Die rothe Internationale , p. 40 et ss
partout des associations jorofessionnelles , où Ton ferait pénétrer ensuite l'agitation révolutionnaire.
A l'aide du résumé succinct des travaux du congrès de Copenhague, nos lecteurs se rendront, sans doute , facilement compte de l'impression produite par le congrès sur ses membres. Le député qui le présida exprima sa pleine satisfaction avant de prononcer la clôture. Puis, tous les délégués se levèrent, chantèren la Marseillaise des ouvriers , et se séparèrent en acclamant par un triple vivat la démocratie socialiste.
Ce n'est qu'en 1887, du 3 au 7 octobre, que le congrès dit de Saint-Gall parvint à se réunir dans la salle d'une brasserie de Schœnenwegen près de Saint-Gall , en Suisse. Cette fois , ce fut la fraction socialiste du Reichstag qui convoqua en congrès les membres socialistes tant actuels qu'anciens du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux. On choisit ce mode de convocation pour éviter des poursuites judiciaires.
Dans un mémoire publié par les socialistes sur leur lutte de 1878 à 1888 , on tint à constater l'entrain et l'ordre parfait qui régnèrent à Schœnenwegen. « On ne s'abandonna pas à des plaintes stériles, » dit le mémoire ^ . — Le congrès de Saint-Gall répudia toute solidarité avec les anarchistes , il repoussa également leur doctrine de l'absolue autonomie de l'individu et leur théorie de violence. Il se prononça contre les impôts indirects et les droits de douane. En fait de réforme
1. Kein Klagelied, kein Thrœnenlied, keln Lied uni Jeden^ der schon fiet.
sociale, il déclara de nouveau que le système du gouvernement de l'empire était entièrement insuflisant. Il s'occupa spécialement des futures élections. Il fut résolu qu'une candidature serait posée partout où l'on pourrait espérer recueillir quelques voix socialistes, et qu'on n'accepterait aucune sorte de compromis avec d'autres partis. Quant à l'action parlementaire des députés, le congrès décida qu'elle continuerait comme par le passé; mais il eut soin de rappeler que ce qui importait avant tout, c'était de poursuivre la critique du système économique actuel et de faire de l'agitation sociale. Le congrès invita enfin les représentants du parti socialiste allemand à s'entendre avec les partis ouvriers des autres pays pour réunir en 1888 un congrès international.
Une partie du compte rendu du congrès , qui n'est pas la moins intéressante , établit le chiffre total des sommes réunies depuis 1883 pour les besoins du parti socialiste. Ce chiffre est de 188.655 marks. Il se décompose de la manière suivante : 135.748 marks recueillis en Allemagne, et 52.907 marks offerts par les socialistes du dehors. En outre, un membre du bureau mit à la disposition du parti la somme considérable de 20.000 marks.
Les sommes recueillies servirent à faire face aux dépenses électorales, à soulager les familles des socialistes expulsés et à couvrir les frais des procès intentés aux membres du parti.
Sur les trois congrès de la période de répression, deux se tinrent en Suisse ; c'est là aussi que se publiait
le journal officiel du parti socialiste allemand. Le gouvernement de l'empire comprit aisément tout l'appui que le parti socialiste trouvait en Suisse; il résolut de le suivre jusque-là. Mais la police des socialistes fut à la hauteur de celle de M. de Bismarck; la première épia la seconde. Le 27 janvier 1888, le député socialiste Singer dévoila du haut de la tribune du Reichstag les agissements de deux agents provocateurs, Charles Schrœder et Chrétien Haupt, qui s'étaient mêlés aux anarchistes de la Suisse et qui avaient pris part à leurs entreprises , pour pouvoir renseigner la police de Berlin. Schrœder, en particulier, avait pris part à la conférence anarchiste où furent résolus les meurtres exécutés parles anarchistes Stellmacher et Kammerer. Ces révélations produisirent une impression peu favorable. Néanmoins le gouvernement de l'empire poursuivit ses mesures. Il fit expulser du territoire suisse les rédacteurs du Sozialdemokrat , qui se réfugièrent à Londres, où leur journal les suivit bientôt^ , pour se répandre de là dans toutes les contrées. On s'y abonnait à Londres , Paris , Edimbourg, Copenhague, Bruxelles, Liège, Verviers, Anvers, Amsterdam, Bucharest, New-York, Philadelphie, Chicago, Cincinnati Charleston, Saint-Louis, Buenos-Ayres , Porto Alegre, Melbourne, Sidney et Sao-Paulo en Brésil.
On pouvait croire que, après l'impression fâcheuse produite par les révélations pubhques qui démasquèrent les rapports de Schrœder et de Haupt avec la police de Berlin, celle-ci renoncerait à employer des agents 1. Le l^'- octobre 1888.
provocateurs dans ses entreprises contre les socialistes illemands réfugiés en Suisse. L'indignation avait été ,1 vive, surtout en Suisse. Quelle ne fut pas la stupéaction générale lorsqu'on apprit tout à coup que l'ins- Decteur de police de Mulhouse avait été arrêté par a police suisse, le 22 avril 1889, le lundi de Pâques, lu moment où il allait avoir une entrevue , à l'hôtel le la gare de Rheinfelden , avec celui qu'il employait :omme espion ou comme agent provocateur, avec le ailleur Lutz ! Nous ne raconterons pas toutes les suites le cette arrestation. L'incident donna lieu à une longue action diplomatique, qui tint la Suisse, nous dirons presque, l'Europe en haleine.
La campagne contre le socialisme allemand en 5uisse fut plutôt favorable que défavorable à la pro- Dagande socialiste. Il en fut de même du grand proies qui traduisit quatre-vingt-sept accusés devant e tribunal d'Elberfeld, parmi lesquels les députés îocialistes Bebel et Grillenberger, et qui avait pour but l'établir l'existence d'une vaste société secrète dont les iéputés socialistes faisaient partie. Le procès révéla les misères morales de tout genre et produisit de lombreux témoignages contradictoires , par conséquent les dépositions fausses et des serments faux, mais il l'atteignit pas la fraction socialiste du Reichstag, qu'on roulait atteindre.
Les derniers faits que nous venons de rappeler, les congrès, la presse clandestine, l'action des députés socialistes au Reichstag, la propagande de la famille et de l'atelier servirent évidemment la cause socialiste.
162 LE SOCIALISME COINTEMPORALX.
Ce qui maintint avant tout le parti , ce qui lui amena sans cesse de nouvelles forces, ce fut l'association sous toutes ses formes, principalement l'association professionnelle.
Lorsque la loi du 21 octobre 1878 entra en vigueur, le socialisme allemand se réfugia dans les associations de secours mutuels, de musique, de chant, de plaisir et d'amusement, que notre siècle a multipliées : il se réfugia principalement dans les associations professionnelles. Il donna même une impulsion nouvelle au mouvement des associations professionnelles , et bientôt il fut à la tête de ce mouvement. Nous l'avons déjà dit, c'est dans les associations professionnelles que ces membres se donnèrent rendez-vous; c'est là qu'ils agirent dans l'ombre; c'est là que la guerre sourde contre la société fut continuée ; c'est là que, aux heures décisives, le mot d'ordre fut communiqué; c'est de là que le socialisme allemand partit, au mois de juillet 1889, pour prendre dans le congrès de Paris, la direction du socialisme international; c'est de là que le même socialisme sortit pour faire les élections du 20 février 1890, qui frappèrent l'Europe de stupeur.
En 1881, les candidats socialistes avaient obtenu 311.000 voix au premier tour de scrutin; ils arrivèrent à 549.990 voix en 1884. Les voix socialistes dépassèrent, en 1887, de près de 300.000 voix (774.182) celles de 1877. Le 20 février 1890, les candidats socialistes réunirent 1.427.877 voix. Ce dernier chiffre proclame bien haut l'impuissance de la loi de répression du 21 octobre 1878.
Si, outre les causes de succès déjà énumérées, nous herchons à nous rendre compte des autres éléments [es succès socialistes, il faut reconnaître qu'ils sont iiultiples. Les causes générales qui entretiennent esprit révolutionnaire dans les masses sont nomireuses. La situation politique n'a jamais été sans nxiété , les charges militaires sont lourdes , l'intérêt larticulier guide trop souvent les partis conservateurs, es représentants du capitalisme sont presque toujours estes sourds à tous les enseignements des événements ; race au développement de tous les besoins, les lommes sont plus que jamais mécontents de leur ort; enfin, les compensations qu'offre la vie véritailement chrétienne sont moins comprises que jamais l'est dans ces circonstances que les congrès socialistes aternationaux de Paris sont venus pousser avec une •uissance exceptionnelle le cri de Karl Marx : « Proléaires du monde, unissez-vous! » — Une agitation ourde s'est emparée du monde ouvrier; il se prouisit des grèves telles qu'on ne les avait jamais vues, t ces grèves s'organisèrent là où on ne les avait pas rues possibles.
En même temps, les socialistes allemands déloyèrent une activité digne d'une meilleure cause, eurs chefs étaient partout, au congrès de Paris , au rocés d'Elborfcld , aux séances du Reichstag. Cette ctivité extérieure était dépassée par une autre activité , ui se dérobait même aux regards scrutateurs de la olice. Nous avons vu plus haut comment, à la suite e la loi contre les socialistes , ceux-ci surent s'orga-
niser secrètement partout; comment ils surent multiplier toutes les formes de l'association. Les promenades mêmes et les parties de plaisir dans les bois, si chères aux Allemands, furent exploitées. Rien n'était plus facile que de faire parvenir partout les instructions données par les chefs occultes. Dans les ateliers où les ouvriers se rencontrent tous les jours, on pouvait s'entendre sans éveiller l'attention; on pouvait prendre et faire prendre des engagements. Puis, le Sozialdemokrat , répandu clandestinement, venait, de semaine en semaine, apporter une parole passionnée, qui agissait avec la puissance du journal interdit, avec la puissance du secret ou du mystère.
Trente-cinq députés socialistes furent élus en 1890. Pour le parti , le premier but à atteindre n'était cependant pas l'action politique au sein du parlement. Avant tout, les socialistes veulent se compter; ils veulent, au moyen de l'agitation , répandre leurs idées. Quand ils seront le nombre , disent-ils , la révolutioji définitive se fera d'elle-même.
Troisième période. — Après le succès électoral du parti socialiste en 1887, le gouvernement de l'empire avait songé à introduire dans la loi du 21 octobre un droit d'expatriation et de bannissement par un projet de loi qui portait la date du 14 janvier 1888; le Reichstag avait repoussé la proposition du gouvernement et, au lieu de prolonger la durée de la loi du 21 octobre de cinq ans, comme le demandait le gouvernement, il ne l'avait prolongée que de deux ans , du 30 septembre 1888 au 30 septembre 1890. Déjà en 1889 le gou-
emement résolut de rendre permanente une loi si eu efficace.
Le projet de loi qu'il présenta dans ce but au Reichsig contenait quelques modifications qui semblaient tténuer certaines dispositions de la loi du 11 octobre, iependant , dès le débat général en première lecture , î sort du projet parut douteux. Un petit groupe de éputés du Centre qui avait voté pour la prolongation e la loi en 1887, déclara catégoriquement, par la ouche d'un de ses vétérans les plus vénérés, Pierre leichensperger, que désormais la loi contre les sociastes était jugée. Le projet du gouvernement fut renoyé à une commission, qui accepta la durée indéfinie e la loi, mais seulement à la condition qu'elle n'acordàt plus à l'administration la faculté d'expulser des îrritoires mis en état de siège les meneurs qui lui paaissaient plus dangereux.
En troisième lecture , les Conservateurs déclarèrent e pas pouvoir voter pour un projet de loi ainsi mutilé , ui enlevait au gouvernement son arme principale. In conséquence , les Nationaux-libéraux se trouvèrent resque seuls à voter pour le projet de loi, qui resta n minorité. Le vote qui amena ce résultat eut lieu le 5 janvier d890, quelques semaines avant les élecions du 20 février, qui devaient déplacer complètelentla majorité dans le parlement allemand.
Le 1" octobre 1890 les socialistes allemands rentrè- 3nt sous le régime du droit commun. Ils célébrèrent 3 jour comme un jour de triomphe. A Berlin , ils s'é- ;iient réunis la veille dans les grandes salles où ils
avaient coutume de tenir leurs assemblées , et ils attendirent avec impatience que minuit eût sonné , pour saluer l'heure de la délivrance. Leurs chefs leur adres-' sèrent des discours qui exprimaient leur joie et leurs espérances.
Dans les quartiers ouvriers de la capitale , la couleur rouge se montrait partout dès la pointe du jour.
La direction du parti ne perdit point de temps. On avait compris qu'une situation nouvelle demandait une organisation nouvelle.
Un congrès général se réunit , dans ce but , à Halle , du i2 au 18 octobre. Pour répondre aux exigences des législations des divers États de l'empire , il constitua le socialisme allemand en parti politique , sous le nom de Parti démocratique socialiste de V Allemagne.
Est membre de ce parti toute personne qui en adopte le programme et est prête à lui donner son appui. Les membres , dans les diverses circonscriptions électorales, nomment chaque année dans des réunions publiques des hommes de confiance; c'est avec ceux-ci que correspond la direction centrale ou le comité directeur.
Le parti est représenté par une assemblée générale ou un congrès, qui se réunit chaque année. Ce congrès ' est formé par les délégués des diverses circonscriptions électorales, par les députés socialistes du Reichstag et par les membres de la direction centrale. Le comité directeur se compose, à son tour, de douze membre, à savoir de deux présidents, de deux secrétaires, d'un caissier et de sept contrôleurs. Tous ces fonctionnaires du parti sont nommés par le congrès annuel.
Pour que rien ne manquât dans l'organisation générale, il fut décidé à Halle que le parti aurait son journal ofOciel.
11 va sans dire que les chefs les plus connus du socialisme allemand entrèrent dans le comité directeur : l'ancien fabricant de manteaux de femme, le juif millionnaire Singer, fut nommé président, Bebel devint trésorier et Auer fut désigné comme secrétaire. Le journal officiel, le Vorwaerts , fut confié à Liebknecht.
Ce journal devait indiquer la voie et donner le ton à tous les autres journaux socialistes, qui semblèrent sortir de terre et devinrent en peu de temps plus nombreux qu'ils ne l'avaient été avant la loi du 21 octobre
La réorganisation du socialisme allemand réclamait un nouveau programme. Le programme de Gotha, imposé par les circonstances en 1875, ne pouvait être maintenu. La revision, demandée depuis longtemps, fut votée à l'unanimité au congrès de Halle, sur la proposition de Liebknecht.
Il était facile de prévoir que les théories de Marx triompheraient dans le nouveau programme. Le culte ie Lassalle se maintenait toujours, mais la plupart de ses idées avaient fait leur temps.
La voie fut préparée au nouveau programme par la publication venue de Londres, dont nous avons parlé plus haut, qui tomba comme une bombe au milieu des combinaisons qui s'élaboraient. L'ancien collaborateur de Marx, le patriarche du socialisme marxiste,
Frédéric Engels, veillait à Londres; il voulait empêcher à tout prix un nouveau compromis.
En 1875, Marx avait écrit une critique extrêmement vive, presque violente, du projet du programme de Gotha; cette critique avait été adressée, le 5 mai 1875, au socialiste Bracke, pour être discrètement communiquée à un petit nombre de socialistes influents. Quelques chefs du parti seulement en eurent connaissance à cette époque. Bebel ne fut pas de ce nombre, malgré le désir exprimé par Marx. A l'insu du comité directeur, Frédéric Engels fit paraître, au mois de février 1891 , dans la Neue Zeit, l'implacable critique du programme de Gotha. Une véritable stupéfaction accueillit cette publication ; on tenta même de mettre en doute l'authenticité de la pièce , mais le Vorwaerts s'empressa de dissiper les doutes. L'autorité de Marx fit le reste. La critique d'outre-tombe donna le coup de grâce au programme de Gotha.
Le congrès général d'Erfurt, réuni du 14 au 20 octobre 1891, dota le socialisme allemand de son programme actuel, appelé le programme d'Erfurt. Le projet de ce nouveau programme fut présenté par le comité directeur dans le sens du plus pur marxisme la Neue Zeit le modifia et le rendit plus précis , la com mission révisionniste du congrès d'Erfurt l'amenda lé gèrement, et Liebknecht le fit voter par le congrès.
Liebknecht opéra très habilement. Il couvrit d'abon de fleurs le programme de Gotha , qui avait rendu d si grands services , mais qui se trouvait condamné pa la science. Il fit ensuite l'apologie du nouveau pro
rramme, de ses déclarations et de ses revendications, »t il conjura le congrès de ne pas trop s'attacher aux nets. « Il n'existe pas de programme parfait, dit-il. /essentiel, c'est que le programme marque d'une nanière claire et précise le but que nous voulons ateindre... A vous d'y mettre le vrai sens... Que tous los efforts tendent à le réaliser. » Un tonnerre d'ap- )laudissements accueillit les conclusions du vieux 'évolutionnaire. On proposa de passer à l'ordre du our sur tous les amendements et de voter en bloc le Drojet de programme proposé par la commission. Ce ï^ote eut lieu à l'unanimité aux applaudissements des iiembres du congrès, le 21 octobre 1891. Le socialisme illemand avait passé tout entier sous le drapeau du socialisme marxiste.
Si le programme d'Erfurt n'est point parfait, il est lu moins très habilement conçu. Il est tout aussi remarquable par ce qu'il a évité de dire que par ce qu'il a dit. Tout ce qui peut gêner la propagande socialiste et l'union du parti est simplement écarté.
Le programme d'Erfurt évite avec soin de parler de l'État futur (Zukunftstaat) que le socialisme entend créer. Liebknecht s'est contenté de déclarer que le développement économique amènera de lui-môme la société de l'avenir et qu'il est, en conséquence, très oiseux de vouloir parler dès maintenant de la nature
t de l'organisation de cette société !
La même méthode a été suivie à l'égard des derniers lébris des théories de Lassalle. Le programme d'Erfurt
es ignore. Il ne parle ni de la loi d'airain^ ni des so-
ciétés coopératives de production subventionnées par V Etat y ni du produit intégral du travail j ni d'une action socialiste circonscrite par les limites nationales j ni de la masse réactionnaire. Bien plus, le programme d'Erfurt, dans sa partie générale, ne parle plus de ÏFtat socialiste, il ne prononce pas ce mot.
Ce qui peut-être étonnera davantage, c'est que le programme d'Erfurt ne mentionne même plus le principe qui est inscrit en tête du programme de Gotha; il ne dit plus que le travail est la source de toute richesse et de toute culture. C'est que la critique du maître avait paru , et que celui-ci s'était ri des conséquences que le programme de Gotha avait tirées d'un principe faux.
Le programme d'Erfurt va si loin dans sa prudence que, pour empêcher le système socialiste et le nouveau programme de crouler par la base , il ne fait pas plus mention de la théorie de la valeur selon Marx que du principe du programme de Gotha.
Passant à côté de principes trop contestables et justement contestés, le programme d'Erfurt, dans sa partie générale, entre de but en blanc dans le domaine des faits économiques. Il expose à sa manière les conséquences de la production capitaliste. Il voit le remède dans la propriété collective des instruments de production. Il déclare que la substitution de la propriétc collective à la propriété privée doit être l'œuvre de le classe ouvrière. Il convie celle-ci, en conséquence, l une lutte politique internationale qui doit lui livrei partout le pouvoir. ,
Dans la partie pratique , le programme d'Erfurt oure largement les portes à l'agitation politique. 11 gui :
1° Le suffrage universel étendu aux deux sexes et à mtes les élections,
2** La législation directe par le peuple ,
3° L'éducation donnée en vue du service militaire énéral,
4° L'abrogation de toutes les lois qui entravent la bre manifestation des opinions ,
5° L'abrogation des lois qui, sous le rapport des roits publics et privés, placent la femme dans une ituation d'infériorité vis-à-vis de l'homme ,
6*" La religion déclarée chose privée ,
1" La laïcisation de l'école... et la gratuité de l'insruction , des fournitures scolaires et de l'alim-entation ,
8° La gratuité de la procédure et de la défense deant les tribunaux... et l'abolition de la peine de [lort,
9° La gratuité de l'assistance médicale... et de l'inumation,
10° L'impôt progressit sur le revenu et sur le caital.
En ce qui concerne la protection de la classe ourière, le parti démocratique socialiste allemand rélame :
1° Une législation protectrice efficace , nationale et
itemationale , basée sur les principes suivants : a) Fixation d'une journée normale de travail qui ne passera pas huit heures,
172 LE SOCIALISME CONTEMPORALN.
b) Interdiction du travail des enfants âgés de moins de quatorze ans ,
c) Interdiction du travail de nuit , excepté pour les industries dont la nature exige le travail de nuit,
d) Un intervalle non interrompu de repos d'au moins trente-six heures par semaine,
c) Interdiction du système appelé le Trucksystem;
2° La surveillance de toutes les industries par un secrétariat général du travail, par des inspecteurs divisionnaires et par des chambres du travail;
3° L'assimilation des droits des ouvriers agricoles et des domestiques à gages aux droits des ouvriers industriels , et l'abolition du règlement pour les domestiques;
4° La sauvegarde du droit de coalition ;
5° La monopolisation de toutes les assurances ouvrières à opérer par l'empire, avec la participation efficace des ouvriers à l'administration de ces assurances.
Le but poursuivi par les auteurs du programme d'Erfurt est évident : ils ont voulu parer aux scissions doctrinales dans la partie théorique du programme; en même tem.ps , ils ont voulu grouper autour du drapeau socialiste le plus de mécontents possible.
Le programme d'Erfurt est un appel à l'action, à l'agitation sur toute la ligne. D'un bout de l'Allemagne à l'autre, dans la presse et dans les réunions publiques, la propagande socialiste s'est mise à commenter le programme. Les agitateurs, depuis Bebel et Liebknecht jusqu'au plus jeune ouvrier transformé er
tribun, se sont attachés principalement à développer dans le sens socialiste les conséquences de la production capitaliste.
L'élasticité du programme d'Erfurta permis au parti démocratique socialiste allemand d'avoir une espèce de droite et une espèce de gauche. A la tête de cette droite d'un nouveau genre s'est placé le chef bavarois de VoUmar, à qui un mariage très riche a permis de se donner une villa toute bourgeoise, et qui a cru pouvoir aller récemment jusqu'à appeler la société de l'avenir, le rêve de l'avenir. Il a provoqué un petit orage en se montrant favorable au socialisme d'État.
Les indépendants , appelés aussi les Jeunes , dont les chefs ont été excommuniés à Erfurt, ne laissent pas que de faire beaucoup de bruit à Berlin.
Pour parer à des divergences trop marquées dans l'interprétation du programme d'Erfurt, le socialisme allemand fit publier un double commentaire, plus ou moins officiel, du programme, un petit et un grand catéchisme. Le petit catéchisme porte le titre : « Principes et revendications de la démocratie socialiste » ; il est l'œuvre de Charles Kautsky et de Bruno Schœnlank. Le commentaire principal, intitulé : « Le programme d'Erfurt interprété dans sa partie générale » , est dû exclusivement à la plume de Kautsky, le rédacteur principal de la revue socialiste Die neue Zeit jRt l'une des célébrités dogmatiques du socialisme aljlemand.
j Deux faits peuvent servir encore à caractériser la ituation actuelle du socialisme allemand. Ce sont le
congrès de Berlin du mois de novembre 1892 et le débat de quatre jours suscité au Reichstag, le 31 janvier 1893 , parle député catholique Bachem , qui somma les socialistes de donner enfin une définition précise de Y Etat de V avenir (Zukunftstaat) , promis par eux aux populations ouvrières.
Le congrès de Berlin n'eut pas l'importance des congrès d'Erfurt et de Halle. Il siégea du 14 au 21 novembre 1892. Le nombre des délégués fut de 228, parmi lesquels on ne comptait que peu d'ouvriers proprement dits^. Le congrès eut pour résultat principal de maintenir la paix dans le parti. Il se prononça contre le socialisme d'État et contre l'antisémitisme. Le comité directeur resta le même ; il y eut dans son sein un changement peu important : le caissier Bebel et le coprésident Gerisch échangèrent leurs fonctions.
D'après le rapport annuel présenté au congrès de Berlin par le comité directeur, les cotisations des membres du parti s'élevèrent, depuis le 1®'" octobre 1891 jusqu'au dernier septembre 1892, à la somme de 231.895 marks.
Le parti disposait, au mois de septembre 1892, de 70 feuilles politiques j savoir : 32 paraissant six fois, 20 paraissant trois fois, 6 paraissant deux fois et 12 paraissant une fois par semaine. Le parti avait dépensé, dans une seule année, plus de soixante mille marks pour subventionner cette presse. Il avait, en outre, donné au journal socialiste belge Le Peuple
1. Les agitateurs socialistes, pour être plus libres dans leur action, entreprennent souvent un négoce quelconque.
ae subvention de 4.000 marks, idour V aider dans sa itte en faveur du suffrage universel.
Nous empruntons encore au rapport du comité diicteur la déclaration suivante concernant le serment : « Le parti démocratique socialiste n'a jamais caché l'il repousse la forme religieuse du serment ; la siliûcation religieuse du serment ne le touche pas. Il (connaît à l'État le droit d'imposer le témoignage }ligatoire devant les tribunaux , témoignage qu'il condère cependant comme une obligation civile et huaine. En face de cette obligation, un témoin peut len refuser le serment , mais on ne saurait lui remnaître le droit du mensonge. » Du 31 janvier au 7 février 1893, le socialisme alleland se trouvait assis sur la sellette du Reichstag. Les âputés socialistes avaient été plus que jamais d'une umeur provocatrice quand , passant du rôle défensif j rôle offensif, le député Bachem les interpella sur ur société de l'avenir : « Vous attaquez sans cesse organisation sociale actuelle, leur dit-il; dites-nous une manière précise quel est votre État de l'avenir ^ukunftstaat). Vous conviez l'ouvrier à marcher avec 3us; avant de vous suivre, l'ouvrier raisonnable veut ivoir quel est en réalité cet État vers lequel vous rétendez le conduire. Oui, l'ouvrier vous demande 3 lui tracer d'une manière claire et saisissable le lan de votre organisation sociale future. Ne dites is : « Nous en parlerons quand nous serons arrivés au but. » Cela reviendrait h dire : Je dormirai dans lie maison , quand je l'aurai ; comme je ne sais pas
encore actuellement si je l'aurai, je me dispense en attendant de dormir. « — Bebel demanda le renvoi de la discussion à la prochaine séance. Sa réponse fut alors ce qu'elle aurait été s'il avait répondu immédiatement. Il s'en prit au terme d'État, dont son adversaire s'était servi. « Si vous aviez étudié la littérature socialiste contemporaine , répliqua-t-il au député Bachem;, vous n'auriez pas songé à nous poser votre question relative à VFtatde l'avenir, par le motif bien simple que nous ne voulons pas d'Etat de l'avenir. Je le reconnais, il y a dix, douze ou quinze ans, une question de ce genre aurait pu nous être adressée, parce que la démocratie socialiste , au point de vue de la théorie , n'était pas aussi avancée qu'aujourd'hui. Nous ne sommes pas seulement un parti révolutionnaire, pour me servir de votre manière de parler; nous sommes encore un parti qui tend toujours à progresser, un parti qui apprend toujours, qui passe sans cesse par une mue spirituelle^ . »
Bebel , se servant avec complaisance de son expression de mue spirituelle , énuméra aussitôt une série de transformations amenées par cette mue. Si le socialisme allemand ne veut pas d'Etat de l'avenir, il veut une société de l'avenir. Bebel s'est gardé de trahir les secrets de l'organisation de cette société de l'avenir, « Il est superflu, dit-il, de parler dès maintenant de cette organisation, car nous ne savons pas quelle sera
1. Séance du Reichstag, 3 février 1893, compte rendu sténO' graphique, p. 814.
situation quand cette organisation devra être éta- ,ie. »
En terminant son discours , Bebel jeta au Reichstag blasphème grossier de Heine : « Nous abandonnons ciel aux anges et aux moineaux. »
Dans une réplique, le député Richter appuya impiyablement sur la mue du socialisme en général et sur îlle du député Bebel en particulier. Il tira aussi, avec [16 logique inflexible , les conséquences du seul dogme Dsitif du socialisme, celui de la propriété collective ^ec la réglementation de la production et de la con- )mmation.
Chose étrange , un parti qui n'a aucun plan précis de îorganisation sociale, convie les ouvriers du monde itier à s'unir pour la destruction de l'édifice social :tuel; et, alors qu'il ne sait pas ce qu'il donnera aux lasses altérées de jouissance , il affirme avec une auace inouïe qu'il est le salut.
Peu de temps après la discussion parlementaire sur L société de l'avenir du socialisme , le Reichstag fut issous parce qu'il avait repoussé l'augmentation de arméa, demandée par le gouvernement. Les nouvelles lections eurent lieu le 15 juin 1893, au milieu d'une rande agitation et dans les circonstances les plus faorables au socialisme. Les candidatures socialistes, osées dans 386 circonscriptions sur 397 , réunirent ."86.738 voix; 44 députés socialistes furent élus. Dans le rapport présenté au congrès annuel quelues mois plus tard, les chefs du socialisme allemand mdirent compte à leur manière de ce triomphe , et ex-
posèrent tout le plan de leur organisation électorale avec cinquante-trois comités spéciaux.
Ce congrès , réuni du 22 au 27 octobre 1893 dans la catholique ville de Cologne, dans le but avéré de déclarer la guerre aux catholiques, ne fut pas aussi important qu'on eût pu l'attendre. Il traita de l'amélioration de la presse socialiste officielle et de l'agitation à la campagne, qui n'avait pas produit les résultats espérés. Il approuva la ligne de conduite des députés socialistes. Il régla la célébration de la fête du i^"" mai et recommanda le chômage de ce jour, partout où les circonstances le permettaient. Il sépara la cause du socialisme de celle de l'antisémitisme. Il demanda une agitation incessante en faveur du suffrage universel.
On avait reproché au comité directeur du parti socialiste de ne pas appuyer assez efficacement le mouvement de l'association professionnelle. Une discussion extrêmement vive , qui dégénéra en véritable dispute, fut soulevée parce reproche. Les principaux membres du comité directeur prirent à partie le chef du mouvement de l'association professionnelle, Legien. Le comité directeur avait évidemment peur de voir surgir en lace de lui, par l'organisation spéciale du mouvement de l'association professsionnelle, une influence gênante ; il craignait aussi qU9 , à force de songer à satisfaire les intérêts de la profession, on n'oubliât le but final du mouvement socialiste, qui n'est pas d'améliorer l'état social actuel, mais de renverser la société.
Jamais Bebel ne fut plus violent que dans ce débat. En général , il prit au congrès de Cologne des airs de die-
iteur. Cette attitude n'empêcha pas les dissentiments a parti de se produire plus ouvertement que jamais. Le socialisme allemand a gagné en extension; il a erdu en union.
Anarchisme.
L'influence plus ou moins grande de l'anarchisme ans un pays dépend du caractère général de la popuition et de l'organisation du socialisme. La forte ormisation du socialisme collectiviste en Allemagne a )ujours empêché l'anarchisme d'y arriver à un déve- >ppement bien considérable. Cependant le socialisme lemand, si actif, si âpre à la besogne, a produit beau- )up trop d'ennemis de la société ; il n'était guère ossible que, dans les rangs de ces ennemis de l'ordre )cial , il ne se trouvât pas un certain nombre d'homles portés à employer les moyens violents.
Nos lecteurs savent déjà que l'anarchisme a été inoduit en Allemagne , en Autriche et dans une partie 3 la Suisse par l'ancien collègue de Bebel et de Liebleckt, Jean Most. Le journal anarchiste, la Liberté ^reiheit), que Most publia d'abord en Angleterre, périra longtemps en Allemagne au nombre de plusieurs mtaines d'exemplaires. V Autonomie y qui remplaça
Freiheit à Londres , sut trouver à son tour le chemin e l'Allemagne.
L'anarchisme agissant presque toujours en secret, jn histoire ne se révèle guère que par les procès , les Uentats et les crimes.
Un attentat qui aurait pu prendre des proportions
formidables et qui émut vivement l'opinion publique, fut l'attentat projeté pour le jour même de l'inauguration du monument national de Nierdewald par l'empereur Guillaume. Le député Richter en parla le premier dans une séance de la commission de la loi contre les socialistes , le 26 avril 1884; le ministre de Puttkammer se garda de démentir l'assertion de Richter, à laquelle il fit même allusion dans une séance plénière du Reichstag. — D'après la presse allemande , les révélations de l'anarchiste Rupsch auraient enlevé tout doute à ce sujet; une descente judiciaire aurait eu lieu le 5 et le 6 juillet; elle aurait amené la découverte d'une quanlité considérable de dynamite à l'endroit indiqué par Rupsch.
Le 1" juillet 1885, l'anarchiste Lieske, cordonnier de profession , traduit devant la cour d'assises de Francfort sous la prévention d'avoir assassiné le conseiller de police Rumpfî, fut condamné à mort. Lieske ne fit pas d'aveu. En apprenant sa condamnation, il s'écria, en s'adressant à ses juges : « Malheur à vous! vous ne survivrez pas longtemps à votre arrêt de sang; vos noms seront cloués au pilori ! » Puis il dit au procureur : « Vous ne condamnerez plus personne. »
Au commencement du mois d'avril 1892, quatre anarchistes polonais , élégamment vêtus , se rendirent deRerlin dans le grand- duché de Posen. lisse présentèrent au curé de Koscielek, le doyen de Poninski. Ils lui réclamèrent tout son argent, au nom d'un arrêt de, condamnation porté par leur parti. Le curé, blessé par un premier coup de revolver, se précipita par la fenêtre
lans le jardin, où deuxballes vinrentencore l'atteindre, .es cris de secours et les détonations réunirent un :rand nombre de paysans polonais, qui se mirent résoament à la poursuite des anarchistes et engagèrent la utte contre eux. Deux anarchistes tombèrent, et les eux autres, se voyant dans l'impossibilité de fuir, ournèrent leurs armes contre eux-mêmes. On trouva ur les cadavres des anarchistes des cartes rouges enadrées de noir et une liste de curés polonais. Sur une des cartes on lisait l'arrêt suivant : « Le comité es anarchistes polonais ordonne au doyen de Poninski e livrer tout l'argent qu'il possède , pour les besoins e l'organisation des anarchistes polonais. En cas de ésobéissance ou de dénonciation à la police, le comité xécutif punit de mort le doyen de Poninski. — Le ecrétaire. »
Le 9 juin 1893, la cour de Leipzig condamna à des eines très sévères quatre mineurs convaincus d'apartenir au club anarchiste de V Autonomie de Londres, ui avaient excité les mineurs du district de la Ruhr,
l'occasion d'une grève, à recourir à la propagande ar le fait.
IL — Angleterre.
Socialisme.
Le mouvement socialiste a été plus lent en Anglefîrre qu'on ne pouvait le supposer. Cependant il s'est ccentué davantage depuis plusieurs années. L'Angleorre a aujourd'hui deux groupes socialistes assez
puissants; le socialisme est représenté au parlement, et il exerce une influence visible sur les congrès des associations professionnelles.
Comment se fait-il que le socialisme n'ait pas complètement envahi l'Angleterre ? Ce pays a devancé tous les autres dans les voies de la production capitaliste; son prolétariat est depuis longtemps organisé dans ses Trade-Unions ou ses associations professionnelles ; de plus, il a donné asile à tous les conspirateurs et il a vu naître l'Internationale.
Les essais communistes d'Owen ont eu lieu de bonne heure en Angleterre. L'agitation chartiste,. qui avait un but social, a été considérable. Non seulement l'Internationale a été fondée en Angleterre , mais elle a compté, avant la fin de l'année 1886, 25.175 membres. Toutes les conditions ordinaires du succès de la propagande socialiste étaient là, surtout un prolétariat plus nombreux et un capitalisme plus accentué que partout ailleurs. Les efforts de propagande n'ont pas manqué. « Si l'Angleterre est pour nous, écrivait en 1878 un correspondant de l'ancien Vorwaerts allemand , le mouvement sera irrésistible. » Ce correspondant voyait s'ébranler à une époque indéterminée les légions des prolétaires britanniques. Cependant ces légions ne se sont pas encore ébranlées. Pourquoi ne l'ont-elles point fait? Est-il à craindre qu'elles le fassent?
L'insuccès relatif des théories socialistes est diversement expliqué. « Nous sommes convaincu, disait le Spectator du 15 juin 1878, que, si les campagnards
.nglais sont restés spectateurs impassibles au milieu le l'agitation du socialisme, qui régnait dans d'autres lays, c'est grâce à l'existence d'une loi des pauvres. ,e prolétaire la trouve pour ainsi dire au seuil de sa lorte; elle lui tend une main amie et le détourne de a route misérable dans laquelle il n'aurait trouvé que 'horrible perspective de mourir de faim. » Cette adniration pour le poor law est loin d'être partagée par out le monde, même en Angleterre. Certes, ce n'est )as devant une taxe des pauvres que le socialisme alemand songerait à désarmer.
D'autres ont attribué le peu de succès du socialisme îQ Angleterre à la liberté de tout dire, de tout écrire, le tout produire en public, qui aurait mis l'ouvrier inglais à même de se rendre compte de l'insanité des loctrines socialistes. Nous nous contentons de faire )bserver que le socialisme, loin de considérer cette iberté de tout dire comme peu favorable , la réclame lu contraire dans tous les programmes du parti. — Le correspondant de l'ancien organe du socialisme alleiiand, du Vorwaerts, que nous venons de citer, attribue l'indifférence de l'ouvrier anglais à l'ignorance dans laquelle il se trouve par rapport à la doctrine libératrice : l'ouvrier anglais n'aime pas cette doctrine, selon le correspondant, parce qu'il ne la connaît ptas.
Les causes qui, à notre avis, ont ralenti jusqu'ici le mouvement socialiste en Angleterre sont multiples. jL'ouvrier anglais en général est religieux; il a une aversion instinctive pour un système social qui est la |Qégation de toute religion. Le Vorwaerts s'est plaint
plus d'une fois de ce qu'il appelait la superstition religieuse du peuple anglais.
A cette première cause de l'insuccès du socialisme nous en ajoutons une autre que nous trouvons dans le caractère de l'ouvrier anglais. Celui-ci est positif, très préoccupé de ses intérêts immédiats et peu accessible aux rêves théoriques. Dans une réunion publique, une motion ayant pour but la hausse de son salaire trouvera bien plus aisément son adhésion qu'une motion qui se rapporterait à la propriété collective. « Les neuf dixièmes des paroles et des propositions d'un congres ouvrier anglais, écrit un publiciste, se rapportent à l'administration intérieure du pays ou aux intérêts particuliers de chacun. Il ne se passe rien de pareil dans les congrès ouvriers français dans lesquels les lois soumises à la Chambre ne sont pas même mentionnées. »
Il faut reconnaître aussi une grande influence à l'organisation du monde ouvrier en Angleterre. L'association y a atteint presque le dernier degré de son développement. L'ouvrier anglais est peu libre dans son mouvement individuel; il appartient à l'association, dont la discipline est sévère comme celle d'une armée. Ce n'est pas sans raison que le Vorwaerts attaquait autrefois avec passion les chefs des Trade-Unions , dont l'autorité est très grande sur l'ouvrier : « Ils sont tradeunionistes, disait le Vorwaerts; la liberté n'a rien à attendre d'eux; ils trouvent mieux leur compte à vivre en paix avec la bourgeoisie. »
Enfin, ne négligeons pas de tenir compte de la pré-
pondérance des prodigieux capitaux de l'Angleterre. Qui donc n'a pas été témoin de la puissance du capital, de sa puissance sociale? Cette dernière surtout est incontestable dans le pays oii le capital a produit plus que partout ailleurs ce que l'on a appelé ses merveilles.
Les influences que nous venons de signaler ont empêché le développement du socialisme en Angleterre de répondre aux espérances des agitateurs socialistes; mais elles ne purent entièrement arrêter ce développement.
Si l'Angleterre, d'une part, subit des influences peu favorables à la difl'usion du socialisme, les causes qui, d'autre part, favorisent cette difl'usion n'y manquent pas.
Le problème social se posera un jour nécessairement en Angleterre dans toute sa gravité. Le prolétariat le plus nombreux sera là en face d'un capital énorme qui se trouve entre les mains d'un petit nombre de propriétaires et de capitalistes. Le capital, en Angleterre, a su ofl'rir jusqu'ici des ressources au travail, et les conditions de travail y sont relativement meilleures que dans la plupart des autres pays. Grâce à l'activité et à l'habileté de l'industrie anglaise, celle-ci a trouvé sans cesse de nouveaux débouchés dans toutes les parties du monde. Mais nous voyons les diverses contrées s'émanciper les unes après les autres, développer leur propre industrie, et se défendre par des droits protecteurs contre l'invasion des produits anglais. Qu'adviendra-t-il le jour où les débouchés actuels se fermeront, au moins en partie?
Des milliers d'ouvriers se trouveront tout à coup sans travail et sans pain; ils demanderont l'un et l'autre au capital, qui ne pourra rien donner. Ce jour-là, les idées socialistes ne seront-elles pas plus facilement acceptées ! Les bataillons des prolétaires britanniques resteront-ils impassibles, calculant froidement leur intérêt et obéissant au mot d'ordre des chefs des Trade- Unions? Nous en doutons.
Toutes les qualités personnelles des Anglais, tous les avantages de leur constitution ne sont pas de nature à écarter le danger de l'organisation sociale de l'Angleterre. Rappelons ici une importante parole prononcée par M. Gladstone à la Chambre des Communes, le 14 février 1843 : « C'est un des caractères les plus tristes de l'état social de notre pays que l'augmentation constante des richesses et l'accumulation du capital des classes élevées soient accompagnées d'une diminution de la puissance de consommation et d'une plus grande somme de privations et de souffrances dans les classes pauvres. )>
L'Internationale rendit aux Trade-Unions des services que ces associations surent apprécier. Dans leurs grandes grèves, l'Internationale empêcha plus d'une fois les ouvriers étrangers d'aller remplacer les grévistes anglais. Avant la fin de l'année 1866, l'Internationale comptait 25.175 membres en Angleterre. En 1869, le congrès des Trade-Unions, réuni à Birmingham, admit le principe que l'organisation des ouvriers devait être internationale; il recommanda, en conséquence, aux ouvriers du Royaume-Uni de
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soutenir l'Internationale et de s'y affilier. Il y eut même des associations professionnelles qui s'affilièrent directement h rinternationale , mais sans se confondre avec elle : elles conservèrent leur organisation , leurs traditions et leurs doctrines.
Gela ne pouvait suffire à Karl Marx ; il voulait avoir des sections spéciales de l'Internationale , qui seraient pénétrées de son esprit et de ses tendances. Ces sections furent fondées à Londres et dans plusieurs autres grandes villes. On leur donna un conseil fédéral. Leurs meetings firent beaucoup de bruit.
Vint la Commune de Paris. Ses excès produisirent un mouvement d'horreur. Le peuple anglais, qui est plus sensible aux faits qu'aux paroles, voyait là un fait ^ans précédent, un fait qui le fit reculer d'épouvante. Lorsque, dans un manifeste retentissant, le Conseil général de l'Internationale crut devoir se prononcer hautement en faveur de la Commune, c'en était trop : une grande partie des Trade-Unions qui s'étaient fait affilier, renonça à l'alliance qui venait à peine d'être conclue; G. Odger, membre du Conseil général de l'Internationale, sortit de ce Conseil! Cédant à l'impression du moment, le congrès des Trade-Unions réuni à Nottingham, en 1872, n'hésita pas à exclure de son programme toute politique.
A partir de ce moment, la propagande socialiste fut plus ou moins languissante en Angleterre jusqu'à l'année 1881 , où l'anarchisme et le socialisme s'affirmèrent de nouveau davantage. En 1882 fut fondée la Fédération démocratique d'Angleterre, qui devint plus tard la
Fédération démocratique socialiste. Elle publia, en 1883 , un violent manifeste socialiste qui se terminait par ce triple appel : « Instruisons!... Agitons!... Organisons!... » Les manifestations socialistes se succédèrent en 1883 et en 1884. En même temps, une propagande active en faveur de la nationalisation du sol fut entreprise en Angleterre et en Ecosse.
En 1885 , l'armée socialiste n'était pas encore bien grande; une scission dans ses rangs menaçait de lui être fatale. Cette scission néanmoins eut lieu. Deux groupes se formèrent : La Fédération démocratique et la Ligue socialiste.
Une question personnelle fut l'occasion de la scission. L'avocat M. N. Hyndmann se trouvait à la tête de la Fédération. On l'avait d'abord exalté outre mesure, mais on ne tarda pas de l'appeler le tyran de la Fédération.
D'après l'organe du socialisme allemand, le Sozialdemokrat, M. Hyndmann aurait donné trop dans le nationalisme; il aurait favorisé les ouvriers anglais aux dépens des ouvriers étrangers qui étaient venus servir la cause du socialisme ; il aurait même semé la baine contre les étrangers.
Parmi les dissidents se trouvait Edw. Aveling, le gendre de Karl Marx, et le poète anglais Morris. Hyndmann et la Fédération conservèrent cependant dans leur parti des agitateurs très capables, entre autres J. Burns et J. F. Murray.
La Fédération démocratique socialiste se tint davantage sur le terrain national et elle affirma la nécessité
de l'action politique. La Ligue socialiste s'affilia au socialisme international ou marxiste; elle n'admit pas l'action politique dans son programme , sous prétexte que l'heure n'en était pas encore venue en Angleterre, et qu'il fallait se servir des forces limitées dont on disposait, dans le but exclusif de la propagande socialiste.
Malgré la scission, les deux groupes surent sacrifier leurs rancunes à la cause commune. Ils ne se combattirent guère; ils évitèrent même de se rencontrer sur le même terrain : la Ligue socialiste se consacra à la propagande dans les provinces, tandis que \di Fédération cherchait à agir au moyen des grands mouvements ouvriers, auxquels elle se mêla toujours davantage.
Nous verrons se succéder ces mouvements ouvriers, et nous y trouverons trop souvent la main de la Fédération. Quelquefois la Ligue et la Fédération uniront leurs efforts.
En 1886 commença une vaste agitation des ouvriers sans travail.
L'année 1887 vit un nouveau genre de démonstrations. C'est dans les principaux temples protestants de Londres que les socialistes engagèrent les ouvriers sans travail à étaler leur misère.
Au mois d'octobre et au mois de novembre de la même année d'immenses colonnes d'ouvriers sans travail traversèrent les rues de Londres et les faubourgs pour se réunir à Trafalgar-Square ou à Hyde-Park. Des meetings nombreux furent tenus. Il y eut plusieurs fois des rencontres sanglantes entre les manifestants et la police qui voulait les disperser.
Dans toutes ces manifestations , les hommes de la Fédération jouèrent leur rôle. J. Burns surtout montra une ardeur d'agitation qui ne se lassait point. Grâce à tous ces efforts, les socialistes parvinrent à exercer une influence de plus en plus grande dans les rangs des travailleurs.
Le congrès annuel des Trade-Unions , tenu en 1887 à Swansea, du 5 au 10 septembre, permit de constater jusqu'à quel point l'idée socialiste avait pénétré dans ces vastes associations.
Tandis que le congrès de 1886, tenu à Hull, s'était prononcé, à une faible majorité, contre la nationalisation du sol, le congrès de Swansea se déclara favorable à cette nationalisation.
Ce congrès adopta aussi la proposition de convoquer à Londres, au mois de novembre 1888, un congrès international composé des délégués des sociétés ouvrières de l'Europe. Cependant, on semblait encore redouter l'influence des chefs du parti socialiste allemand. Le comité parlementaire des Trade-Unions , qui fut chargé de préparer le congrès, décida qu'on n'y admettrait que des délégués directs d' associations ouvrières. Par cette décision, les chefs parlementaires du socialisme allemand se trouvaient écartés , parce qu'ils n'étaient pas des délégués d'associations ouvrières.
L'Allemagne, l'Autriche, la Suisse et l'Amérique ne furent pas représentées au congrès de Londres. Le congrès comptait néanmoins 110 membres qui étaient les délégués de 1.100.000 ouvriers. Sur les 69 délégués anglais, 15 étaient socialistes. Peu s'en fallut que le
principal agitateur de la Fédération démocratique socialiste, J. Burns, ne fût nommé président du congrès : il obtint 42 voix contre 61 données à M. Shipton, président du comité parlementaire des Trade-Unions. Ce que le congrès ouvrier de Londres affirma avant tout c'était l'association internationale des ouvriers ; il adopta les résolutions suivantes :
« Les ouvriers organisés se constitueront en parti de classe en face de tous les partis politiques sur une base à la fois économique et politique, pour faciliter aux travailleurs la conquête du pouvoir public dans la commune, le département et l'État.
« Le parti de classe de chaque nation aura son comité ouvrier, et les comités ainsi constitués s'entendront entre eux sur les questions importantes qui intéresseront les ouvriers des divers pays.
« Un congrès international aura lieu tous les ans dans Tune des nations adhérentes à cette convention. Dans le prochain congrès, qui se réunira à Paris, seront discutés les détails de l'organisation qui réglera les rapports des comités nationaux entre eux. »
Sur la proposition du délégué italien Lazzari, le congrès engagea les travailleurs à abandonner Vidée nationale y qui n' engendre que la haine et la guerre, Vamélioration du sort de .la classe ouvrière n'étant possible que par une entente établie sur la base d'une organisation internationale.
Aux deux congrès ouvriers internationaux réunis à Paris, en 1889, au mois de juillet, les socialistes anglais étaient à leur poste , les adeptes de la Ligue so-
cialiste au congrès des Marxistes , et les adeptes de la Fédération au congrès des Possibilistes. Au congrès des Marxistes, on compta 21 délégués anglais. Au congrès des Possibilistes, les Anglais jouèrent un des principaux rôles.
Ce qui appela davantage Tattention générale sur le mouvement socialiste en Angleterre , ce fut la grève gigantesque des ouvriers des docks, une grève de plus de cent mille ouvriers non organisés , qui dura depuis le 13 août jusqu'au 14 septembre 1889. Le chef incontesté de la grève était J. Burns, l'agitateur de la Fédération démocratique socialiste; le pacificateur devait être l'illustre cardinal Manning.
Les socialistes anglais reparurent au congrès international de Bruxelles. Il prirent une part prépondérante aux grandes manifestations du mois de mai en faveur de la journée de huit heures. Cependant, le vingt-cinquième congrès des Trade- Unions, réuni à Glasgow, du 5 au 11 septembre 1892, fit un effort pour écarter tout soupçon de socialisme , en repoussant par 689 voix contre 97 la proposition de se faire représenter au congrès socialiste international de Zurich, au mois d'août 1893. Ce vote appela toutes les foudres du socialisme allemand sur les Trade-Unions. Plus lard, le comité parlementaire des Trade-Unions revint sur la résolution du congrès, et décida d'envoyer des délégués à Zurich.
Le socialisme ne se lassera pas. Il tentera de tocte manière de s'emparer des Trade-Unions ou d'organiser les ouvriers anglais en dehors de ces vieilles as-
sociations. Nous avons vu quels sont les principaux obstacles qu'il aura à vaincre. Ils sont bien puissants.
Pour être plus forts, les socialistes ont récemment résolu de renoncer à leurs querelles. Leurs trois groupes, la Fédération démocratique socialiste^ la Ligue socialiste et le groupe moins important connu sous le nom de Fabian Society se sont rapprochés et ont publié un manifeste commun, dans lequel ils désignent en huit articles le but que le socialisme doit atteindre avant tout en Angleterre. Ils réclament dans ce manifeste : la journée légale de huit heures, l'exclusion de l'ouvrier trop jeune de tout travail salarié, l'entretien gratuit des enfants pauvres , un salaire égal pour un travail égal , qu'il soit fait par une femme ou par un homme, un salaire minimum convenable pour les ouvriers employés par l'État ou par les communes, l'interdiction du système du contrat, le suffrage universel et une compensation pour les services rendus à la cause publique. Le manifeste est signé par les chefs des trois groupes : Hyndmann (Fédération), William Morris (Ligue) et Bernard Shaw (Fabian Society).
Au congrès socialiste international de Zurich, l'Angleterre et l'Irlande étaient représentées par 65 délégués, qui n'étaient pas tous socialistes. Ils votèrent cependant la plupart en faveur du principe de la propriété collective.
Le socialiste Ben-Tillet, au congrès des Trade-Unions
qui siégea à Belfast^ du 4 au 9 septembre, proposa de
créer un fonds destiné à soutenir des candidats ou-
' vriers pour le parlement; le délégué Macdonald, de
194 LE SOCIALISME COINTEMPORAIN.
Londres, compléta la proposition, en demandant qu'on n'admît que des candidats acceptant le principe de la propriété collective. Les deux propositions furent votées par 137 délégués contre 97. Ce vote inattendu a une importance qu'on ne saurait nier. Il prouve que l'idée socialiste envahit de plus en plus les associations ouvrières de l'Angleterre.
Anarchisme.
C'est en Angleterre qu'une impulsion nouvelle fut donnée à l'anarchisme par le congrès anarchiste qui siégea à Londres du 14 au 19 juillet 1881. Ce congrès était dû principalement à l'initiative de l'anarchiste allemand Most et du nihiliste russe Hartmann. A côté de la section anarchiste allemande se formèrent bientôt à Londres une section anglaise , une section française , une section slave et une section irlandaise.
Malgré le langage infernal que l'on tint dans les écrits et les réunions anarchistes, le gouvernement n'intervint que lorsque la Freiheit de Most se mit à glorifier les assassinats irlandais. La Freiheit et son éditeur furent condamnés; quelques agitateurs quittèrent Londres. Most se rendit en Amérique. Londres resta cependant le rendez-vous des anarchistes de tous les pays. V Autonomie y remplaça la Freiheit, comme organe de l'anarchisme allemand. Le Belge V. Dave et l'Autrichien Peuckert parurent exercer extérieurement une grande influence sur les divers groupes anarchistes; mais d'autres chefs donnaient le mot d'ordre à l'heure de l'action.
Il est facile de voir que maintenant encore Londres est un des principaux rendez-vous anarchistes. C'est là que, dans les derniers temps, les entreprises de l'anarchisme ont été combinées plus d'une fois, c'est de là que partirent souvent les hommes de la. propagande par le fait, c'est là enfin que les anarchistes fugitifs trouvent un refuge ^ .
Socialisme.
L'histoire du socialisme en Autriche est instructive sous plusieurs rapports. Elle fait voir entre autres comment les gouvernements eux-mêmes fournissent quelquefois au socialisme les éléments de succès que, sans leurs fautes, il aurait eu de la peine à trouver.
Les premiers ferments socialistes ont été jetés en Autriche par les sociétés secrètes; ils furent introduits principalement du côté de l'Italie et de la Suisse. Cette propagande ténébreuse n'eut pas de succès auprès des masses. Le mouvement socialiste ne devint sérieux en Autriche que par l'importation de l'agitation du socialisme allemand. Oberwinder, l'un des principaux agitateurs de la première période de l'histoire du socialisme autrichien, était venu de l'Allemagne du Sud; il était disciple de Lassalle. Les premières recrues, le socialisme autrichien les trouva dans les sociétés poyr
le perfectionnement de l'ouvrier selon le système de Schultze-Delitsch, importé de l'Allemagne.
Le développement du socialisme en Autriche rencontra de puissants obstacles dans la foi profonde des ouvriers catholiques, dans le sentiment national des populations des diverses parties de l'empire et dans une espèce d'isolement des grands centres industriels.
Le régime véreux qui suivit à Vienne les désastres de la guerre de d866 réveilla toutes les mauvaises passions. Le parti dominant, pour pouvoir se servir des masses , les livra aux excitations du radicalisme ; du radicalisme au socialisme il n'y a pas loin. Chaque fois qu'on avait besoin, dans l'intérêt de la cause libérale , d'une manifestation populaire, des meneurs, trompés ou soudoyés , promenèrent dans les rues de Vienne les masses tumultueuses d'une populace excitée par un journalisme vénal, sans conscience et sans dignité. C'est de là que vint au socialisme autrichien un caractère politique plus accentué. C'est pour ce motif encore que nous le voyons longtemps apparaître et agir par soubresauts; il n'arriva que lentement à une réelle organisation.
Ajoutons aussi que le socialisme autrichien a des tendances plus violentes que le socialisme allemand. Un moment, l'anarchisme menaça de l'entraîner dans ses rangs, et aujourd'hui encore les résolutions de ses congrès sont très radicales. Il a fait presque généralement du 1" mai un jour de chômage, malgré tous les obstacles qui se sont présentés.
Les populations rurales de l'Autriche et de la Hongrie ne résistèrent point partout à la propagande se-
cialiste. Des Sociétés libres de Paysans (freie Bauernvereine) se constituèrent dans plusieurs provinces,, plus particulièrement en Styrie, où elles parvinrent même à se donner un organe spécial, la Volonté des Paysans [der Bauermville).
Le 10 juillet 1868, les ouvriers de Vienne adressèrent aux ouvriers anglais et français un manifeste oii les idées de l'Internationale coulaient à pleins bords. Des milliers d'ouvriers étaient alors agglomérés à Vienne et autour de Vienne ; on se représente aisément l'action que l'agitation socialiste devait exercer au sein de cette multitude de salariés. L'Internationale compta bientôt dix mille membres dans la capitale et de nombreux adhérents sur plusieurs points de l'Empire d'Autriche. La Société des ouvriers tchèques , de Vienne , fut affiliée au mois de février 1869, et elle s'empressa d'agir à Prague. Le 11 avril de la même année, parut à Vienne un nouvel organe socialiste, la Volonté du Peuple (der Volkswille). Vienne put voir, le 30 mai 1869, une assemblée socialiste de plus de vingt mille personnes. Au mois d'août, 98.607 ouvriers autrichiens se firent représenter au congrès socialiste d'Eisenach. Enlin, le 18 décembre , les ouvriers firent une démonstration capable d'inspirer à Vienne les plus sérieuses inquiétudes. Ils arrêtèrent le travail à la même heure dans tous les ateliers, et se portèrent en masses compactes ' devant le palais du Reichsrath.
j L'arrivée du ministère fédéraliste Hohenwarth calma I un instant l'agitation socialiste. Les ouvriers avaient lune grande confiance dans le ministre Schaefflé, dont
ils connaissaient les théories politico-sociales. De sor côté , le ministère Hohenwarth recherchait l'appui di peuple , et il avait la sincère volonté de s'occuper d( ses griefs. Il voulait avant tout détacher les sociétéi ouvrières de l'Internationale , et il espérait pouvoir lei gagner à l'idée fédéraliste. Mais les réformes économi ques et politiques ne marchant pas assez vite au gn des ouvriers, les meneurs profitèrent du mécontente ment général et se mirent au service des libéraux. L( ministère Hohenwarth fut renversé , et le mouvemen socialiste poursuivit le cours de son développement.
Les suites désastreuses de la grande débâcle fînan cière de Vienne ne purent que favoriser le socialism autrichien , qui souffrait d'une crise intérieure. En 1874 l'agitateur Oberwinder fut mis au ban de l'Internatic nale par le Conseil général siégeant à New-York. Gett mesure ne fit que consolider le triomphe du socialism marxiste.
A la fin de l'année 1879, le socialisme autrichie comptait 202 groupes plus ou moins nombreux. C chiffre s'éleva à 224 jusqu'à la fin de Tannée 188( 65 groupes appartenaient à la Bohême , 33 à Vienne « 12 au Tyrol. Dans le cours de l'année 1879 et de l'ai née 1880, la police avait dissous un nombre assez cor sidérable de groupes.
Les organes du socialisme autrichien naissaient ' mouraient rapidement. Leur langage était très violen Il ne l'était cependant pas assez au gré des lecteur; et l'on faisait sans cesse une propagande clandestir d'écrits incendiaires , imprimés à l'étranger.
En 1882 les socialistes collectivistes d'Autriche se séparèrent publiquement des anarchistes , à l'occasion des crimes anarchistes que nous relaterons plus bas. Le 4 juillet 1882 eut lieu l'audacieux attentat anarchiste sur la personne du fabricant de chaussures Merstallinger. Ce crime produisit une vive impression d'horreur. Les socialistes collectivistes éprouvèrent le besoin de dégager leur responsabilité. Dans une grande réunion qui se tint à Vienne, le 31 août 1882, ils votèrent une résolution qui déclinait toute solidarité avec ceux qui proclament la guerre sociale par tous les moyens , quels qu'ils soient. Un des nombreux assistants ayant proposé de s'unir à la bourgeoisie contre l'anarchisme, Bardorf, le principal orateur de la réunion , repoussa la proposition, en disant : « Nous sommes sur le terrain de la guerre sociale, et nous y resterons jusqu'à ce que la victoire nous appartienne \ »
La réunion de Vienne ne suffit point ; un congrès national socialiste siégea à Brûnn le 15 et le 16 octobre 1882. Quarante-quatre délégués, qui représentaient les groupes de la Bohème, de la Moravie, de la Silésie, duTyrol, de la Haute-Autriche, de Vienne, de Graetz, etc., étaient présents. Trois délégués anarchistes s'étant retirés pendant les débats, les autres membres du congrès séparèrent à l'unanimité leur cause de celle des anarchistes.
Les crimes des anarchistes autrichiens en 1883 et en 1884 ne purent qu'entraver la propagande socialiste.