Le Socialisme devant la société, p
Causes de ce développement. 49
jour des fureurs révolutionnaires le peuple sans Dieu passera devant les coffres-forts libéraux , parce qu'on lui aura livré les tabernacles. On permet volontiers que les congrès ouvriers demandent et votent Técole sans Dieu, pourvu que dans les résolutions de ces congrès on ne parle pas de collectivisme. Calcul odieux autant qu'insensé I Ce prolétaire qui nie Dieu , qui n'a plus les espérances d'une vie future , qui ne croit qu'à la matière et à la jouissance, sera-t-il satisfait à la vue des débris du tabernacle ? Ah ! quelle idée vous faitesvous donc de l'homme qui n'a ni foyer, ni part déterminée aux biens de la terre , ni espérances éternelles ? Nous avons eu souvent le cœur navré en voyant comment tout ce qui attache les hommes à la société a peu d'action sur le prolétaire irréligieux, comment il est insensible à la considération de ceux qui l'entourent « commenf il émigré sans regret et renonce facilement à sa patrie , comment enOn il abandonne sa famille pour se livrer au vagabondage.
Les ravages sociaux de l'irréligion se propagent aujourd'hui avec une rapidité que l'on ne connaissait pas à d'autres époques. Tout se fait plus rapidement, tout se précipite. Les relations des hommes sont plus faciles et plus fréquentes; chaque erreur devient en quelque sorte une conjuration.
Si l'impiété et le matérialisme de la vie ont créé le socialisme et préparé la rapidité de sa propagation , quelle est la part de la cause économique dans le mouvement socialiste ? La cause économique a été l'occasion principale du mouvement.
La question économique et la question sociale ne doivent pas être confondues Tune avec l'autre,
La question économique se subdivise en trois autres questions : la question des classes moyennes ^ la question agraire et la question ouvrière.
Les classes moyennes, si utiles, nous dirions presque si indispensables à une bonne organisation sociale, perdent tous les jours du terrain sous l'action du capital et de la production moderne.
La concurrence américaine, les conditions du crédit et l'invasion des intermédiaires ont gravement modifié la situation de l'agriculture; elle souffre presque partout. Contre des difficultés nouvelles il lui faut des secours nouveaux.
La modification la plus profonde est celle qu'a fait subir au régime du travail la production moderne, ayant à son service la machine, l'argent, la houille, les chemins de fer, tous les moyens de communication rapide. Elle a changé complètement les conditions du salariat et développé outre mesure le prolétariat.
C'est une erreur fatale, Terreur des docteurs du socialisme, — de confondre la question économique avec la question sociale et de croire que, pour remédier à la situation économique, il faille renverser les bases mêmes de la société. M. Claudio Jannet a fait observer avec raison qu'une révolution économique assez semblable à celle dont nous sommes les témoins, a eu lieu, il y a plusieurs siècles , à la suite de la mise en œuvre des moteurs hydrauliques et de la découverte du Nouveau Monde. La société, établie sur les bases que Dieu
lui a données , a résisté à cette révolution comme aux autres révolutions économiques des temps passés.
La socialisme n'a pas été seul à méconnaître les bases que Dieu a données à la société , la production moderne ou la production capitaliste les a méconnues avant lui.
Retraçons rapidement l'histoire du développement de Vindustrie depuis Tintroduction de la machine. Ce développement a été d'une rapidité vertigineuse. La machine a tout entraîné dans son mouvement. Elle appelait la foule , et la foule s'est massée partout autour d'elle , s'arrachant à ses anciennes habitudes sociales. Hommes, femmes, enfants, tout le monde se présentait, demandant le travail facilité. Il n'y avait de règle nulle part, il n'y avait d'organisation nulle part.
Ni la législation, ni l'organisation municipale, ni même l'opinion publique n'étaient préparées à une situation nouvelle si rapidement créée. Aujourd'hui seulement, on s'aperçoit que c'était une monstruosité que ces salariés de huit, neuf ou dix ans, que l'industrie venait subitement de former. Aujourd'hui seulement, on s'aperçoit que , sans le savoir, l'enfant et la mère font en quelque sorte concurrence au père. Aujourd'hui seulement, on s'aperçoit qu'on a profondément ébranlé la famille en faisant de la mère une simple ouvrière, et en ne tenant pas compte des conditions de vie de la famille. Aujourd'hui seulement, on s'aperçoit de l'existence précaire faite au prolétariat industriel par la concurrence à outrance. Aujourd'hui seulement, on s'aperçoit des proportions menaçantes prises par le
prolétariat, dont les légions augmentent fatalement par suite de la nature môme de la production capitaliste.
Oui, on a vu tout cela bien tard. On ne Ta guère vu que lorsque les masses du prolétariat se sont comptées. Trop longtemps, dans Thistoire de l'industrie, on n'a pas tenu suffisamment compte du sort des ouvriers. On a acclamé sans réserve cette nouvelle puissance qui rendait possible ce qui paraissait impossible , qui effaçait les distances et qui domptait les éléments : ou disait même qu'elle permettrait de se passer de Dieu. On a été ébloui des merveilles de la machine , de sa puissance d*action et de production ; on a été ébloui des richesses qu'elle accumulait, et Ton a oublié rhomme qui était mis au service de la machine. Quoi qu'on puisse dire, le grand péché de la production capitaliste, ce fut de ne pas avoir toujours donné à l'ouvrier, ce capital vivant , l'attention qu'il méritait. Ah! si dès le commencement l'on avait compté davantage avec l'ouvrier, avec l'homme fait à l'image de Dieu, que de douleurs, que de luttes eussent été épargnées à la société I
Nous avons besoin de faire observer ici que c'est un mouvement historique que nous signalons, nous accusons un système : Dieu nous garde d'accuser les hommes 1 II y a eu toujours, dans les rangs de l'industrie elle-même, les plus nobles protestations contre le système et ses conséquences.
Produire, produire sans cesse, produire toujours davantage, produire avec le moins de frais possible, afin de pouvoir lutter contre une concurrence illi-
mitée ; produire ainsi en masse , et par cette production accumuler indéfiniment les richesses , telle fut la loi impitoyable du capital et de la machine livrés à eux-mêmes ! Si la machine avait pu opérer seule à Taide des forces de la nature , les conséquences sociales de cet immense mouvement de production eussent été moins désastreuses ; mais , à côté de la machine et à son service , il fallait Thomme , l'ouvrier, le salarié !
Gomme la machine ne se fatiguait pas , on oublia que l'ouvrier, lui , avait besoin de repos. On imposa à l'ouvrier, on imposa même à l'enfant un service trop prolongé à côté de la machine. Pour que les bénéfices de l'exploitation d'une machine qui ne se fatiguait pas fussent plus grands, on alla jusqu'à demander à l'ouvrier, à l'adolescent, à la femme, de renoncer au repos de la nuit que le Créateur leur avait destiné. On organisa, sur une vaste échelle, ce travail de nuit moderne, que l'histoire considérera un jour comme un des plus douloureux excès de la production capitaliste. Si le moyen âge avait organisé le travail de nuit dans les mômes conditions , en quels termes certains manuels d'histoire ne le feraient-ils pas maudire?
Il arriva ainsi que la machine , donnée à l'homme pour soulager les peines de la vie , vint ajouter à ces peines. La production capitaliste, livrée à elle-même, eut Tin autre résultat, dont la portée se fera remarquer toujours davantage. Parce qu'elle est condamnée par sa nature à se développer en quelque sorte indéfiniment, elle groupa toujours plus d'hommes, plus de salariés autour de la machine. On vit le chiffre des
salariés, c'est-à-dire des hommes qui, en général, ne vivent que de leur salaire. journalier, aller toujours grossissant , d'abord dans un pays , puis dans tous les pays de TEurope, puis dans toutes les parties du monde.
Gomme un accident, une maladie, un chômage pouvaient faire perdre ce salaire, la situation d'un trop grand nombre d'ouvriers devint de jour en jour plus précaire. En temps de crise, des légions d'affamés sortirent des rangs des salariés.
Nous savons que les siècles passés connurent aussi les salariés. Mais , dans les siècles passés , la définition du salaire n'offrait ni les difficultés ni le danger qu'elle offre aujourd'hui. Le salarié déterminait presque toujours lui-môme ce qu'il considérait comme le salaire juste. Le plus souvent il ne vivait pas exclusivement de son salaire. Enfin, les salariés ne formaient pas, comme aujourd'hui , une partie si considérable de la population des deux Mondes.
Où en sommes-nous aujourd'hui? Les richesses , qui sont l'œuvre de la production capitaliste et du régime économique moderne , se sont accumulées en grande partie entre les mains d'un nombre d'hommes relativement petit. En face des richesses accumulées se trouve rangée l'immense armée des salariés, auxquels on a donné de nouveau le vieux nom païen de prolétaires. Le contraste se présente dans sa plus désolante réalité là où les richesses se sont particulièrement rassemblées, c'est-à-dire dans les grandes capitales. Qui ne connaît les richesses , le luxe et les splendeurs de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne, de New- York?
Mais aussi, qui ne connaît la misère, Findescriptible misère, les légions d'affamés de ces villes?
Un écrivain puissant, Henry Geoi^es, a décrit ce contraste dans un livre étrange, où malheureusement de grandes erreurs côtoient de grandes vérités. Ce contraste est l'argument principal des socialistes pour agiter les masses.
Ils appellent sans cesse et à toute occasion l'attention des salariés sur les richesses accumulées , sur le luxe inouï, sur les jouissances effrénées : « Voyez ces richesses , disent-ils ; c'est vous qui les avez produites, et elles sont en d'autres mains que les vôtres. Voyez ce luxe ; c'est vous qui l'avez créé , et il vous dédaigne. Voyez ces jouissances; c'est vous qui les avez rendues possibles, et vous en êtes exclus. »
Telle est l'ombre formidable de la civilisation moderne. Nous voyons en présence, dans le contraste le plus violent qui fut jamais, la richesse extrême et Textrême misère, le capitalisme dominateur et le prolétariat qui aspire à son tour à la domination , le capitalisme assis au banquet luxueux de la vie et le prolétariat qui ne sait plus regarder le ciel, qui a soif de jouissance, qui réclame aussi en frémissant sa place au banquet de la vie.
C'est à ce prolétariat que vient s'adresser la doctrine socialiste. La jouissance dont il a soif, elle la lui promet; la place au banquet de la vie qu'il réclame, elle prétend la lui donner. Ne nous étonnons pas de la rapidité de la propagation du socialisme.