‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 39 sur 74 · Ap. 0. Testut, op. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Ap. 0. Testut, op. cit., t. I, p

Pour faciliter aux sociétés ouvrières de France lagrégation à riirternationale, malgré les mesures prises par le gouvernement, le Conseil général de Londres déclara que l'on considérerait comme agrégée toute corporation qui aurait un correspondant direct auprès du Conseil général. Un seul correspondant pouvait représenter un nombre indéfini de corporations.

Une lettre du trop fameux général Cluseret prouve jusqu'à quel point l'Internationale se croyait à la veilk d'une révolution sociale en France au commencemeni de Tannée 1870. Cluseret s'était trouvé dans la mêm( prison que les membres du deuxième comité centra de Paris, condamnés en 1868; il se mit en relation ave eux, et, après sa libération, il fut chargé, par Jeu intermédiaire, d'une mission de propagande en faveu de l'Internationale en Amérique. Dans son adresse au travailleurs américains , pour leur notifier sa nominî tion au poste de représentant de la Chambre fédéra parisienne, Cluseret avait dit :

« Il y a en ce moment deux représentants de France en Amérique : celui des fainéants , nommé p Napoléon, à Washington, et celui des travailleurs, é par eux, à New-York. Est-ce que je m'inquiète < mon collègue? Pas le moins du monde. »

Il est impossible de déterminer à point nommé forces de l'Internationale en France dans la premi moitié de l'année 1870. On cherchait à dérober de t tes les manières l'organisation de ces forces à l'œil î la police. On groupait les ouvriers sous les noms et ac titres les plus variés. On distinguait quatre grancs

fédérations ayant chacune ses statuts : les fédérations de Paris, de Lyon, de Marseille, de Rouen. Chaque fédération s'étendait à un nombre très considérable de sections. La fédération de Paris comprenait les sections de Vaugirard, de Meudon, de Glichy, de BatignoUes, de Belleville, du Panthéon, de Montmartre, de Grenelle, de la Villette, de Montrouge, de l'Est, de la Maison-Blanche , du Cercle des études sociales, du Cercle des études socialistes et positivistes. Paris avait aussi une section allemande. — Bakounine régnait par ses lieutenants dans la fédération de Lyon, et il aspirait à dominer tout le mouvement français. Il n'atteignit pas complètement son but, mais son influence fut très grande, et il a sa part de responsabilité dans l'établissement de la Commune. La fédération de Lyon comprenait les sections lyonnaises, celles de Saint- Étienne, deGivors,de Grenoble, de Neuville-sur-Saône, devienne, de Saint-Symphorien, etc. — La fédération de Rouen, placée sous l'habile direction d'Aubry, était très active et très puissante. Le manifeste qu'elle émit à l'occasion de la grève du Greuzot s'élève avec véhémence contre l'emploi de la force armée. Les sections qui étaient de son ressort s'étendaient jusqu'à Lille.

La fédération de Marseille subissait, comme celle de Lyon, rinfluence de Bakounine. Son agent le plus actif était Bastelica, un tout jeune homme. Elle comptait, au mois d'août 1870, vingt-sept associations fédérées, parmi lesquelles se faisait remarquer la Chambre syndicale des matelots de la marine marchande. — Outre les sections fédérées que nous venons de dési-

gner, nommons encore les sections d'Aix, de Brest, de Mulhouse \ de Besançon, d'Elbeuf, de Limoges, de Roubaix, de Cambrai, du Mans, de Reims, de Réthel, de Saint-Quentin, de Sedan, de Gontaron(Var), de Dijon, de Cosne, de Tourcoing, du Greuzot, de Fourchambault, de Bordeaux, de Villefranche , de Fuveau, de Tournon , de Grest, de Gaen, etc.

Dans la matinée du 30 avril, la dépêche suivante , au chiffre de l'administration, était adressée à tous les procureurs généraux par le ministre de la justice Ollivier :

« Arrêtez sur-le-champ tous les individus qui dirigent l'Internationale. Nous les poursuivons à Paris. La situation devient grave. »

En vertu de ces instructions et d'autres du même genre, transmises les jours suivants, de nombreuses arrestations furent opérées , principalement à Paris et à Lyon 2.

On n'eut plus le temps déjuger les membres de l'Internationale arrêtés à Lyon. A Paris, trente-huit personnes furent renvoyées devant le tribunal correctionnel. Le jugement fut rendu à l'audience du 8 juillet : Le tribunal prononça contre sept accusés la peine d'une année de prison; la plupart des autres furent

1. M. Testut publie une lettre adressée, à la date du 6 mars 1870, au citoyen Varlin par un des chefs du mouvement socialiste à Mulhouse, qui demande les statuts de l'Internationale et des conseils. Les réunions que ce chef organisa après la guerre étaient assez fréquentées.

2. 0. Testut, V Internationale et le Jacobinisme , 1. 1, p. 80.

condamnés à deux mois de prison. Ces derniers n'avaient pas encore expié toute leur peine que déjà l'Empire avait cessé d'exister. Les angoisses de la guerre la plus désastreuse vinrent dominer toutes les autres préoccupations.

L'attitude de l'Internationale pendant la guerre mérite une attention spéciale. Au premier signal de la lutte , une proclamation à Paris , un manifeste à Londres, des démonstrations à Brunswick, à Ghemnitz et à Berlin se prononcèrent contre elle. Le Vorbote se félicita de voir que le patriotisme lui-même avait perdu de son influence sur la classe ouvrière. Le manifeste de Londres, daté du 23 juillet, disait que le glas funèbre de l'Empire avait sonné à Paris. Ce même manifeste , considéré généralement comme l'œuvre de Karl Marx, représentait la guerre du côté allemand comme purement défensive et imposée.

Le Conseil général, ou mieux Karl Marx, changea de langage après le 4 septembre. Un nouveau manifeste fut lancé; il demandait que la République française fût reconnue et traitée avec générosité. Une proclamation du comité du parti démocratique et socialiste allemand, inspirée par Marx et datée de Brunswick le 3 septembre , invita les ouvriers allemands à se lever en masse pour obtenir une paix honorable en faveur du peuple français ; laproclamation s'élevait avec beaucoup de force contre l'annexion projetée de l'Alsace et de la Lorraine. « Nous savons que notre pensée est celle des ouvriers allemands, » disait la proclamation. « Ils ne toléreront pas l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine,

dans l'intérêt de la paix et de la liberté , dans l'intérêt de la civilisation de l'Occident contre la barbarie des Cosaques... » La proclamation se terminait par ces mots :

« Vive la lutte internationale du prolétariat uni ! Si nous voyons aujourd'hui un grand peuple reprendre de nouveau en main sa destinée , si nous ne voyons plus seulement la république en Suisse et au delà de l'Océan; si elle existe défait en Espagne et en France, n'hésitons plus à pousser le cri qui, un jour, annoncera aussi l'aurore delà liberté en Allemagne, le cri de triomphe : Vive la République! »

Les membres du comité socialiste qui avaient signé cette proclamation furent arrêtés par le général Vogel de Falkenstein. La démonstration ou le mouvement ouvrier que Marx attendait ne se produisit pas en Allemagne. Dès le 9 septembre, parut un troisième manifeste du Conseil général de Londres. Ce manifeste tient compte de toutes les difficultés de la situation faite par les événements à la classe ouvrière en France , il conseille de temporiser. Ce serait se livrer à la folie du désespoir que de tenter de renverser le gouvernement actuel, composé d'orléanistes notoires et de bourgeois. Les ouvriers français doivent se borner à profiter des libertés républicaines pour pousser activement leur organisation indépendante. Cette organisation leur donnera des forces herculéennes ^ qui seront toutes-puissantes pour régénérer la France et pour procurer l'œuvre commune, l'émancipation du travail.

Une lettre du secrétaire correspondant pour la France auprès du Conseil général, Eugène Dupont, avait

donné les mêmes conseils à Albert Richard. La lettre est datée de Londres, le 6 septembre 1870. Cette lettre révèle tout un plan de campagne ; nous croyons devoir la transcrire en entier.

« La piteuse fin du Soulouque impérial nous amène au pouvoir les Favre elles, Gambetta. Rien n'est changé. La puissance est toujours à la bourgeoisie. Dans ces circonstances, le rôle des ouvriers ou plutôt leur devoir est de laisser cette vermine bourgeoise faire la paix avec les Prussiens (car la honte de cet acte ne se détachera jamais d'eux), de ne pas les affermir par des émeutes, mais de profiter des libertés que les circonstances vont apporter pour organiser toutes les forces delà classe ouvrière. La bourgeoisie, qui est dans ce moment affolée de son triomphe, ne s'apercevra pas tout d'abord des progrès de l'organisation, et pour le jour de la véritable guerre les travailleurs seront prêts.

« Activer, répandre partout cette organisation, c'est la tâche de notre association. Redoublez donc d'énergie, frères lyonnais. Que votre dévouement se centuple! Groupez autour de vous tous les hommes actifs et convaincus ! Organisez tous les travailleurs de votre ville sous le drapeau de notre chère association! Que le mot d'ordre des travailleurs soit partout l'Internationale, et le but que nous voulons atteindre sera bien près.

« Le Conseil général a écrit à tous les correspondants, afin que leurs efforts se concentrent dans ce ce sens pour agir avec ensemble au moment opportun et décisif.

« A Vœuvresans relâche jiisqu à la révolution sociale! « A bas la bourgeoisie ! Vive l'Internationale ^ « Salut fraternel à tous.

« Eugène Dupont, « Secrétaire correspondant pour la France. »

L'influence du Conseil général de Londres était faible à Lyon où dominaient les idées de Bakounine. Albert Richard était lui-même un des fondateurs de l'Alliance bakouniniste. Le prestige de Marx avait généralement baissé depuis la guerre, et l'on commençait à désigner l'inspirateur du Conseil général sous le nom de juif allemand. Il ne faut donc pas s'étonner de voir que les conseils de prudence venus de Londres furent peu suivis. Les sections françaises de l'Internationale firent presque partout alliance avec le radicalisme le plus avancé pour tenter d'arriver au pouvoir, grâce au trouble produit par les malheurs de la guerre. Elles s'agitèrent à Paris, à Bordeaux, à Rouen, mais principalement à Lyon et à Marseille. A trois reprises, elles tentèrent de s'emparer de Lyon : le 28 septembre, le 3 et le 4 novembre, le 19 et le 20 décembre. Elles ne reculèrent pas , à cette heure suprême, devant la désorganisation de la France. Elles voulaient placer à la tête de l'armée leur général Cluseret. La troisième fois, on songeait en outre à confier le gouvernement de Lyon au brave général Garibaldi, qu'on représentait comme le grand patriarche de la

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