V. — Danemark
Socialisme.
Le socialisme pénétra de bonne heure dans le Danemark. L'Internationale y fit son entrée en 1871. Le terrain lui était préparé par Fagitation politique presque permanente dans ce pays, depuis 1847.
Un véritable parti conservateur n'existe pas en Danemark : la différence entre la droite et la gauche de son parlement consiste en ce que le libéralisme de la gauche est un peu plus avancé que celui de la droite.
La liberté de l'industrie ayant été introduite en Danemark en 1857, on vit un rapide développement de la grande industrie dans la ville même de Copenhague et autour de cette ville. Plus de trente mille ouvriers se massèrent là. Les libéraux de la droite sollicitèrent les voix de ces ouvriers et cherchèrent à les gagner à Taide du programme social de Schulze-Delitsch , dont la religion était exclue. On forma ainsi des ouvriers libéraux qui ne tardèrent pas à se montrer mûrs pour le socialisme.
En 1871, les trois aventuriers Pio, Geleff et Prix publièrent un organe socialiste et réunirent la première section de Tlnternationale. En 1872, l'Internationale comptait déjà 8.000 membres en Danemark, dont 5.000 à Copenhague.
Les socialistes danois avaient trop de confiance en
eux-mêmes. Leurs chefs convoquèrent, pour le 5 mai
1872, une assemblée générale en plein air, que la pois.
lice fit interdire ; les socialistes crurent pouvoir passer outre, et il y eut une collision sanglante entre les ouvriers et la force armée. Les chefs des ouvriers furent arrêtés; on fit de vastes enquêtes, après lesquelles les agitateurs principaux furent sévèrement condamnés et toutes les sections existantes dissoutes. Les socialistes ne se déconcertèrent point : ils se donnèrent d'autres chefs , s'associèrent sous d'autres litres , firent des démonstrations menaçantes dans les rues de la capitale, et honorèrent leurs chefs prisonniers d'une ovation imposante sous les fenêtres de leur prison.
11 n'était pas difficile de reconnaître que le mouvement socialiste danois recevait son impulsion principale de l'Allemagne. Les espèces de Trade- Unions que les ouvriers danois organisèrent après la dissolution de leurs sections internationales étaient fondées sur une base lassalléenne. L'administration centrale de ces associations ouvrières déclara nettement , dans un manifeste, que le but des associations était d'affranchir l'ouvrier de la servitude du salaire.
Un incident peu glorieux semblait devoir arrêter les progrès du socialisme danois. Invités à rendre leurs comptes, les chefs Pio et Gelefi* ne purent le faire. Ils disparurent, laissant une caisse vide et Torgane du parti grevé d'une dette de 8.000 couronnes. Mais les encouragements des socialistes allemands contribuèrent à maintenir le mouvement.
En 1882, le socialisme danois attira de nouveau l'attention. Un long cortège socialiste , composé d'une vingtaine de groupes ouvriers, avec 31 drapeaux rou-
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ges, traversa la capitale. Le Socialdemokraten, Torgane du socialisme danois , agrandit son format.
En 1883, le fameux congrès des socialistes allemands qui siégea à Copenhague , du 29 mars au 2 avril , au local même des socialistes danois, encouragea vivement ces derniers. Ils allèrent d*audace en audace, de succès en succès. Le Socialdemokraten arriva à un tirage quotidien de 13.000 exemplaires; le tailleur socialiste P. Holm devint membre du parlement ; Copenhague vit un cortège socialiste de 90 associations et de 21 corps de musique, avec 80 drapeaux.
Le 25 juillet 1885, le tirage du Socialdemokraten atteignit le chiffre de 20.000 exemplaires. Le socialisme danois était toujours principalement répandu dans nie de Seeland ; il était moins connu dans le reste du royaume, où l'agriculture domine. Cependant, ses conquêtes devaient aussi s'étendre à une partie de la population agricole, laquelle tend de plus en plus à se partager en deux camps : les paysans qui sont grands propriétaires, d'une part, et les petits propriétaires, avec les ouvriers de la campagne , les domestiques et les journaliers, d'autre part. En 1848, les paysans purent se libérer, à des taux très favorables, des droits féodaux qui pesaient sur leurs terres; de tenanciers qu'ils étaient, ils devinrent tout à coup propriétaires. En peu de temps ils arrivèrent à une grande aisance, dont ils ne songèrent pas à partager les bienfaits avec les petits fermiers et la masse des ouvriers de la campagne. C'est dans les rangs de ces derniers que la propagande socialiste s'exerce sans cesse ; elle est fa-
vorisée par le mécontentement qui y règne. Le Danemark est , pour cette raison même , un des pays où le socialisme a le plus de succès parmi les ouvriers agricoles.
Une scission] qui ressemble à celle des socialistes français et anglais eut lieu , en 1889, dans les rangs des socialistes danois au sujet de la tactique électorale. Les uns se prononcèrent, dans les élections, pour une alliance avec les libéraux, les autres refusèrent toute alliance. Les dissidents, exclus du parti, formèrent le Parti révolutionnaire socialiste des ouvriers en Danemark. Les dissidents se firent représenter au congrès international de Paris, où M. Petersen, leur délégué, apprécia sévèrement l'ancien parti : « L'esprit du petit bourgeois y règne; on y croit que le socialisme continental ne peut être appliqué en Danemark. On a bien accepté le programme du socialisme allemand, mais on l'a mutilé. »
Aux élections du 15 janvier 1890, trois députés socialistes furent élus par 17.000 voix.
Un délégué danois représentait 17.000 socialistes, partagés en 150 groupes, au congrès international de Zurich.
Socialisme,
Nous distinguons deux périodes dans l'histoire du socialisme espagnol, la période de l'Internationale et la période qui suivit l'Internationale. Grâce aux cir-
constances exceptionnelles dans lesquelles il s*est produit, le socialisme se propagea rapidement en Espagne dans la première période , et il prit dès lors un caractère de violence qui le* fît pencher vers Tanarchisme.
Le socialisme espagnol remonte, comme association , à la révolution de septembre 1868. Toutes les passions étaient alors en fermentation. Les révolutions successives avaient ébranlé tous les fondements de la société. Tout le monde avait conspiré en Espagne : la dynastie, l'administration, l'armée. L'Internationale crut que le tour de son peuple à elle était enfin venu; le Comité central de Genève et le Conseil général de Londres firent , l'un après l'autre , appel aux prolétaires d'Espagne : « Amis, leur écrivait le Conseil général , il faut agir avec vigueur, afin que cette révolution arrive à un résultat et qu'elle ne soit pas seulement politique, mais encore sociale. »
L'Internationale put enregistrer bientôt d'étonnants succès. La première section fut fondée à Barcelone le 2 mars 1869, en même temps que l'organe socialiste « La Fédération». Linauguration d'une section centrale à Madrid suivit presque immédiatement ; celle-ci , prenant son rôle au sérieux, s'adressa aussitôt aux ouvriers de tous les pays : « Noire patrie et notre religion, dit-elle, c'est Y humanité. Le mondier appartient à l'humanité... Rappelons-nous toujours que les rois ne sont pas les seuls tyrans de la terre... » — L'emphase que nous voyons ici se retrouve presque dans tous les documents qui émanent du socialisme espagnol. — Au
mois de septembre 1869, rinternationale comptait en Espagne 195 sections et 20.000 membres, la plupart dans la Catalogne et dans l'Andalousie ; un membre de rinternationale siégeait dans les Cortès. L'affîlia- (ion régulière de toutes ces sections à rinternationale cosmopolite eut lieu en 1870.
Le Conseil central des groupes espagnols avait acquis une importance telle qu'il se sentit appelé à protester, à l'instar des groupes d'Angleterre et de Belgique, contre la guerre franco- allemande, le 20 juillet 4870. Dans cette protestation , on maudissait cent mille fois le préjugé de ce qu'on appelle la patrie.
Le ministère Sagasta prit peur et se mit à poursuivre rinternationale. Le Conseil fédéral d'Espagne répondit en attaquant vivement la bourgeoisie^ l'aristocratie du capital qui a remplacé l'ancienne aristocratie.
La répression amena insensiblement le socialisme espagnol dans le camp de Bakounine. La propagande était réduite à être secrète, et Bakounine s'entendait mieux que Marx à agir dans Tombre. Les émissaires conduisirent les opérations avec autant d'habileté que d'audace. Leur système répondait, du reste, mieux à l'ardeur passionnée des Espagnols, et les idées de fédération, traditionnelles en Espagne, repoussaient les tendances centralisatrices du marxisme. On vit bientôt le congrès socialiste de Saragosse , qui siégea du 4 au 11 avril 1872, adhérer aux résolutions antiautoritaires ou antimarxistes du congrès régional belge du mois de décembre 1871, où l'on avait décidé que Vlntemationale n'est pas une association despotique dont les niem-
hre^ doivent obéir à un mot d'ordre venu d'en haut, mais qu^ elle est une fédération d'associations indépendantes ^ entre lesquelles le Conseil général doit servir de centre de correspondance. C'était le bakouninisme que le congrès de Saragosse venait de voter sans le savoir. T^es partisans de Marx le comprirent; mais, quand ils tentèrent de remonter le courant, ils furent simplement exclus de la fédération internationale de Madrid. Ils fondèrent la Nouvelle Fédération de Madrid, qui eut son Nouveau Conseil fédéral, et qui se fit représenter par deux délégués au congrès général de La Haye. Quatre délégués représentèrent les fédérations conduites par l'alliance de Bakounine ; ces quatre délégués votèrent avec les Belges et les Jurassiens, avec lesquels ils se rendirent au congrès sécessionniste de Saint- Imier, en Suisse. Enfin, le 25 décembre 1872, sur l'invitation du Comité jurassien , 36 fédérations espagnoles se réunirent en congrès à Cordoue, et s'organisèrent définitivement d'après le mode bakoiministe. Le parti de Marx , réduit de plus en plus , se sépara ouvertement des fédérés.
Vint l'abdication duprince Amédée,le 10févrieri873. La fermentation devint plus grande que jamais en Espagne : ce noble pays fut livré successivement à Figueras, à Salmeron, à Pi y Margal, à Castelar; les tendances socialistes de Pi y Margal étaient connues , et elles ne tardèrent pas à se manifester davantage : la puissance de l'Internationale était arrivée à son apogée. Le 20 août 1872, la fédération espagnole se composait de 371 sections corporatives et de 114 sections
232 LE SOCUUSME CONTEMPORAIN.
mixtes; le 20 août 1873, elle était arrivée à 557 sections corporatives et 117 sections mixtes. Heureusement que toutes ces forces n'étaient pas sérieusement organisées et qu'elles étaient groupées d'après le système de Bakounine; une action coaimune ei concertée , telle qu'une plus forte centralisation l'aurait rendue possible, eût pu amener les plus grande bouleversements.
Presque au lendemain de l'abdication d'Amédée , le 23 février, le Conseil général de l'Internationale siégeant à New-York, jugeant l'occasion favorable à une entrée en campagne, avait fait parvenir aux ouvriers espagnols une adresse caractéristique dans laquelle nous croyons devoir signaler les lignes suivantes :
« Le rejeton de la maison de Savoie, le fils du brocanteur de Nice, du héros d'Aspromonte , a évacué le trône... Ouvriers espagnols , vous devez être vous-mêmes les artisans de votre fortune... Rassemblez- vous, organisez-vous pour établir la république sociale. Si vous n'êtes pas assez forts pour tenter cette entreprise, protestez contre la république bourgeoise !... »
Les fédérations bakouninistes n'écoutèrent pas les avis du Conseil général marxiste, qui ne voulait pas d'alliance avec la bourgeoisie radicale. Elles se liguèrent avec les républicains fédéralistes dans le but d'établir partout, à l'exemple de la Commune de Paris, ndn pas précisément la commune, mais le canton. C'est l'origine de l'insurrection cantonaliste , qui caractérise l'histoire du socialisme espagnol. On put voir alors quels terribles ravages les doctrines bakou-
ninisles avaient produits en peu de temps dans certains centres ouvriers de l'Espagne.
Le 13 février 1873, 30.000 prolétaires se réunirent à Barcelone , et , le 16 , ils décrétèrent quelles seraient désormais les conditions du travail à Barcelone et dans d'autres villes. Le mouvement s'étendit. A Malaga, la garnison fut désarmée , les casernes furent incendiées et l'on proclama la république fédérative. Dans l'Estramadure , les paysans insurgés s'emparèrent des biens communaux et se les partagèrent. Dans la province de Badajoz, ils destituèrent plusieurs municipalités et s'emparèrent des biens des grands propriétaires, sous prétexte que ceux-ci se les étaient appropriés au préjudice de la commune. Le Comité du salut public réduisit de moitié les redevances des baux, ordonna la confiscation des biens de l'Église , supprima les pensions et décréta la remise des fabriques et des terres non exploitées entre les mains de ceux qui voudraient les rendre productives. A Grenade, on décréta de même la confiscation des revenus des domaines de l'État, de l'Église et des couvents; on résolut de fondre les cloches et d'imposer aux principaux contribuables une contribution forcée de 120.000 réaux. Les ouvriers de la Catalogne demandèrent que l'État leur procurât du travail en établissant des sociétés coopératives de production. Le 7 juillet, les ouvriers socialistes d'Alcoy organisèrent une grève générale ; le 9, ils s'emparèrent de la maison de ville, après avoir tué plusieurs agents de police et quelques gendarmes; ils livrèrent ensuite l'alcade à une foule furieuse qui l'as-
23i LE SOCIALISME CONTEMPORAIN.
sassina, et traîna son cadavre dans les rues de la viWe. Sàn-Lucar, Cadix, Séville, Garthagène, Grenade et d'autres villes s'insurgèrent. Presque partout, les bakouninistes faisaient partie des juntes cantonales. Le sang coula de tous les côtés. On connaît la résistance de Garthagène. A Valence, où les marxistes avaient aussi pris part à l'insurrection, la lutte se prolongea pendant quinze jours. Une dernière levée de bouclieiv socialistes eut lieu et fut réprimée à Barcelone , au mois de janvier 1874; la résistance fut sanglante et opiniâtre. Ce fut la dictature militaire de Serrano qui eut définitivement raison de toutes ces insurrections catitonales. Elle décréta l'état de siège, et prononça la dissolution de tous les cercles et de toutes les associations politiques , où Von conspirait contre la sûreté publique, contre les intérêts de la patrie, contre Vinviolabilité de la terre espagnole... Le décret avait particulièrement en vue l'Internationale.
Les excès commis dans les insurrections cantonalistes, leur complet insuccès et la répression sévère qui suivit, détachèrent de l'Internationale espagnole un grand nombre d'adeptes, et des sections entières prirent la résolution de se dissoudre.
C'était la fin de la première période de l'histoire du socialisme espagnol , ce n'était pas la fin de ce socialisme lui-même. Celui-ci se maintint avec son caractère spécial.
Oliva Moncasi, qui tira un coup de pistolet sur le roi Alphonse XII , le 25 octobre 1878 , déclara être internationaliste.
ëSPAGNR et PORTUGAL. 235
On attribua dans plusieurs provinces aux internationalistes les nombreux et grands incendies qui, en 4.878, 1879, 1880 et 1881, produisirent de si grands ravages dans des propriétés couvertes de pâturages ou boisées ^
Un congrès socialiste, composé de délégués nombreux , se réunit à Barcelone vers la fin de Tannée 1881. Par J08 voix contre 8, il adopta un programme collectiviste. Une résolution en faveur des nihilistes russes y fut proposée.
Les socialistes anarchistes et les socialistes marxistes se séparèrent toujours davantage. Les groupes anarchistes furent pendant quelque temps les plus nombreux.
C'est le nord de TEspagne qui devint le centre des groupes collectivistes. Les grandes grèves de Barcelone témoignent dé leur influence.
Les collectivistes d'Espagne se firent représenter au congrès marxiste international de Paris , en 1889. Le délégué Iglesias présenta à ce congrès un rapport sur la situation du socialisme en Espagne. Ce rapport avouait les premiers succès des Bakouninistes, mais il affirma que cette erreur était vaincue et que les socialistes d'Espagne se groupaient sur le terrain du socialisme scientifique. Plusieurs mouvements anarchistes et de nombreuses explosions de dynamite ont donné un sinistre démenti à une partie du rapport d'Iglesias. Depuis le congrès international de Paris , les socia-