CHAPITRE IV
HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'aNARCIIISME.
L'histoire du développement de Tanarchisme international est plus difficile à faire que celle du socialisme collectiviste. La nature même de Tanarchisme dérobe en grande partie ses agissements à la lumière du grand jour de la publicité; il est une conjuration, il a besoin d'ombre et de mystère. Cependant l'anarchisme a eu ses conférences et ses congrès plus ou moins publics.
C'est un congrès de la Paix, à Berne, qui entendit pour la première fois mi exposé public des théories de , Bakounine, et c'est la Fédération jurassienne , ainsi que nous l'avons dit plus haut, qui se groupa d'abord autour de l'énergumène russe. Le congrès sécessionniste de Genève, en 1873, posa les bases de l'organisation internationale de l'anarchisme. Celui-ci fut en minorité au congrès de Gand en 1877.
Bakounine était mort en 1876; mais l'anarchisme ne mourut pas avec lui. Le Travailleur et V Avant-garik propageaient ses doctrines dans la Suisse française. Les fugitifs de la Commune de Paris étaient venus peupler
ses rangs. Deux hommes étaient là, du reste, qui étaient prêts à prendre la succession de Bakounine, le prince russe Rrapotkine et le célèbre géographe français Elisée Reclus * . Cest en Suisse , avec les révolutionnaires de tous les pays qui s'y étaient donné rendez-vous, qu'ils continuèrent l'œuvre de l'auteur du Catéchisme anarchiste.
C'est en 1877 que ces deux hommes se rencontrèrent et signèrent le Mémoire qu'ils soumirent l'année suivante au congrès de Fribourg.
« Jamais, disait ce Mémoire, un progrès soit partiel, soit général, ne s'est accompli par simple évolution pacifique ; il s'est toujours fait par une révolution soudaine...
« Et comment procéder à cette révolution? Commencerons-nous par abdiquer pour devenir libres? Non , car nous sommes des anarchistes qui n'ont personne pour maître et qui ne sont les maîtres de personne. En supprimant l'État, nous supprimons aussi toute morale officielle... »
Le congrès de Fribourg, composé de trente membres, acclama le Mémoire, et adopta à l'unanimité la résoluton suivante :
« Considérant l'attitude prise par les organes officiels du parti démocrate socialiste étatiste, eu égard aux actes révolutionnaires de Hœdel et de Nobiling ^ , actes qui ont toute la sympathie du Congrès ;
1. Elisée Reclus appartenait au mouyemenl anarchiste depuis 1872.
2. Les auteurs de deux attentats à la vie de Tempereur Guillaume I«'.
« Considérant rélimination du principe de la propriété collective dans les récents manifestes électoraux du même parti ;
« Considérant que cette attitude et cette modération sont une preuve de la transformation graduelle et prévue de ce parti en parti républicain-radical, au moins en fait;
« Le Congrès persiste ^ans les décisions prises antérieurement par le parti anarchiste.
« Le Congrès ,
« Considérant en outre les poursuites ignobles qui oppriment les ouvriers, qu'il sait distinguer de ceux qui les dirigent, exprime pour ces ouvriers toutes ses sympathies et ses sentiments de solidarité. »
Un organe anarchiste, plus important que ceux qui lavaient précédé, le Révolté, fut fondé à Genève , le 22 février 1879 , par les compagnons Reclus , Krapotkîne, Dumartheray, Herzig et Grave. La propagande devint plus active du côté de la France, où les déportés de la Commune allaient rentrer presque tous, comme ils étaient partis , en ennemis implacables de la société. Krapotkine entrevit de grands succès. « U fut un temps, » dit-il devant la Fédération jurassienne, « où Ton déniait aux anarchistes jusqu'au droit à l'existence. Le Conseil général de Tlnternationale nous traitait de factieux; la presse, de rêveurs; presque tous, d'extravagants. Ce temps est passé. Le parti anarchiste a prouvé sa vitalité ; il a traversé les obstacles de toute sorte qui entravaient son développement... »
Pendant que se développait ce mouvement anar-
chiste , qui devait agir principalement en France , en Italie, et en Espagne, un autre mouvement s'était formé qui devait s'étendre davantage en Autriche , en Allemagne, en Angleterre, en Amérique. Ce second mouvement, nous rappellerons le mouvement anarchiste allemand. Chose étonnante, il prit naissance en Suisse comme le premier. Son auteur principal fui le socialiste allemand Most. Expulsé de Berlin, en vertu de la loi contre les socialistes, celui-ci s'était rendu à Londres, où il publia, à partir du 1" janvier 1879, la Freiheit (la Liberté), qui, dès les premiers numéros, prit un ton d'une violence extrême. L'ancien collègue de Bebel et de Liebknecht au Reichstag allemand avait toujours été indiscipliné; il ne s'était cependant pas encore séparé du parti socialiste allemand. Ce ne fut que le congrès du socialisme allemand, réuni dans l'ancien château de Wyden en Suisse, au mois d'août ^880, qui prononça son exclusion. Le fougueux révolutionnaire ne se déconcerta point. Il fît une propagande tellement active en Suisse que , deux mois après le congrès de Wyden, en octobre 1880, il put à son tour convoquer une espèce de congrès sur les bords du lac de Genève. Ce congrès déclara nulles et non avenues les résolutions de Wyden, constitua une association anarchiste, reconnut la Freiheit comme son organe officiel , et décida qu'on mettrait tout en œuvre pour établir des groupes de propagande. Un genre nouveau de propagande devait être introduit : la propagande par l'assassinat et la dynamite ; on l'appela la propagande par le fait.
En 4881, du 14 au 19 juillet, Tanarchisme fut à même de réunir un congrès général à Londres. Ce congrès était dû principalement à Tinitiative de Most et du nihiliste fugitif Hartmann. Les anarchistes de Lyon y déléguèrent le prince de Krapotkine. Quarante délégués représentèrent au congrès de Londres plusieurs centaines de groupes anarchistes de diverses contrées de TEurope et de TAmérique du Nord. Pour éviter d'attirer l'attention de la police, le congrès changea tous les jours de local. Les résolutions suivantes furent votées.
« Les révolutionnaires de tous les pays s'unissent pour préparer la révolution sociale. Ils formeront V Association internationale des ouvriers socialistes révolutionnaires. Le siège de l'association sera établi à Londres. Des sous-comités seront formés à Paris, Genève et New- York. On créera des sections avec un comité exécutif de trois membres partout où il se trouvera un nombre suffisant d'adeptes. Les comités de chaque pays entretiendront des rapports entre eux et avec le comité principal, pour rendre compte de la situation et pour faciliter les renseignements ; ils auront à leur disposition de l'argent pour acheter des poisons et des armes , et ils chercheront à découvrir les endroits où des mines pourront être établies...
« Pour arriver au but poursuivi, à l'anéantissement des souverains, des ministres, de la noblesse, du clergé, des grands capitalistes et d'autres exploiteurs, tout moyen est légitime. Il y a lieu, en conséquence, de donner une attention spéciale à l'étude de la chimie
et à la confection de matières explosibles, celles-ci étant Tarme la plus puissante.
« 11 y aura, à côté du comité principal, un comité exécutif ou un bureau de renseignement, qui sera chargé de la correspondance et de Texécution des décisions du comité principal *. »
Londres est resté un foyer d*anarchisme. C*est là que les anarchistes poursuivis par la justice, à quelque pays qu'ils appartiennent, cherchent et trouvent un refuge.
11 en fut de même pendant plusieurs années de la Suisse. G*est de Genève que partit au commencement le mot d'ordre pour la propagande par le fait en France; c'est de Genève que se répandirent les produits de la littérature anarchiste , les brochures incendiaires, les placards cyniques. Nous renonçons à en reproduire l'étrange catalogue.
Les anarchistes de langue allemande se donnèrent aussi rendez-vous en Suisse. Ils formèrent leurs groupes sur le modèle de ceux des nihilistes russes, et établirent entre ces groupes des correspondances plus ou moins régulières. D'après le D' Zacher^, le but principal de leurs efforts était la propagande par le fait en Allemagne. On créa une caisse spéciale pour propager davantage la Freiheit et les écrits anarchistes , et pour envoyer des émissaires en Allemagne. Les affiliés se multiplièrent. Lorsque la Freiheit fut inter-
1. Traduit de l'allemand, d'après le D''Zachcr : Die rothe Internaiionalet p. 73-74.