même genre : Le congrès de l'Association internationale qui devait se réunir à La Haye en 1872, sous l'inspiration de Marx , voulait exclure Bakounine, et afin de le convaincre d'avoir fondé une société secrète dont les statuts étaient contraires à ceux de V Internationale j on avait chargé un exilé russe, Outine, de rédiger un rapport sur l'affaire Netchaïef. Outine, pour faire son travail, s'était fixé à Zurich. Un soir qu'il se promenait près du lac, il fut assailli par huit individus parlant slave, qui, après l'avoir, croyaient-ils, assommé, allaient le jeter à l'eau, lorsqu'il fut sauvé par l'arrivée de quelques étu-

(liants de rUniversité. On peut donc affirmer, en invoquant non-seulement les statuts de la secte, mais ses actes, qu'elle ne recule même pas devant l'assassinat de ses initiés.

Lorsque Alexandre II décréta, en 1861, l'abolition du servage , Bakounine avait espéré qu'il deviendrait le tsar des paysans, Zemsky Tsar^ nom qu'il lui donna dans le KolokoL Alexandre devait rompre avec les traditions de Pierre le Grand, qui avait introduit dans la sainte Russie les odieuses institutions de l'Occident, et y substituer les lois égalitaires des Slaves. « Halheureusemept, disait-il, Alexandre est Allemand, et, comme tel, il ne comprendra jamais la Russie des paysans, Zemskouiou Rossiou ». Dans la brochure intitulée : Romanofy Poutgatchef ou Pestel (1862), il dit : « Qui suivrons-nous, Romanof, c'est-à-dire Alexandre II, Pougatchef, c'est-à-dire un chef militaire comme celui qui dirigea l'insurrection des Cosaques contre Catherine, ou Pestel, c'est-à-dire un conspirateur qui aurait tué l'empereur?» Pestel était l'un des chefs de la conspiration contre Nicolas I«' en 1825. Il fut arrêté et pendu. Bakounine expose avec un enthousiasme sauvage le programme du pan-slavisme : « Oh I la guerre aux Allemands, s'écrie-t-il, est une œuvre bonne et indispensable pour les Slaves, n faut rendre la liberté à nos frères de la Pologne, de la Lithuanie et de l'Ukraine, et marcher ensemble à la délivrance des Slaves qui gémissent sous le joug des Teutons et des Turcs. Alliance avec l'Italie, la Hongrie, la Roumanie et la Grèce contre la Prusse, l'Autriche et la Turquie. Réalisation de ce rêve chéri de tous les Slaves : constitution de la grande et libre fédération pan-slave ». A cette époque, Bakounine était encore imbu de l'idée « étroite » des nationalités. C'est plus tard qu'il s'est élevé à la conception plus haute de la suppression des États, remplacés désormais par (( l'amorphisme » des communes autonomes et fédérées. Cependant, la haine de l'Allemand

E. DB Lathuri. — Socialisme, 2* édit. 14

était pour ainsi dire dans son sang. Elle ne s'est jamais éteinte, et s'est révélée surtout, âpre et implacable, dans sa lutte contre Marx. C'est Bakounine qui domina dans V Internationale à partir de 1870 et quand, par ses divisions, eUe perdit toute influence, c'est V Alliance bakouniste qui organisa, en Europe, la propagande du socialisme révolutionaire.

C'est dans les deux pays où les classes laborieuses étaient le plus fortement organisées pour la lutte, en Angleterre et en Allemagne, que Vlnternationaleaieu le moins d'influence. Elle s'est fondée à Londres ; elle a compté, dans son conseil général, quelques-uns des chefs du mouvement ouvrier en Angleterre, entré autres Odger, Applegarth, Lucraft et Haies; beaucoup de trade-unions ont exprimé des sympathies pour l'Association, et plusieurs même y ont adhéré. Mais elles ne lui ont fourni que très peu d'argent et ne lui ont pas emprunté l'esprit révolutionnaire. Ceci est parfaitement mis en lumière dans une lettre de l'un des sociétaires de Y Internationale y Eugène Dupont, du !•*■ janvier 1870 : « L'initiative de la révolution, écrit-il, doit partir de la France, mais c'est en Angleterre qu'elle s'accomplira de la façon la plus radicale. Le paysan propriétaire y a disparu. La propriété est dans un petit nombre de mains. Toute l'industrie s'exerce par la centralisation de grands capitaux; c'est ici que le capitalisme a pris tout son développement et a préparé ainsi les causes de sa destruction ; mais ce seront les étrangers qui devront donner le branle. Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale ; mais il leur manque l'esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. » Dans un livre de Onslow York : The Secret History of the International, le contraste entre Français et Anglais est bien dépeint, tel qu'il' se manifesta dans les premiers congrès de l'Association : « Je veux, dit le Français, exposer les vrais principes et fonder une société

OÙ règne la justice. r-Hoi, dit l'Anglais, ce que je réclame, ce sont de meilleurs salaires et le bill réduisant la journée de travail à neuf heures. — Le Français murmure à part lui : (( Cet Anglais est un stupide animal ; pas d'idées générales, pas d'imagination, pas l'ombre d'une synthèse. What a sorry beast this John Bull : no ideas, no imagination, not a hit of a synthèse. »

Dès 1867, Y Internationale comptait près de trente mille membres en Angleterre. Le congrès général des tradeunionSy réuni à Birmingham, engagea toutes les associations anglaises à s'y afSlier. Une des résolutions portait « que l'extension du principe du libre échange produit la concurrence universelle, dont la baisse de salaire des ouvriers est l'arme principale -, que les sociétés de défense doivent, pour aboutir, s'entendre avec celles des autres pays, et que les principes de V Internationale conduiront à une paix durable entre les nations ».

Le principe de la coUectivité'du sol, adopté aux congrès de Bruxelles (1868) et de Bâle (1869), fut inscrit dans le programme du groupe extrême du parti de la réforme agraire (Land Reform) : « Attendu que le monopole de la propriété foncière est la source de tout le mal social, moral et politique dont souflfre la société ; qu'on ne peut y porter remède qu'en restituant le sol à son héritier légitime, le sol sera détenu par l'État, qui en cédera l'usage aux conditions ^ déterminer ultérieurement. Les propriétaires actuels recevront, en indemnité, des rentes sur l'État. La suppression de l'armée permanente, les bénéfices de la banque nationale et l'impôt direct progressif, remplaçant toutes les autres taxes, fourniront les ressources nécessaires à cette réforme. » Même dans ces propositions excessives, on , retrouve l'esprit juridique des Anglais. Sur le continent, quand on propose de confisquer la propriété, il n'est guère question d'indenmiser les propriétaires. Gomment !

ces bandits volent le peuple depuis tant de siècles, et il faudrait encore les payer I Ils peuvent s'estimer très heureux si on leur laisse la peau. En Angleterre, le respect de la propriété survit, même au moment où on la supprime, et on accorde une équitable indemnité, en a consolidés ».

Au congrès de Bàle, le président de la grande Association des menuisiers, Applegarth, annonça que les huit cent mille membres des trade-unions étaient tous dévoués à Y Internationale. On affirmait qu'en 1870 deux cent trente sociétés ouvrières, avec quatre-vingt-quinze mille membres, s'étaient affiliées. Mais ces adhésions, toutes platoniques, n'apportaient guère de ressources ni de puissance à l'Association. Elle tenta de fonder directement des sections dans les villes manufacturières. Dans un congrès tenu à cet éflfet à Manchester, au mois de juillet 1873, sous la présidence de Vickery, on adopta le drapeau rouge pour la fédération britannique. « Le drapeau rouge, disaient les considérants, est le symbole du sang versé par le peuple pour la liberté. Adopté par les socialistes de tous les pays, il représente l'unité et la fraternité des races humaines, tandis que les bannières nationales représentent l'hostilité et la guerre entre les différents États. » Jusqu'à présent, John Bull, thi$ sorry beasty ne semble pas encore avoir compris la beauté de cette théorie des couleurs. Quand, en Angleterre, le drapeau rouge paraît dans les meetings ou dans les processions, il est presque toujours porté par des étrangers.

Après la scission de La Haye, Eccarius et Haies abandonnèrent Marx. Les plus enragés se firent bakounîstes. La grande masse des ouvriers, bornant leurs vues au temps présent et à l'horizon de leur île, restèrent dans le mouvement local des trade-unions. Ce que Y Internationale leur a inculqué, c'est une sympathie pour les agitations révolutionnaires à l'étranger, et l'idée de la propriété collective du sol pour l'intérieur. On prétend que maintenant ils de-

viennent plus socialistes et qu'ils s'élèvent « à la synthèse ». Mais il n'est pas facile de mesurer la réalité de cette évolution souterraine. L'annuaire du socialisme {Jahbuch (1er Sozialwissenschafl) du docteur Ludwig Richter, passant en revue les progrès du socialisme dans tous les pays civilisés, en 1879, ne mentionne pas l'Angleterre, « parce qu'il n'a rien à en dire ».

Quoique Y Internationale soit issue du socialisme allemand, puisque c'est Marx qui en a formulé les principes et créé l'organisation, son influence en Allemagne a été moindre encore qu'en Angleterre. En parlant, dans un chapitre précédent, de Lassalle et de Marx, nous avons esquissé le développement des idées socialistes en Allemagne ; nous n'avons donc pas à y revenir. Le mouvement était trop autonome et trop puissant pour obéir à l'action d'une association qui n'avait dans le pays ni son siège ni ses racines. Beaucoup de sociétés ouvrières envoyèrent à l'Internationale des vœux et même des adhésions, mais elles n'en reçurent ni doctrines ni mot d'ordre.

Pour l'Amérique, il en est autrement. L'introduction et le progrès du socialisme militant y sont dus, en grande partie, à V Internationale, Depuis longtemps, différents systèmes d'organisation sociale y avaient été essayés, les uns sortant dés sectes protestantes, comme les Mormons et les communistes d'Oneida ; les autres, des sectes françaises de 1848, comme les Icariens de Cabet et les Phalanstériens de Considérant. Mais ces tentatives de réforme visaient à donner l'exemple d'un ordre social plus équitable, et non à organiser la lutte du travail contre le capital. Ce fut là ce que fit Ylnternationale. Des trade unions s'étaient établies dans les différents métiers. Au mois d'août 1866 , soixante-six délégués de ces Unions se réunirent en congrès à Baltimore ^ On décida qu'il fallait

* Pour l'histoire de VlnternatioDale, le meilleur liyre à consulter est E. DB Latblbth. -- Socialisme, 2« éd. 14.

affiranchir les ouvriers de <( Tesclayage du salaire ». Bientôt, une fédération générale des sociétés ouvrières se constitua sous le nom de National Labour-Union. Elle entra en relation avec le conseil général de l'Internationale et envoya des délégués à ses congrès. Les émigrants allemands, imbus des idées de Lassalle et de Marx, les répandirent dans tous les États de la Confédération. Un Badois fonda à San Francisco, dès 1868, une section de Vlnternationale qui y publia un journal, VAbendpost. D'autres Allemands créèrent des sections à Chicago, dont Torgane fut : Der Deutsche Arbeiter. La National Labour-Union, qui comptait alors plus de huit cents membres, dans son cinquième congrès, tenu à Cincinnati, le 15 avril 1870, résolut d'adopter les principes de Vlnteriiationale. La fédération américaine des sections de V Internationale se réunit aussi en congrès à Philadelphie, du 11 au 12 avril 1874. Elle déclara se rallier aux résolutions de La Haye et proposa de convoquer un congrès universel pour 1875. Mais ce congrès n'eut pas lieu.

Des grèves malheureuses, l'intensité de la crise industrielle et surtout les dissensions personnelles entre les meneurs amenèrent une décadence rapide. Le conseil générai, qui, dans la décision du congrès de La Haye, avait fixé son siège à New-York, n'y exerça aucune influence et bientôt il cessa d'exister. Néanmoins, les germes déposés par Vintemationale se développèrent rapidement. La lutte des travailleurs contre les capitalistes est organisée aujourd'hui partout. Les journaux industriels signalent constamment des grèves. On se rappellera celle, des mécaniciens de chemins de fer, qui aboutit à des combats sanglants. Aux dernières

sans contredît Der Emancipations ^Kampf des vierten Standes, de Rudolph Meyer, socialiste conservateor. Voir aussi Hiëtoire du socialisme, par B. Malon. Imprimerie Yeladini, Lugano 1879.

élections en Californie, un grand nombre de socialistes ont été élus. La fameuse prédiction de Macaulay sur les barbares qui apparaîtraient un jour au sein des cités américaines ne paraît plus aussi étrange qu'il y a trente ans. Un livre remarquable, publié récemment par M. Henri George, à San Francisco,' Progress and poverty, montre bien ce qui les fait naître.

Le seul préservatif efficace contre le socialisme révolutionnaire, c'est la diffusion de la propriété. En voici une preuve nouvelle. Dans les pays Scandinaves, Vlnternationale s'est répandue d'autant moins que le régime agraire était plus démocratique, c'est-à-dire pas du tout en Norvège, peu en Suède, davantage en Danemark. Ulntemor tionale pénétra en Danemarck, au printemps de 1871 , peu de tenips après la chute de la Commune. L'apôtre de l'Association , Pio, était un militaire retiré du service. Il avait été placé comme précepteur par le chef de la mission catholique, Grûndner, chez une dame de la cour, la baronne Berling, dont la conversion au catholicisme avait lait rumeur dans un pays exclusivement protestant. Pio quitta cette maison et alla, à Genève, s'affilier à Vlnternationale. Revenu à Copenhague, il y publia des brochures pour exposer son but, forma une section et édita un jourlial, le Socialisteriy qui ne tarda pas à devenir quotidien. 11 trouva un lieutenant dévoué dans Paul GelefF, qui écrivait dans un journal ultramontain HeimdaL Geleff parcoul'ut les différentes villes, prêchant la bonne nouvelle. Il parvint à fonder des sections dans la plupart d'entre elles, à Aalborg, Randers, Aarhuus, Skanderborg, Horsens, Odense et Naskov. Au commencement de 1872, ces sections comptaient déjà huit mille membres, dontscinq mille dans ^^ capitale. Beaucoup de femmes étaient entrées dans le niouvement. De nombreuses grèves eurent lieu à partir de ^tte époque. Pio et Geleff ayant convoqué un grand meeting j

en plein air , sur le Nordenfed, la police l'interdit. On en vint aux mains et le sang coula. Les meneurs furent arrêtés , puis condamnés à plusieurs années de prison. En même temps, un arrêté du ministre de la justice, visant l'article 87 de la Constitution, interdit V Association internationale des travailleurs en Danemark. La mesure se trouva illusoire. Les socialistes se constituèrent sous le nom d'Association démocratique des ouvriers et trouvèrent dans l'ébéniste Pihl un chef actif et habile.

Des réunions nombreuses, en plein air, à la façon anglaise, eurent encore lieu de temps en temps. Le 5 juin 1874, plus de quinze mille ouvriers appartenant aux diflFérentes sections de V Internationale se rassemblèrent au Dûrgarten, aux environs de Copenhague. Les bannières des métiers et vingt-deux drapeaux rouges flottaient au vent. Le suffrage universel existe en Danemark, mais il n'y a qu'une grande villte, la capitale, et les paysans, dont beaucoup sont propriétaires, forment à la Chambre le parti démocratique. Ils réclament l'économie la plus stricte, la simplicité des mœurs, et s'élèvent contre les dépenses faites dans les villes. Ils constituent une barrière solide contre les innovations brusques et violentes. Le parti libéral a fait aussi des eflForts pour obtenir de l'influence sur les ouvriers. MM. Rimestod et Sonne ont favorisé la création d'associations ouvrières dans le genre de celles qui ont été fondées, en Allemagne, sous l'inspiration de Schulze-Delitzsch et de Max Hirsch. Il en existe déjà plus de cent, répandues dans tout le pays. Le parti socialiste a été ébranlé par l'improbité de ses deux chefs, Pio et GelefF, qui, sous prétexte de fonder une colonie d'expérimentation en Amérique, ont enlevé la caisse de l'Association. Une femme auteur, Jaoquette Lilyenkrantz, s'est mise à la tête du mouvement ouvrier, à qui elle consacre sa plume, son temps et ses ressources. De divers côtés, les femmes commencent à

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prendre une part très active aux menées socialistes. La Russie a donné l'exemple.

En Suède, le terrain est encore moins favorable pour le développement du socialisme, car 85 pour cent de la population habitent la campagne, et lés familles des cultivateurs fabriquent encore elles-mêmes beaucoup des objets qu'elles consomment : ustensiles, outils, instruments aratoires, toile, étoffes grossières. La grande industrie n'existe que dans quelques districts. Le pays est admirablement administré. Le bien-être est réel et général. L'instruction est répandue dans toutes les classes. La Suède et la Norvège m'ont paru les pays les plus heureux de l'Europe et les plus dignes de l'être. Sans doute, les idées socialistes y ont pénétré comme partout, et il y éclate de temps en temps des grèves, notamment parmi les ouvriers des mines. Mais Vlnternationale n'a pu y prendre de fortes racines. Un émule de Schulze-Delitzsch, M.Axel Krook, a provoqué la création de sociétés coopératives de production et de consommation.

En Norvège, la fameuse association a eu encore moins de succès. En septembre 1873, un ouvrier sellier de Copenhague, Jansen, se rendit à Christiania pour y prêcher le socialisme. Personne ne voulut lui louer de local, même 'es aubergistes. Enfin, aux environs à Tyreholmen, il put annoncer un meeting. On y compta trente assistants. Un menuisier norvégien, Hagen, se joignit à lui pour répandre les idées socialistes, mais en s'appuyant sur le christianisme. Quelques étudiants les suivirent, et une société fut fondée. Néanmoins, ces efforts de propagande ne reçurent aucun appui. Un journal socialiste allemand de Hambourg l'ésumait ainsi, assez mélancoliquement, les résultats de cette campagne : « Il se montre de plus en plus que la Nor- '^^ge est un champ très ingrat pour les tentatives d'amélioration du sort de l'humanité. »

L'exemple de la Suisse et de la Belgiique prouve que rien

n'est plus efficace que la liberté ponr atténuer les dangers du socialisme. C'est dans ces deux pays que V Internationale a tenu ses congrès. Rien n'y a entravé sa propagande. Elle y a joui de la liberté absolue de réunion, de la presse, de l'association et de la parole, et cependant l'ordre n'a jamais été sérieusement troublé. En France, le droit de réunion et d'association n'existait pas ; V Internationale y a subi deux procès et a été définitivement interdite : on a abouti à la Commune. En Italie, les poursuites, les procès, les condamnations, les mesures exceptionnelles n'ont pas manqué, et l'on a eu des troubles, des insurrections et d'effroyables attentats. En Espagne , compression plus rigoureuse encore : la plupart des grandes villes tombent aux mains des cantonalistes insurgés. En Allemagne, tentatives répétées de régicide; enfin, en Russie, où toute liberté est supprimée, crimes inouïs et situation pire qu'une révolution, car c'est la société elle-même qui est en état de siège;

En tout pays, il existe deux partis : celui qui veut conserver ce qui est, ou même rétablir ce qui a été ; et celui qui vise à réformer et parfois, dans son impatience, à tout détruire. De même que le mouvement qui transporte notre globe est la résultante de la force centripète et de la force centrifuge, ainsi la société avance sous l'action combinée de l'esprit de conservation et de l'esprit de réforme. Tentez de les comprimer, et vous provoquez alternativement des révolutions et des réactions : donnez-leur un libre essor, et le progrès s'accomplit par une série de transactions et d'améliorations, comme en Angleterre, en Belgique et en Suisse.

La Suisse semblait un terrain admirablement préparé pour le socialisme. Dès 1843, Weitlingy avait prêché iecom" munisme. Les réfugiés des insurrections de 1848 y avaient fondé des associations, entre autre celles des « frères allemands » {Deutsche BrOder). Lq Grûtlivereinf qui avait un

journal, le Grûtlianer, et des sections dans la plupart des cantons, était acquis aux idées démocrates-socialistes. Les Russes Bakounine et Outine, les Italiens Rosetti et Ghalino, les agitateurs bannis de tous les pays arrivaient en Suisse, le seul asile qui leur restât sur le continent. L'apôtre de V Internationale fut ici un ami de Marx, Joh.-Phil. Becker. En 1864, il parvint à fonder la première section de l'Association. Bientôt il s'en établit dans la plupart des villes et des centres industriels. Un moment, on en compta trentedeux, rien qu'à Genève. Becker publia aussi un journal qui exerça une grande influence, der Vorhote^ et il y rattacha un comité central, dont l'action ne se borna pas à la Suisse, Elle s'exerça par des correspondances et des émissaires en Autriche, en Italie et en Espagne.

Dans les cantons de langue française, les sections se groupèrent sous la désignation de Fédération de la Suisse romande. Mais bientôt la lutte entre Marx et Bakounine y trouva de l'écho. Les sections du Jura se prononcèrent pour Bakounine etla majorité de celles de Genève contre lui. Ainsi, deux fédérations se constituèrent. Les sociétés ouvrières de la Suisse allemande se réunirenten congrès général, à Olten, en 1873, et à Winterthur, en 1874. Le programme adopté fut très modéré. Il n'y est pas question de collectivisme, mais de la réglementation du travail dans les manufactures et des moyens de culture intellectuelle et technique. L'organe de ce groupe très nombreux fut le Tagwacht. Le journal Felleisen représentait une nuance plus radicale. Depuis que la loi antisocialiste en Allemagne ^ permis de supprimer tous les journaux socialistes, le Tagwacht j qui continue à paraître deux fois par semaine à Zurich, a pu augmenter considérablement son tirage.

Les socialistes du Jura, dirigés par James Guillaume, ont adopté les idées extrêmes du bakounisme. C'est dansée centre que se ]^\xhliBdtr Avant- garde j où un réfugié, Brous-

se, fit paraître, à propos du régicide, un article qui l'a fait condamner à Genève. Pour ce groupe, détruire et tuer semble le seul moyen d'améliorer les choses humaines. Voici, à ce sujet, un passage curieux que je note dans le numéro du Bulletin de la Fédération jurassienne du 4 mars 1876. Un groupe de réfugiés français résidant à New-York et se disant révolutionnaires autoritaires demandaient, dans un manifeste, qu'à l'avenir on tuât, sans pitié, tous les réactionnaires. Le Bulletin répond que la haine est mauvaise conseillère, et que les réactionnaires se compteraient par millions, attendu que ce seraient non-seulement les magistrats, les prêtres, les fonctionnaires et les propriétaires, mais même la grande masse du peuple, qui ne comprendrait rien au collectivisme humanitaire. Au suffrage universel, dit le Bulletin, nous n'aurions guère qu'un demi-million de voix : il faudrait donc égorger tous les autres, ce qui serait impossible. L'essentiel est de se déban'asser des chefs : quelques milliers de têtes suffiraient.

Ces violences n'inquiètent guère en Suisse. On laisse dire et faire. A chaque instant, on voit naître et périr de nouveaux jouraaux et de nouvelles sociétés socialistes. Le plus clair de leurs forces est employé à s'entre-détruire. L'ordre social ne paraît nullement en danger. 11 est vrai qu'il repose ici sur des bases très larges et très démocratiques. La Suisse a non-seulement le suffrage universel, mais le gouvernement direct par l'assemblée populaire (Laufisgemeinc/eX comme dans les cantons primitifs, ou par le référendum, c'est-à-dire par le plébiscite, comme dans les autres cantons. La révision de la Constitution fédérale de 1874 a été votée par 334,000 Oui, contre 193,000 Non. Sur 580,000 électeurs, 535,000, soit 90 OiO, ont pris part au scrutin. La propriété* collective de la commune se trouve aussi réalisée dans l'antique institution des Allmends. Point d'armée permanente , presque pas d'im-

pots, très peu de police, la commune autonome, le canton formé de la fédération des cantons. Que peut exiger de plus (( Panarchisme »? Il est vrai que ce n'est pas encore « l'amorphisme » de Bakounine. •

L'Internationale prit pied en Belgique, dès 1868. Mais ce n'est qu'en décembre 1866 que se constitua la première section, et ce fut à Liège. Nous voyons dans le rapport du délégué De Paepe, au congrès de Lausanne, qu'une section très active s'était fondée à Bruxelles et qu'elle se rattachait les sociétés ouvrières de Gand et d'Anvers. Au congrès de Bruxelles de 1868, le délégué Frère annonça que plusieurs sections très nombreuses s'étaient formées dans le bassin houiller de Gharleroiet qu'àVer>iers, « les francs ouvriers» avaient adhéré et même créé un journal, le Mirabeau j qui, chose rare, a vécu jusqu'à ce jour. A Bruges, se forma une section avec un journal, le Vooruit , et bientôt, à Anvers, parut le Werker, qui exerça une grande influence sur les ouvriers des villes flamandes. En décembre, toutes les sections se fédérèrent. Un conseil général de seize membres fut choisi et un journal créé, V Internationale. Les sections se groupèrent par bassins. Elles devaient toutes envoyer des délégués au congrès général annuel. C'était à peu près la reproduction de l'association mère. Les grèves et les conflits qui en résultèrent, aux environs de Charleroi et à Seraing, apportèrent à l Internationale une grande notoriété. Cependant, les meneurs n'étaient pas disposés à encourager les grèves, par crainte d'y échouer. Ainsi, au second congrès national d'Anvers (du !<*'• au 15 août 1873), il fut résolu que les fédérations devaient toiit préparer pour la grève universelle , mais qu'il fallait complètement renoncer aux grèves partielles, sauf « en cas de légitime défense ».

A l'époque de sa plus grande diffusion en Belgique, V Internationale a compté huit fédérations: celles de Bru-

S. M Lltblbtb. — Socialisme» 2« éd. 15

xelles, de Gand, d'Aiivers, de Liège, de la Vesdre , du Borinage, du Centre et de Charleroi. Quant au nombre des adhérents, on Ta porté de cent mille à deux cent mille. Mais, comme la qualité da membre s'acquiert par une adhésion toute platonique, une statistique exacte est impossible. Cependant, l'organisation a été ici plus complète que partout ailleurs. Après la scission de La Haye, les internationalistes belges se prononcèrent contre Texclusion de Bakounine, sans cependant adhérer à ses doctrines. Depuis que l'Association universelle a cessé de fonctionner, le parti socialiste belge a tâché de se reconstituer sur une base nationale. Deux tendances existent : les uns veulent, comme les socialistes allemands, s'emparer du pouvoir par l'élection, et ils réclament le suffrage universel, de commun accord avec les radicaux delà bourgeoisie ; les autres, représentés par le journal Le Mirabeau, prétendent , comme les nihilistes, qu'il faut d'abord tout détruire. « Quiconque, dit ce journal, n'a pas porté les haillons 'de la misère ne peut vouloir la vraie révolution. L'ouvrier seul la fera. On emploie contre lui toutes les armes ; soit : œil pour œil, dent pour dent. Mettons en œuvre le feu, le fer, le poison et le pétrole. Faisons table rase. Abattons cette société pourrie dont notre misère et notice ignorance sont la base. Vainqueurs, nous élèverons une société nouvelle fondée sur le travail et la justice. »

Les poursuites contre ces appels à la force n'ayant abouti qu'à leur donner un retentissement qu'ils n'avaient pas, on y a renoncé. Dans ces dernières années le socialisme ne semble pas avoir gagné de terrain. Cependant, la Belgique présente des conditions exceptionnellement favorables à son développement. Le nombre des ouvriers est très considérable, et la population étant la plus dense de l'Europe, le salaire est moins élevé que dans les autres pays occidentaux.

V Internationale pénétra en Hollande seulement vers 1869. Une section se constitua à Amsterdam, avec un journal , De Standaart des Volks. Elle ne tarda pas à rayonner et à en fonder d'autres dans les principales viÙes, à Amhem, à Utrecht, à Harlem, à Leeuwaarden et à Rotterdam. Puis des émissaires visitèrent les petites villes et y réunirent des adhésions individuelles. Deux nouveaux journaux parurent: le Werkman et le Volksblad. On établit une association générale destinée à grouper toutes les sociétés ouvrières du pays, Het Nederlandsch Werklie^ den-Verbond, Mais l'esprit local et individualiste, très prononcé en Hollande , fit naître de nombreuses résistances. Après le premier moment d'expansion et d'enthousiasme, V Internationale y même avant de disparaître, perdit une partie de ses conquêtes. Toutefois, le mouvement socialiste est encore représenté par quelques groupes et par les journaux Oosten West etRecht voor allen. Ici aussi, la liberté absolue a prévenu toute explosion.

Le socialisme s'était infiltré d'Allemagne en Autriche, dès 1866. Vlnteruatioîiale tenta de l'organiser à partir de 1868, principalement par l'apostolat de Bemardt Becker. Pour réclamer le suflrage universel, elle provoqua, à dilBFérentes reprises, des meetings auxquels assistaient des milliers d'ouvriers. Son organe était VArbeiter-Blatt. En janvier 1869, le nombre des adhérents était au moins de vingt mille, dont dix mille pour Vienne seulement. En février de cettemêmeannée,la grande Association desouvriers tchèques adhéra et étendit ses ramifications à Prague. Le 30 février les socialistes convoquèrent un grand rassemblement auquel prirent part environ trente mille personnes. Le 13 décembre, jour de l'ouverture du parlement, plus de cent mille ouvriers se groupèrent devant le palais oùilétaitréuni,et onze délégués furent admis à présenter une pétition au président du conseil , le comte Taaffe. On prit peur. Des pour-

suites furent ordonnées et quelques condamnations prononcées. La police ne laissa plus de trêve aux journaux et aux associations socialistes. Les deux feuilles principales, Gleichheit et Volkswille , fréquemment saisies et suspendues, durent cesser de paraître.

En Hongrie, où la liberté est plus grande, un comité de propagande se constitua, eiuii]ouTnBl,ïAllgemeine Arbeiter Zeitung, fut publié en allemand et en magyar. En juin 1871, une grande démonstration eut lieu en l'honneur de la Commune. Les ouvriers, suspendant le travail, formèrent de longues colonnes qui parcoururent les rues de Pesth, en portant des crêpes et des drapeaux noirs. II s'ensuivit un procès de haute trahison. Le principal meneur, Sigoiund Polliker, fut condamné à six mois de prison. Néanmoins, la propagande socialiste pénétra dans toutes les villes de Tempire. Chose rare , elle parut même un moment envahir les campagnes ; des sociétés socialistes de paysans se formèrent dans les villages de la Karinthie, sous le nom de Freie Bauernvereine. Elles eurent un organe, der Bauernwille, rédigé par le fils d'un cultivateur, Karl Achar. Mais les animosités et les accusations réciproques des deux principaux chefs du socialisme, Oberwinder et Scheu, arrêtèrent ses progrès. Les idées répandues par Vlnteimationale comptent encore un nombre considérable de partisans parmi les ouvriers des diverses provinces de l'Autriche-Hongrie; seulement, dans ces derniers temps leur attitude est devenue moins révolutionnaire. L'agitation des nationalités, toujours si ardente, vient faire diversion.

Ce que l'on appelle le mouvement ouvrier est très actif en Italie. Quand je visitai ce pays, en 1879, je trouvai dans les villes un grand nombre de sociétés ouvrières : banques populaires sous la direction du Schulze- Delitzsch italien, l'éminent député Luzzatti ; sociétés de

secours, souvent sous le patronage d'un grand nom, comme Pepoli à Bologne et Teano à Rome ; sociétés coopératives; sociétés d'études sociales ; associations de métiers et trade-unions^, sans compter les cercles républicains, les Sociétés secrètes et les fameux circoli BarsantiK Chose exceptionnelle en Europe , sauf peut-être en Espagne, le socialisme envahit les campagnes. Les paysans sont réduits à une extrême misère par la rente et par l'impôt, également excessifs. Le salaire est complètement insuffisant. Les ouvriers agricoles vivent accumldés dans des bourgades et ne trouvent qu'un emploi intermittent. D se forme ainsi un prolétariat rural plus misérable que celui de l'industrie. Exclu de la propriété par les latifundia^ il devient l'ennemi d'un ordre social qui l'écrase. Ailleurs, en France notamment, « les ruraux », dans les comices, dans les assemblées et dans l'armée, sont les soutiens dévoués du régime actuel. En Italie, le danger deviendrait sérieux le jour où les idées de bouleversement seraient portées dans les régiments, par les fils des campagnards. Des procès récents nous montrent bien les deux aspects du socialisme en Italie : le socialisme rural produit par la misère, et le socialisme cosmopolite du nihilisme. Voici le premier fait. Au commencement d'avril 1877, une trentaine de personnes venues on ne sait d'où, se réunissaient, tous les soirs, dans une maison d'un village du Bénévént, San Lupo, qu'ils avaient louée. La nuit du 6 avril, les carabiniers qui surveillaient la maison reçoivent des coups de fusil, et deux d'entre eux tombent gravement blessés.

• En 1874, une émeute eut lieu dans une caserne de Pavie, et le sergent Barsanti, considéré comme le meneur de T affaire, fut fusillé. On prétendit qu'il n'y était pour rien , attendu qu'il était absent de la caserne, et pour le réhabiliter, des révolutionnaires créèrent des associations portant son nom : Circoli Barsanti. Leur but était d'y attirer les soldats et les sous-officiers, afin de les enrôler dans leur parti.

Après cet exploit, la bande se dirige vers le village voisin de Letino. Un drapeau rouge et noir la précède. Elle occupe le bâtiment municipal. Les conseillers demandent décharge; elle leur est donnée en ces termes : « Nous , soussignés, déclarons avoir occupé le muniijipe de Letino, à main armée , au nom de la révoliitioo sociale » . Suivent les signatures. On apporte sur la place publique, au pied de la croix qui s'y élève , les registres du cadastre et de Tétat civil, et l'on y met le feu. Les paysans accourent en foule. L'un des Insurgés fait un grand discours. Il explique que le mouvement est général et que le peuple est affranchi. Le roi est déchu, la république sociale proclamée. On applaudit. Les femmes demandent qu'on procède immédiatement au partage des teiTes. « Vous avez des armes, leur répondent les chefs, vous êtes libres. Faites donc le partage entre vous ». Le curé Fortini, qui est en même temps conseiller municipal, monte sur le piédestal de la croix et dit que ces hommes, qui sont venus pour étabUr l'égalité, sont les vrais apôtres du Seigneur, et qu'ainsi le veut l'Évangile. Il se fait le guide de la bande et la conduit au village peu éloigné de Gallo, en criant: « Vive la révolution sociale!)» Le curé de Gallo, Tamburini, vient les recevoir etles présente à ses ouailles : « Ne craignez rien, dit-il, ce sont de braves gens, on change le gouvernement et on brûle les registres ». [Buona gente ; non temete. Cambiamento di governo et incendio di carte). La foule paraît ravie. On lui distribue les fusils de la garde nationale. Les registres, apportés sur la place publique, font une grande flambée. Dans le moulin, on détruit le compteur de l'impôt si détesté de la mouture. L'enthousiasme est au comble. Le vicaire embrasse le chef, qui porte la ceinture rouge. Les femmes pleurent de joie. Plus d'impôts, plus de fermage ; tous égaux ; émancipation générale. Mais on apprend bientôt que les troupes approchent. La bande se sauve dans la

L'ALLIANCE UNIVEHSELLK 259

forêt de Hatesa. Malheureusement, les éléments sont moins cléments que les paysans. La neige couvre tout. Le froid devient intense. Les libérateurs meurent de faim. Ils sont pris, et, et au mois d'août 1878, ils paraissent devant les assises de Capoue. Les chefs étaient le comte G***, d'Imola, C***, docteur en droit, et M***, un chimiste. Les deux curés figurent parmi les trente-sept accusés.

Le dénouement de l'aventure n'est pas moins extraordinaire que ses incidents. Les avocats plaident qu'il s'agit d'un délit politique, lequel est couvert par l'amnistie qu'a accordée le roi Humbert en arrivant au trône. Le jury acquitte. Cependant, un des carabiniers était mort et un autre définitivement estropié. Ne dirait-on pas un chapitre de roman? Toutefois, il donne à réfléchir. Il prouve combien l'idée d'une révolution sociale, même quand elle se présente sous une forme presque burlesque , est facilement accueillie par les populations et par le clergé des campagnes. A chaque instant éclatent, au nord comme au midi, de petites insurrections agraires, où le sang coule. En 1880, celle de Calatabiano, en Sicile, menaçait de s'étendre. Comme le dit le marquis Pepoli, en parlant des troubles de Budrio et de Molinella, ce sont les estomacs creux qui s'insurgent. Le capitaine des carabiniers , qui a réprimé ces désordres, répond au préfet : È questione di famé, « C'est une question de faim ». Il n'est pas rare de voir les autorités municipales les favoriser. Voici un fait caractéristique pris entie beaucoup d'autres. A San Giovanni-Rotondo, dans la Fouille, le maire donne des conférences socialistes, et la municipalité les fait imprimer et répandre à ses frais. A San Nicandioet àLezina,les maires poussent les paysans à se partager les terres. Quand la proî)riété est le privilège de quelques-uns, la spoliation devient le vœu du plus grand nombre.

Voici maintenant le socialisme cosmopolite et nihiliste.

Récemment se jugeait à Florence un procès contre une association d'internationalistes. Les accusés, au nombre de quinze, étaient presque tous des ouvriers très intelligents. Ils avaient été embrigadés par deux dames, dont l'une est russe, M™^ Koulischof, et J'autre italienne, M"^ Pezzi. W^ Koulischof est très instruite. Elle parle plusieurs langues et s'occupe de sciences. Elle suivait les cours de l'université de Pise. A la cour d'assises, elle fait des mots. Quand on distribue l'acte d'accusation: « C'est juste, ditelle, il faut faire circuler le libretto avant la représentation. » Elle expose hardiment ses théories communistes en toute matière. M™« Pezzi est à la tête de la section florentine des dames internationalistes. Le principal accusé. Natta, est un mécanicien très capable. 11 développe le programme du parti socialiste auquel il appartient. Il veut l'anarchie, le collectivisme, la destruction de la famille juridique et l'abolition de toutes les religions officielles. On reconnaît aussitôt les doctrines de Bakounine.

Partout, en Italie, on m'a affirmé que le socialisme s'empare des ouvriers et de la jeunesse. A Naples, les étudiants me disaient : « Les avancés ne sont plus guère républicains. A quoi bon renverser un roi plus dévoué à son pays que le meilleur président ? Mais beaucoup d'entre nous sont socialistes. » A Bologne, le préfet, le marquis Gravina, me disait : (( Je ne pense pas qu'il y ait plus de cinq cents ouvriers Siffiliés k Y Internationale ^lasiis presque tous en ont adopté les idées. » Dans les sociétés ouvrières que je visite, on me répète sans cesse : « Ceux qui ne font rien vivent dans l'opulence ; nous travaillons et nous sommes dans l'indigence. Cela ne peut pas durer. »

Les premières sociétés ouvrières ont été fondées en Italie sous l'inspiration de Mazzini. Elles datent de 1848. En 1863, on en comptait 453, avec 111,608 membres, et en 1875 plus de 1,000, avec environ 200,000 affiliés. Un grand nombre

(i*entre elles — plus de 300 — se sont fédérées pour constituer « Tunion fraternelle des sociétés ouvrières » Società operaie italiane affratellate. Elles oit un comité directeur siégeabt à Rome. Elles y tiennent, presque chaque année, un congrès. Mazzini, après sa sortie de Y Internationale, lui était devenu de plus en plus hostile, à mesure qu'elle subissait davantage l'influence de Bakounine. Il lui reprochait, premièrement, de nier la notion de Dieu, la seule base du droit au nom de laquelle les travailleurs puissent réclamer justice ; secondement, de supprimer la patrie, la forme essentielle de la fraternité humaine, et enfin, troisièmement, d*abolir la propriété, le seul motif qui porte les hommes à produire ce qui dépasse les besoins immédiats, et par conséquent le seul agent du progrès économique. Il ne repoussait pas les réformes sociales. Il cherchait, disait-il, un système qui assurerait l'union du capital et du travail et qui transformerait la propriété sans l'abolir ; mais il avait horreur du communisme. Il condamna avec indignation la Commune de Paris, comme en 1848, il avait maudit les journées de juin. Les « anarchistes » le lui reprochèrent durement, et Bakounine se chargea de l'exécuter dans sa brochure intitulée : La Théologie politique de Mazzini et V Internationale (1871, sans nom d'imprimeur ni de ville).

Mazzini n'était pas économiste. Il attendait le salut de l'influence moralisatrice des institutions républicaines. Ses disciples ont hérité de sa haine contre Y Internationale, L'un des chefs les plus en vue du parti républicain, Alberto Mario, ne manque pas une occasion d'attaquer avec la plus grande violence les internationalistes, qu'il appelle des incendiaires et des assassins. Récemment, le cercle républicain d'Ossimo se défendait d'être socialiste : il se disai* mazzinien. Le journal socialiste de Milan, la Plèbe, conclut : Epoi dite che i Mazziniani non sono divenuti codini. a Après

cela, qu'on dise encore que les mazziniens ne sont pas des réactionnaires ». Garibaldi tenait moins à la république, mais inclinait plus vers le socialisme, sans se rattacher à aucun système particulier. Il regretta la chute de la Conïmune. Dans une lettre publiée par la Gazetiina rosa, en 1873^ il dit : « La défaite de la Commune de Paris est un malheur pour l'humanité, car elle nous laisse le fardeau d'une armée permanente, dont se servira chaque parti qui voudra dominer... Je le dis avec orgueil : je suis internationaliste, et s'il se constituait une association de démons pour combattre les prêtres et le despotisme, je m'enrôlerais dans ses rangs. » Après la mort de Mazzini, mazziniens et garibaldiens s'unirent pour fonder une vaste association qui devait réunir tous les démocrates de la Péninsule. Ils prirent le nom de / franchi cafoni. Leur journal était le Spartacus. Ce grand projet ne put se réaliser, et les cafoni dérivèrent presque tous vers le socialisme.

C'est Bakounine qui a apporté Ylîiternationale en Italie. En 1865, il y constitua un groupe de socialistes très actifs, qui publièrent le journal Libéria e Giustizia. Ils créèrent la section napolitaine de V Internationale, la première en Italie. En 1867, des sections s'établirent à Gênes et à Milan. Les (( fils du travail », de Gatane, s'affilièrent en 1868. En 1869, une section centrale fut fondée à Naples ; elle adressa un appel aux autres sections, pour constituer une fédératio:: nationale ; mais la police entama des poursuites. En 1870 et 1871, de nombreuses sections s'établirent dans les Romagnes et se fédérèrent sou§ le nom de Fascio operaio- Le 12 mars 1872, elles tinrent un congrès à Bologne, où treize villes furent représentées. Le 6 août, les délégués du Fascio operaio se réunirent de nouveau à Rimini, pour déclarer, « à la face des travailleurs du monde entier », que la fédération italienne romprait avec le conseil généra de V Internationale, Les socialistes italiens se séparaient défi

nitivement de Marx et se prononçaient pour Bakounine, qui avait été en effet leur messie.

Depuis que V Internationale a cessé d'exister, on a continué à donner ce nom aux associations socialistes, et, du reste, elles s'appellent elles-mêmes Sections de la fédération italienne de l'Association internationale des travailleurs. Leur nombre n'a cessé de croître en Italie. On peut affirmer qu'il en existe dans presque toutes les villes. Dans ces derniers temps, pour échapper aux rigueurs de la police, elles prennent le nom de ce Cercle pour les études sociales j). Elles publient de temps en temps des manifestes et se réunissent parfois en congrès régionaux. Elles font une propagande active. Quoique le statut italien n'ait pas proclamé la liberté d'association en même temps que les autres libertés nécessaires, l'exercice de ce droit est entré dans les mœurs, et il est reconnu en pratique comme garanti par la constitution. Pour atteindre les associations dites internationales, la jurisprudence a dû les considérer comme des associations de malfaiteurs préparant des crimes de droit commun, l'assassinat et le vol *. C'est à ce titre qu'on les dissout et qu'on fait le pro^îès à leurs membres. En 1874,

' Le 14 août 1871, un arrêt ministériel déclarait dissoute la section de Naples, « considérant que la Société internationale des travailleurs, par ses principes et par ses actes, constitue une attaque permanente contre les lois et les institutions fondamentales de la nation et est un péril pour l'ordre public, que le gouvernement doit défendre. » La jurispru> dence des cours suprêmes a admis cette interprétation des lois existantes. Récemment encore, la cour de cassation de Florence, par un arrêt en date du 5 février 1879, décidait que : « A tout individu appartenant à une association internationale, on peut infliger Fadmonition, attendu que ces associations peuvent être considérées comme composées de malfaiteurs , et leurs membres sont par conséquent soupçonnés de préparer des attentats à la vie et à la propriété des personnes. » Pour Tiiistoire de V Internationale en Italie, outre le livre déjà cité de Rudolph Meyeron peut consulter Eugenio Forni, Vlnternazionale è lo Stat'o; Tullio Hartello, Storia dell* Internazionale , et Jahrbuch der Soziaiwis unschêft, von D' Ludwig Richter, 1879 et 1880.

on procéda à Tarrestation de toutes les commissions provinciales, à la dissolution forcée de toutes les sections et au séquestre des registres et des papiers. Mais souvent le jury acquitte. Ces poursuites ne servent qu'à les transformer en • sociétés secrètes, ce qui augmente beaucoup leur prestige, leur influence et leur popularité, car elles répondent bien mieux ainsi aux habitudes de conspiration, invétérées dans le pays.

Dans une lettre écrite de Locamo, le 8 avril 1872, à Francesco Mora,à Madrid, Bakounine décrivait ainsi le mouvement socialiste, en Italie : « Vous savez sans doute qu'en Italie, dans ces derniers temps, V Internationale et notre chère Alliance ont pris un grand développement. Jusqu'à présent, ce qui avait manqué, ce n'étaient pas les instincts, mais l'organisation et l'idée. L'une et l'autre se constituât, de sorte que l'Italie, après lEspagne, est peut-être actuellement le pays le plus révolutionnaire. Il y a en Italie ce qui manque ailleurs : une jeunesse ardente, énergique, sans carrière, sans issue, et qui, malgré son origine bourgeoise, n'est pas moralement et intellectuellement épuisée comme dans les autres pays. Aujourd'hui, elle se jette, à tête perdue, dans le socialisme révolutionnaire avec tout notre programme, le programme de V Alliance. Mazzini, notre « génial » et puissant antagoniste, est mort. Le parti mazziiiien est complètement désorganisé, et Garibaldi se laisse de plus en plus entraîner par cette jeunesse qui porte son nom, mais qui va et court infiniment plus loin quelui. »

Comme le dit Bakounine, en Italie, les éléments révolutionnaires existent; mais ce qui y rend une révolution presque impossible, c'est qu'il y manque une capitale révolutionnaire. Les Américains bien avisés placent le chef-lieu de leurs États dans de petites villes. Les républicains français, plus imprévoyants, ont ramené les chambres à Paris, faute énorme. La malaria, qui rend Rome inhabitable une

partie de l'année, la préservera longtemps encore du péril de devenir le siège d'une nouvelle Commune.

Les journaux socialistes ont pullulé en Italie^ grâce à la liberté illimitée de la presse. Mais ils ont eu la vie courte, faute d'abonnés : ils meurent, après avoir dévoré le petit fonds qu'un groupé entliousiaste constitue. LaP/efr^deMilan fait exception : elle existe depuis quinze ans. Un jeune et savant professeur de l'Université de Palerme, M. Cusumano, a fait la liste des journaux « rouges ». qui ont paru et disparu. Le total dépasse quatre-vingts. Il s'en trouve qui ont des noms bien caractéristiques : ainsi // Commufiardo, de Fano; Salaria y LAteo et // Ladro «le Voleur », de Livoume; La Canaglia, de Pavie; // LuciferOj d'Ancône; Spartaco et La Campana, de Naples ; UEguaglianza et La Giustizia, de Girgenti; // PetroliOy de Ferrare; // Povero, de Palerme; LAnticristo^ de Milan; // ProletariOy de Turin.

J'emprunte à Rudolf Meyer quelques extraits de journaux qui montrent les tendances du socialisme extrême. D'abord, guerre à toute idée religieuse : «Dieu, dit le Proletario, est le plus grand ennemi du peuple; car il a maudit le travail. » — « Plus de foi ni d'obéissance au surnaturel, dit VAlmanaco republicanOy c'est à cette condition seulement que la démocratie matérialiste pourra construire une société nouvelle. » — « Plus de patrie, plus de nation; rien que la Commuûe et l'humanité. » La patrie, dit la Campana, est une idée abstraite et creuse, au nom de laquelle les rois poussent les peuples à s'entr'égorger... « La patrie est « un fait physiologique » qui est représenté par la maison que tu habites, parla commune où tu travailles. Au delà, il ne faut voir que le cercle où régnent les mêmes principes et où s'étend la solidarité des mêmes besoins. » — Parlant de l'idée cosmopolite, La Plèbe s'indigne du mouvement de Vltalia inedenta : « Quoi I dit-elle, vous

voulez faire la guerre à TAutriche pour lui enlever une partie du Tyrol et Trieste, mais contemplez donc nos terre redente, notre territoire affranchi : on y meurt de la pellagre et de faim. » — Plus de gouvernement, plus d'autorité; Tanarchie, tel est le but final. « L'ère nouvelle, dit la Campmia, consacrera la libre expansion de toutes les aspirations humaines. Toute autorité humaine ou céleste doit disparaître, depuis Dieu jusqu'au dernier agent de police. » Voici maintenant quelques extraits de manifestes socialistes. Dans celui des internationalistes de la Fouille (août 1878), nous lisons : « Le but à atteindre est d'assurer aux hommes la félicité la plus complète possible, par le plein développement de toutes leurs facultés. La femme doit être la compagne de l'homme, non une esclave ou un instrument de plaisir. L'amour doit être libre et soustrait aux codes et aux rituels. Chacun doit recevoir une instruction intégrale, afin de pouvoir choisir la fonction à laquelle il est propre. La libre fédération des individus, des groupes, des associations et des communes forme la confédération du genre humain. La révolution n'est pas une conspiration qui aspire à changer en un jour la face de la société. C'est une lutte permanente, inatérielle, morale et intellectuelle contre l'organisation actuelle, pour y substituer l'association libre. » — Le 6 mai 1877, les dames internationalistes des sections féminines de la Romagneet de Naples adressent un manifeste à toutes les ouvrières de la Péninsule : « Notre salaire, disent-elles étant insuffisant, nous dépendons des hommes pour vivre. L'émancipation de la femme est au fond l'émancipation de l'ouvrier. L'une et l'autre sont les victimes du capital. La société actuelle nous dit : « Vends-toi ou meui's de faim. » La société de l'avenir nous dira : « Vis, travaille, aime. » — Le Cercle des études sociales de Rome publie son programme (juillet 1878); ses principes sont : a lo Abolition de tout privi-

lège ; i9 le travail productif, unique source légitime de la richesse; 3® les instruments de travail propriété des travaUleurs ; 4® émancipation et « réintégration de Thomme individuel et collectif ». — En juin 1878, la fédération internationaliste de Rimini lance un manifeste où il est dit : « Plus de propriété privilégiée, mais collectivisme, c'est-àdire possession en commun de la terre et de tous les instruments de travail ; pain, richesse , instruction , justice , liberté pour tous. La terre à qui la cultive, la machine à qui l'emploie, la maison à qui l'habite. » Mélange peu défini de communisme et d'individualisme. — Le programme du Cercle socialiste de Plaisance (avril 1878) porte: (( La terre et tous les instruments de travail doivent devenir la propriété collective de la société tout entière, afin d'être utilisés par les associations agricoles et industrielles : où commence la science cesse la foi. Chacun a droit au nécessaire. Nul n'a droit au superflu. Pas de droit sans devoir, pas de devoir sans droit. » — Dans un manifeste des internationalistes de Montenero, Antignani, ÀrdenzaetSan- Jacopo, la théorie de l'anarchisme est nettement formulée: « L'État est la négation de la liberté; car n'importe qui commande, tous servent. L'autorité ne crée rien et corrompt tout. Tout État, même démocratique, est un instrument de despotisme. Le meilleur gouvernement est celui qui parvient à se rendre inutile. Changer de régime politique ne sert à rien. Un homme a une épine dans le pied ; il croit se soulager en changeant de bottes, mais il souffre tout autant. C'est l'épine qu'il faut ôter. L'homme libre dans la commune libre; et dans l'humanité, rien que des communes fédérées, voilà l'avenir. »

Parmi les socialistes italiens , comme partout aujourd'hui en Europe, il existe deux nuances : ceDe des « collectivistes autoritaii'es » qui réclament l'intervention de l'État, et celle des « anarchistes révolutionnaires », qui

veulent la destruction de l'État et de toute autorité. Temprunte à V Histoire du socialisme de M. B. Malon deux extraits qui font assez bien connaître ces deux nuances. Voici d'abord les principes des collectivistes , publiés d'abord dans le Povero et repris ensuite par la Plebe de Milan (1877) :

l^ Propriété collective de la terre et des instruments de travail ;

2<» Substitution d'une famille égalitaire et libre à la famille morale et oppressive qui fait de la femme et de l'enfant les esclaves du mari et du père ;

3<» Substitution, à l'État actuel, d'un organisme social basé sur la plus complète autonomie des groupes et des communes fédérées, pour l'organisation des services publics, la complète culture de la terre, Tembellissement du globe et la félicité commune :

4<» Égalité civile, politique et économique de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, de couleur, le race et de nationalité ;

8° Garantie de l'indépendance individuelle grâce à la possession, par chaque producteur, du surplus de valeur obtenu , par son travail , sur la matière qu'il a travaillée ;

6° L'assurance , pour chaque membre de la société, de recevoir, aux frais de la collectivité , une instruction intégrale et professionnelle en rapport avec l'ensemble des connaissances de son temps.

Dans le programme de la Fédération des Marches et de VOmbrie se trouve indiqué le but que poursuivent les « anarchistes » :

(( Considérant que l'émancipation du travailleur doit être l'œuvre du travailleur lui-même : que, par cela même qu'il ne veut être conduit par aucune autorité supérieure à lui , le travailleur est essentiellement anti-autoritaire et anarchique; que l'émancipation du travailleur a pour but

régalité des droits et des devoirs, Tabolition des classes ; que cette émancipation est impossible avec l'organisation actuelle de FÉtat et de la propriété ; que la destruction de l'État, dans toutes ses manifestations, est le grand but de la révolution sociale, qui tend à transformer la société sur les bases de l'anarchie et du collectivisme...» — Sauf l'idée de la pan-destruction, le surplus est bien vague. Un anarchiste, Costa, l'explique dans une lettre à L'Égalité de Paris (1878) : « Quant aux doctrines, nous pouvons dire que nous en avons peu. Nous sommes anarchistes, voilà tout. Nous voulons qu'il soit donné à chacun la possibilité de manifester ses besoins et les moyens de les satisfaire: en un mot, que chacun puisse faire ce qu'il veut. » Rien, en eflfet, n'est plus désirable que cette liberté universelle ; mais comment la réaliser? Tout détruire , voilà la seule conclusion pratique.

Ces extraits suffisent pour montrer que le programme du socialisme militant en Italie n'est autre , au fond, que celui de Bakounine. Il en est de même en Espagne.

L'histoire de V Internationale en -Espagne est aussi tragique qu'instructive. Quoiqu'il y ait dans ce pays peu d'ouvriers engagés dans la grande industrie, V Alliance y a fait des conquêtes rapides. Un moment, à la suite d'insurrections victorieuses , elle a eu en ses mains plusieurs grandes villes, mais bientôt elle a succombé dans le désordre et dans l'anarchie qu'elle avait créés. Jusque vers 1867, le mouvement ouvrier dirigé par le journal YObrero n'avait rien de révolutionnaire ; on fondait des sociétés de secours mutuels, d'épargne et de production. Après le renversement du trône d'Isabelle, Vhiternationale envoya en Espagne des délégués qui furent bien accueillis. Le 21 octobre 1868, le conseil général adressa un manifeste aux ouvriers espagnols pour les pousser à réclamer des réformes sociales. « Sans l'égalité économique, y était-il dit,

270 LE SOCIAUSME CONTEMPORAIN

la liberté politique qu'on vous offre est un leurre. La république même, sans le renversement des institutions civiles actuelles , ne vous servirait à rien. Ce qu'il faut poursuivre, c'est la révolution sociale. » Au premier congrès de Ylnternationaley à Bruxelles, parait un délégué espagnol, Sarro Magallan, de Barcelone. Le 2 mars 1867, dans cette grande ville industrielle, la première section est fondée et un journal est publié, La Federacion. Bientôt une section centrale est créée à Madrid. Les principaux meneurs sont Morago el Francesco Mora. Ils rédigent aussi un journal, La Solidaridad. La police commence les poursuites. Néanmoins, le nombre des sections augmente rapidement ; à la fin de 1869, on en comptait 195 avec plus de 20,000 membres 1. Chose curieuse, il s'était établi une section très active, à Palma, dans l'île de Majorque, qui avait son organe, La Justicia sociale. Les ouvriers agricoles prenaient part au mouvement et se groupaient, surtout en Andalousie, où les latifundia excluent les cultivateurs de la possession du sol et le > réduisent à un salaire insuffisant. En février 1873, le- ministre Sagasta, effrayé des progrès si rapides de l'Association, envoie une circulaire aux gouverneurs de province, afin de l'extirper atout prix, et il s'adresse même aux gouvernements étrangers, pour organiser une croisade européenne. Les chefs de V Internationale sont obligés de chercher un refuge en Portugal. En même temps, la division se met dans le parti socialiste. Les adhérents de V Alliance de Bakounine veulent

' Visitant TEspagne en 1869, j'assistai à plusieurs séances de ces clubs socialistes. Elles avaient lieu ordinairement dans des églises enlevées au culte. Du haut de la chaire , les orateurs attaquaient tout ce qui y avait été exalté : Dieu , la religion , les prêtres , les riches. Les discours étaient chauffés à blanc , mais les assistants restaient calmes. Beaucoup de femmes étaient assises à terre, travaillant^ nourrissant leurs nouveaux-nés et écoutant avec attention, comme au sermon. C'était bien rimag9 de 93.

arriver à la direction du mouvement. Ils créent un journal à Madrid, El Condenado dont le programme se résumait en ces trois mots: Athéisme, anarchie, collectivisme. Après la scission de la Haye, entre Marx et Bakounine, la grande majorité des internationalistes espagnols se déclarèrent pour ce dernier. Un congrès régional fut convoqué à Cordoue, en décembre 1872, et il en sortit une fédération indépendante. Celle-ci lança un manifeste adressé aux frères du monde entier, dont on invoquait le secours. Elle se terminait ainsi : « Vive la liquidation sociale ! vive V Internationale ! Salut et solidarité, anarchie et collectivisme. » Les partisans de Marx, Lafargue, son gendre, et Farga, fondèrent à Madrid « la nouvelle fédération madrilène » , à laquelle ils essayèrent de rallier leurs troupes, ébranlées par les anathèmes et les accusations que se lançaient les deux partis aux prises. Seulement, les Marxistes voulaient rester sur le terrain économique, tandis que les bakounistes s'alliaient aux radicaux bourgeois pour renverser le nouveau roi Amédée et pour établir la république. Lors de l'insurrection réprimée de 1872, à Madrid, L'Emancipacion des marxistes la jugea ainsi : « Nous connaissons assez le personnel du parti républicain pour dire que ce mouvement n'est qu'une de ces tentatives révolutionnaires par lesquelles les éléments déclassés de la bourgeoisie cherchent à faire leurs affaires, et qui coûtent tant de sang aux ouvriers, sans qu'ils puissent en tirer aucun profit. Nous ne pouvons que répéter à nos amis : L'émancipation des ouvriers ne peut s'accomplir que par les ouvriers. Toute révolution conduite par des bourgeois ne peut être utile qu'à la bourgeoisie. » Ces paroles ne furent pas écoutées. Après l'abdication du roi Amédée, qui eut lieu le 10 février 1873, le parti anarchiste entraîna les travailleurs à s'allier aux radicaux, pour préparer une nouvelle révolution.

Le rapport du délégué espagnol, Garcia Vinas, au congrès de Genève de septembre 1873, nous fait connaître la force de V Internationale y à ce moment. Elle comptait 270 fédérations régionales, comprenant 537 sections de métier et 117 sections d'ouvriers divers : total 674, avec environ 300,000 affiliés. — Les journaux étaient : La Solidaridad et La Fédération de Barcelone ; El Orden de Cordoue ; El Obrero de Grenade ; La International de Malaga; El Coîidenado, Los Decamisados et El Petroleo de Madrid, et La hivista social de Gracia. — Tous défendaient le programme de Bakounine, Tanarchie ou le communalisme, c'est-à-dire Tindépendance absolue de chaque commune. Les attaques contre la religion étaient d'une violence inouïe ^ La plupart parlaient de renouveler les flambées de Paris, comme on le voit dans la conclusion d'un article emprunté au Petroleo : « Et si la force nous fait défaut pour atteindre notre but, qui est de nous asseoir à notre tour au banquet de la vie, alors viendra le vengeur que craignent les privilégiés, le pétrole, non pour accomplir seulement l'œuvre de la destruction, mais pour exécuter un acte de sainte et souveraine justice. Le nivellement, au besoin par la hache et le feu, voilà ce qu'exige la dignité si longtemps foulée aux pieds du prolétaire. » î!:Bn Andalousie, dans l'Estramadure et dans la province deJîadajoz, les paysans opéraient le partage des terres.

^ Vôîci un extrait du journal Los ^Decamisados : « Délivrons-nous enfin de ce fantôme appelé Dieu, bon pour effrayer des petits enfants. Lés religions ne sont que des industries destinées à engraisser, aux dépens du peuple, ces saltimbanques de prêtres, comme les appelle Dupnis. Voilà notre programme. Toutefois , avant de le mettre à exécution , il faudra une boâne saignée , courte mais abondante. Il faut couper les rameaux pourris de l'arbre social, afin qu'il se développe. Tremblez, bourgeois engraissés de nos sueurs. Faîtes place aux sans-chemises, aux decamisadosi Votre tyrannie va finir. Notre bannière noire est déployée et marcbeoe à la victoire. »

Les insurrections cantonalistes commencèrent. Ce fut une contrefaçon de la Commune de Paris. Dès le 13 février 1873, à Barcelone, trente mille ouvriers se rassemblent, proclament la république fédérale et fixent, d'autorité, la durée du travail et le taux des salaires. Le 8 mars, soulèvement à Malaga : la garnison se laisse désarmer ; le feu est mis aux casernes. Cependant les républicains de la veille gouvernaient la république espagnole. Castelar, Suner, Pi y Margall et Salmeron sont au pouvoir, mais ils sont dénoncés comme des traîtres. Le 7 juillet, grève générale dans la ville industrielle d'Alcoy. On en vient aux mains. L'alcade et quelques gendarmes se défendent pendant quelques jours, dans les bâtiments de la municipalité. Les insurgés prennent comme otages des prêtres et des fabri* cants. L'alcade et les gendarmes, faits prisonniers, sont égorgés par la foule, et six bâtiments sont livrés aux flammes.

Le 12 juillet, éclate la grande insurrection de Garthagène. Les matelots et les soldats de marine fraternisent avec les socialistes. Les vaisseaux cuirassés tombent entre leurs mains. Le général Contreras se met à leur tête et bombarde la ville d'Almeria. Il se serait probablement emparé des autres ports de mer, sans l'intervention des flottes étrangères. Le 20 juillet, les cantonalistes, avec qui la gendarmerie et les troupes ont fraternisé, sont maîtres de la province de Castellon. Un comité de salut public règne à Séville. La durée de la journée de travail est limitée à huit heures. Les relations entre maîtres et ouvriers doivent se régler en vertu de « la liberté absolue ». Pour préparer la « liquidation sociale », tous les loyers sont réduits de moitié, les biens des églises sont confisqués, toutes les pensions supprimées. Les fabriques et les ateliers fermés, ainsi que les terres non exploitées sont attribués à ceux qui peuvent les faire valoir. A Grenade, les

cantonalistes décident qu'on vendra les églises, qu'on fondra les cloches pour en faire du billon et qu'un impôt écrasant sera levé sur les riches. A Carmona, bataille dans les rues qui dure tout un jour. Cadix, Murcie, San Fernando, Valence, Salamanque adhèrent aussi au mouvement cantonaliste. Il semble sur le point de triompher partout. Mais ces révolutionnaires, qui proclamaient l'anarchie, devaient tomber par elle. Au milieu de la désorganisation générale, les ordres des chefs n'étaient pas obéis. Ils n'avaient aucune force réelle. D suffît au général Pavia de rassembler quelques troupes fidèles et de les mener à l'attaque, du dehors, pour soumettre en- très peu de temps toutes les villes insurgées. A Séville, les anarchistes se défendirent avec une grande ténacité, et pour imiter en tout leurs frères de Paris, « ils flambèrent », au moyen du pétrole, les bâtiments qu'ils devaient abandonner. Pour reprendre Garthagène, place très forte, dont l'arsenal de marine fournissait des moyens de défense formidables, il fallut un siège en règle qui dura jusqu'en janvier 1874. Le dernier épisode du drame, pendant ce même mois, fut un sanglant combat dans les rues de Barcelone, où les cantonaUstes combattirent avec l'énergie du désespoir.

Le mouvement finit, comme d'ordinaire, par un 18 brumaire. Vainqueur des cantonalistes, le généra] Pavia s'était entendu avec le général Serrano. Il fait passer à Salmeron, président des Cortès, un billet le priant de dissoudre l'assemblée. Les députés nomment Castelar dictateur, au milieu des transports d'un enthousiasme indescriptible. Ils jurent de mourir sur leurs bancs. Une compagnie de fusiliers entre dans la salle; des coups de fusil partent; la confusion est au comble. Une demi-heure après, tout est terminé : Serrano est dictateur, et bientôt le roi Alphonse remonte sur le trône de ses pères. Cet épisode est

instructif. Il montre, une fois de plus, comment Tanarchie conduit à un coup d'Etat.

Comprimée pendant quelques années, à la suite des sanglantes exécutions de 1873, la propagande socialiste a bientôt recommencé son travail souterrain, et elle a surtout recruté beaucoup d'adhérents dans les campagnes de TAndalousie, parce que les griefs agraires y sont les mêmes qu'en Irlande. La découverte récente (février 1883) de la société secrète La Mano Nera a fait connaître le but poursuivi par les anarchistes. Les principes sont ceux de V Internationale^ mais les moyens d'action sont empruntés évidemment au nihilisme russe. Le nombre des affiliés parait être très considérable dans toutes les villes du midi de l'Espagne. Nous croyons utile de résumer ici les détails donnés par les journaux espagnols. Les principaux centres d'agitation sont Xérès, Grazalema, Ubrique et Arcos de la Frontera. On a relevé plus de quatorze sentences de mort prononcées par le tribunal de la Mano Nera^ et mis à exécution de la même manière que les assassinats agraires en Irlande. On prétend que, dans l'Andalousie et dans les provinces limitrophes d'Estmmadure, de Jaen et de Murcie, sans compter le reste de l'Espagne, il y a 130 fédérations avec 340 sections et 42,000 affiliés dans les campagnes.

Les organisateurs de la Main-Noire déclarent dans leurs statuts que la Société a pour but de défendre les pauvres et les opprimés contre c^ux qui les exploitent et les tyrannisent, et qui sont leurs voleurs et leurs bourreaux.

« La terre, ajoutent-ils, existe pour le bien-être commun des hommes, qui tous ont un droit égal à la posséder ; elle a été créée par l'activité féconde des travailleurs; l'organisation sociale actuelle est absurde et criminelle : ce sont les travailleurs qui produisent, et les riches fainéants les tiennent dans leurs serres ; aussi ne saurait-on être animé d'une haine trop profonde contre tous les partis

politiques, car tous sont également méprisables. Toute propriété acquise par le travail d'autrui est illégitime, qu'elle provienne de la rente ou de l'intérêt ; il n'y a de légitime que celle qui résulte du travail personnel, direct et utile. En conséquence, la Société^déclare les riches hors du droit des gens ; elle proclame que pour les combattre comme ils le méritent tous les moyens sont bons et nécessaires, sans excepter le fer, le feu et même la calomnie ^ . »

L'association affirme qu'elle marche d'accord avec toutes celles du même caractère établies dans les divers pays.

Les statuts organiques sont courts et catégoriques. La sanction générale des décisions de l'association est la peine de mort.

L'association est essentiellement secrète. Quiconque révèle, par imprudence ou mauvaise foi, les actes dont il a connaissance, est mis en suspicion pour un temps illimité ou condamné à mort, suivant la gravité de la révélation.

Toute mission confiée à un affilié est obligatoire. Celui qui s'y soustrait est regardé comme traître.

1 Au xrv* siècle, le socialisme en Angleterre exprimait des idées semblables, sauf le recours à la force. Voici les paroles que Froissart prête à un prêtre John Bail , parlant au nom des paysans : « Bonnes gens, les coses ne pont bien aller en Engleterre, ne yront, jusques à tant que li biens yront de commun , et que il ne sera ne yillains ne gentils hommes et que nous soions tous amy. A quoy faire sont céls que nous nommons signeur, plus grant maîtres de nous? Pourquoi nous tiennentils en servitude? Et se venons tout d'un père et de une mère Adam et Eve, en quoi peuvent-ils dire ni montrer que ils sont mieux signeor que nous , fors parceque ils nous font gaigaer et labourer ce que ils dépendent ? Ils sont vêtus de velours et de camocas, fourrés de vairs et de gris, et nous sommes yestis de pôvres draps. Ils ont les vins , les espisses et les bons pains et nous avons le seigle, le retrait et la paille et buvons de l'aige. Ils ont le séjour et les biaux manoirs , et nous arons la paine et le travail , et la pleue et le vent . as camps ; et faut que de nous vienne et de nostre labeur, ce dont ils tiennent les estais. »

L'affilié doit prendre pour règle de dissimuler en public ses rapports avec Tassociation ou ses sympathies pour elle.

Tout affilié est soumis à un noviciat : il doit fournir des preuves positives de sa sincérité, et ce n'est qu'après cette épreuve qu'il est admis à se présenter devant les initiés du groupe dont il doit faire partie. Les initiés s'entourent, en cette circonstance, de toutes les précautions pour ne pas être victimes d'une surprise. Après audition du récipiendaire, on procède au vote. Nul n'est admis qu'à l'unanimité des suiFrages.

Les statuts du tribunal populaire ou tribunal secret rappellent ceux du nihilisme. Ils portent en tête la déclaration suivante :

« Attendu que les gouvernements bourgeois, en mettant hors la loi l'Internationale, empêchent la solution pacifique delà question sociale,il convient d'établir en secret une organisation révolutionnaire. Le triomphe est encore très éloigné. Les bourgeois continuent à commettre leurs crimes ; il faut les punir, et comme les fédérés sont déterminés à réaliser ce dessein, un tribunal populaire est chargé de condamner et de châtier les crimes de la bourgeoisie. Les membres du tribunal révolutionnaire doivent appartenir à l'Internationale; ils doivent être capables d'exécuter la mission qu'ils acceptent. Les bourgeois seront châtiés par tous les moyens possibles, par le feu, le fer, le poison ou de toute autre manière. »

Les réunions ordinaires du tribunal ont lieu tous les premiers du mois. Elles ont pour objet de rendre compte des représailles exercées par chacun des membres contre la bourgeoisie, des avantages offerts par chacun des modes d'exécution mis en œuvre ; d'examiner les réformes qu'il serait utile d'introduire dans l'Association et de donner des instructions aux affiliés. Tout membre d'un groupe est tenu de^i soumettre, sans retard, ses idées et ses vues

E. DB Latilbti. ^SocialUme, 8« édit. 10

sur les meilleurs modes d'incendie , d'assassinat, d'empoisonnement, et en général sur tout moyen de causer du dommage aux bourgeois. Chaque affilié paie une cotisation de cinq centimes par semaine pour les frais de correspondance. Pour les débours élevés, le recouvrement s'opère par la répartition ; en cas de dépenses extraordinaires, on a recours à la fédération. Les châtiments ne doivent s'exercer qu'au moment propice. L'affilié doit savoir profiter des occasions favorables. Les représailles doivent s'exercer contre les propriétés partout où elles ne peuvent atteindre les personnes. Nul n'est tenu d'agir dans le cas d'impossibilité matérielle ou d'incapacité personnelle. Mais quiconque a accepté une mission déterminée doit l'accomplir sous peine de mort. Quiconque s'abstient d'agir d'une manière permanente est déclaré déchu et expulsé de l'Association ; il est placé sous la haute surveillance du tribunal et encourt la peine de mort à la première révélation. Aucune considération d'amitié ni de parenté ne peut arrêter la mise à mort du traître. On ne doit respecter à aucun prix la vie d'un frère ou d'un père qui met en danger un nombre considérable de personnes. Toutes les fois qu'un groupe d'une localité ne peut exécuter la sentence de mort prononcée contre un traître , les affiliés d'autres localités sont chargés de cette exécution. Ds surprennent le condamné et le tuent sans pitié.

L'Internationale pénétra en Portugal vers 1872, et depuis lors elle y a compté un assez grand nombre de sections et différents organes, entre autres autres le Journal do trabalho, la Tribuna et Rebate à Lisbonne, le Calmar do povo etO Protesta à Porto. Récemment (1880), le docteur Anthelo de Quental, candidat socialiste révolutionnaire du Cercle 93, a publié un manifeste, où il adopte le cdlectivisme. Chaque année, les socialistes portugais se réunissent en congrès. Leur programme est un ic anarchismei

modéré, sans menaces d'expropriation, de massacres et de pétrole. Différentes causes expliquent cette attitude moins agressive. Le Portugais est moins violent que l'Espagnol, la situation économique du pays est meilleure, et enfin la liberté, étant très grande, a prévenu l'explosion dçs fureurs ailleurs exaspérées par la compression.

Ce que l'impuissance et la stérilité absolues de la commune à Paris et en Espagne démontrent clairement, c'est que le socialisme, fut-il victorieux en un jour de surprise, ne pourrait tirer parti de son triomphe momentané. Une révolution politique est souvent facile ; une évolution sociale est inévitable ; mais une révolution socialiste est impossible, parce qu'on ne change pas, en un jour, et par la force la situation économique des sociétés. Toutefois, il est certain que beaucoup de gouvernements font précisément ce qu'il faut pour provoquer de redoutables bouleversements. En effet, d'une part, les armements sans cesse accrus et les impôts de plus en plus accablants ruinent les populations et les réduisent au désespoir. D'autre part, on comprime sans merci toute manifestation de leui's souffrances et leurs vœux de réforme.

Le socialisme, même constitué à l'état militant, on l'a vu, existe maintenant partout ; mais tandis que, dans les pays libres, comme en Angleterre,en Suisse ou en Belgique, il organise des congrès et des banquets où il discourt, chante, boit et fume, dans les États où il est persécuté à outrance, comme en Russie, il a recours au poignard, à l'incendie, au poison et à la dynamite.

Le gouvernement qui refuse la liberté a contre lui tous ceux qui la réclament, depuis les meilleurs citoyens jusqu'aux pires scélérats. Qu'il l'accorde, et 'il n'a plus pour ennemis que ceux qui méritent les galères, c'est-àdire, heureusement encore, le très petit nombre.

Les révolutionnaires intelligents voient bien que la compression leur donne des armes. Voici ce que dit à ce

sujet le citoyen Brousse, Tauteur de Tarticle dans V Avantgarde, condamné à Genève en 1878. « Notre but étant la destruction de TÉtat, nous ne devons pas désirer la république, qui donnerait à FÉtat cette base solide qu'elle a en Suisse et aux États-Unis. La forme de gouvernement la plus avantageuse pour nous est celle que nous pourrons le plus facilement détruire, c'est-à-dire la restauration de la légitimité... Nous soutenons, appuyés sur les résultats de la science sociologique, que l'État républicain conservateur, qui va s'établir en France sur les ruines du radicalisme, étant Te dernier progrès de l'État, consacre, au grand détriment du prolétariat européen, l'alliance indissoluble de tous les éléments de la bourgeoisie. Au contraire, le retour à un régime d'un autre âge perpétuerait les divisions de la bourgeoisie et les luttes intestines rouvrant ainsi à notre profit l'ère des révolutions *. » Rien n'est plus vrai. Le socialisme isolé n'est pas à craindre; mais supposez une révolution politique ou de grands revers dans une guerre extérieure, et les anarchistes seront de nouveau prêts à profiter de la défaillance du pouvoir. Les souverains veulent-ils désarmer le socialisme? ils n'y parviendront ni par les lois d'exception, comme en Allemagne, ni par les casemates et la Sibérie, comme en Russie. Mais qu'ils mettent un terme à ce détestable antagonisme d'État contre État, qui est le fléau de notre temps; qu'ils réduisent les armées, qu'ils diminuent les impôts et qu'alors ils donnent sans crainte toute liberté aux peuples plus heureux. L'utopie ne disparaîtra pas, car elle est plus ancienne que Platon, et la société continuera à se transformer comme elle le fait depuis les temps préhistoriques ; mais l'utopie ne sera plus le rêve de la destruction universelle, et les transformations pourront être pacifiques.

' L*Etat à Versailles et dans l'Association des travailleurs , par Brousse. Londres, 1873, sans nom d'éditeur.

Si maintenant nous essayons de remonter aux sources du socialisme nihiliste, nous trouvons, d'une part, les philosophes égalitaires du siècle dernier : J.-J. Rousseau, Morelli, Mably, Brissot, Helvetius, et les socialistes de ce siècle-ci : Owen, Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Louis Blanc, et, d'autre part, les philosophes allemands Hegel, Feuerbach et Schopenhauer. Marx et Lassalle, Herzen et Bakounine étaient au début des hégéliens exaltés. C'est dans un livre très étrange , qui date de 1845, Der Einzige und sein Eigenthum (rindividu et sa propriété), de Max Stirner, qu'on voit l'hégélianisme aboutir à la déification de l'égoïsme, niant absolument tout le reste. Stirner prend pour épigraphe ce vers d'une chanson de Gôthe :

Icb babe meine Sache aufnichta gestelît.

(Je ne tiens plus à rien).

Sa doctrine se résume en ces mots de la préface : « Mon affaire ce n'est ni le divin, ni l'humain, ni la vérité, ni le bien, ni la liberté, etc., mais le mien; moi et mon intérêt, rien au delà. » Nulle part on ne découvre mieux que chez Herzen la déduction d'idées qui engendre le nihilisme. Avant 1848, échappé de Russie, il s'enivre d'aspirations égalitaires. Quand la révolution de Février, qui semblait devoir les réaliser, devient aussi « bourgeoise » que celle de 1830, il pousse un cri de fureur contre la société, dans un écrit intitulé : Après la tempête. (( Qu'il périsse le vieux monde I Vive le chaos et la destruction î Place à l'avenir 1 1 »

* Le contraste si poignant qu'offre Paris entre Tépanouissement de l'opulence et les souffrances de la misère, inspirait déjà, en 1833, à Hégésippe Moreau, une surexcitation de haine farouche qui lui fait désirer de voir la grande capitale livrée aux flammes. Dans une éloquente pièce de vers intitulée V Hiver, il s'écrie :

Alors s'accomplira Pépouvantable scène Qu'Isnard prophétisait aa peuple de la Seine. Spartaeus ressaisit son glaive souverain.

le.

Dans une autre publication qui date aussi de la lin de 1848^ la République une et indivisible, il montre que la nouvelle forme de gouvernement est « le dernier rêve du vieux monde » et qu'elle ne fera rien pour réaliser ce grand principe de justice sociale : V ouvrier ne doit pas, ne peut pas travailler pour autrui, « Voici venir la fin de Tantropophagie. Ce qui l'arrête encore, c'est que les ouvriers n'ont pas conscience de leur force et que les paysans sont encore plus en retard. Mais quand paysans et ouvriers se donneront la main, alors dites adieu à votre luxe, à votre civilisation; alors l'exploitation de la majorité au profit de la vie brillante de la minorité aura vu sa dernière heure. Déjà, maintenant, l'exploitation de l'homme par l'homme est finie, car personne ne la croit plus juste. )> Il espérait alors que, comme dans la palingénésie, sur les débris de l'édifice social condamné,surgirait une humanité affranchie et heureuse : « Viendra le printemps. Une vie jeune et fraîche se développera sur les tombes des générations mortes victimes de l'iniquité. Des peuples pleins de forces incohérentes , mais saines, surgiront. Un nouveau volume de l'histoire universelle s'ouvrira.» Vers la fin de sa vie, Herzen a compris qu'il ne sufiisait pas de détruire des institutions ou de réduire des monuments eu cendres, mais que c'était les sentiments de l'homme qu'il fallait changer.

U va se réveiller, le peuple souterrain, Qui, paraissant au jour des grandes saturnales, De mille noms hideux a souillé vos annales.

Au rivage désert, les barbares surpris Demanderont où fut ce qu^on nommait Paris.

La foudre éclatera

Et moi j'applaudirai. Ma jeunesse engonrdio Se réchauffera bien à ce grand incendie.

Barthélémy écrivait après 1830 :

Des affamés partout, voilà le genre humain.

L'énigme a quatre mots : Le peuple veut manger.

(V. art de M. Mangin, Econ, Français, 22 avr. 1882.)

Dans la dernière lettre qu'il écrit à Bakounine^ il combat cette formule qu'ils avaient tous deux cru vraie autrefois : Die zerstôrende Lust ist eine schaffende Lust (Détruire c'est reconstruire). « Nous nous élançons en avant, ditil, à la suite du Dieu inconnu de la destruction, et nous trébuchons sur des trésors brisés, roulant confusément avec la poussière et les ruines de toutes sortes. Mais quand même la poudre ferait sauter le monde bourgeois, après que la fumée se serait dissipée et qu'on aurait balayé les cendres, il reparaîtrait de nouveau, modifié peut-être, mais toujours bourgeois. Pourquoi? Parce qu'il n'est pas fini, parce que ni le personnel constructeur, ni la nouvelle organisation ne sont suffisamment préparés. »

On sait que le type des nihilistes russes a été dépeint d'abord dans le roman de Tourguénef : Terres vierges; puis étudié de plus près dans celui de Tcheniishefski : Que faire ? Mais il ne faut pas confondre le nihilisme russe avec celui de notre occident. M. Arnaudo, dans son livre Le nihilisme et les nihilistes (1881), analyse très bien les éléments qui composent le parti révolutionnaire en Russie. Il n'est au fond qu'une protestation exaspérée et désespérée contre le despotisme, et, à en croire le manifeste solennel, publié par l'imprimerie de la Narodnaya Volyia, le 24 mars, après la mort tragique de l'empereur Alexandre, ce qu'il réclame, c'est la convocation d'une assemblée constituante aux décisions de laquelle il promet de se soumettre.

Dans l'Europe occidentale, ni les révolutions, ni les constituantes, ni les républiques ne changeant rien à l'organisation capitaliste de' la société, c'est l'ordre social lui-même que l'anarchisme veut anéantir avec toutes ses institutions et tous ses organes. Mais pour cela, il faut plus que les flammes du pétrole et que les explosions de la dynamite; plus même que le feu du ciel annoncé dans les Évangiles ; c'est le cœur et l'esprit de l'homme qui doivent s'élever.

Comme le dit Stuart Mill dans ses Chapters on Socialism^ si favorables aux revendications des classes laborieuses , toute organisation meilleure que celle qui existe actuellement suppose de la part de ceux qui seraient chargés de la mettre en œuvre, plus d'esprit de justice et plus d'intelligence de leur véritable intérêt.

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